IV
achevée vers l’an 50. Au temps de la mort du dictateur, on voit Munatius Plancus, le célèbre fondateur de la colonie de Lyon, fonder en outre la colonie de Raurica, près de Bâle. L’an 38, le ministre d’Auguste Agrippa franchit, lui aussi, le Rhin, et décide la tribu des Ubiens, celle qui, pour avoir dès le commencement accepté l’alliance romaine, se trouvait en butte aux haines de ses compatriotes, à transporter ses demeures sur la rive gauche du fleuve, où elle devien- * dra comme une gardienne vigilante au nom de ses nouveaux maîtres. Agrippa établit ces barbares sur toute la longue ligne qui s’étend depuis Goblentz et Andernach au sud jusqu’à Gelduba, près de la ville actuelle de Neuss, au nord ; ils allaient y avoir pour principale ville celle qui prit alors sans doute le nom de civitas ou de ara Ubiorum, soit qu’ils y eussent ouvert ou trouvé établi un temple à leurs propres dieux, soit que leur soumission récente leur eût imposé le culte devenu général d’Auguste et Rome, et bientôt de l’empereur seul. C’était ce même Agrippa qui avait sillonné de grandes voies militaires, partant de Lyon, la nouvelle province : une d’elles se dirigeait droit sur Genève, et de là côtoyait tout le cours du Rhin, qu’elle traversait même à la hauteur de l’île des Bataves.
Autant de mesures, fort utiles sans doute, mais qui laissaient incertaine la question si Rome voulait s’en tenir désormais à la frontière du Rhin. En tous cas, une série d’insultes qui semblaient concertées avec les incursions des peuples du Danube contraignit la politique d’Auguste à une action décisive. Dès l’épo-
LUTTE ENTRE ROME ET LES GERMAINS. 2o7
que où la rive gauche était devenue romaine, les marchands et négociants de l’empire avaient pénétré dans ces nouveaux pays, et bientôt traverséle fleuve. Déjà en l’an 25, quelques-uns d’entre eux avaient été dépouillés et tués par les Germains, et l’on s’était contenté de faire venger leur mort par un légat de légion, Marcus Vinicius. Mais les choses devinrent plus graves en l’an 16. La tribu farouche des Sicambres, habitant sur les bords de la Lippe et de la Ruhr, et à laquelle s’étaient adjoints les restes des Usipiens et des Tenctères, échappés du massacre de 55, .ne se contenta pas d’égorger cette fois encore plusieurs marchands romains et même quelques centurions, venus pour imposer une sorte de tribut. Conduits par un certain chef Mélo, ils envahirent et ravagèrent toute une partie de la Belgique. Le lieutenant impérial en Gaule, Marcus Lollius Paullinus, courut à eux. Pris dans une embûche, il put échapper à la mort, à cause du voisinage de son camp, mais il perdit une aigle, celle de la première légion Macédonique : ce fut le premier trophée romain dont les forêts de Germanie purent s’enorgueillir.
Heureusement la campagne victorieuse de l’an 15, sur le haut Danube, rendait en ce moment même à Auguste sa liberté d’action : il en profita pour réparer et venger l’outrage subi par Rome pendant l’année précédente. Il est évident qu’il faut dater de ces années quelques-unes des principales mesures destinées à préparer les campagnes projetées en Germanie. Toute la rive gauche du Rhin, depuis Raurica jusqu’à l’île des Bataves, fut alors constituée en vraie frontière
2oS ROME ET LES BARBARES.
militaire. Dès lors sans doute furent établis les campements de huit légions, avec les auxiliaires, destinées à avoir dans cette contrée leur base d’opération. Dès lors l’habile coup d’œil des chefs romains sut choisir pour ces campements, destinés à donner plus tard naissance à des villes, les lieux désignés par leur situation naturelle pour servir de têtes de ponts aux futures expéditions en Germanie. Il ne s’agissait pas seulement de points stratégiques pour la défensive, il fallait pouvoir de là transporter l’attaque au sein du pays ennemi. Il y eut deux légions campées à Votera Castra (aujourd’hui sans doute le Vorstenberg, près de Xanten), lieu qui commandait au loin, sur la côte opposée, la vallée très-ouverte de la Lippe. Il n’y avait qu’à remonter le cours de cet affluent pour pénétrer dans le pays des Ghérusques et vers la région du mont Teutberg ou du Harz; de plus, on séparait de la sorte le pays marécageux des Bructères, au nord, delà contrée montagneuse et boisée qu’habitaient les Sicambres. Ge fut dorénavant en effet une des grandes voies que les Romains parcoururent en Germanie. Deux autres légions eurent leur camp d’hiver retranché plus au sud, près de la capitale des Ubiens, destinée à devenir la grande ville de Cologne, lorsque Agrippine, mère de Néron, y fera envoyer une colonie ( colonia Agrippincnsis ). Enfin, deux légions furent placées à Mayence, c’est-à-dire en face de l’embouchure du Mein, dont la vallée donne accès dans l’intérieur du pays allemand jusqu’aux monts de Bohême, depuis l’endroit où le Rhin, luttant contre la chaîne du Taunus, forme deux angles opposés, de
LUTTE ENTRE ROME ET LES GERMAINS. 2o9
l’est à l’ouest, et bientôt du sud au nord, pour couler jusqu’à Bonn très-resserré entre les montagnes, en formant des rapides jadis redoutables. Mayence devenait à la fois la clé d’une périlleuse voie fluviale et d’une vaste plaine en pays ennemi, par sa position avancée vers l’est; elle commandait en même temps le cours central du fleuve et la Germanie méridionale. En possession de cette place et de celle d’Augsbourg ( Augusta Yindelicorum), récemment colonisée par eux, les Romains n’avaient rien à redouter du sudouest. Les quatre légions campées sur le bas Rhin devaient former ce qu’on appela l’armée inférieure de Germanie; deux autres, avec une septième en haute Alsace et une huitième dans la colonie de Vindonissa, ancienne ville des Helvètes, sur l’Aar et sur la voie romaine conduisant à travers le Rhin jusqu’en Germanie, formeraient l’armée supérieure. Peut-être la distinction des deux provinces de haute et basse Germanie est-elle aussi ancienne que la formation de ces deux armées de quatre légions chacune. Ce n’étaient pas de nouveaux territoires ajoutés à l’empire, puisque ces deux prétendues provinces ne comprenaient alors que la rive gauche du fleuve, faisant partie de la Gaule; mais cette région était de plus en plus habitée par des Germains alliés de Rome, et, sous ce nouveau nom, elle servirait de pierre d’attente aux acquisitions futures. Aux huit légions, fortifiées de leurs auxiliaires, il faut ajouter la flotte du Rhin, qui, partout présente sur le cours du fleuve, garantissait la rive romaine et servait de pont mobile vers la rive opposée. Ces préparatifs annonçaient qu’un grand
effort était résolu ; l’empereur en confia la conduite au plus jeune de ses deux beaux-fils, à ce noble et courageux Drusus, qui venait de faire admirer dans les rudes guerres du Danube ses talents et sa valeur.
Drusus conçut un plan de génie. Il voulut se préparer les moyens d’envahir la Germanie par mer, en même temps qu’une partie de ses légions pénétrerait par les vallées des affluents du Rhin. Les fleuves du nord-ouest de l’Allemagne offraient dès lors, même avant les orages du treizième siècle, qui les ont considérablement agrandis, de larges estuaires par où des flottes venues de la mer du Nord pouvaient pénétrer fort avant dans la contrée. C’était toutefois une entreprise singulièrement hardie que de s’avancer pour la première fois à travers une mer entièrement inconnue. Drusus pensa qu’il fallait du moins abréger la route. Le bras septentrional du Rhin, celui qu’on appelle aujourd’hui le vieux Rhin, et qui, par Arnhem et Utrecht, va se jeter à l’ouest de Leyde, semble avoir eu encore au temps de Drusus un lit plus profond et des eaux plus abondantes que de nos jours. Probablement la flotte romaine aurait pu gagner par là l’océan germanique ; mais il y avait évidemment un trèsgrand avantage à profiter des eaux intérieures qui pouvaient mettre en communication le bas Rhin avec le lac Flevo, et celui-ci avec la mer du Nord. Nous manquons tout à fait de renseignements sur ce qu’était, avant la terrible tempête de 1282 , la langue de terre séparant encore de l’océan le futur Zuyderzée ; nous savons seulement que la flotte de Drusus y trouva passage, après avoir dû faire, pour franchir l’espace
entre le Iihin et le lac, d’importants travaux de canalisation. Qu’était-ce au juste que la fameuse fossa Drusiana ? Tacite l’a seulement une fois mentionnée \ en disant qu’elle précédait « les lacs et l’océan » . Toutefois il a parlé en deux autres passages 8 d’une digue élevée trois ans plus tard par Drusus pour contenir le Rhin, aggerem coërcendo Rheno , et il est fort probable que ce second travail se rattache au premier. On peut penser que, réunissant diverses eaux éparses, il a ouvert au bras septentrional du Rhin, depuis Arnhem environ, un canal vers l’Yssel, qu’il rencontrait à Doesborg ; il lui aura fallu, pour détourner et retenir la meilleure partie possible du Rhin, des digues comme celle dont parle Tacite : de plus, il aura dû creuser et agrandir le lit même de l’Yssel, et y amener soigneusement les eaux voisines, celles du Berkel et de ses affluents. C’est au prix de pareils travaux que sa flotte passa par les lieux où s’élèvent maintenant Zutphen, Deventer, Kampen, traversa le Flevo et sans doute quelque lac secondaire oublié aujourd’hui, puis déboucha dans l’océan, entre les terres dont les débris mutilés forment de nos jours les îles de Vlieland et de Ter Schelling.
Drusus n’avait pas négligé de se ménager des alliances parmi les peuples du littoral inconnu qu’il allait aborder. Les Batàves lui envoyaient leur cavalerie, très-habile à traverser les fleuves à la nage; mais, ce qui était plus précieux encore, l’amitié de
• Annales, II, 8.
* Annales, XIII, 53. — Histoires, V, 19.
ces tribus, ainsi que celle des Frisons qui habitaient sur la côte, depuis l’embouchure de l’Ems jusqu’à celle du Weser, allait lui assurer des matelots, des pilotes, des interprètes, des guides expérimentés. Il se serait infailliblement perdu, sans de tels secours, devant ces rivages déchirés, au milieu de ces sables •et de ces îles, sur une mer dont les phénomènes habituels n’étaient pas familièrement connus de ses équipages. Une autre précaution’ de l’habile chef fut de ne pas laisser derrière soi des mécontentements déclarés dans la province de Gaule, que l’empereur lui avait confiée. Il réussit à attirer autour de lui, dans Lyon, les principaux de chacune des grandes cités gauloises, sous le prétexte d’ériger, comme on le faisait dans tous les grands centres de l’empire, un temple à Auguste et Rome; réunis de la sorte, ils étaient entre ses mains autant d’otages. Il fit d’ailleurs appel et aux sentiments de respect que la récente visite d’Auguste en Gaule leur avait inspirés, et à leur orgueil national : autour de la statue colossale de l’empereur furent représentées d’une manière allégorique les soixante cités qui les avaient délégués, et les noms de ces cités figurèrent inscrits autour du nouvel autel.
Il était d’autant plus urgent d’apaiser tout mécontentement en Gaule que déjà quelques groupes d’Usipiens et de Sicambres, attentifs à profiter de toute diversion, avaient insulté la rive gauche du Rhin. Drusus leur répondit par une excursion chez eux ; il ravagea et brûla, afin de leur imposer silence pendant qu’il ferait sa grande expédition maritime. Nous n’a-
vons malheureusement sur ces campagnes de Drusus que quelques lignes dans Dion Cassius et quelques mots dans Strabon. Au commencement de l’été de l’an 12 avant J.-C., il partit enfin avec sa flotte, renouvela son alliance avec les Frisons contre les Chauques, qui habitaient entre le Weser et l’Elbe, laissa chez le premier de ces peuples, près de l’embouchure des eaux intérieures, une place forte appelée Flevum, et prit sur sa route l’île de Byrchanis ou Burchana, sans nul doute Hle actuelle de Borkhum, en avant du Dollart. De cette lie, qui allait servir désormais aux Romains de point de relâche ou de refuge, il remonta l’Ems, rencontra, suivant Strabon, les barques des Bructères qui s’avançaient contre lui, et les battit sans peine. Il revenait à Borkhum pour soumettre les Chauques à leur tour, quand ceux-ci firent leur soumission, d’autant plus aisément sans doute qu’ils étaient souvent en guerre avec les tribus voisines. Drusus eut occasion de profiter bientôt de cette alliance. Une violente marée ayant mis en danger sa flottille, probablement en vue des côtes du golfe actuel de la Jade *, ce furent les Chauques qui seuls lui portèrent secours et le préservèrent d’un entier désastre. Peut-être fut-ce pendant le retour de cette campagne que Drusus voulut visiter certaines colonnes d’Hercule (probablement quelque antique établissement phénicien) que la renommée plaçait sur les bords de cette mer. « L’audace ne lui manqua pas,
1 Ce golfe n'a sa forme et son étendue modernes que depuis
dit Tacite, mais l’océan protégea les secrets d’Hercule et les siens. Depuis, nul mortel n’a tenté une telle recherche : on a jugé plus discret et plus respectueux de croire aux œuvres des dieux que de les approfondir'. » A de pareils scrupules de la part d’un Tacite nous pouvons mesurer quelles étaient en réalité la hardiesse et la force d’âme d’un Drusus.
La seconde campagne du jeune chef romain, cette fois à travers l’intérieur du pays allemand, commença au printemps de l’année 11 avant J.-C. Il voulait marcher droit contre les Sicambres, qui occupaient le pays de la haute Lippe, et il était parvenu à s’assurer l’alliance des Cattes, situés plus au sud, dans la Hesse actuelle. Les Sicambres avaient appelé à eux les Chérusques, les Usipiens et les Tenctères, en se réservant de châtier, dès qu’ils le pourraient, ceux qui trahissaient la cause nationale, mise enpérilau centre comme au nord de la Germanie par les dissensions intérieures. Drusus partit de Yetera, remonta par la rive droite la vallée de la Lippe, rejeta en arrière les Usipiens, traversa la rivière et parcourut le pays des Sicambres, en le ravageant, de la Lippe à la Ruhr; puis il parvint au pays des Ghérusques sans rencontrer de vrais obstacles, et atteignit, près de la ville actuelle de Paderborn, la rive gauche du Weser. Pousser jusqu’à l’Elbe, il ne l’osa pas ; car, à cette distance du Rhin, on pouvait lui couper ses vivres. La saison avançait, les tribus barbares se soulèveraient d’un commun effort: il jugea prudent de commencer sa
1 Germanie , chap. xxxiv.
retraite. C’était là que les barbares l’attendaient. Chérusques et Sicambres épièrent sa route, inquiétèrent ses traînards, le fatiguèrent par de perpétuelles escarmouches, et finirent par l'enserrer dans un lieu dangereux, que Pline appelle Arbalo, sans doute dans la région de la haute Lippe, et d’où il ne se dégagea qu’après de grands efforts. C’est par souvenir de ces dangers qu’il voulut élever, en Germanie même, dans une contrée assez voisine du Rhin pour que des garnisons romaines pussent y subsister, un fort, connu alors sous le nom d’Aliso, et dont on a cherché à fixer l’emplacement à Hamm, ou bien à Lippstadt, ou bien à Liesborn, ou mieux sans doute à Elsen, près de Paderborn, au confluent de l’Alme, sur la rive méridionale de la Lippe. Telle en était l’étendue que plusieurs légions au besoin pouvaient y trouver place. Des postes romains, disséminés tout le long de la Lippe, tiendraient en perpétuelle communication avec l’armée du Rhin cette place importante, dont l’utile situation allait diviser comme par un coin les forces de la Germanie centrale, permettre de séparer les Bructères des Sicambres, de surveiller aisément les Cattes au sud et les Chérusques à l’est, ainsi que tout le massif montagneux et boisé de la forêt de Teotberg, c’est-à-dire les petites chaînes de la Westphalie orientale, l’Osning, le Lippischer-Wald et l’Egge.
Pendant chaque hiver, Drusus retournait à Rome. Il y avait revêtu, au commencement de l’an il, l’édilité ; cette fois il y obtint l’ovation et les insignes triomphaux, car désormais le vrai triomphe n’appartiendrait plus, sauf de rares concessions, qu’à l’em-
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pereur, sous les auspices duquel on combattait; mais il permettrait aux chefs militaires d’en porter en certaines circonstances publiques les ornements, et de les faire figurer à leurs obsèques. Tibère obtenait au même moment cette sorte d’honneurs, pour avoir réprimé de la façon la plus énergique les dernières tentatives d’indépendance de la Pannonie et de la Dalmatie. Tout réussissait donc, grâce à la valeur de ses deux beaux-fils, pour les armes d’Auguste. On le vit, dès le printemps de l’année 10, se rendre avec eux en Gaule, sans doute pour concerter une grande expédition jusqu’à l’Elbe. La politique romaine considérait certainement alors ce fleuve comme la frontière naturelle de l’empire ; Rome ne renonçait pas à poursuivre le mouvement traditionnel de la conquête. Drusus eut à faire, pour l’entreprise nouvelle qu’il méditait, d’immenses préparatifs : c’était la forteresse d’Aliso à souder fortement avec la ligne du Rhin, par une route dont nous retrouvons les débris au nord de la Lippe, au moins jusqu’à Hamm ; c’était Mayence à défendre par un fort sur la rive droite du fleuve, aujourd’hui le faubourg de Castel. Les Cattes, qui habitaient cette partie de la Hesse actuelle, ainsi que les Mattiaques (dans le pays tout voisin de Wiesbaden), étaient obligés, malgré leurs velléités d’indépendance, de subir l’alliance romaine et de tolérer ces travaux. L’ensemble en fut complété par la construction de la forteresse d’Artaunum ou Arctaunum ainsi désignée par Ptolémée, la même sans doute à
1 Ptolémée, II, 11, 29.
laquelle Tacite fait allusion au premier livre des Annales l , et dont on pense retrouver les restes à Salburg, dans la partie du Taunus qu’on appelle die H'ôhe, au nord de Hombourg.
Les anciens textes n’indiquent toutefois aucun important fait d’armes pendant cette année 10 avant J.-C. ; ils nous montrent au contraire Drusus célébrant, au 1 er août, la grande fête en l’honneur d’Auguste autour du nouvel autel érigé dans la ville de Lyon. On remettait à la saison prochaine le grand effort de la conquête. Drusus, après la préture, avait été appelé au consulat pour cette même année ; mais, clans son ardeur, il n’attendit même pas jusqu’à son entrée en fonctions, et quitta Rome avant le commencement de l’an 9. Malheureusement, cette fois encore, nous n’avons que peu de lignes, dans le seul Dion Cassius : « Drusus, dit l’historien grec , envahit le pays des Gattes, pénétra, non sans peine, jusqu’au pays des Suèves-Marcomans, se dirigea ensuite vers le pays des Chérusques, traversa leWeser, et ravagea tout le pays jusqu’à l’Elbe. 11 aurait voulu aller audelà ; arrêté dans sa course, il éleva des trophées et commença sa retraite. » Il avait pris sans doute, au sortir de la Hesse, le grand chemin qu’offrent les plaines au nord du Thuringer-Wald : il avait traversé toute l’Allemagne centrale par une marche hardie, qui devait frapper les esprits des barbares autant que l’avait pu faire son expédition maritime de l’an 12.
1 Positoque castello super vestigia paterni præsidii in monte Tauno. Annales, I, 56 .
Mais Dion Cassais' et Suétone 1 2 rapportent que, sur les bords de l’Elbe, une femme d'une taille surhumaine lui apparut, et lui déclara que le terme était arrivé de son ambition insatiable, de ses courses audacieuses et même de sa vie. A quelque temps de là, pendant la retraite, il fît une chute de cheval, et mourut trente jours après, le 14 septembre, à peine âgé de trente ans. Ce n’était pas seulement l’habile général que Rome regrettait en lui. Son ouverture d’esprit, son ardeur de découverte, son intrépidité devant l’inconnu, avaient frappé ses contemporains; on lui attribuait en outre de généreux sentiments en politique, et l’on disait que, s’il avait un jour le pouvoir, il s’en servirait au profit de la liberté, et rétablirait les institutions républicaines. Aussi la douleur de son armée fut-elle sincère et profonde. Le lieu où il était mort reçut le nom maudit de Castra scelerata ; les officiers voulurent porter eux-mêmes son cercueil jusqu’au retour à Mayence, et là il fallut tout l’ascendant de Tibère pour empêcher les soldats de garder le corps de leur général, auquel ils décernaient un culte de héros. Tibère était accouru en toute hâte ; il avait pu embrasser, avant le dernier soupir, son frère bien-aimé. Il ramena sa dépouille mortelle jusqu’à Pavie; là Auguste lui-même se joignit au cortège jusqu’à Rome, où les suprêmes honneurs furent rendus au jeune prince avec toute la pompe accoutumée. Le sénat ajouta par décret au nom de
1 Livre LV, chapitre I er .
1 Claude, I.
Drusus le surnom de Germanicus, que son ûls allait couvrir d’un nouvel éclat, et qui était destiné à marquer le moment du dernier grand essor de la politique romaine. Ce fut Tibère qui lui succéda à la tête des légions du Rhin : sa campagne de l’an 8 ne fut pas difficile, au milieu de la terreur dont les barbares étaient saisis. Les Sicambres seuls lui ayant opposé quelque résistance, il en transporta 40,000 sur la rive gauche du fleuve ; on vit paraître à leur place, pour combler le vide, la tribu des Marses, destinée à devenir célèbre. Pour le moment tout paraissait soumis; on proclama à Rome qu’on avait conquis la Germanie jusqu’à l’Elbe, et Auguste, solennellement, recula le pomœrium, privilège des chefs militaires qui avaient réussi à étendre les frontières de l’empire.
Dix années environ sans hostilités graves entre Rome et les Germains succédèrent aux campagnes de Drusus, achevées par Tibère. On vit, pendant cet intervalle, les légions parcourir de temps en temps la Germanie occidentale, et y entretenir des garnisons permanentes : Domitius Ahénobarbus, par exemple, parti du Danube, pénètre enl’an 6 avant J.-C. jusqu’à l’Elbe, traverse le premier ce fleuve, et, pendant son retour vers le Rhin, construit au nord de la Lippe, à travers un pays marécageux, la célèbre route des Ponts-Longs. Tibère lui-même, que certains dégoûts avaient comme exilé plusieurs années à Rhodes, revient en Germanie pendant les années 4 et o après J.-C., et fixe au cœur de la contrée des quartiers d’hiver. La soumission semblait marcher à grands pas. Grâce à des colonisations réciproques, grâce au com-
raerce, grâce à l’accueil qu’on faisait dans Rome aux chefs barbares et à la séduction qu’exerçait la majesté de l’empire, la civilisation romaine paraissait faire des progrès au-delà du Rhin. Les barbares adoptaient nos mœurs, dit Florus. Après les campagnes de Drusus, ajoute le même historien, il régna en Germanie une paix en apparence si entière qu’on eût dit que l’humeur des hommes, et le sol et le ciel même, y étaient devenus plus doux et moins intraitables. Ea in Germania pax, ut mutati homines, alia terra, cælum ipsum mitius molliusque solito videretur. Dion Cassius dit également que les barbares s’harmonisaient au monde romain, k tùv xocpiàv ( Pwaahov) {/.greppu- Gpu^ovro. Tibère, en succédant à son frère Drusus, n’avait pas compromis ces espérances; Velleius affirme qu’il employa plus souvent la politique que les armes, et qu’il avança la soumission de la Germanie presque jusqu’à en faire une province tributaire, plura consilio quam vi perfecit. Sic perdomuit Germaniam ut in formam petie stipendiariæ redigeret provinciæ.
Ces dehors trompeurs cachaient aux Romains de grands périls. A l’heure où ils croyaient triompher, la Germanie élevait contre eux deux ennemis puissants; elle se groupait en silence autour de deux chefs trèsdifférents de génie et de vues politiques, mais l’un et l’autre résolus à prendre en main, avec des moyens divers, la cause de l’indépendance nationale. C’étaient Marbod etArminius.
La dernière campagne de Drusus, en l’an 9, avait violemment ébranlé le peuple des Suèves-Marcomans.
Dans leur détresse, ils mirent à leur tête un de leurs jeunes chefs de haute naissance, Marbod, qui, élevé à Rome dans la faveur d’Auguste et le service impérial, avait appris la discipline et la tactique romaines, sans oublier le dévouement à sa patrie. Il conçut le projet de faire servir à l'affranchissement de son peuple la science qu’il devait à l’empire, et il se trouva prêt au moment du danger pour de grands desseins. Sa première mesure fut d’une singulière énergie : trouvant sa tribu, là où elle habitait, trop voisine des Romains, qui, de Mayence et d’Augsbourg, la surveillaient et l’épiaient, il l’entraîna à sa suite, et, remontant la vallée du Mein, il la transporta dans la contrée entourée par l’Erzgebirge, le Riesengebirge, le Üôhmerwald et les monts de Moravie; c’était le pays habité par les Celtes-Boiens et qui doit encore aujourd’hui à ces anciens habitants le nom de Bohême. Ainsi séparé désormais de toute influence barbare, et protégé par les montagnes et le Danube, Marbod résolut d’instituer un gouvernement nouveau, substituant à l’imperfection des coutumes germaniques un ensemble de lois politiques et militaires de nature à permettre aux siens de lutter, avec espoir de succès, contre Rome même. Tandis que le reste des Germains fuyait les villes, il eut une capitale, à laquelle Tacite, au second livre des Annales l , fait allusion par ces mots, régla castellumque jnxta situm a , et que
1 Chap. 62.
* C’est probablement le Marobudum de Ptolémée, 11, il, 29, Budweiss aujourd’hui. Quelques archéologues veulent reconnaître la situation de cette place par les ruines de ce qu’ou appelle encore
Strabon désignait déjà sous le nom de Boutaip-ov. Velleius définit très-bien la nature de la souveraineté que Marbod sut acquérir, par ces expressions, qui la distinguent nettement de ce qu’était à l’ordinaire la royauté germanique : certum imperium , vis regia , un commandement fixe, une puissance vraiment royale, non tumultuarium neque fortuitum neque mobilem et ex voluntate parentium constantem principatum , une autorité non soumise à des élections tumultuaires, aux caprices fortuits d’une nombreuse clientèle. En quelques années, Marbod eut une armée de 70,000 fantassins et de 4,000 cavaliers organisés et équipés à la romaine. S’il avait choisi un pays fortifié et séquestré par la nature, c’était seulement pour ébaucher en sécurité son œuvre ; mais il comptait bien la propager au dehors et l’agrandir par des annexions ou des conquêtes. Précisément au nord-est de la Bohême actuelle, sur les bords de l'Elbe et audelà, il rencontrait le groupe nombreux des Suèves, auxquels l’unissaient des liens de commune origine; il s’adjoignit, de gré ou de force, une des principales tribus, les Semnons, celle précisément de laquelle Tacite nous apprend, dans sa Germanie, qu’elle était la plus noble et la plus ancienne, et chez qui se trouvait cette forêt sainte où se réunissaient à des époques marquées, pour des sacrifices communs, tous les députés du peuple suévique. Par des combats ou des traités, Marbod avait rattaché à son royaume les Lom-
de nos jours la Tour des Marcomans, au confluent de la Moldau et de la Woltau.
bards, les Lygiens et les Vandales, habitants des bassins de l’Oder et de la Vistule. Il s’étendait ainsi depuis le Danube jusqu’à la Baltique ; il touchait à l’empire encore inconnu des Goths. Toute la Germanie de l’est et du sud allait se trouver réunie sous la main d’un seul homme. Déjà il était assez fort pour laisser pénétrer ou même s’établir chez lui des marchands romains, et pour stipuler avec l’empire une convention, lui reconnaissant et à son peuple le jus commercii *. Rome allait-elle voir grandir audelà du Danube et du Rhin une puissance barbare capable de lui tenir tête et de grouper autour de soi, si près de l’Italie, tant de forces éparses? Nul doute que, dans les conseils d’Auguste, la résolution n’ait été prise de bonne heure de travailler à détruire l’œuvre de Marbod. Nul doute que l’expédition hardie de Domitius Ahenobarbus au-delà de l’Elbe, en l’an 2 après J. -G., puis les campagnes de Tibère, dans les années 4 et S, de concert avec la flotte romaine, qui venait, par le même fleuve, lui apporter ses vivres jusque dans son camp, n’aient été des reconnaissances destinées, tout en soumettant à nouveau les tribus du nord, à préparer la guerre contre l’empire des Marcomans. On écrivait à Rome que la nouvelle frontière du nord-est était assurée ; la flotte s’en allait découvrir, au-delà même des embouchures de l’Elbe, les côtes occidentales du Slesvig et du Jutland, et s’élevait jusqu’à la pointe du Skager-rack : Auguste s’en montre très-fier dans l’inscription d’Ancyre. On
' Tacite, Annales, II, 45, 62.
n’en était pas moins très-convaincu que ce seraient là de très-fragiles succès tant que Marbod conserverait sa puissance. On chargea donc l’habile légat impérial, G. Sentius Saturninus, d’achever vite par des traités la soumission des peuples du nord-ouest, et l’on se résolut à attaquer le roi des Marcomans, pour faire avancer la domination romaine, si l’on pouvait, jusqu’aux sources de l’Oder et de la Vistule.
Le plan d’attaque était formidable : on y employait jusqu’à douze légions, environ 130,000 hommes en comptant les auxiliaires. Sentius Saturninus devait partir du Rhin, Tibère du Danube, sur les bords duquel il avait transporté son camp, de Poetovio, sur la rive droite de la Drave, à Garnuntum, près de Vienne. Les deux armées romaines ne se trouvaient plus qu’à quelques journées l’une de l’autre; elles allaient se réunir et envahir ensemble le territoire ennemi, quand tout à coup retentit la terrible nouvelle d’un vaste soulèvement des Pannoniens et Dalmates : c’était le passage des Alpes et l’entrée de l’Italie menacés, c’était le signal donné aux barbares du Rhin de rompre leurs récentes entraves. Nous n’avons pas la preuve que la politique de Marbod fût l’instigatrice de cette révolte, et il suffit bien pour l’expliquer que les populations des Alpes aient vu le grand effort qui allait réunir sur un seul point tant de forces romaines. 11 est sûr en tous cas que l’attaque des légions était tout à coup suspendue, et que Marbod, au moins pour un temps, était sauvé. Tibère se hâta de négocier avec lui ; l’imprudent chef barbare commit la faute d’accepter un traité sur le pied d’égalité.
LUTTE ENTRE ROME ET LES GERMAINS. 27o
Grâce à la trêve, pour lui fatale, qu’il accordait ainsi, Tibère put employer les années 6 et 7 à dompter les montagnards : il en triompha par la famine, et se vengea par le fer et le feu.
C’est probablement après avoir échappé à de tels dangers que la politique impériale décida de réduire définitivement en province la Germanie, depuis le Rhin jusqu’à l’Elbe, afin d’avancer d’autant les garnisons romaines vers l’est, et de préparer la revanche contre l’ennemi qui venait de lui échapper. Nous avons dit quelles circonstances pouvaient faire croire à la facile et prompte exécution de cette mesure administrative. Le dernier légat, Sentius Saturninus, par son habile et sage gouvernement, avait paru gagner beaucoup d’adhérents à la cause romaine ; grâce à lui sans doute, un des principaux chefs des Ghérusques, Ségeste, s’était mis à la tête d’un parti romain dans sa propre tribu, et le fils de Ségeste, Sigmund, allait accepter de devenir prêtre d’Auguste à l’autel des Ubiens. Une autre famille chérusque, celle du puissant Sigemer, s’était laissé aussi entraîner, et avait livré ses deux fils pour aller prendre du service dans les armées de l’empire. C’était cependant une faute que de se fier à de si belles apparences : des deux frères, l’un s’appelait Arminius; il allait, ainsi que Marbod, prendre en main la cause de son pays, et attirer sur les légions un mémorable désastre, de nature à changer les destinées.
La mission d’accomplir la réduction de la Germanie jusqu’à l’Elbe en province romaine incombait au nouveau légat, Publius Quintilius Varus, appelé à
remplacer Sentius Saturninus vers l’été de l’an 7 après J.-C. Varus était noblement apparenté et fort bien en cour. Sa femme était petite-nièce de l’empereur, et son fils fiancé avec une fille de Germanicus, fils de Drusus. Nommé précédemment gouverneur de Syrie, on disait que pauvre il était entré dans celte province opulente, et qu’il avait quitté fort riche cette province appauvrie. Peut-être s’était-il conduit comme le plus grand nombre des gouverneurs romains ; mais précisément son grand tort ou son malheur paraît avoir été de ne s’être pas élevé au-dessus d’un niveau médiocre alors qu’il se voyait désigné pour une tâche exigeant une grande habileté politique. Parmi les reproches que lui adressent les historiens, il faut distinguer ceux qui sont tout personnels, et qu’on a pu inventer ou exagérer après son désastre, et ceux qui nous aident à distinguer quels griefs les Germains avaient contre lui. Quand Florus l’accuse d’arbitraire, d’orgueil, de dureté, il peut être suspect; mais il se fait l’écho des rebelles quand il rapporte que Varus les indigna en les convoquant à son tribunal, en voulant, leur distribuer la justice suivant les formes de la procédure romaine, en produisant en pleine Germanie la toge détestée, les verges du licteur, la voix du héraut, ausus ille agere conventum ; in castris jus dicebat ; viderunt togas et sœviora armis jura. Dion Gassius ajoute qu’il exigea le tribut. En voilà assez pour comprendre que le tort de Varus fut de n’avoir pas compris quelle distance il y avait entre les coutumes traditionnelles de la Germanie, expressiou d’une civilisation peu complexe, mais d’un
génie libre et sincère, et la loi romaine, œuvre savante, dont les détours et l’appareil devaient apparaître tout d’abord à ces barbares comme incompréhensibles et odieux. L’application subite et entière de ce droit écrit, de ces formules inquiétantes, de cette administration tracassière, était une insigne maladresse ; il y eût fallu des lenteurs, des atermoiements, de la dextérité. C’était la rencontre de deux génies naturellement différents, inégaux, et bien faits pour se choquer et s’offenser avant de consentir à s’examiner et à s’entendre.
Arminius fut ici le perfide et habile conseiller de sa nation. C’est lui qui, avec quelques autres chefs, trama le complot et creusa l’abîme où devait tomber Varus. Le général romain se fiait à lui comme à un allié de Rome ; il l’entraîna dans la contrée montagneuse et boisée de l’Osning; il l’entoura de faux avis qui lui dénonçaient, ici ou là, de prétendus mouvements à châtier, et puis, quand il le vit perdu au fond de la contrée la plus dangereuse, il donna lui-même le signal aux barbares, devenus ses confidents secrets, et de toutes parts les Romains se trouvèrent entourés sans presque pouvoir se défendre. Dion Cassius, dans une page mutilée, mais infiniment précieuse en l’absence d'autres renseignements, nous a décrit la triste marche des légions en des lieux inextricables, où il fallait s’ouvrir un chemin par la hache, sur un sol détrempé par les pluies d’automne, où bêtes de somme et bagages ne se pouvaient dégager, à travers les incessantes attaques de l’ennemi. « Ayant enfin rencontré un lieu moins défavorable, dit-il, Varus ordonna de
préparer le campement, et brûla une partie de ses chariots. Le lendemain il se remit en route, mais ne trouva devant lui que de nouvelles forêts, où l’attendaient les mêmes attaques... Le troisième jour après son départ (de la région du Weser), il fut assailli par une pluie torrentielle et un grand vent... Le combat contre les barbares recommença, etVarus ainsi que les principaux chefs, bientôt blessés, se donnèrent la mort. Dès que cette funeste nouvelle fut connue dans l’armée, nul ne se défendit plus, et le Germain fit un carnage terrible. » Tel est le récit de Dion que nous ne pouvons, à vrai dire, ni développer ni presque critiquer. On a cependant essayé de restituer cette page de géographie et d’histoire. Les trois jours de marche furent les 9, 10, 11 du mois de septembre de T an 9 après J. -G. Les trois légions détruites par l’ennemi furent la xvn e , la xvin' et la xix'; les numéros quelles portaient furent désormais proscrits, et on ne les revoit plus en effet cités dans l’histoire de l’empire \ La contrée de ces tristes scènes, ce que les anciens appelaient la forêt de Teutberg, est située dans la principauté de Lippe-Detmold et la Westphalie orientale. On a cru pouvoir fixer le campement de Varus après le premier jour de marche, en venant du Weser vers l’ouest, à Salzuffeln, dans la Lippe, au nord-ouest de Detmold et de Lemgo. Les combats de
1 Livre LVI, c. 20 .
5 Œuvres de Borghesi, tome IV, page 242 et suivantes, dans le mémoire sur les Légions du Rhin. « Pel sinistro augurio non più rlnnovate. » Cette conclusion a conduit Borghesi à corriger plusieurs passages des Histoires de Tacite, I, 18, 55, 56, etc.
la seconde journée auraient eu lieu à Detmold, dans la vallée de la Berlebecke. Pendant le troisième jour, les Romains auraient pris, entre Detmold et Paderborn, par le troisième et le plus méridional des passages du Lippischer Wald, et le dernier désastre aurait eu lieu au-delà de ce passage, dans la région appelée Die Senne, qui s’étend à l’ouest de la chaîne. Suivant d’autres calculs, les trois principales étapes, toujours dans la même contrée, seraient marquées par les localités actuelles de Lemgo et de Lage, puis par le second passage du Lippischer Wald, le Dorenpass, que tra\erse aujourd’hui la route de Lage à Paderborn.Ici aurait eu lieu le dernier combat. Ce qu’on peut appeler la tradition officielle est marquée par l’érection, en 1867, d’un monument commémoratif de la bataille de Teutberg sur le haut de la montagne nommée Grotenburg ou Teutburg, près de la ville de Detmold. Sauf quelques fuyards qui avaient pu gagner la forteresse d’Aliso, trois légions, trois corps de cavalerie, six cohortes auxiliaires avaient été anéantis. On voit aujourd’hui au musée de Bonn la pierre tumulaire d’un centurion de la xvm' légion, Marcus Cælius, qui succomba dans cette guerre avec ses deux affranchis, Privatus et Thiaminus Des trois aigles, l’une, celle de la xix e , fut retrouvée six ans après par L. Stertinius, lieutenant de Germanicus ; Tacite dit simplement qu’elle avait été perdue avec Varus, amissam cum Varo, ce qui permet de penser que l’offi-
’ Muralori, Novus Thésaurus veterum inscriplionum, tome IV, page 2030. — .Brambach , Corpus inscriplionum rhenanarum, page 57, n° 209.
cier romain à qui elle était confiée ne la laissa pas aux mains de l’ennemi, mais sut, avant de mourir, la cacher en quelque lieu. L’an 16 , Germanicus retrouva une seconde aigle chez les Marses, et la reprit par un combat heureux ’. Ce fut enfin chez ce même peuple que, sous le règne de Claude, Gabinius recouvra la troisième. On avait dédié dès la fin de l’an 16 uü arc de triomphe, près du temple de Saturne, en mémoire des deux premières aigles reconquises par les armes de Germanicus, sous les auspices de Tibère *. — C’est une fausse conjecture sans doute qui a fait donner le nom de trésor de Varus à un certain nombre de vases ou patères, en argent ciselé, qu’on a trouvés en octobre 1868 à Hildesheim, au sud-est de Hanôvre. Une de ces patères représentant le dieu Lunus, qui avait un principal temple en Syrie, on s’est rappelé que Varus avait gouverné cette province ; mais il suffit de remarquer que, sur quelque autre de ces objets, se trouvent des inscriptions parmi lesquelles on lit un nom d’artiste de l’époque des Antonins *.
On sait quelles furent la stupéfaction et la douleur d’Auguste en apprenant un si grand désastre, qui mettait fin à l’essor de la conquête romaine, et marquait le commencement d’une nouvelle période. Ce n’était pas le seul peuple des Chérusques qui avait combattu; les Marses, les Cattes, les Bructères s’é-
1 Annales, II, 25.
1 Annales, II, 41.
3 V. Fr. Wieseler, Der Hildesheimcr Silberfund, 1869, in-4. — Archæologische Zeitung de Berlin, année 1 869, page 131. — H. Holzer, Der H ildesheimer Silberfund, 1870, in-8, etc.
taient joints à eux; Arminius avait soulevé toute une partie de la Germanie : la cause de l’indépendance nationale était, au-delà du lthiu, désormais assurée; Rome ne devait plus songer qu’à une attitude défensive; il lui fallait se protéger et se fortifier elle-même, afin de conserver du moins ses frontières définitives.
L’espoir d’une vengeance, le vœu de pouvoir laver au plus vite un dangereux affront, était du moins permis. Après le premier moment de stupeur, on avait compris à Rome que les barbares ne profiteraient pas amplement de leur victoire. Ils avaient bien pu assiéger Aliso ou même détruire cette place, après que les Romains l’avaient quittée par une sortie heureuse ; mais ils étaient incapables d’assiéger avec succès des camps fortifiés comme ceux de Vetera et de Mayence. On réfléchit en outre que les seules tribus du centre s’étaient soulevées, mais que les Bataves, les Frisons et les Chauques étaient restés fidèles. C’était inutilement enfin qu’Arminius avait envoyé, après la journée de Teutberg, la tête de Varus à Marbod, pour l’exciter sans nul doute à la révolte ouverte. Le chef Marcoman, soit par suite de quelque haine personnelle ou nationale, soit par l’orgueilleux et vain espoir d’une alliance permanente et d’une sorte d’égalité avec Rome, ne se départit pas de sa politique d’abstention, et envoya même le hideux trophée à l’empereur. La division était donc parmi les barbares; ce n’était pas, pour les Romains, une raison suffisante de persévérer dans le projet d’une entière conquête, mais c’était assez pour espérer que le châtiment destiné aux vainqueurs de Varus ne tarderait pas. Les cinq dernières
années du règne d’Auguste furent consacrées à le préparer avec une entière prudence. L’empire eut alors, par un accroissement de forces, jusqu’à vingtcinq légions. Deux en Pannonie, deux en Mésie, outre une flotte particulière, défendirent le Danube; mais les huit légions du Rhin furent désormais permanentes 1 . Ce que Tacite appelle l’armée inférieure, c’est-à-dire de basse Germanie, compta: la I e légion, surnommée germanique, de formation toute récente, et la XX e , surnommée Valeria victrix, formée en l’an 6 après J.-C., lors de la révolte pannonienne, mais promptement aguerrie dans la guerre des Alpes. Ces deux légions étaient campées dans la ville des Ubiens. A Vetera furent fixées la V e Alauda, et la XXI e Rapax : cette dernière était formée des levées faites à la hâte tout récemment dans Rome ; elle comprenait un bon nombre d’hommes habitués aux plaisirs et au tumulte de la ville; ce fut peut-être ce qui lui fit. mériter son surnom. L’armée supérieure se composait des quatre légions suivantes : la II e Augusta, la XIV e Gemina martia Victrix, la XVI e Gallica, établies à Mayence, et enfin la XIII e Gemina depuis longtemps campée à Vindonissa. L’habile et expérimenté Cæcina Severus commandait la première de ces deux armées ; le jeune et brillant C. Silius Cæcina commandait la seconde. C’était à Tibère que l’empereur avait confié le soin d’une nouvelle expédition destinée à raffermir non-seulement chez les Germains, mais chez les populations de la rive gauche du fleuve,
1 Annales, IV, 5.
l’ascendant de l’empire. Il lui avait adjoint Germanicus, qui allait bientôt, par suite de la mort d’Auguste et de l’avénement de Tibère, demeurer seul chargé, sous de tout nouveaux auspices, des guerres contre la Germanie.
C’est ici que nous rejoignons le récit de Tacite dans les deux premiers livres des Annales, et que s’offre à nous cet ample et riche commentaire à son ouvrage de la Germanie. 11 faut étudier avec soin tant de précieuses indications.
L’ouverture des hostilités fut retardée par des révoltes militaires. C’était pour l’institution encore mal affermie de l’empire une difficile épreuve que celle de la transmission du pouvoir, surtout avec l’incertitude qui planait sur la question de droit. Les lois républicaines n’avaient pas été abolies, et Auguste lui-même avait parlé d’un rétablissement possible de l’ancien état de choses. Tibère avait été, il est vrai, adopté par l’empereur, mais à la condition d’adopter Germanicus ; Tibère, au caractère énergique mais âpre, ne s’était fait hien venir ni d’Auguste ni des Romains ; on parlait à voix basse des intrigues par lesquelles sa mère, Livie, était parvenue à lui assurer le pouvoir. Germanicus, au contraire, avait hérité de la popularité de son père Drusus. 11 avilit épousé la petitefille d’Auguste, la fille d'Agrippa et de Julie, la fière et vertueuse Agrippine. L’opinion populaire, particulièrement celle de l’armée, voulait donc voir en lui un rival du nouvel empereur. On pensait qu’Auguste, s J il avait vécu plus longtemps, l’aurait préféré, et que lui-même se prêterait à devenir, dans l’intérêt de son
ambition* l’instrument des légions : c’était mal connaître la loyauté de Germanicus.
Éveillé par le changement de règne, l’esprit de trouble se manifesta presque en même temps parmi les légions de Pannonie et du Rhin. Les premières demandaient le congé après seize ans de service, un denier de paye par jour, et que les vétérans ne fussent pas retenus sous les drapeaux. Elles commirent des violences, jusqu’à ce que Tibère leur eût envoyé son propre fils, Drusus César, qui sut les diviser, et ensuite les châtia cruellement. Celles de Germanie avaient pour chef suprême Germanicus; en exprimant les mêmes plaintes, elles lui offraient de plus ouvertement l’empire ; la XXI* et la V e , nouvellement formées, entraînaient les deux autres de basse Germanie. On se rappelle les belles pages de Tacite : Agrippine enceinte, tenant son fils Caligula par la main, obligée de fuir le camp des révoltés pour aller demander un asile à des étrangers, aux Trévires. L’indiscipline finit cependant par céder devant l’énergie de Germanicus, qui punit sévèrement, lui aussi, les rebelles. Afin d’ensevelir ces tristes scènes dans l’oubli, il se hâta d’entraîner l’armée au-delà du Rhin, où nous avons vu qu’une nouvelle expédition avait été mûrement préparée. On était toutefois au commencement d’octobre de l’année 14 ; il ne pouvait donc s’agir, dans cette saison avancée, que d’une rapide razzia contre un des peuples qui avaient pris le plus ardemment part au désastre de Varus, contre celui de ces peuples qui se trouvait le plus voisin de la frontière et le plus facile à atteindre :
LUTTE ENTRE ROME ET LES GERMAINS. 28o
c’étaient les Marses. Germanicus partit de Vetera avec 12,000 légionnaires, c’est-à-dire la moitié de l’armée du bas Rhin, auxquels il ajouta vingt-six cohortes d’auxiliaires et huit ailes de cavalerie. On surprit les Marses au milieu d’une de leurs fêtes religieuses, accompagnée de banquets et d’ivresse. On n’eut pas de peine à les massacrer, et l’on rasa avec leurs demeures le bois sacré qui servait de temple à la déesse Tanfana, profana simul et sacra et celeberrimiim illis gentibus templum, quod Tanfanœ vocabant, solo œquantur ’. La retraite fut inquiétée par les Bructères, les Usipiens et les Tubantes ; mais on repoussa leurs attaques, et l’on rejoignit le Rhin avec l’oubli des précédentes discordes, avec la joie d’avoir mis la première main au châtiment des meurtriers de Varus.
C’était à Arminius à montrer s’il saurait faire plus que d’envelopper un général inhabile par une conspiration perfide, s’il serait assez fort pour soutenir la lutte ouverte contre l’empire romain. Lui aussi, comme Marbod, il avait pu voir à l’œuvre et méditer la discipline romaine; il ne méprisait pas, comme le roi des Marcomans, les coutumes militaires et la tactique des barbares, qu’il saurait opposer à celles des légions. Peut-être n’eut-il pas le temps d’inlerve-
1 Annales, I, 51. Tacite, au neuvième chapitre de sa Germanie, a dit expressément que les Germains auraient cru offenser leurs divinités en les enfermant entre des murailles. Au chapitre 40 du même ouvrage, il a employé lui-mème le mot templum en parlant du bois sacré de la déesse Nerthus. « Est in insula Oceaui castum nemus... donec sacerdos deam templo reddat. » Il n’y a donc nulle contradiction, si l’on entend bien l’expression dont il se sert.
nir lorsque, dès les premiers jours de l’année 15, Germanicus envoya Cæcina faire une rapide incursion chez les Cattes. D’ailleurs de cruelles dissensions l’affaiblissaient, au sein même de sa tribu, et favorisèrent^ singulièrement la politique et les armes de Germanicus. Probablement l’expédition de Cæcina contre les Cattes, voisins des Chérusques, n’avait eu déjà pour principal objet que de ranimer chez toutes ces tribus le parti romain et d’effrayer le parti populaire. Ségeste, avons-nous dit, était en même temps l’ennemi politique et personnel d’Arminius, qui avait enlevé sa fille alors qu’elle était fiancée à un autre, et l’avait épousée. Ségeste, naguère gratifié du droit de cité par Auguste, déclarait régler le choix de ses amis et de ses ennemis uniquement sur le bien de l’empire, dont l’intérêt paraissait se confondre avec celui de sa patrie ‘. Il n’avait pas tenu à lui que Varus n’échappât à son désastre, car, à l’heure du dernier festin, après lequel ceux qui l’avaient si perfidement entraîné couraient aux armes, il l’avait averti de faire arrêter, pendant qu’il en était temps encore, les principaux chefs des Chérusques, et Varus, et luimême. S’il y avait parmi les Germains un traître, c’était à son avis Arminius, violateur des traités. La guerre avait fini par éclater entre eux avant de leur être apportée de nouveau par l’armée romaine. Assiégé dans une de ses places par son gendre, Ségeste envoya implorer le secours des légions. Ce n’était pas une occasion à mépriser : Germanicus marcha contre
1 Annales, 1, 58
les assiégeants, et Ségeste fut enlevé de leurs mains, avec une partie de ses clients et de ses proches 1 . Dans le nombre, dit Tacite, se trouvaient de nobles femmes, parmi lesquelles l’épouse d’Arminius, qui fut réservée pour le triomphe du vainqueur.
Au souvenir de sa femme livrée par un père traître à sa famille en même temps qu’à sa patrie, à la pensée de son enfant captif dès le sein maternel, Arminius, fou de colère, parcourut le pays des Chérusques en les appelant à la vengeance. La vengeance, c’était le sentiment qui animait les deux partis, plusieurs fois déjà blessés et victorieux tour à tour. Germanicus prit avec soin les dernières dispositions militaires. Les quatre légions de Germanie inférieure *, avec leur chef Cæcina, durent marcher vers l’Ems par le pays des Bructères, c’est-à-dire par la vallée de la Lippe ; lui-même, avec les quatre légions de haute Germanie, s'embarqua sur le Rhin pour suivre le chemin qu'avait jadis frayé et parcouru son père; la cavalerie enfin, sous les ordres du préfet Pedo, dut pénétrer par le pays des Frisons alliés. Le rendez-vous général était la rive gauche de l’Ems. Encore quelques étapes, et l’on touchait à la région de Teutberg. Il faut lire dans Tacite seul le premier épisode de la campagne, c’est-à-dire l’inimitable page où il a décrit la scène des derniers honneurs rendus, six ans après le
1 Annales, I, 57.
* Il faut entendre certainement ainsi les quarante cohortes de Tacite, Annales, I, 60. On sait que chaque légion comptait dix cohortes. Deux passages suivants, Ann., I, 63, 70, prouvent qu’il s’agit bien de la double armée de Germanie. Cf. I, 37.
fatal désastre, aux restes des légions de Varus. Quelques-uns de ceux qui avaient échappé à la catastrophe en se réfugiant dans la forteresse d’Aliso, ou bien qui s’étaient sauvés de la captivité, décrivaient les principales scènes de la lutte à la vue des restes de retranchements ou bien des ossements blanchis sur la terre. Après qu’on eut achevé la sépulture, on éleva un tertre de gazon, pour marquer la triste place, et comme une sorte d’hommage. Tibère, nous dit Tacite, n’approuva pas ce qui avait été fait. Il pensait peut-être que ces impressions sinistres pouvaient décourager le soldat au début de la campagne ; ou bien, gardien sévère de la religion officielle, il devait blâmer qu’un général consacré par l’augurat n’eût pas évité le contact d’objets funèbres. Ainsi pense l’historien romain, sévère observateur lui-même, nous l’avons dit, des rites religieux. Plusieurs inscriptions paraissent confirmer cette interprétation de son texte en attestant l’augurat de Germanieus, et l’on sait que, suivant la religion romaine, la présence des cadavres souillait les lieux consacrés ( templa ) et les prêtres eux-mêmes.
On a vu que cette campagne avait été précédée et probablement retardée par une expédition commencée au printemps. Peut-être la saison trop avancée explique-t-elle le peu de résultats qu’on obtint. Germanicus était parvenu à l’extrémité du pays des Bructères, nous dit Tacite, et sur les frontières des Chérusques, c’est-à-dire sans doute au pied de la chaîne de l’Osning, dans la Westphalie orientale, quand Arminius s’enfonça en des lieux impraticables, où le Romain
tout d’abord le suivit. Il s’agit très-probablement, ici encore, des passages de l’Osning ; c’était à travers ces mômes lieux que Yarus avait été jadis entraîné. Bientôt Germanicus arrêta son ennemi dans une petite plaine et l’y attaqua; mais, après un combat indécis, il donna à toute son armée le signal de la retraite. On était au milieu de septembre ; on avait à dos les passes peu nombreuses de la montagne, faciles à fermer; Drusus, après avoir pénétré par le même chemin, avait vu, lui aussi, son retour gravement inquiété par les barbares. On savait par le passé et l’on vérifia cette fois encore qu’il fallait toujours, dans ces redoutables guerres de Germanie, tenir un grand compte de telles difficultés. La retraite se fit donc dans le même ordre et par les mêmes routes, peu s’en faut, que l’arrivée, c’est-à dire que Germanicus s’embarqua sur le bas Ems, avec les quatre légions de l’armée supérieure (la II e , la XIII e , la XIV e et la XVI e ). Pedo reconduisit par le rivage de l’océan la cavalerie qu’il avait amenée le long des frontières des Frisons : peut-être ne faut-il pas voir une grande différence entre les deux routes ainsi désignées par Tacite. L’historien ne nomme pas ici Pedo, il est vrai ; mais nous le retrouverons (c’est sans doute le même) célébrant en vers les campagnesde Germanicus, et particulièrement celle de l’année suivante. Il n’avait donc pas disparu, et il devient probable qu’étant préfet d’une aile de cavalerie, il était resté à la tête de ses troupes. Tacite, à propos de cette marche nouvelle, dit pars equitum ; mais ne peut-on pas croire qu’il a entendu par là cette partie de l’armée qui comprenait la cava-
lerie? On ne voit pas du moins qu’il en soit resté quelque partie avec Cæcina. Ce dernier, avec ses quatre légions de l’armée inférieure, c’est-à-dire la I'°, la V e , la XX e et la XXI 0 ( suum militera duce bat), reçut l’ordre de franchir au plus tôt les Ponts-Longs; mais Tacite nous dit expressément que c’était pour lui une route connue, nota itinera 1 . En effet, il allait se retirer par où il était venu, par la région qui s’étend au nord de la Lippe. Il devait faire hâte, parce qu’il avait à traverser, dans le pays de Munster à Goesfeld, au pied du Baumberg, une plaine argileuse praticable en été, mais facilement délayée par les pluies d’automne. C’était ce qu’Arminius savait bien. Nous avons dit au premier chapitre ce que l’automne avait fait des Ponts- Longs, comment Arminius, une fois qu’il vit les Romains engagés dans les défilés, occupa les montagnes, noya davantage encore la route déjà marécageuse en rassemblant les petits affluents de la Stever, qui contribue elle-même à former la Lippe, et fit courir à l’armée de Cæcina un péril dont l’intrépidité et l’expérience de ce vieux chef pouvaient seules triompher. Il n’avait pas, disions-nous, de cavalerie, car on ne peut compter pour tels les chevaux du train ni ceux que les lieutenants et les tribuns de légions et lui-même avaient pour leur usage. On le voit, lorsqu’il veut faire une sortie, distribuer ce peu de chevaux et les siens propres aux plus braves d’entre les soldats : voilà sa cavalerie improvisée *. Qu’étaient cependant devenus
1 Annales, I, 63.
* Annales, I, 67.
les autres corps? Tacite ne nous dit rien des escadrons de Pedo ; mais des quatre légions embarquées avec Germanicus, deux, la II e et la XIV 0 , qu’il avait débarquées pour alléger ses vaisseaux, furent maltraitées par une marée d’équinoxe et pensèrent périr; tant il était vrai qu’on rencontrait au-delà du Rhin non pas seulement des peuples, mais une nature, un sol, un océan et des dieux ennemis. C’était ce dont se plaignait le soldat romain : il demandait à se battre en plaine, non pas au milieu des bois et des marais; il voulait, disait-il, que tout fût égal, le terrain et les dieux : non silvas nec paludes , sed œquis locis æquos deos 1 .
Il n’était pas bien étonnant qu’en face des résultats de cette année Tibère montrât quelque mauvaise humeur. Très-résolu à ne reprendre ni l’espoir ni le dessein de conquérir la Germanie jusqu’à l’Elbe, il eût voulu qu’on se bornât à fortifier et à défendre les rives du Rhin. Il comprenait toutefois qu’on devait, pour imposer le respect, frapper un grand coup, de nature à effacer de fâcheux souvenirs. 11 était donc forcé de laisser continuer une lutte qui coûtait fort cher et qu’il trouvait peu fructueuse. Germanicus, de son côté, ne négligeait rien pour que la campagne de l’an 16 fût enfin décisive. 11 fit construire dans la région rhénane une flotte de mille voiles, s’engagea avec elle dans la fosse drusienne et les lacs, puis la mer, et remonta quelque peu l’Ems, sur les bords duquel il débarqua pour se diriger par terre sur les
4 Annales , 1 , 68 .
rives du Weser et attaquer les Ghérusques. Bientôt le Weser lui-même fut franchi, sans doute à la hauteur de Rinteln, et c’est dans la plaine d’Idisiavisus, c’est-à-dire dans la « prairie des fées 1 » , entre ce fleuve et une rangée de collines, que se livra la bataille. Germanicus, pendant la nuit précédente, avait parcouru sous un déguisement les tentes de ses soldats, et il avait entendu leurs expressions de dévouement envers lui, de colère contre les barbares. Des songes favorables étaient venus en outre l’encourager. Le champ du combat, appelé aujourd’hui Hessisch-Oldendorf, au pied du Süntelberg, était bien choisi par les barbares. Vaincus, ils trouveraient un refuge sur les sommets boisés, tandis que les Romains, en cas de revers, auraient un fleuve toujours difficile à franchir à la hâte. Arminius avait placé en arrière, sur les dernières hauteurs, la masse de ses Chérusques, à la fois cœur de son armée et forte réserve. Lui-même s’était posté un peu en avant et sur la pente des collines ; il avait enfin rangé au bas, dans la plaine, une partie de ses alliés. Son plan était d’attirer les Romains, en réservant ses dernières lignes; mais il put se convaincre que ses hommes étaient incapables d’une longue discipline : ce n’étaient pas les soldats de Marbod ; il leur avait laissé toute leur fougue germanique. La bataille dut commencer vers onze heures du matin, pendant une des dernières journées de juillet ou une des premières du mois d’août de l’année 16. Les Romains s’avancèrent en
1 V. ta Deutsche Mythologie de J. Grimm, 3* édition, page 372.
bon ordre : à l’avant-garde les auxiliaires, Celtes et barbares, à pied et à cheval ; derrière eux les archers à pied, puis quatre légions ; au milieu le général, avec deux cohortes et un escadron d’élite pour sa protection personnelle. Venaient ensuite quatre autres légions, avec les archers à cheval et le reste des cohortes auxiliaires, en tout plus de cent mille hommes, sous les ordres de Germanicus. A peine les Chérusques placés sur les hauteurs eurent-ils aperçu l’ennemi, qu’ils s’élancèrent bien avant le signal, et entraînèrent ceux qui étaient devant eux. Germanicus profita de cette faute, et l’issue du combat se trouva immédiatement décidée. Stertinius reçut l’ordre de tourner, avec une partie de la cavalerie, ce qui restait de réserves barbares, en même temps que l’infanterie romaine, encouragée par un signe heureux, le vol de huit aigles, continuait de marcher contre le gros de l’armée germanique au centre de laquelle se tenait Arminius. Mais déjà les fuyards se précipitaient par les côtés et se noyaient daus le Weser, ou bien rencontraient les archers romains envoyés à leur poursuite. Arminius faisait de vains efforts pour rétablir le combat. Avec sa garde, il tenta un coup furieux contre les auxiliaires ; mais la marche en avant des cohortes gauloises, vindéliciennes et rhétiennes, paralysa ce mouvement. Déjà blessé, il ne lui restait plus qu’à se soustraire à une mort certaine. Il se barbouilla la figure avec son sang pour ne pas être reconnu des Romains; seulement il le fut par les contingents Ghauques de Germanicus, qui favorisèrent sa fuite : curieux trait, qui montre quel ascendant exerçait le chef bar-
bare en dépit des divisions de son peuple. De la même biçon sans doute échappa son oncle, le vieil Inguiomer ; peut-être était-ce lui qui, avec son ardeur irréfléchie, avait entraîné lés Ghérusques et amené la défaite. Une fois déjà, lors de la retraite de Cæcina à travers les Ponts-Longs, il avait de la sorte empêché Arminius de vaincre. 11 fallut la nuit pour arrêter le carnage ; à une distance de quatre heures de marche, la plaine, et puis les hauteurs et les bois, étaient couverts de cadavres. Les Germains avaient apporté des chaînes pour les prisonniers qu’ils comptaient faire: on répondit à cette bravade par l’érection d’un trophée porlant les noms des cantons vaincus dans la journée d’Idisiavisus.
Ils n’étaient pas pour cela subjugués. Quand Germanicus voulut pousser plus avant, jusqu’à l’Elbe, il rencontra un nouveau ban d’ennemis soulevés par Arminius, et commandés par Inguiomer. Il fallut soutenir un nouveau combat, que Tacite a placé sur l’ancienne frontière, dit-il, entre les Chérusques et les Angrivariens, peut-être sur la rive gauche du Weser, non loin de Minden, entre le Wiehegebirge et la Bastau. Ce fut encore, à ce qu’il semble, une trèssanglante journée, dans laquelle les Germains eurent une nouvelle preuve de l'infériorité, soit de leur discipline et de leur tactique, soit de leur armement. Leurs longues lances et leur manque d’armes défensives les livraient, dans les combats d’homme à homme, aux légionnaires armés de courtes et fortes épées et protégés par leurs boucliers.
Ce succès important de Germanicus détermina la
soumission de plusieurs tribus. Le vainqueur érigea un trophée avec cette inscription : « Victorieux des nations entre le Rhin et l’Elbe, César a consacré ce monument à Mars, à Jupiter et à Auguste. » Toutefois on touchait à septembre, et il fallut donc préparer le retour. Quelques légions furent renvoyées par la voie de terre vers leurs quartiers du Rhin. Germanicus fit embarquer le reste sur l’Ems et regagna l’océan. C’est pendant cette nouvelle traversée qu’il fut assailli par l’orage si admirablement décrit par Tacite, et qu’a raconté aussi, dans une page curieuse, le poôte Pedo Albinovanus '. La seule nouvelle de ce désastre suffisait à ranimer quelques mouvements chez les barbares : Germanicus les voulut tout de suite étouffer, en châtiant de nouveau les Gattes et les Marses. Encore une campagne l’année suivante, pensait-il, et son œuvre en Germanie serait achevée. Tibère ne le permit pas; peut-être suffit-il des raisons que nous avons indiquées plus haut pour expliquer cette défense. Il n’envia pas du moins à Germanicus un nouveau triomphe après celui qüe le jeune prince avait déjà obtenu, au commencement de l’an 12, pour sa participation à la guerre contre les Dalmates et les Pannoniens. Ovide, dans une de ses poésies Pontiques*, raconte, quoique absent, la première de ces deux journées ; la seconde nous est décrite par Strabon® et Tacite*. Celle-ci eut lieu, suivant l’historien
1 Voir notre premier chapitre.
1 II, 1. Cf. 111,4.
9 VIII i, 4.
• Annales, II, 4t.
29(i ROME ET LES BARBARES.
romain, le 26 mai de l’année 17, à l’occasion, comme disait la formule officielle, de la victoire remportée sur les Chérusques, les Gattes, les -Angrivariens et les autres peuples du Rhin à l’Elbe. «Les dépouilles, les captifs, les représentations des montagnes, desfleuves, ou bien des batailles, y précédaient, dit Tacite, le vainqueur. » Ovide avait dit de même qu’on portait devant le triomphateur, en l’an 12, avec des glaives et des javelots groupés en trophées, les images en argent des villes barbares, de leurs murailles renversées et de leurs habitants subjugués, puis celles des fleuves, des montagnes, des prairies et des bois, c’est-à-dire les peintures ou même les reliefs figurant ces divers objets. Slrabon, dans une page célèbre, ajoute un vivant commentaire au récit de Tacite. D’après des témoins oculaires évidemment, — car il paraît, quant à lui, n’être pas revenu à Rome pendant la seconde moitié de sa longue vie, — il donne l’aspect de la journée, et les noms des . captifs qui marchaient devant Germanicus, ainsi que des tribus inscrites comme vaincues. Ce fut un magnifique triomphe, dit-il, >.ap.7TpoTaTov 6ptap.€ov. Les illustres captifs étaient Ségimund, fils de Ségeste, chef des Chérusques, et sa sœur, puis l’épouse d’Arminius, Thusnelda, et son fils, qui avait alors trois ans; c’étaient ensuite Sésithacus, fils de Ségimer, autre chef des Chérusques, avec son épouse Rhamis, fils d’Ucromir, chef des Cattes, puis Deudorix, fils de Bétorix, qui était frère lui-même de Mélo le Sicambre. On voyait aussi Libès, prêtre des Cattes, et beaucoup de captifs des tribus ravagées, Chauques, Usipiens et Tenctères,
Ghérusques, Gattes, Cattuares, Marses et Tubantes. Et parmi les spectateurs devant qui défilait ce brillant cortège, où figuraient son fils, sa fille et son petitfils, on montrait un autre chef germain, le beau-père d’Arminius, ce Ségeste, qui avait de bonne heure abandonné la cause de sa patrie.
Il est bien fâcheux que nous n’ayons dans Strabon ni Tacite, ni ailleurs, aucun détail sur ce que pouvaient être ces images de pays, de villes, de fleuves, de montagnes que le peuple romain admira dans cette journée. Elles eussent pu être de nature à beaucoup nous instruire, car nous savons que c’étaient en général des reproductions très-précises. De vastes peintures, des statues improvisées, des tableaux vivants, devaient offrir aux yeux des spectateurs les scènes, les actions, les personnages. Marcellus, dès le temps de l’ancienne république, avait montré, lors de son triomphe, une peinture de la prise deSyracuse. Paul- Émile fit venir pour le sien un peintre grec, Métrodore. Ce luxe, comme tous les autres, ne fit que s’accroître sous l’empire. Gomme cela se faisait encore dans la Rome du moyen âge, au temps de Rienzi, on parlait à la foule par des représentations figurées. Le triomphe de Yespasien et de Titus, après leurs guerres contre la Judée, fut en cela particulièrement remarquable. On y vit, se déployant en relief aux différents étages d’une vaste construction en bois, ornée de riches tapisseries, d’ornements d’ivoire et d’or, les différentes scènes des campagnes qu’on venait d’accomplir, « On remarquait, dit Josèphe, un riche pays tout désert ; on voyait des troupes d’en-
nemis succomber, fuir, devenir prisonnières; de puissantes murailles cédaient aux coups des machines de siège ; de hautes forteresses étaient prises d’assaut ; on voyait l’attaque, la prise de la ville, les luttes corps à corps, les massacres, l’incendie des temples, l’écroulement des maisons... » Une statue allégorique du Jourdain figurait à ce triomphe, nous le voyons par un des bas-reliefs de Tare de Titus ; de même, sans aucun doute, on avait dû faire figurer au triomphe de Germanicus le Rhin personnifié, avec d’autres représentations de scènes ou de lieux que nulle autre information ne nous permet de deviner et de reconstituer.
Mais le plus précieux trait que Strabon nous livre, c’est la présence de la fière Thusnelda, conduisant parlamainlejeunefilsd’Arminius : elle l’avait enfanté, nous nous le rappelons, dans la captivité, loin de son mari qui continuait la lutte. Tacite jette en quelques lignes sur la destinée ultérieure de cet enfant, — dont Strabon nous apprend le nom, Thumélicus, — une lueur incomplète mais sinistre ; faisant allusion à un projet d’ouvrage qu’il n’a sans doute pas accompli : «Je raconterai eu son temps, dit-il, comment il fut élevé à Raven ne, et de quelle cruauté du sort il fut la victime, quo mox ludibrio conflictatus 1 . » Nul ne peut dire de quelles infortunes Tacite veut parler; mais si l’on se rappelle que Ravenne était le lieu où, sous la garde de l’infanterie de marine, on instruisait les gladiateurs, si l’on imagine que le jeune fils d’Ar-
’ Annales, I, 58.
minius, de bonne heure séparé de Thusnelda, dont on pouvait craindre les conseils maternels, ait fait partie de ces écoles de gladiateurs et qu’il ait plus tard servi aux plaisirs du peuple romain, qu’il n’ait même dû qu’à cela le nom que nous transmet le géographe grec, nom qui signifie comédien ou homme de théâtre, on aura, sans un extrême abus des conjectures, ce semble, un commentaire à la hauteur de la tragique expression dont s’est servi Tacite *.
L’historien romain achève sa courte description du triomphe de Germanicus en disant que ce qui attirait surtout les regards, c’était l’air majestueux du vainqueur, et son char couvert de ses cinq enfants ; mais de tristes pressentiments, ajoute-t-il, venaient à la pensée, quand on se rappelait l’affection publique placée sur son père Drusus avec peu de bonheur, son oncle Marcellus enlevé si jeune aux hommages de l’empire, les amours du peuple romain si tôt flétries et si infortunées,' brèves et infaustos populi romani amores. La poétique tristesse de Tacite nous émeut, ainsi que la pensée qu’il évoque de ces glorieuses destinées interrompues parla mort; mais nous sommes d’autant plus sensibles à sa propre émotion si nous nous rappelons qu’il semble n’avoir pas réservé ses sympathies uniquement pour les vainqueurs, et si nous croyons lire dans l’amertume de ses propres paroles à propos de Thumélicus un certain accent de pitié.
1 Les paroles de Tacite à la lin du chapitre 16 du livre XI des Annales ne paraissent appuyer ni combattre cette supposition.
Ce qui justifiait Tibère d’interrompre les campagnes de Germanicus au-delà du Rhin, c’est que, précisément dans cette année 17, une grande guerre civile éclatait entre Arminius et Marbod. On n’avait qu’à laisser faire les haines intestines, pensait l’empereur : la Germanie se déchirerait elle-même. Nous avons vu que Marbod avait refusé de se joindre au chef des Chérusques contre Rome ; quelques-uns des peuples unis au roi des Marcomans s’étaient cependant joints à son rival contre l’ennemi commun. En voilà assez pour expliquer leur dernière querelle. Si les Longobards et les Semnons avaient quitté Marbod, le vieil Inguiomer, jaloux de son neveu Arminius, était passé avec les siens du côté opposé. En outre, le parti romain subsistait à côté de ces deux factions intérieures : la discorde était donc extrême. Elle ne fit plus que se multiplier et porter ses fruits. Arminius et Marbod se livrèrent plusieurs batailles, à la suite desquelles ce dernier acheva de perdre l’ascendant que sa neutralité précédente avait commencé d’ébranler. Onze ans plus tôt il avait traité avec Rome, dans le moment où il pouvait, grâce à la révolte des Pannoniens et des Dalmates, lui porter un grand coup. Il fit mieux maintenant : il envoya demander du secours à Tibère contre le défenseur dévoué de l’indépendance germanique. L’empereur se garda bien de lui envoyer une armée; mais il chargea son fils Drusus d’aller en observation dans les provinces romaines du Danube. De là il devait suivre les événements, et aussi les diriger. A défaut des armes, il avait mission d’employer la ruse, c’est à-dire d’enve-
uiraer par des intrigues secrètes les divisions des Germains. Le succès ne lui manqua pas : liaud levé decus Drusus quœsivit, inliciens Germanos ad discordias *. Encouragé sous main par lui, un jeune chef de la tribu des Gothons, un de ceux que Marbod avait vaincus, Gatualda, envahit le royaume, et bientôt même la capitale de son rival. Marbod n’eut plus de recours qu’à implorer de l’empereur, non pas cette fois une armée, mais un refuge. Cette nouvelle prière était tout à fait de nature à être agréée, car le roi barbare, une fois au pouvoir des Romains, leur servirait d’épouvantail et d’instrument contre tout chef qui ferait mine de devenir trop puissant chez les Suèves : on aurait par lui un motif permanent d’intervention. Tibère l’envoya àRavenne rejoindre le prince dalmate Bato et le jeune fils d’Arminius ; il y vieillit sans honneur pendant dix-huit ans. Marbod avait cependant fondé et maintenu pendant un quart de siècle dans la Germanie méridionale une puissance considérable. On peut calculer les craintes que cette puissance avait inspirées aux Romains par la joie que Tibère laissa éclater au moment du triomphe. Quand il reçut la lettre invoquant un asile, ses paroles au sénat furent significatives : « Ni Philippe n’avait été aussi redoutable pour les Athéniens ni pour Rome Pyrrhus et Antiochus 1 2 . » Velléius n’a pas assez d’admiration et de reconnaissance pour l’adroite politique de Drusus, qui avait su attirer ce dangereux ennemi hors
1 Annales, II, 62.
3 Ibid., II, 63.
du royaume où il s’était retranché, comme un habile enchanteur sait faire sortir de sa ténébreuse retraite un serpent caché sous la terre 1 . Était-ce pour avoir dépassé la mesure de ce que les Germains pouvaieDt accepter de lois nouvelles, de discipline et de royauté, ou bien était-ce pour avoir oublié la cause nationale au profit de son unique puissance que Marbod avait échoué? Peut-être, croyant pouvoir confondre les divers desseins, avait-il rêvé une sorte de rivalité en face de l’empire. De telles visées n’étaient pas permises à la Germanie : c’était assez qu’elle ne se laissât pas soumettre ; elle ne pouvait rien créer par elle seule et sans Ilome. La preuve en était tout au moins dans ses divisions intestines, particulièrement dans ce partage déjà alors si tranché entre le nord et le sud de l’Allemagne, cause perpétuelle de faiblesse, que la politique de Tibère avait fort bien su mettre à profit. C’étaient ces mêmes dissensions qui allaient combler la joie de Rome, en ruinant à leur tour et Catualda, le vainqueur de Marbod, et Arminius lui-même: tous deux succombèrent, non par les Romains, mais grâce aux intrigues de leurs parents ou alliés. Un chef barbare alla jusqu’à offrir à Tibère, en échange de certaines conditions, d’empoisonner Arminius*;
1 Livre II, chapitre 129.
* Annales, II, 88. Il faut ici noter les variantes proposées au texte
de Tacite généralement admis. Au lieu de : Reperio apud scriptores scnatoresque eorumdem temporum, Adgandestrii, principis Cattorum, lectas in senatu literas, quibus morlem Armiuii promittcbat si patrandæ neci venenum mitterelur; responsumque esse..., Grimm propose de lire : ad Gandestrii... literas... respon-
mais la politique romaine n’avait pas besoin de se charger de ce crime : peu de temps après, Arminius succombait assassiné par quelqu’un des siens. Il mourait à trente-sept ans, doublement honoré par les regrets de la Germanie et le sincère hommage de Tacite : liberator haud dubie Germanise... canitur adhuc bar haras apud gentes.
Après cette grande lutte, les Annales de Tacite ne donnent plus, sur l’attitude des tribus germaniques, que des indications passagères et de nature à faire croire à un certain progrès de l’influence romaine au-delà du Rhin. Nous avons perdu, comme on sait, la partie de son livre qui traitait du règne de Caligula; peut-être y aurions-nous trouvé quelque sérieuse explication sur cette campagne vers le Rhin, que le récit de Suétone nous présente comme uniquement ridicule. Il faut du moins se souvenir, quand Suétone raconte les sévères mesures prises par l’empereur dès qu’il fut arrivé au camp, des très-intéressantes informations que Tacite nous a antérieurement données 1 sur ce Lentulus Gétulicus, qui commandait les légions de haute Germanie. Maître absolu de ses soldats dont il était adoré, disposant des légions de basse Germanie par son beau-père Apronius, Lentulus s’était attaché à la fortune de Séjan, après la chute duquel il avait osé écrire à Tibère qu’il resterait inviolablement fidèle tant qu’on ne l’attaquerait pas, mais qu’il verrait dans son rappel un arrêt de
sum esse; M. Mommsen propose : Reperio apud scriptores senatoriisque eorumdem temporum actis Gandestrii, etc.
1 Annales, VI, 30.
mort, et qu’il résisterait. Il avait été, dit Tacite, jusqu’à proposer un traité selon lequel, cédant le reste de l’empire à Tibère, il se réservait sa province de Germanie supérieure. Tibère, au déclin de l’âge, n’avait pas engagé la lutte ; peut-être Caligula se proposait-il de resserrer le frein. Quant aux barbares, ils semblent n’avoir donné lieu ni alors ni sous le règne de Néron, que les Annales nous racontent presque en entier, à de sérieuses inquiétudes. Si les Chauques, dont les pirateries incommodaient le nord de l’empire, mettent à leur tête un chef qui, après avoir longtemps servi auprès des légions, consent à les combattre les Ghérusques, de leur côté, demandent à Rome même un roi, et Claude leur envoie Italicus, fils de ce frère d’Arminius qui avait déserté la cause nationale. L’empereur lui fournit de l’argent et lui donne une garde : Italicus sera le premier souverain qui, citoyen romain à Rome, ira régner sur des étrangers *. De même les Frisons, après mainte révolte, se soumettent volontairement; le gouverneur de basse Germanie, Corbulon, leur assigne un territoire, et établit chez eux, avec une forteresse, un sénat, des magistrats et des lois. D’autre part, les Cattes sont châtiés de leurs incursions en haute Germanie, et doivent rendre un certain nombre des soldats de Varus qu’ils gardaient prisonniers depuis quarante ans. Enfin l’empire donne asile au roi des Suèves, Vannius, qu’un règne long et généralement paisible
* Ibid,., XI, 18.
J Ibid., XI, 16.
n’avait pas préservé de certaines intrigues domestiques. L’époque de Claude et de Néron n’offre pas de plus graves épisodes. Les Germains souffrent des mêmes divisions intestines qui ont déjà causé la chute de Marbod et celle d’Arminius. C’est le moment de la ruine des Chérusques, auxquels succède la puissance des Cattes. Les Cattes eux-mêmes sont exterminés par les Hermundures, à qui ils disputent la possession d’une saline. Il y a alors au-delà du Rhin une de ces périodes d’anarchie et de guerre civile qui arrachaient des cris de joie au patriotisme inquiet et jaloux d’un Tacite.
Par contre, ce sont les légions romaines de Germanie, avec leurs auxiliaires Germains, avec les huit cohortes de Bataves cantonnés chez les Lingons, qui remplissent du bruit de leurs révoltes dans le sein de l’empire les deux premiers livres des Histoires. On se rappelle le concours qu’elles prêtèrent à Vitellius, le signal donné parla IV e et la XXII e , de haute Germanie *, la marche désordonnée de toute cette armée demi-barbare vers les Alpes et l’entrée tumultueuse dans Rome, où se trouvait déjà réunie toute une milice inaccoutumée, grossie de détachements venus d’Illyrie, de Bretagne de Germanie, que Néron avait dirigés vers l’Orient en vue d’une expédition contre l’Albanie, mais qu’il avait fait revenir d’Égypte haras-
' Histoires, I, 55. — C’est ici un des passages qee Borghesi, Œuvres, tome IV, page 244, a corrigés en démontrant qu’il faut lire duo et vicesima et non pas duodevicesima legio. La dix-huitième avait été une des trois légions détruites avec Varus et non renouvelées.
sés, épuisés, mécontents, matière toute préparée pour les émeutes et la guerre civile.
Du milieu de l’horrible anarchie dont l’empire à son tour donnait l’exemple, naquit le redoutable soulèvement de Civilis, un des plus nobles chefs des Bataves. Les Romains avaient mécontenté son peuple par des levées oppressives et de cruelles insultes. Luimême, accusé de rébellion avant de l’avoir mérité par Fonteius Capito, légat de Néron en basse Germanie, s’était vu, pendant la dernière année de ce règne, chargé de chaînes et envoyé vers l’empereur pour être condamné : Galba lui avait fait grâce. Irrité contre Rome, il se déclara contre Vitellius pour Vespasien, prétexte commode pour profiter des troubles de l’empire en s’y mêlant; il fit révolter ses Bataves, auxquels se joignirent bientôt les Canninéfates et les Frisons. Les principaux de ceux sur lesquels il pouvait compter, réunis au fond d’un bois sacré dans un banquet nocturne, s’étaient liés envers lui par de solennels serments. Dès les premiers combats, engagés par luimême à l’improviste sur le Rhin, il parut redoutable, parce que, tout aussitôt, les auxiliaires barbares des armées romaines, entraînés par son nom, firent défection. Sur la flotte romaine du Rhin, pilotes et centurions furent massacrés : les vingt-quatre vaisseaux furent pris ou se livrèrent eux-mêmes. Ces premiers succès valurent promptement à Civilis l’adhésion des Gaules. Tacite affirme que c’était tout d’ahord son plan d’entraîner cette contagion de la révolte, et qu’il avait médité une révolution n’allant à rien moins qu’à le faire roi de ces riches et puissantes contrées,
in Gallias Germaniasque intentas, si destinata provenissent, validissimarum ditissimarumque nationum regno imminebat \ D’ailleurs les récentes révoltes des légions romaines, dans les deux provinces de Germanie, avaient préparé cette solidarité entre la Gaule orientale et la contrée du Rhin : Tacite répète plusieurs fois au premier livre des Annales que les Trévires et les Lingons, voisins de ces cantonnements militaires, faisaient cause commune avec les légions vitelliennes ; huit cohortes de Bataves avaient leurs quartiers dans le pays de Langres; les légions du Rhin avaient elles-mêmes leurs auxiliaires barbares. Tout un ensemble de traits particuliers nous fait ainsi comprendre de quel danger Civilis put trèspromptement menacer Rome, et combien les deux mondes commençaient à se pénétrer et même, dans une certaine région voisine des frontières, à se confondre. Au reste, contre Rome elle-même se multipliaient les sinistres présages : le Capitole avait été incendié, et les Druides répétaient que les temps étaient accomplis, que la puissance allait passer de l’empire aux nations transalpines 1 2 .
Les pages dans lesquelles Tacite a décrit les divers combats livrés par Civilis offrent, à vrai dire, un commentaire direct de plusieurs chapitres du livre sur la Germanie. Civilis agit en véritable chef barbare. Derrière son armée il place sa propre mère, ses sœurs, les femmes et les enfants de ses soldats, afin de s’exciter
1 Histoires, IV, 18.
1 Histoires, IV, 54.
lui-même et de les exciter à vaincre, et pour leur faire honte s’ils viennent à plier ’. N’est-ce pas là ce que Tacite nous a décrit dans sa peinture des mœurs germaniques? Ne reconnaît-on pas cette armée qui, au lieu d’être un assemblage formé par le hasard, se compose de guerriers unis par les liens du sang et de la famille 2 ? Comme les barbares d’au-delà du Rhin, les soldats de Civilis inaugurent le combat par le chant des guerriers et les hurlements des femmes, virorum canltt, feminarum ululatu somiit acies*. On retrouve ici le fameux barritus, cette clameur rauque et saccadée que les Germains faisaient entendre avant la bataille en serrant le bord du bouclier contre la bouche, pour que la voix répercutée sortît plus forte et plus retentissante*. Dans Civilis le Germain se reconnaît encore à ce vœu de laisser croître sa chevelure jusqu’à ce qu’il ait triomphé des Romains 3 ; et Tacite nous a dit en effet que « c’est chez plusieurs tribus un usage général de se laisser croître la barbe et les cheveux, et de ne dépouiller cet aspect sauvage qu’après s’être délié parle meurtre d’un ennemi 6 ». Civilis envoyait en présent ses prisonniers romains à Velléda, cette prêtresse des Bructères, qui, du fond de la tour mystérieuse où elle avait établi sa retraite, rendait ses oracles et prédisait l’avenir 7 . Nul mieux
1 Histoires, IV, 18.
’ Germanie , c. vin.
8 Histoires, IV, 18.
* Germanie, c. m.
s Histoires, IV, 61.
* Germanie, c. xxxi.
’ Ibid., c. lxv.
que lui ne savait profiter contre les légions des dangers et des menaces que leur opposaient le climat et le sol de la Germanie. G était dans les bois sacrés, à un banquet suprême, qu’il réunissait, comme Arminius, ses guerriers avant l’entrée en campagne ; c’était là qu’il allait chercher ces farouches enseignes, en forme d’oiseaux de proie ou de dragons, qui faisaient trembler les Romains eux-mêmes 1 . Retiré dans l’île des Bataves, il était habile à rompre les digues ou bien à appeler son ennemi au milieu de marais qui lui devenaient funestes. Puissant d’abord par l’alliance des Trévires, sous Classicus et Tutor, et des Lingons, sous leur chef Sabinus, il enferma deux légions dans Vetera, les réduisit à la famine et les massacra. Il songeait à raser Cologne ; mais l’adversaire que lui envoya Vespasien, Pétilius Céréalis, le battit deux fois, à Trêves et à Vétéra, et le força de traiter. Nous ignorons sa fin, le récit de Tacite pour ce qui le concerne ne nous ayant été conservé qu’en partie; nous voyons seulement par la suite les Bataves replacés dans l’alliance romaine, à peu près aux mêmes conditions qu’auparavant.
Sous Domitien, nulle trace de lutte générale entre Rome et la Germanie, mais encore une révolte d’un légat de Germanie supérieure, Lucius Antonius Saturninus, qui se fait proclamer empereur par deux légions romaines. Il comptait sur le secours des bar-
1 Depromptæ silvis lucisve ferarum imagines, Histoires, V, 22. Cf. Germanie, c. vu. Effigiesque et signa quædam detracla lucis in prœlium ferunt.
bares : une crue subite du Rhin l’en priva et hâta sa punition. Domitien lui-même, s’étant rendu en Gaule sous prétexte de faire le recensement, traversa le fleuve à l’improviste et vint combattre les Cattes, qui habitaient la Hesse. A en croire ses flatteurs, il aurait remporté là d’importantes victoires. Martial 1 l’appelle summe Rheni domitor ; des monnaies le représentent foulant aux pieds le dieu Rhin*; mais Tacite rabaisse cette gloire en racontant qu’à l’exemple de Galigula, Domitien fît paraître à son triomphe, au lieu de prisonniers, des esclaves d’emprunt, vêtus et coiffés à la manière des barbares. Il est certain toutefois, d’après le récit de Frontin, l’auteur des Stratagèmes , témoin de cette expédition, que l’empereur livra aux Cattes quelques combats, et fit élever, pour protéger le territoire réputé conquis, une fortification achevée dans la suite par ses successeurs. Peu de temps après cette expédition, Tacite, au chapitre xxix de sa Germanie, considère la région où elle semble avoir eu lieu, c’est-à-dire les terres dites décumates, comme une véritable enclave de l’empire.
Ce n’est plus, du reste, dans Tacite que nous aurions à chercher le récit de nouveaux épisodes. Bien qu’il ait écrit sous Trajan, il s’est arrêté à la mort de Domitien, et le temps a détruit toute la dernière partie de ses Histoires , depuis les commencements du règne de Vespasien. L’ensemble des traits que nous avons pu recueillir dans son œuvre ou autour de son