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CHAPITRE CINQUIÈME

Tableau de la lutte entre Rome et la Germanie jusqu’au temps

de Tacite.

Caractère tout germanique de l’invasion des Teutons et des Cimbres, 113 av. J.-C. — Jules César; comparaison de ses Commentaires et de la Germanie de Tacite. — Agrippa franchit le Rhin et transporte les Ubiens sur la rive gauche. — Défaite de Lollius. — Campements fixes de huit légions sur le Rhin. — Campagnes de Drusus, 12 à 9 av. J.-C., de Tibère, etc. — Guerre contre Marbod. — Désastre et mort de Varus, 9 av. J. C. — Avènement de Tibère. — Germanicus vainqueur d’Arminius à Idisiavisus, 16 . — Guerre entre Arminius et Marbod. — Armiminius assassiné par les siens. — Révolte du Batave Civilis, 70. — Traits tout germaniques dans le récit de Tacite. — Trajan. Ses travaux de fortification sur le Rhin. — État de la frontière rhénane au temps de Trajan et de Tacite. — Ce dernier a composé son livre avec le constant souvenir de la lutte déjà subie par Rome et la prévision des luttes futures contre les Germains.

Tacite a donné lui-même dans ses autres ouvrages, notamment dans les deux premiers livres des Annales et les deux derniers des Histoires , un commentaire si direct et si complet de son livre sur la Germanie que nous ne saurions le négliger. Les récits qu’il nous a laissés de la lutte soutenue par les chefs romains contre les diverses tribus barbares nous mon-

trent en pleine activité sur la scène historique, c’està-dire dans leur réalité vivante, ces mêmes institutions, ces mœurs, ces sentiments qu’il leur attribue en traits généraux dans son tableau d’ensemble. En outre, son souvenir attristé embrasse toute la série des guerres entreprises avantlui contre les Germains, de sorte qu’à le suivre soit dans ses allusions lointaines, en s'aidant de quelques autres historiens, soit dans ses propres narrations, on a une vue presque complète de la lutte entre Rome et la Germanie jusqu’à la Un du premier siècle après l’ère chrétienne. C’est une période de plus de deux siècles, que termine la paix des Antonins, et à laquelle succédera presque immédiatement la mémorable et très-vaste époque de l’invasion proprement dite. Nous parcourrons cette première période avec lui, non pas pour refaire le récit de ces guerres, qui est partout, mais pour recueillir chemin faisant tout ce que Tacite a donné de commentaires utiles, dans le reste de son œuvre, au principal livre que nous étudions.

Son plus ancien souvenir historique, relativement à la grande lutte dont il est si vivement préoccupé, est celui de l’invasion des Teutons et des Cimbres. « Les Cimbres, dit-il au chapitre xxxvii de sa Germanie, petite nation de nos jours, grande nation par son ancienne gloire. Il reste d’immenses vestiges de leur ancienne renommée, des camps sur l’une et l’autre rive, des enceintes qui, par leur étendue, attestent les forces dont ce peuple disposait. Rome comptait six cent quarante années d’existence lorsqu’on entendit pour la première fois le bruit des armes cim-

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briques... De cette époque au second consulat de Trajan on compte près de deux cents années : tant la Germanie est longue à vaincre , tamdiu Germania vincitur! » Ce passage de Tacite est précieux : il nous donne d’abord la date de la composition de son livre, en 98, année du second consulat de Trajan. On ne sait à quels vestiges de camps et d’enceintes fortifiées subsistant, à ce qu’il paraît, de son temps il fait allusion , ni s’il les place dans la Chersonèse cimbrique, séjour primitif de ces peuples, ou dans la région rhénane, qu’ils ne paraissent pas avoir habitée; mais ce qu’il nous atteste du moins sans hésitation, c’est que les Cimbres étaient un peuple germain, cumdem Gei'maniæ sinum tenent. S’il ne nomme pas les Teutons, c’est qu’on les regardait alors comme presque complètement détruits : excisa gens Teutonum , dit déjà Velleius ' ; Ptolémée toutefois les nomme dans ses énumérations purement ethnographiques; Pline rapporte le témoignage de Pythéas, qui les a connus sur les bords de la Baltique dès le quatrième siècle avant l’ère chrétienne, et il paraît supposer qu’ils y subsistent encore 2 ; tous les historiens les désignent d’ailleurs comme ayant accompagné les Cimbres, au moins pendant une partie de leur expédition.

Il est indubitable que l’apparition de ces peuples a marqué la première attaque des Germains contre Rome ; elle a été la première révélation du monde nouveau qui s’agitait confusément encore au-delà du Rhin

' il, 12.

2 Histoire naturelle, 1. XXXVII, xi, 5.

et du Danube, le premier signal de la vaste invasion qui ne devait s’achever qu’au prix d’une lutte incessante de plus de cinq cents années. Ceux-là seuls n’accordent pas à cet épisode une si grande importance dans l’histoire générale pour qui les Cimbres sont des Celtes et non pas des Germains. Un certain nombre des écrivains de l’antiquité, il est vrai, les désignent par les noms de Celtes, de Gaulois, de Galates; mais Tacite lui-même nous a dit que le nom de Germains n’était pas depuis un long temps en usage, et il paraît évident que, surtout avant César, ces dernières dénominations s’appliquaient indifféremment à toute la barbarie européenne, jusqu’aux Sarmates et aux Scythes exclusivement. Denys d’Halicarnasse, contemporain d’Auguste, dit encore que le vaste pays compris entre ces limites s’appelait la Celtique, avec le Rhin coulant au milieu : à droite s’étendait la Germanie, jusqu’aux Scythes et aux Thraces, à gauche la Gaule. Des érudits 1 ont persisté à vouloir confondre en un seul grand peuple les Celtes et les Germains ; mais, à moins qu'ils n’entendent remonter à la promiscuité des temps antéhistoriques, tout démontre

1 Particulièrement en Allemagne, jusqu’en ces dernières années. Voir les deux ouvrages de M. Adolf Holtzmann : Kelten und Germanen. Eine hislorische Vntersuchung , Stuttgart, 1855; Germanische Alterthümer mit Text, Vebersetzung und Erklærung von Tacitus Germania, ouvrage posthume publié par les soins de M. Alfred Hôlder. Ad. Holtzmann, orientaliste et germaniste distingué, est mort le 3 juillet 1870. M. Ernst Martin lui a consacré une notice intéressante dans la Zeitschrift fur deutsche Philologie de Hôpfner et Zacher , Halle, 1871, 3 e volume, pages 201-205.

une distinction profonde entre la civilisation celtique et la barbarie germaine. Rome a appris à redouter la première par les célèbres tumultes gaulois avant de commencer seulement à soupçonner l’existence de la seconde. Elle ne s’est pas trompée sur la différence dès le premier aspect. Cicéron, Salluste, Diodore, . Appien donnent, il est vrai, aux Cimbres la dénomination de Gaulois; mais César les range formellement, lui, parmi les Germains; ainsi fait Auguste dans l’inscription d’Ancyre; ainsi fait Pline, qui les compte, avec les Teutons, au nombre des Ingévons, une des trois branches principales de la nation germanique; ainsi fait Tacite; ainsi font Velleius, Quintilien et bien d’autres. César, l’empereur Auguste, Pline, Tacite, ce sont là certainement les meilleures autorités sur un tel problème. Les derniers travaux de la philologie moderne paraissent conduire à la même conclusion. On avait dit que les noms des chefs cimbres, tels qu’ils nous sont donnés par les écrivains anciens, sont purement celtiques; cependant les germanistes les expliquent de nos jours à l’aide d’étymologies tudesques. Le mot Cimbres a été rapproché par Jacques Grimm, Zeuss et d’autres, de Kippa, Kimpan, qui, dans les idiomes germaniques, signifient combattre ( Kampf combat, dans l’allemand moderne). Strabon, Festus et Plutarque nous disent que cimbre veut dire voleur : c’est-à-dire que les Romains traduisaient ainsi le mot par lequel ces peuples affichaient leur ardeur guerrière. Tout récemment encore, M. d’Arbois de Jubainville a tiré de l’étude des dialectes néo-celtiques des arguments nouveaux

à l’appui de la même thèse. Il n’y a rien de commun, suivant lui, qu’une apparente consonnance de noms entre les Cimbres et les Kymris de la Grande-Bretagne ou de la Gaule *.

Ne suffirait-il pas d’ailleurs, pour distinguer les Celtes et les Cimbres, d’observer comment chacun de ces peuples a procédé dans ses invasions? Ces derniers avancent peu à peu, après des hésitations et des retours qui occupent plusieurs années: toujours offrant le service militaire, alors même qu’ils sont vainqueurs, en échange de terres qu’on leur donnerait à cultiver, avec des grains pour ensemencer. Jamais assurément on n’a vu les Celtes procéder de la sorte; dès qu’ils paraissent dans l’histoire, ils sont fixés à l’extrémité de l’Europe occidentale ; ils semblent émigrer uniquement par suite d’un excès de population, et la rapidité, l’élan, le caractère belliqueux de leurs courses n’ont rien d’analogue aux marches lentes et comme inconscientes de tribus non sorties encore de l’état instable. Ce fut en l’année 641 de Rome, 113 ans avant J. -C., que le bruit se répandit tout à coup dans Rome d’une foule innombrable de barbares en armes, qui, au nombre de 300,000, dit Plutarque, suivis de chariots portant les femmes et les enfants, menaçaient les frontières et se dirigeaient vers l’Italie. Ils avaient envahi déjà quelques portions du Norique. Papirius Carbon alla donc avec son armée occuper les défilés des Alpes, et les somma de se retirer, parce que les habitants du Norique étaient, disait-

1 Revue archéologique, juiliet-aout 1873.

il, les alliés et les hôtes du peuple romain. Ils s’excusèrent alors, répondant qu’ils n’avaient rien su de cette alliance, et qu’ils se garderaient de toute offense envers ces peuples. Une perfidie de Carbon les irrita seule lorsqu’en effet ils se retiraient, et amena sa défaite à Noreia 11 semblait que cette journée dût ouvrir immédiatement aux Barbares vainqueurs l’entrée de l’Italie; mais non : ils se dirigent vers la Gaule, lentement, au prix de cent combats, ou grâce à de temporaires accords avec les montagnards des Alpes de la Suisse. On ne les voit reparaître que quatre ans après la bataille de Noreia, pour remporter une nouvelle victoire sur le consul Marcus Silanus dans le pays des Allobroges (Savoie et Dauphiné). Ils lui avaient cependant offert de se battre pour lui s’il voulait leur faire donner des terres 1 2 . Vainqueurs après son refus, ils persistaient dans leurs offres et envoyaient en même temps des députés à Rome demander au sénat qu’il leur donnât, en échange de leur service militaire, des champs et des semences. Certes les Gaulois , dans leurs incursions, n’adressaient pas de si humbles requêtes; ces Germains, au contraire, voulaient obtenir une nouvelle étape, que d’autres étapes sans doute auraient bientôt remplacée et suivie. Us cédaient à cette convoitise qui attirait les peuples du Nord vers les contrées méridionales. Entraînée par

1 Gôrz probablement aujourd’hui, à 1200 stades seulement de l’ancienne Aquilée.

1 Florus, III, 4. Ut Martius populus aliquid sibi lerræ daret, quasi stipendium; cæterum ut vellet manibusatque armis suis uteretur.

leur alliance ou tout au moins par leur exemple, la peuplade des Tigurins (probablement le pays de Zurich) se met alors à envahir, elle aussi, la Gaule, sous la conduite de son chef Divicon. Elle s’en va jusque dans la contrée d’Agen, sur la Garonne, chez les Nitiobroges ; c’est là que le consul Lucius Cassius Longinus, voulant arrêter les agresseurs, est tué dans une embuscade, après quoi son armée est obligée de passer sous le joug. Une meilleure lecture de YEpitomeixy de Tite-Live, grâce au manuscrit 894 de la bibliothèque de Heidelberg, ayant appartenu autrefois à l’église de Saint-Nazaire à Lorch, nous a appris que cette invasion des Tigurins avaitpénétré jusqu’à la Garonne, jusque chez les Nitiobroges, et non pas seulement chez les Allobroges. Paul Orose nous dit en effet que Cassius poursuivit les Tigurins « jusqu’à l’océan», et l’on voit au livre premier de la Guerre des Gaules de César qu’en souvenir évidemment de leurs pères, les Tigurins de son temps avaient résolu de pénétrer jusque chez les Santones, c’est-à-dire en Saintonge. L’expédition des Tigurins alliés des Cimbres jusqu’à la Garonne expliquerait aussi la défection de Toulouse, qui eut lieu à cette date Quand Tacite, au cha-

* Voir T. Livii Ab urbe condita librorum CXLII Periochæ, etc. , recensait et emendavit Otto Iahn, in-8°, Lipsiæ, 1853. — César, Guerre des Gaules, I, 12. — Pauli Orosii Historiarum libri VU, Havercamp, livre V, chap. xv, page 326 : In Gallia Tigurinos usque Oceanum persecutus. — Avec l'ancien texte du sommaire de Tite-Live, « iu finibus Allobrogum », comment expliquer le passage de Paul Orose? Amédée Thierry y est embarrassé, et pense qu’Orose a voulu désigner le lac Léman au lieu de l'océan. Histoire des Gaulois, II, 3.

pitre xxxvii de la Germanie, comprend Cassius dans l’énumération des chefs romains battus par les armées germaniques, il songe moins sans doute à l’origine celtique des Tigurins qu’à leur alliance avec les Cimbres.

Quintus Servilius Cépion avait été chargé de reprendre Toulouse. Après y avoir pillé le temple de l’Apollon gaulois, il se rendit vers le Rhône, pour s’opposer à un nouvel effort des Cimbres, qui semblaient vouloir décidément envahir l’Italie : mais sa mésintelligence avec le consul Maximus causa l’épouvantable désastre d’Orange (octobre iOo). Cette fois l’Italie semblait avoir tout à craindre; la terreur était dans Rome, où, comme après Cannes, on prenait les mesures les plus énergiques. Cependant les barbares ne poursuivirent pas leur marche, comme cela paraissait inévitable. Ils s’en allèrent piller l’Auvergne, puis redescendirent vers les Pyrénées occidentales, et entrèrent en Espagne. Trouvant la Péninsule bien défendue par les Celtibères, ils revinrent, remontèrent en Gaule jusqu’en Normandie, si l’auteur de YEpitome lxvii de Tite-Live a bien écrit, comme il semble, in Vellocassis et rejoignirent là les Teutons, dont ils s’étaient séparés sans doute avant leur excursion d’Espagne. Peut-être se seraient-ils retirés tout à fait par le nord-est; mais ils se trouvèrent arrêtés devant les Belges. Forcés par cette résistance, qui devint décisive, de refluer vers le midi, ils laissèrent

* Et non in belli casus, que donnent certains manuscrits. Voyez l’édition de M. Otto Iahn. Les Vellocassi étaient les habitants du Vexin.

leur butin à la garde d’une partie d’entre eux, la tribu des Aduatiques, fixée désormais dans le pays de Maubeuge, entre la Meuse et l’Escaut, pour se diriger enfin vers l’Italie, cette fois avec un projet bien arrêté et par une marche d’ensemble évidemment concertée. Les Teutons, avec les Tugènes et les Ambrons, peuplades celtiques, devaient prendre par la rive gauche du Rhône, les Cimbres et les Tigurins par le Brenner. Il serait difficile de préciser à quel moment avaient été recrutés ces groupes de Celtes. Il y a quelque difficulté aussi pour ce qui regarde les Teutons : Appien et Velleius 1 les montrent associés dès l’origine aux Cimbres, 1 ’Epitome lxvii de Tite-Live et Julius Obsequens * ne les réunissent qu’après l’expédition de ces derniers en Espagne. Nous n’avons pas à raconter en détail la double victoire de Marius ; toutefois, à suivre les barbares aux deux journées d’Aix et de Verceil, on pourrait, recueillir plusieurs traits que Tacite nous a signalés comme particuliers aux peuples germaniques. On reconnaîtrait tout au moins, d’après le récit de Plutarque, les chariots rangés autour du champ de bataille, l’habituelle présence des femmes et leur participation aux combats : on les vit, lorsqu’après la journée de Verceil les vainqueurs poursuivaient les fuyards, frapper les lâches, égorger leurs enfans et se tuer ensuite elles-mêmes. Les traits particuliers et les traits généraux concourent ainsi à prouver que la terrible incursion des Teutons et des Cimbres, qui,

* Julius Obsequens s’exprime ainsi § 43 : Cimbri Alpes trausgressi post Hispaniam vastatam junxerunt se Teutonis.

pendant plus de dix années, a inquiété et insulté la puissance romaine, a été véritablement le premier épisode ou le prélude de l’invasion germanique.

C’est au souvenir du cruel danger qui avait alors menacé Rome, c’est aux craintes que ce premier péril avait fait naître que César répondit quand, le premier des Romains, il alla trouver ces barbares chez eux. A propos d’une querelle entre deux peuples gaulois, les Éduens et les Séquanes, et sur l’appel de ceux-ci, Arioviste, roi des Suèves, naguère décoré par le sénat du titre de roi ami, avait pénétré en Gaule. Dangereux auxiliaire, il était bientôt devenu hôte oppresseur. Augmentant sans cesse ou peut-être voyant s’augmenter malgré lui son armée, il exigea d’abord des Séquanes un tiers de leurs terres, et ensuite un autre tiers pour un détachement de 25,000 Harudes, ses alliés : il y avait bientôt 120,000 Germains établis en Gaule. En même temps, voici que les Helvètes, qu’opprime cette domination voisine érigée par le roi des Suèves, encouragés d’ailleurs par le souvenir de leur ancienne incursion vers l’ouest de la Gaule, s’apprêtent à quitter leurs vallées pour recommencer la même entreprise. A ce dessein se rattache celui de leur chef Orgétorix de recouvrer l’autorité royale que sa famille a jadis exercée : il doit y être aidé par sa coalition avec le chef séquane Castic et l’Éduen Dumnorix; ce triumvirat, qui nous est attesté à la fois par les textes et par les médailles, aspirait à dominer, par la ruine du parti démocratique, sur la Gaule tout entière.

C’était offrir à César autant de motifs d’interven-

tion dans le vaste et beau pays dont il méditait la conquête. On sait avec quelle rapidité il contraignit les Helvètes, qui avaient déjà brûlé leurs demeures, à rentrer chez eux, au lieu délivrer à la barbarie germanique, si près de la province romaine et de l’Italie, un asile et une forteresse de plus. Pour Arioviste, il lui fit proposer une entrevue, puis certaines conditions, mais n’en reçut que d’orgueilleuses réponses : « César, s’il voulait lui parler, n’avait qu’à venir vers lui. Maître absolu de cette partie de la Gaule qu’il avait conquise, il cherchait en vain ce qu’il pouvait avoir à démêler avec le proconsul. Les Éduens avaient été par lui vaincus : il ne leur rendrait pas leurs ôtages, et les forcerait à continuer de lui payer le tribut. César devait se rappeler qu’autour du roi suève était un peuple invincible qui, depuis quatorze ans, n’avait pas couché sous un toit. » Ces dernières paroles ne veulent pas dire sans doute que l’occupation de la Gaule par les Suèves était commencée depuis autant d’années, mais plutôt que ce peuple barbare n’avait pas alors, en Germanie même, des demeures bien fixes. Nous le voyons au temps de César habiter la rive droite du Rhin, Tacite, plus d’un siècle après, le placera sur les rives de l’Elbe.

Les premières campagnes de la guerre des Gaules furent consacrées par César à la soumission du nordest, afin d’isoler les Celtes des Germains. Cela n’empêcha pas 400,000 Usipiens et Tenctères, fuyant la tyrannie des Suèves, et cédant peut-être aussi à quelque appel des peuples gaulois contre l’armée romaine, de traverser le bas Rhin, et de s’avancer

LUTTE ENTRE ROME ET LES GERMAINS. 2ol

jusqu’à la Moselle, en demandant des terres. César marcha vers eux, reçut leurs députés, et, violant une trêve, fît de ces barbares un grand massacre. Mais c’étaient aux Suèves eux-mêmes qu’il fallait inspirer la crainte. César voulut les convaincre que le Rhin ne les mettrait pas à l’abri des atteintes de Rome, et, s’appuyant sur l’alliance d’un petit peuple barbare, les Ubiens, qu’ils opprimaient, il résolut en 53 de passer le Rhin. En dix jours, un pont de bois dont une page des Commentaires nous décrit l’habile construction fut jeté, probablement à la hauteur de Bonn, là où le fleuve, après avoir coulé étroitement enfermé entre les montagnes depuis Mayence, voit ses rives s’abaisser et son lit s’étendre. Ce ne fut qu’une excursion de dix-huit jours : on ravagea le pays des Sicambres, desquels on réclamait en vain un certain nombre d’ennemis réfugiés; quant aux Suèves, ils s’étaient enfoncés dans l’intérieur du pays ou écartés sans se laisser atteindre. Il en fut à peu près de même, à la suite d’un second passage du Rhin, deux ans après. Ce n’en étaient pas moins des entreprises trèssignificatives et très-hardies. César désignait par là une future conquête à ses successeurs après celle de la Gaule, qu’il se chargeait, quant à lui, d’achever. On a dit que, parmi les grands projets de ses dernières années, figurait une campagne en Orient contre les Parthes, au retour de laquelle il se proposait de soumettre la Germanie. Quelque vaste que paraisse un tel dessein, qui peut calculer exactement ce qu’eût pu faire un César? Cette tâche n’était peut-être ni plus difficile ni moins importante que la conquête des

Gaules, par où l’empire avait acquis enfin son équilibre et l’Italie quelque protection extérieure : il restait à lui donner au nord un boulevard plus assuré que le Danube en complétant la soumission du monde occidental. César avait su, contre Vercingétorix, s’attacher des auxiliaires germains 1 ; il avait ces mêmes barbares avec lui au passage du Rubicon; plus tard, à Pharsale, on les voit se jeter sur les cavaliers de Pompée avec une furie qui décida peut-être du gain de la bataille *. Qui sait s’ils n’eussent pas suivi César contre leurs compatriotes? Son succès eût ajourné ou tout au moins retardé les grandes invasions.

César avait préparé une si grande entreprise non pas seulement par son épée, mais encore par les utiles informations de ses Commentaires. Désormais la confusion n’était plus possible entre Gaulois et Germains. César témoigne, aussi bien que Tacite, que le premier de ces deux grands peuples achevait, et que l'autre commençait une vaste période historique. La plupart des principaux traits, dans l’un et l’autre auteur, sont analogues entre eux ou identiques. Toutefois certaines différences éclatent à première vue. Tacite, moraliste et historien, étudie dans leur ensemble le génie et les destinées des peuples barbares.

Il les observe à la fois pour eux-mêmes, chose remarquable de la part d’un Romain, et dans leur relation avec les destinées de l’empire. Aussi n’est-ce pas le moment présent qui est le principal objet de son exa-

‘ César, Guerre des Gaules, VI!, 13.

J César, Guerre civile, III, 93.

men et de ses méditations : attentif au progrès de ces peuples, à leur transformation incessante, il cherche surtout à s’éclairer et à instruire ses concitoyens sur les menaces de leur avenir, comme il a étudié leur passé, c’est-à-dire leurs luttes contre Rome, dans ses Annales et dans ses Histoires. César, au contraire, homme de guerre et homme d’État, se préoccupe du moment présent avant tout, car c’est pour la lutte prochaine, c’est pour le combat du lendemain qu’il a besoin d’être informé. A ce point de vue d’abord il a fait son enquête; il l’a faite seulement au sujet des tribus qu’il pouvait avoir à combattre; et peut-être, même dans ces étroites limites, le travail lui était-il déjà suffisamment difficile. Toutefois, comme il est un grand esprit et que sa vue est pénétrante, il aperçoit plus loin que ne portent ses renseignements, il esquisse la physionomie d’une race en ne voulant que s’informer de certaines tribus; en quelques traits, il distingue nettement cette race d’une race voisine; il en sonde les forces morales en même temps qu’il en énumère les ressources militaires et physiques; religion, institutions, mœurs, figurent par un petit nombre de pages lumineuses dans ce livre qui ne prétend après tout qu’à être son journal militaire. Ses lacunes ou ses divergences avec Tacite s’expliquent assez par là et par la différence des temps. La question importante est de savoir s’il faut conclure de cette diversité de vues à de véritables changements accomplis chez les Germains d’une époque à l’autre. César, par exemple, n’attribue à ces peuples d’autre culte que celui des astres; peut-être n’y a-t-il là

qu’une information mal comprise et incomplète. Un certain progrès apparaît mieux par la comparaison des pages qu’ont écrites l’un et l’autre auteur sur le partage des terres à cultiver. C’est aux groupes représentant les familles que, suivant César, la culture temporaire est confiée, tandis que, selon Tacite, c’est aux pères de famille eux-mêmes. Tacite parle seul aussi du petit enclos autour de la maison, noyau delà terre salique. Ces deux derniers témoignages peuvent être interprétés comme constatant, pour le temps où vit l’auteur des Annales , la naissance de la propriété foncière privée. On peut croire enfin que la Marche, cet élément représentant la propriété commune, est surtout apparente dans César, mais moins dans Tacite, peut-être parce que, à la dernière des deux époques marquées par ces deux noms, la culture commence à envahir ce sol au profit de la propriété privée. Les deux historiens s’accordent d’ailleurs sur la constitution de la famille germanique, sur la situation faite aux femmes chez ces barbares, traits caractéristiques dont on peut suivre la persistance à travers toute l’histoire du paganisme germain.

Au fondateur de l’empire, à Octave-Auguste, incombait le double devoir de consolider la frontière du Danube et du Rhin, et de décider si la conquête romaine, qui n’avait jamais cessé d’aller en avant, s’arrêterait ici. Nous n’avons pas à raconter ses longs et pénibles efforts sur le Danube, car les peuples de cette frontière, sauf la petite nation des Bastarnes, n’appartenaient pas à la race germanique : Tacite nous l'a dit formellement lui-même aux premières lignes de

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son livre. Sur le bas Danube se trouvaient les Daces ou Gètes, appartenant au groupe des peuples thraco-scythiques ; sur le haut Danube la Rhétie et la Pannonie étaient habitées par des groupes celtiques mêlés d’anciens débris étrusques. Le Dace, fanatisé par un chef puissant, Bœrebistas, avait ravagé au temps de César toute la plaine au sud du fleuve ; refusant ensuite l’alliance d’Octave, il avait inspiré pendant Actium de grandes craintes à l’Italie. Ce que put faire Auguste contre ce danger ne fit que l’ajour- • ner jusqu’au règne deTrajan 1 . La Pannonie, attaquée dès l’an 34 avant J. -G., ne fut soumise qu’en l’an 8 après l’ère chrétienne. La Rhétie et la Vindélicie succombèrent sous les entreprises énergiques de Tibère et de Drusus, les deux beaux-fils d’Auguste. Tibère arrivant par le lac de Constance, Drusus par la vallée de l’Adige, et le soldat romain conservant, dans cette hardie campagne de Tan 15 avant J.-C., toute son audace au milieu de ces pays de montagnes pour lui si nouveaux , l'ennemi se trouva enserré et bientôt détruit : une des plus vives pages de Florus 2 fait bien comprendre toute l’ardeur de ces luttes. La force encore intacte des légions se préparait ainsi aux guerres prochaines et directes contre la. Germanie.

Celles-ci ne devaient s’ouvrir qu’en Tan 12 avant J.-C. Jusque-là ce ne sont que préparatifs encore indécis. La conquête de la Gaule par César avait été

1 Dacia non victa, sed summota atque dilata. Florus.

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