‹ Rome et les barbares: étude sur la Germanie de TaciteChapitre 10 sur 31 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

Autorité et vaieur historique du livre de Tacite. — Sources où il a poisé. — Manuscrit de Leyde.

Ridicales soupçons contre rauthenticitô de Touvrage de Tacite. — Cen*estpas une satire préméditée des mœurs romaines; ce n'est pas une œuvre d*utopiste ou de rhéteur; c'est une étude patriotique sur une race étrangère et ennemie. — Quels documents écrits se trouvaient à la disposition de Tautcur. — Quelles aotrei sortes d'informations il a eues. — Lui-même a été sans doQte propréteur en Gaule-Belgique. — Quel manuscrit nous a reoda la Germanie.

Quel est le sens général du livre de Tacite? avec quelle intention et en quelles dispositions morales l'auteur Ta-t-il composé? Il importe de le savoir avant toute chose, afin d'en bien apprécier les témoignages.

Les avis les plus divers ont été exprimés à ce sujet. Laissons de côté les arguments ridicules de ceux qui, comme Thistorien allemand Luden ou Tévèque suédois Nordin, émule de notre sceptique Jean HardouiUi ont exprimé des doutes sur Tauthenticité d'un ouvrage marqué à chaque page, à chaque ligne.

;;g roue et les barbares.

d'une empreinte irrécusable \ Voir ici l'œuvre de quelque moine ou érudit du moyen âge et non pas celle de Tacite, c'est proprement délirer, c'est être possédé par le démon de l'érudition critique. L'opinion suivant laquelle nous n'aurions dans ce livre qu'un chapitre ou qu'une digression des Histoires ou des Annales est étrange aussi et dénuée de tout fon-

' Le jésuite Hardouin (1646-1729) prétendait que icplus grand nombre des médailles qui passent pour antiques avaient été fabriquées au moyen âge par les Bénédictins, et que tous les ouvrages classiques, excepté Homère, Hérodote, Cicéron, Pline TÂncien, les Géorgiques de Virgile, les satires et épitres d*Horace, avaient pour auteurs des moines du treizième siècle, soos la direction d*un certaiu Severus Ârchontius. V Enéide est, suivant lui, une pure fable d'après les événements qui ont consommé le triomphe du christianisme sur la synagogue. Dans les prétendues odes d'Horace, Lalagé n'est autre chose que la religion chrétienne 1 — Le souvenir de ses lauriers troubla l'esprit de Tévêque suédois Nordin, sous le règne de Gustave III. Dans un discours académique célèbre en son temps, mais resté inédit, il reprit la thèse de son audacieux prédécesseur, en la précisant. C*était, suivant lui, pendant les troubles religieux suscités par les schismes des quatorzième et quinzième siècles que les geni d'ë^Use avaient rencontré des motifs d'écrire et de publier, sooi 1m masques d'Homère, de Virgile, d'Horace et de Tacite, des oufngai all^riques, remplis d'allusions aux querelles des partis italiens. — Pouvait-on t'attendre à ce que de pareiUes folies fussent presque renouvelées de nos jours ? Luden est mort en 1847, après avoir longtemps enseigné à l'Université dléna, après avoir donné de nombreuses preuves de mérite conmie juriste et comme historien. C'est pourtant lui qui, dans son Histoire du peuple allemand,^ déclara qu' « une pierre lui tomba de dessus le cœur » lorsque, après avoir conçu des doutes sur l'authenticité de la Gemvanie de Tacite, il renc4)nlra enfin la lettre de Théodoric aux Estyens (Cassiodore, Varix Epistolx V, 2), où cet ouvrage est cité, et qu'il accepta comme une preuve suffisante.

dément. Il est clair giie ces pages forment un ouvrage original, avec un sens et un but particuliers , qu'il 8*agit de saisir. C'est un pamphlet politique, a-t-on dit, ayant pour objet de détourner Trajan d'une guerre contre les Germains en lui montrant toutes les difficultés et les périls d'une telle entreprise. Tacite voulait tout au moins déterminer l'empereur à un sursis jusqu'à des circonstances favorables. M. F. Passow et M. F.-G. Haase ont soutenu cette thèse ^ Il aurait fallu cependant prouver d'abord que Trajan méditait en Tan 98, époque de son avènement et date de la composition du livre, une guerre de conquête vers la Germanie ; or le contraire est évident. C'était dès lors une chose toute décidée que l'empire devait se tenir sur la défensive à l'égard des Germains, qui, de leur côté, en présence des fortifications et des fondations romaines sur la rive droite du fleuve, allaient pour longtemps porter leur effort principal sur le Danube. Trajan eût été le dernier à ignorer un tel état de choses, puisque, au moment où il fut adopté et nommé César par Nenr a, il était légat de l'une des Germanies.

Faut -3 écarter de même l'opinion qui ne veut voir ici qu'une satire préméditée des mœurs romaines? L'auteur avait-il pour principal objet de faire ressortir par le contraste avec certaines vertus des peuples primitifs les vices de ses contemporains?

* Voir rédition de Tacite donnée en 1855, avec d^abondants eonimentaires, par M. Frédéric-Christian Haase, et l'étude publiée mr la Germanie de Tacite par M. Frédéric Passow en 1817.

Est-ce de Rome qu'il s'agit, à vrai dire, plus que des tribus barbares ? Tacite ne nous a-t-il laissé dans ces pages qu'une prédication morale ou qu*une sorte de pamphlet satirique?

Par plus d'un trait assurément son ouvrage nous est comme un miroir où se reflète la physionomie de la Rome impériale. On y peut lire sa puissance, ne serait-ce que lorsque sont rappelées les précédentes victoires des légions et leurs conquêtes sur les bords du Rhin , ou bien lorsqu'on y voit que l'ascendant moral, la majesté romaine, a suffi, sans invoquer d'autres armes, pour subjuguer plusieijgrs des principales tribus ennemies ^ ; mais Tacite, daus les marnes pages, se plaint aussi de la longueur de la lutte, tamdiu Germania vindtur! Il laisse entrevoir les anxiétés de l'avenir, urgentibtis imperii fatis *, et il nous donne à entendre que, si Rome est inquiète, c'est avec raison, puisqu'elle est minée par la corruption et le vice. L'insistance avec laquelle il signale chez les Germains l'absence de certains maux ou la présence de certaines vertus montre qu'à chacune de ces occasions sa pensée se reporte vers sa patrie; chacune de ses remarques réveille en nous aujourd'hui des souvenirs qui devaient se traduire dans son cœur en griefs douloureux, et sont devenus sous sa plume des avertissements graves et émus : « Là, personne ne rit des vices ; corrompre et se laisser cor-

' Protalit magaitudo populi romaai ultra Rhenum ultraqae vetercs terminos imperii reverentiam. Germanie^ c. xxix. ' lh\d,, chapitres xxxvii et xxxiii.

rompre ne s'appelle pas suivre le siècle.... Les bonnes mœurs ont là plus â'empire que n'en ont ailleurs les bonnes lois. Nemo illic vitia ridet ; nec corrumpère et corrumpi seculum vocatur... plusque ibi boni mores valent quam alibi bonœ leges \ » Certes, quand Tacite parle ainsi, il est difâcile de ne pas croire qu'il songe au déclin des mœurs romaines et à nmpuissance de tant de mesures législatives qui, pendant les preniers temps de la république et le premier siècle de l'empire, avaient tenté vainement d'arrêter le mal. Il y avait longtemps que le grave Métellus le Macédonique, censeur au temps des Gracques, effrayé du trop petit nombre d'unions légitimes qui se contractaient à Rome, avait dit à ses concitoyens, dans une harangue célèbre dont Aulu-Gelle nous a conservé ce fragment : « Romains, si nous pouvions nous passer d'épouses, assurément nul de nous n'accepterait un si fâcheux fardeau ; mais, puisque la nature a fait qu'on ne peut ni vivre aisément avec elles ni vivre sans elles, sacrifions à la perpétuité de notre nation le bonheur de notre courte vie'. » Ce qui était accepté de mariages légitimes était corrompu par l'extrême facilité des diffarréations ou divorces

* Germanie^ chapitre xiz.

' Si fine uxore possemus, Quirites, esse omncs, ea molestia cuBramis; sed quoDiam ita natura tradidit ut nec cum ilHs satis conunode, nec sidc ilUs ullo modo vivi possit, saluti perpétua; potiut qaam brevi voluptati consulendum. Nuits AUiques^ l, 6. Méldlus était censeur en 131 avant Jésus^lbrist, Tannée même où le tribun Tibcrius Gracchus échouait dans sa tentative pour réformer, lai aussi, l*Ëtat. — Aulu-Gelle a tort de désigner Métellus ptrleflaroom de Numidique,

dans les familles patriciennes, des répudiations dans les familles plébéiennes. On peut voir dans la Vie de Caton d'Utique, par Plutarque, de bien étranges détails sur les idées des Komains concernant le mariage. Les femmes elles-mêmes, pendant Tabsence de leurs maris, passaient à d'autres noces, de sorte qu'on avait des matronœ multarum nuptiarum, qui pouvaient compter les années, disaient les mauvais plaisants, non pas d'après les fastes des consuls, mais d'après leurs fastes domestiques, la série de leurs divers époux se trouvant presque annuellement renouvelée.

Auguste tenta contre de tels abus une réforme par les lois. Il publia dès le commencement de son règne, dès l'année 28 avant-Jésus-Ghrist, la Lex Julia de maritandis ordinibus^ qu'il appuya ensuite par une autre loi contre l'adultère ^ ; mais on voit par le témoignage de Properce ^ que ses règlements parurent trop sévères et ne furent pas appliqués. Horace cependant, une dizaine d'années plus tard, en 17 avant Jésus-Christ, mentionne la loi Julia dans son Chant séculaire '; mais ce n'est qu'en l'an 9 après l'ère chrétienne, c'est-à-dire après trente-huit années de règne, que Thonorable persistance d'Auguste parvient à faire appliquer avec quelque rigueur ces dispositions législatives. On peut voir dans Suétone quels

* Tacite, Annales, UI, 28. Dio, LIV, 16, LUI, 13.— SuétODe, Octave, chapitre xxzit.

' II, 26. Properce a écrit probablement ces lignes en 24 avant Jésus-Christ.

^ Vers 17-20.

obstacles il avait jusque là rencontrés \ Les consuls, pendantcette année 9 après Jésus-Christ, étaient Papius Mutilus et Q. Poppœus Secundus. Auguste fit présenter par eux aux comices ses lois précédentes modifiées et renouvelées» et ce fut l'origine de la célèbre Lex Julia et PapiaPoppœa, qui résume tout cet essai de réforme. Nous n'avons pas le texte entier d'un si grave monument, bientôt effacé en partie par la prédominance des lois chrétiennes; des fragments en sont toutefois éjpars dans ce qui nous reste de recueils législatifs des autres époques de l'empire jusqu'à Justi- Dieuj et ce serait une œuvre utile que d'en tenter la restitution '• Nous savons seulement que la loi ou l'ensemble des lois dites Papiennes comptait au moins trente-cinq chapitres. Elles exprimaient le vœu que nul homme au-dessus de vingt-cinq, nulle femme au-dessus de vingt ans ne s'abstint du mariage et ne restât sans enfants ; le célibataire ne devait recevoir ni héritage ni legs, si ce n'est de très-proches parents; l'homme marié et sans enfants n'avait lui-même à cet égard que des droits restreirits; les citoyens mariés avaient des sièges particuliers aux jeux publics; les pères de plusieurs enfants obtenaient, sous le nom

* Octave, chapitre xxxiv.

«Voir au Journal officUl du 23 janvier 1872 et dans le Compfe rendu des séances de l'Académie des sciences morales et pMiques, à la même date, les observations de M. Ch. Giraud sur le troisième volume de Vtiistoire des RonuUns de M. Duruy. — M. Giraud enregistre quarante et un fragments de la Lex JuUa tt Papia Poppxa dans son très-utile recueil intitulé : Juris ro» «oui antiqui Vestigia, fragmenta, monumenta, i volume in-l2, Coti1loo,<1872.

de jus liberortim^ jus trium^ quatuor , qtivique liberorum^ certains privilèges, diminution de charges publiques, préférence en cas d'égalité de suffrages en vue de certaines élections ^ Il y avait enfin des dispositions contre l'adultère ', des règlements concernant le divorce, remploi de la dot dans les diverses circonstances, la tutelle des femmes non mariées, etc. Le grand travail de réorganisation civile et morale tenté par Auguste n'avait toutefois que faiblement réussi. Le fléau que l'anarchie d'une république aristocratique avait laissé grandir, la perte absolue de la liberté ne Tavait pas conjuré. Tibère lui-même s'était effrayé de la contagion , et , quoique justicier sévère, il n'avait point osé pousser vivement l'exécution d'une réforme qui n'eût fait peut-être qu'amonceler des ruines. Le sentiment de ces maux n'avait certes pas disparu au temps de Tacite ; il est impossible qu'il n'y ait pas songé quand il écrivait ces belles paroles : (( La fiancée germaine prend un seul époux, comme elle a un seul corps et une seule vie , afin que sa pensée ne voie rien au delà, que son cœur ne soit tenté d'aucun désir nouveau, qu'elle aime son mariage et non pas un mari ^ y> Combien de traits, dans le

^ La loi municipale de Malaca nous a conservé peat-ètn à cette occasion un fragment de la Lex JuHa, Voir Orelli-HeiueDy 7421, au sixième paragraphe, lignes 32 et suivantes de la seconde colonne.

' Julii Paulli Sententix,ll, 26, page 390 durecueildelLPIft-E. Huschke, JurUprudentiœ ant^justinianx qux tupersunt^ lÀJptm,

^ Germanie^ c. xix. Gum spe yotoque uxoris semel transigitur. Sic unum accipiunt maritum, quo modo anum corpus

AlJTORiTÊ DU UVRB DE TACITE. G3

livre de Tacite, réveillent en nous, par un rapport inévitable, la mémoire des abus qui se commettaient à Rome et que lui-même dans ses autres ouvrages, ou bien Martial, Juvénal, Pline le Jeune, ses contemporsdns, nous ont transmis ! — L'historien des mœurs barbares loue-t-il les mères germaines d'allaiter ellesmêmes leurs enfants au lieu d'abandonner un tel soin à des nourrices serviles \ tout le commentaire de ces paroles se trouve pour nous dans le célèbre vingthuitième chapitre du dialogue des Orateurs, où la sévère et virile éducation que donnaient à Rome les mferes républicaines est opposée au crédit des plus vils esclaves, des baladins et des danseurs, devenus pendant Tépoque impériale les précepteurs de la première jeunesse. — Tacite déclare-t-il que « borner le nombre de ses enfants ou tuer quelqu'un des nouveau-nés est flétri là comme un crime ', » on se rappelle et l'infâme Yélabre, voisin du Forum, où Juvénal dit qu'on exposait les enfants abandonnés , et

uianique vitam, ne uUa cogitatio ultra, ne longior cupiditas, ne tisqnam maritum, f^ tanquam matrinumiam ament.

' Sua quemqae mater uberibus alit, neo anciUis ac nutricibus delcig^tur. Germanie^ c. xx.

' Nameram liberorum finire aut quemqaam ei aguatis necare flagitiuin habetur. Germanie^ c. xii:. Vagnatus est proprement edui qui naît après que la famille a déjà acquis ses éléments coiilti-' talifiy c*e8t-à-dire quand il y a déjà un fils. Cf. Cicéron, pro Cêcàna^ U: Cui filiusagnatus sit, ejus testamentum esse ruptum. — De onti, l, 57 : Constat agnascendo rumpi testamentum. — Tacite, décrivant à sa manière les mœurs des Juifis, Blstoires, V, 5, a employé précisément les mêmes expressions que dans la Germatie ; Necare quemquam ex agnatis nefas.

la contagion d'infanticide contre laquelle les empereurs avaient essayé de lutter *. — Tacite approuvet-il chez ces barbares, avec le respect du mariage, les unions non h&tives, de nombreuses inscriptions nous font voir les les jeunes Romaines mariées à onze, à dix, et même à neuf ans ^ Il en était presque de même parmi la noblesse française du dix-septième siècle : le duc de Luynes, à quatorze ans, épousait M"* de Neufch&tel, qui en avait treize; le célèbre maréchal de Richelieu, qui devait^ à quatre-vingt-quatre ans , contracter un troisième mariage, avait célébré à quinze ans ses premières noces ; la reine d'Espagne, ^ femme de Philippe V, s'était mariée à treize ans, Marie- Antoinette à quatorze ans et demi. L'orgueil

(I) Transeo sappositot, et gaudia votaqae scpe

Ad spurcos decepta lacus

Tantam artes hqjus, tantum medicamina possunt Que stériles facit (Juvéaal, Sat., vi, 505.)

' Sera juveoum vécus, eoque inezhausta voluptas, nec virgines festinantur. Germanie, c xx. — « Les Romains, dit Plutar^ que, Comparaiam de Lycurgue et Numa, c. it, permettaient aux filles le mariage à dôme ans et même au-dessous. Ils pensaient qu'une femme touta jewM, étant plus chaste et plus pure de corps et de mœurs, se plie plui facilement au caractère de son maiL » Toutefois le mariage ne devenait entièrement légal que pour Tépouse ayant accompli sa douzième année, — Pomponius, JHgette, xxiii, 2, 4. K Minorem annis duodecim nuptam tune legitimam uxorem fore, quum apud virum explesset duodecim annos. » Octavie, la fille de Claude et de Messaline, avait neuf ans quand elle fut fiancée, onze ans quand elle fut mariée avec Néron, qui en avait seize. Annales^ xii, 58. On peut voir dans les Inscriptions " de tels exemples en grand nombre. V. Friedlœnder, Darstellunffen aus der Sittengeschichte RomSj à la fin du premier volume (Leipzig, 1862).

de ces grandes familles se croyait au-dessus des lois de la nature comme au-dessus des lois humaines ; à Rome aussi bien qu'en France, ce fut Tune des causes et le signal de leur chute.

Tacite affirme-t-il que Tusure est inconnue chez les Germains, sans doute il a dans le souvenir les nexi Rome, et un Brutus faisant assiéger dans Tintérêt de ses créances le sénat de la petite ville de Salamine en Chypre, si étroitement que cinq des sénateurs moururent de faim ^ Écrit-il cette seule parole : « Chez eux pas de testaments^ » nous croyons Centendre nous renvoyer à l'irrévérencieuse satire d'Horace où Tirésias conseille à Ulysse, ruiné par la guerre dé Troie et en quête d'une condition sociale, de courtiser les vieux célibataires et de capter leurs héritages, comme les Romains du temps de Tempire, ou bien au mot sanglant de Pétrone, qui ne voit dans Rome, comme sur un champ de bataille après le combat, que corbeaux et cadavres, c'est-à-dire qu'intrigants et victimes \ — Tacite croit-il remarquer que les Germains n'afTectent aucun luxe dans leurs funé-

* Cicéron, Lettres à Atticus, VI, I.

> NaUam testamentam... nec ulla orbitatis pretia. Germanie, €. XX. — Dixi eqaidem etdico : captes astutus ubique Testamenta senum. Horace, Sat. II, 5. — Captatio in qufcstu feriilissimo, Plioe, H. N. xnr, I, 4. — Nibil aliud est nisi cadavera quœ lacerantar aat corvi qui lacérant. Pétrone, c. cxvi. Cf. Pline le Jeune, Lettres^ II. 20. — Les orbitatis pretia étaient donc les suspects avantages qu'on trouvait à être sans famiUe : on vieillissait entoaré et choyé de ceux qui espéraient capter le testament. V. Juvénal, Sat. XH, 1. — Tacite, Annales, XIII, 52. Histoires^ h 73.

railles *, il semble qu'il n'a relevé ce trait, par lui seul assez indifférent , et d'ailleurs peut-être assez peu authentique, qu'en se rappelant les extravagances de la vanité romaine, ce masque de perles précieuses qui avait reproduit jadis les traits du grand Pompée *) ces deux statues de cinnamome et de myrrhe qui représentèrent, aux frais des dames romaines,; l'heureux Sylla suivi d'un licteur ', ou bien ces fastueuses sépultures qui rivalisaient avec les pyramides de Tancienne Egypte, le mausolée d'Auguste, les magnifiques constructions de la voie Appienne, avec leurs bas-reliefs au dehors, leurs peintures et leurs mosaïques au dedans.

Ce ne peut être à son insu que l'auteur de la Ger^ manie a multiplié dans son livre des contrastes si frappants. Il est clair qu'il a noté de préférence chei les peuples soumis à son observation certains traits, parce que, faisant un triste retour sur l'état moral de Rome, il voyait correspondre à ces traits les griefs les plus douloureux de son patriotisme. Toutefois il n'est pas vrai de dire qu'il ait écrit une satire. La satire est une œuvre consciente et voulue, qui appelle à son aide l'ironie amère. Tel n'est pas le livre de Tacite; son objet principal n'a pas été de blâmer les Romains. L'étude de ce livre nous montrera qu'un autre but et une autre pensée le préoccupaient. Ce qui s'est rencontré chemin faisant sous sa plume, ce

* Funerum nuUa ambiiio. Gemumiey c. xxtii.

» Pline, H, N., XXXVII, 6.

' Plutarque, Stjlla, derDîcr chapitre.

qu'il ne repoussait pas parce qu'il trouvait là une sorte de devoir à remplir, c'était l'allusion grave et eomme involontaire servant d'organe à la protestation morale.

On dit encore que son livre était œuvre d'utopiste ou de rhéteur. 11 aurait voulu opposer à la décadence romaine la peinture idéalisée d'un monde aux vertus restées primitives et intactes, de sorte qu'il ne faudrait accepter comme réels ni les traits visiblement destinés à faire contraste ni même l'ensemble du tableau. Dans les Germains de Tacite il ne faut voir, nous dit-on, qu'un peuple de fantaisie, le barbare en général, le barbare avant le contact corrupteur de la civilisation. Mieux valent, au risque de quelque rudesse, son énergie, sa droiture d'intelligence, sa simplicité de cœur, que les raffinements b&tards de la Rome impériale : c'est la thèse paradoxale plaidée par Raynal et Jean-Jacques, au dix-huitième siècle, contre la vie civilisée en faveur de la vie sauvage. Tacite a dans ses autres ouvrages (on en fait la remarque) de pareilles aspirations vers un idéal moral placé d'ordinaire à l'origine des sociétés. « Les premiers hommes, a-t-il dit au troisième livre des Annales *, encore exempts de passions désordonnées, menaient une vie pure, innocente, libre par là même de châtiment et de contrainte. Les récompenses non plus n'étaient point parmi eux nécessaires, puisqu'ils pratiquaient la vertu instinctivement... Bientôt cependant l'égalité disparut; à la {(lace de la modération et de l'hon-

* Chapitre xxti.

neur régnèrent Tambition et la force ; les monarchies s'établirent. » A ce panégyrique du passé on veut reconnaître ou l'utopiste ou le rhéteur. On rappelle que Tacite servait d'organe à un parti sénatorial professant le regret républicain des anciennes mœurs, et l'on explique de la sorte sous sa plume le souvenir d'une primitive égalité : il s'est plu, pour se consoler des maux présents, à redemander au passé le souvenir imaginaire d'un idéal irréalisable; il a répété, comme tant d'autres, cette vieille thèse de l'âge d*or qui traînait sur les bancs des écoles. Un jour il avait placé cet idéal, suivant la coutume, au commencement des sociétés; un autre jour, comme pour le rendre plus saisissable, il l'avait rapproché de sa patrie et de son temps, en choisissant pour sujet ou prétexte de ses peintures les peuples barbares dont Rome commençait à redouter le voisinage. Ce qui prouverait qu'il a fait ici œuvre de rhéteur, dit-on, c'est qu'on retrouve chez lui, empruntés quelquefois textuellement, plusieurs traits sous lesquels Hérodote et César, Salluste et Trogue Pompée dans leurs grandes histoires aujourd'hui perdues, puis Horace et Virgile, avaient dépeint successivement les Scythes, les Gètes et les Thraces. Y mêlant çà et là ce qu'il avait pu réunir d'informations sur les vrais Germains de la fin du premier siècle, il a tracé en somme un portrait de convention, dont il s'est servi pour faire naître les contrastes en face de la réalité qui lui déplaisait. Nous avons affaire à un songeur mécontent, à un esprit à la fois élevé, méditatif et peu pratique, qui rêve généreusement un renouvellement impossible, et

confond l'avenir avec le passé. — Ainsi parlent certaÎDS critiques; infatigables à expérimenter sur la comparaison des textes^ ils croient en faire jaillir sans cesse des lueurs nouvelles, tandis que c'est bien souleDt la seule poussière de leurs conjectures que leur imagination colore.

Il est bien vrai que la poursuite d'un idéal généreux, toujours désiré et toujours lointain, est la condition de tout honneur et de tout progrès, en politique aassi bien qu'en morale. Elle crée ce qu'on appelle les aspirations libérales dans nos sociétés modernes; celles-ci n'ont pas de levain plus fécond, pourvu qu'une ardeur intempérante ne vienne pas l'altérer. La noble antiquité n'a pas été exempte de cette salutaire impatience, qui l'a souvent élevée au-dessus d'elle-même, quand par exemple ses philosophes et ses publicistes, un Platon, un Aristote, un Polybe, un Cicéron, un Sénèque, lui montraient à l'avance les hauteurs morales vers lesquelles ses générations successives, puis d'autres encore dans les siècles suivants, devaient s'élever par un essor libre, méritant et irrésistible. Comme l'esprit humain tend à localiser l'idéal une fois conçu et à le revêtir de formes sensibles, afin, de se persuader qu'il n'est pas dupe de quelque illusion , comme d'ailleurs le passé a sur l'avenir l'avantage incontestable d'avoir appartenu au monde des réalités, il arrive que les hommes de progrès eux-mêmes substituent l'éloge de ce qu'ils croient avoir existé à l'espérance nécessairement incertaine d'un grand succès futur. La Grèce, particulièrement Athènes, et dans Athènes le parti respectable des So-

cratiques^ eurent longtemps pour tel idéal une Sparte primitive dont le législateur était, suivant le mot de la Pythie, peut-être moins un homme qu'un dieu *. Rome aussi se fit un idéal de ses premiers temps, — soit de l'époque royale, sous le grand Romulus, protégé des dieux, ou bien sous le pauvre et vertueux Numa, — soit de sa première période républicaine, «elle des Fabricius ou même des Scipions. Ce n*était pas assez : la Grèce et Rome eurent encore un idéal en dehors d'elles-mêmes. Cette antiquité classique, si dédaigneuse de l'étranger, du barbare, fut comme hantée d'une vision qui lui montrait au loin, vers le Nord et vers l'Est, par-delà ses frontières, les séjours bienheureux, les peuples sages, les sources de toute civilisation en même temps que de toute poésie. N*étaitce pas de chez les Hyperboréens, situés, comme le dit leur nom, au-delà des vents et des glaces, qu'Apollon, dieu de la lumière, venait visiter Délos ou bien y envoyait ses messagers, les cygnes harmonieux *î

* M. Ernest Havet, un savant d'un esprit ferme et aiguisé, a fort habilement développé cette vue, d'un idéal politique imaginé par les Socratiques en dehors d'Athènes et même de la démocratie. Voir son volume intitulé le Discours d*lsocrûte sur lui-même^ 1863.

' Élien, De la nature des animaux, XI, i, rapporte le récit d'Hécatée d'Abdère, contemporain d'Alexandre, selon qui, lorsque les Hyperboréens célébraient la fôte annuelle d'Apollon, des cygnes innombrables partaient des monti Riphées, tournoyaient dans les airs au-dessus du temple, s'abattaient dans sa magniflque eoceinle, et mêlaient leurs chants harmonieux aux chœurs qui célébraient les louanges divines. Les hymnes achevées, ils reprenaient leur vol. — Pindare, de son côté, nous a conservé un curieux débris de l'antique légende suivant laquelle, pendant ces mêmes eacrifices à Apollon, mêlés de chants, on immolait des Anes {Pyth.,

N'était-ce pas ce peuple béni, religieux observateur delà justice, dont la terre sacrée, terra augustUy exposée au soIeiU voyait cet astre pendant six mois au-dessus de l'horizon ? Ils passaient leur vie dans les forêts saintes. Dès qu'ils se sentaient, non pas dégoûtés, mais rassasiés de vivre , le front ceint d'une guirlande de fleurs, ils allaient se précipiter du haut d'un certain rocher dans le sein de l'Océan \ Le Scythe Âbaris, porté à travers les airs sur une flèche rapide, parcourait la Grèce, et, au nom du même dieu, rendait ses oracles '. Zalmoxis le Gète avait enseigné à son peuple le dogme de l'immortalité de l'âme •. De la Thrace enfin les Grecs avaient reçu Orphée et les Muses. Rome hérita des mêmes traditions et des mêmes respects : les vertus des Hyperboréens, la sagesse des Scythes et des Gètes, devinren pour elle aussi des souvenirs consacrés, qu'invoquaient fréquemment ses déclamateurs et ses moralistes.

Qu'il y ait lieu de signaler dans le génie de Tacite qudques traits d'utopiste ou de rhéteur, pourquoi ne

X, 51).L*àne était probablement ranimai anti-musical, ennemi du diea. — C'est l'occasion de citer le travail de M. Giadiscb, Die Bfperhoraeer und die alten Schinesen, 1866, brochure in-4. Suifant l'auteur, les Hyperboréeos ne seraient autres que les anciens peuples delà Chine; cela serait prouvé par les rapports entre les lÎTrai de musique chinoise, tels que les missionnaires les ont étudiés et traduits, et ce que nous pouvons reconnaître de l'ancienne miisique des Grecs.

1 Pomponius Mêla, m, 5.

' Hérodote, IV, 36.

' SiraboD, UI, 5.

le reconnaitrions-nous pas? Utopiste, il Ta été si Ton veut, mais dans la mesure que nous avons dite, c'est-à-dire à la manière de l'homme de cœur indigné des maux dont il est le témoin , à la manière du bon citoyen qui a son idéal politique. Il était permis sans doute à qui vivait sous un Domitien de former des vœux et d'invoquer un meilleur avenir; il est toujours loisible aux gens de bien de souhaiter pour leur pays quelque progrès moral. On se prend à regretter telle institution , tel trait de caractère, telle vertu qu'on aperçoit ailleurs, et involontairement, presque à son insu , on remarque de préférence, on exalte aux yeux de ses compatriotes ce qu'on est prêt à envier à un autre peuple. Ce n'est pas illusion ni vaine faiblesse à propos de ce qui est loin et pour ce qui est étranger, c'est pure inspiration de patriotisme. Cela n'exclut pas chez le publiciste ou l'historien l'étude sincère et consciencieuse et la finesse de vue; au contraire la recherche n'en devient que plus ardente et par suite la lumière plus intense, au moins sur certains traits : le lecteur saura bien ensuite rétablir l'équilibre ; il aura été du moins touché de l'accent, il se sera arrêté au relief. Ainsi sans doute Montesquieu écrivit les pages de son Esprit des lois qui exaltent la constitution anglaise, a ce beau système trouvé dans les bois; » ainsi M"' de Staël exilée visita et décrivît l'Allemagne, et observa, elle aussi, cet autre pays voisin de la France, où « les animaux euxmêmes ont quelque chose de paisible et de prospère, comme s'il y avait des droits aussi pour eux dans ce

grand édifice de Tordre social * ; » ainsi le généreux de Tocqueville étudia, vivement ému, Tanicienne France et la démocratie en Amérique. Chacun de ces nobies écrivains^ jaloux de progrès, de lumière et de dignité, nous a légué sa Germante. — Rhéteur, Tacite Test quelquefois sans doute, en ce sens qu'il ne s'est pas entièrement préservé de ceilains défauts de son temps. On a pu énumérer ses habituelles inversions, ses nombreux pléonasmes; il peut arriver chez lui que Tenflure de la pensée accompagne Tenflure du style, double cause d'obscurité. Le Tibre vient d'inonder les parties basses de la ville ; le sénat délibère sur les moyens de combattre et d'arrêter le fléau. Un des membres de l'assemblée propose d'ouvrir les livres sibyllins et de consulter les dieux; mais Tibère, qc jetant également un voile, nous dit Tacite, sur les choses divines et humaines, perinde divina humana^ que obtegens, » n'est pas de cet avis*. En quoi Tibère se montre-t-il donc si mystérieux? Il fait, comme nous dirions, nommer une commission d'ingénieurs hydrographes, voilà tout. Arruntius et Atéius reviennent quelque temps après à Rome, leur mission accomplie, et proposent de détourner plusieurs cours d'eau qui, en amont, grossissent parfois le fleuve à l'excès ; rien de plus intelligent et de plus naturel, tandis qu'on n'est assuré de bien saisir ni l'idée ni l'expression dans ce passage de Tacite. Mais

* Esprit des Lois, XI, 6, à la Un. — Considérations sur la . Kévoiution française, VI, 8.

' Annales, I, 76, 79.

qu'y a-t-il après tout d'étonnant à ces imperfections déforme ou de pensée? Veut-on rencontrer sous la plume de Tacite le même style que dans les Commentaires de César ? Ne voit-on pas, par le curieux recueil des Controverses qui nous est resté sous le nom de Sénëque, comment dans les écoles on enseignait à méditer et à écrire, et quel empire exerçaient la rhétorique et la déclamation? Quelle merveille qu'en cette occasion Tacite se soit montré de son siècle? En a-t-il moins été le premier peut-être des historiens?

On a médit dans ces derniers temps, il est vrai, même de Tacite historien. On a pris en main, contre ce prétendu avocat de l'aristocratie romaine , la défense du régime impérial et jusqu'à celle d'un Tibère. Les empereurs, a-t-on dit, ont combattu la tyrannie du patriciat; ils en ont affranchi les peuples, auxquels, par leur savante administration, par leurs incessantes et libérales réformes, par une centralisation à la fois énergique et prudente, ils ont ensuite assuré le triple bienfait des libertés civiles, d'un large développement législatif et d'une grande prospérité matérielle. On cite les inscriptions, chaque jour plus nombreuses grâce aux progrès de l'archéologie ; elles attestent, assure-t-on, qu'un heureux essor animait, jusque sous les mauvais princes, les provinces les plus éloignées. Un écrivain allemand a été jusqu'à soutenir que Tibère était en vérité « une bonne et noble nature d ; le seul parti sénatorial, égoïste et haineux, en l'abreuvant d'humiliations, en pervertissant par ses calomnies l'esprit public à l'endroit

(lu prÎDce , Ta précipité dans une sombre tristesse , bientôt transformée par ce caractère énergique, mais excessif, en déplorable fureur. Quant à son historien, entraîné par les défauts de son éducation littéraire Ters les abus de langage familiers aux rhéteurs, partageant d'ailleurs les vues d'une opposition tracassière et jalouse, nourri des souvenirs républicains, qui servaient aux uns d'armes perfides contre Tempire, aux autres d'arguments sonores dans leurs exercices d'école, il s'est fait l'organe des mauvaises rancunes; oubliant son vrai rôle, il est devenu pamphlétaire. Rien n'empêche de croire que sa Germanie en particulier soit l'œuvre d'un détracteur systématique plutôt que celle d'un historien.

Nous n'avons pas à traiter ici la question spéciale du jugement que Tacite a porté sur Tibère ; c'est un procès que divers juges ont examiné, quelques-uns sans se dépouiller de leurs préjugés ou de leurs passions politiques \ Il nous suffit, quant à nous, de

* Oa a désormais toute une lUtérature, comme disent les Allofflaods, sur ce sujet, qui a emprunté aux circonstances politiques en France un certain intérêt d'allusion et d'actualité, sans qu'il y eût rien de flatteur, à vrai dire, ni pour le prince ni pour le peuple moderne objets d'une telle comparaison. La thèse du césarisme est crûment soutenue dans l'ouvrage de M. Dubois-Guchan, Tacite et son siècle. C'est M. Stahr (Tiberius^ 1864) qui a dit de Tibère : im iiefsten Innem gute und edU Natur. M. Hocck, Rœmische Geschichie^ a soutenu que le règne de Tibère devait compter parmi les plus honorables de l'époque impériale. Il y a encore les livres de MM. Sievers {Tiberius und Tadttis, 1870), Karsten {de Taciafid^),?TeyX&g (Tiberius und Tacitus, 1870), Pasch,etc M. Duniy avait, dès 1853, dans sa thèse laUne, commencé de réviser le jugement général sur Tacite; il persiste dans son troisième

remarquer que nul n'ose prendre la défense des horribles dernières années de cet empereur, et que ces années vérifient singulièrement le sinistre présage de son maître de rhétorique (Suétone le rapporte) sur sa première enfance: « c'était de la boue délayée dans du sang! » Entre ce début et cette fin qu'on place, si Ton peut, une noble irie, ou seulement un règne honorable. Ce règne et cette vie ont toutefois eu des degrés, que Tacite a marqués d'une plume impartiale *. C'est avec une sorte d'anxiété généreuse qu'il note pas à pas le fatal progrès de cette corruption ; quelle parole en même temps équitable, indulgente même, et profonde, que celle par laquelle il résume tout le débat! Tibère, suivant lui, — son langage peut être ici commenté plus facilement que traduit, — Tibère a été la première victime du césarisme ; il a été corrompu et gâté par le pouvoir absolu , vi dominationis convolstis et mutatus '•

Pour ce qui est des preuves qu'on entend tirer de l'épigraphie, assurément les services que cette science rend tous les jours à l'histoire sont considérables. Grâce aux travaux d'un Borghesi, grâce aux recherches de M. Mommsen en Allemagne, de MM. Léon Renier et Waddington en France, nous commençons à voir se développer dans ses principaux traits l'immense édifice du gouvernement romain. Des monuments tels que la lex agraria de 111 avant J.-C.

et excellent volume de Vhistoire des Romains (1871) à blâmer rhistoriea et à plaider pour le césar.

> Voirie résumé qui termine le livre VI dés Annales. . ' Annales, VI 48.

(longtemps appelée à tort loi Thorîa), tels que l'autobiographie d'Auguste ou Inscription d'Ancyre, le discours de Claude, les donations alimentaires et Tédit du tnaximum sous les empereurs, comptent au nombre des pages d'histoire les plus précieuses *; toutefois il faut savoir distinguer avec soin parmi les inscriptions, dont un grand nombre, actes de servilisme ou bien mensonges officiels, seraient de nature à donner le change. Quelle faute ne commettrait pas l'historien qui prendrait au pied de la lettre, aux heures les plus cruelles de la révolution française, la fameuse devise inscrite alors sur nos murs ! Et quelle erreur serait celle qui, parmi les innombrables inscriptions qu'a récemment découvertes M. Henzen à Rome, accepte-

' V. pour la lex agraria le tome !•' du Corpus Inscriptionum latinarum édité par M. Mommsen, Berlin, 1863, in-folio, p. 75 ; — pour rinscription d*Ancyre Touvrage de M. G. Perrol, Exploration archéologique de la Galatie, etc. Cf. Res Gestx divi Augusti ex monumeniis Ancyrano et Apolloniensif edidit Mommsen, Beriiu, 1865, gr. in-8 ; — pour le discours de Claude, que donnent les tables de Lyon, les principales éditions de Tacite, par exemple celle de Brotier; ce texte y est publié en comparaison du chapitre 24 du livre XI des Annales, M. Martin Daussigny, conservateur des musées de Lyon, est parvenu à déchiffrer les lettres terminales d'un certain nombre de lignes des Tables daudiennes qui avaient âhappc à la vue de tous les interprètes (1869). — Voir enfin, pour les donations alimentaires des empereurs,. Ern. Desjardins, de Tabulis alimentarUs, 1855, in-4 ; — pour Tédit du maximum^ le Voyage archéologique en Grèce et en Asie Mineure, par Ph. Le Bas, livraisons 51-54. {Explication des Inscriptions^ tome III, p. 145). Uu tirage à part a été fait de cet excellent commentaire de l'Ëdit de Dioclétien par M. Waddington. Cf. Journal des Savants, mai 1866, article de M. Beulé, ou Fouilles et Découver tes, du même auteur, tome IT.

rait pour sincères les officielles actions de grâces dont le collège des Ârvales s'acquittait chaque année, ou bien les hommages que les cités des provinces inscrivaient sous chaque r^ne à la base de nouvelles statues ou au fronton de nouveaux temples! Les textes manqueraient-ils pour justifier celui qui demanderait avec doute à quelle époque de l'empire les provinces auraient donc été si heureuses? Était-ce au commencement de cette période, alors que s'inaugurait cette redoutable forme de gouvernement appelée le césarisme, destinée à détruire toute liberté par la concentration des pouvoirs dans les mains d'un seul homme en face d'une plèbe aveugle? Ne vivait-il pas sous Auguste, cet esclave devenu procurateur en Gaule, Licinus» qui ingénieusement, décembre signifiant le dixième mois selon l'étymologie , faisait l'année de quatorze mois, afin d'exiger quatorze contributions au lieu de douze? Auguste, averti par les doléances des provinciaux, vint à Lyon, il est vrai ; mais Licinus lui montra son butin : « J'ai retiré, dit-il, tous ces trésors des mains des Gaulois, afin qu'ils ne s'en servissent pas pour conspirer contre Rome et contre toi. César, et maintenant je remets entre tes mains cet argent et cet or. » Dion Cassius dit-il que l'empereur ait puni Licinus ou fait du moins restituer les sommes, les objets précieux qu'il avait volés? Bien loin de là, l'empereur, qui usait de ces fonds pour subvenir aux grands travaux de Rome, se faisait le complice de Licinus, mais en le dupant lui-même. Cet affranchi lui ayant remis un jour un bon de dix millions de sesterces, comme le trait placé au-dessus des valeurs numé-

AUTORITÉ DU UVRE DE TAaTE. 79

riques pour les multiplier se prolongeait un peu trop à doite, Auguste en profita, et remplit le vide de maoière à ajouter, en imitant récriture, un chiffre égal au premier : il se fit remettre ainsi une somme beaucoup plus considérable que celle qui avait été promise. C'étaient les Gaulois qui payaient, et Licinus vint s établir à Rome pour jouir en toute sécurité de son immense et scandaleuse fortune ^ Tibère prend la résolution de laisser le plus longtemps possible les mêmes gouverneurs dans les provinces; ce n'en est pas moins sous son règne que Silanus, proconsul d*Asie, Cesius Cordus^ gouverneur de Cyrène, Catus, procurateur de Bretagne, ruinent les provinces par leurs concussions ^ Les Frisons payaient, depuis les victorieuses campagnes de Drusus, un tribut de peaux de bœufs; mais sous Tibère un simple primipilaire , Olennius^ chargé de lever ce tribut, choisit pour modèles les peaux des bœufs aurochs de

* L*aventure du procurateur Licinus est racontée par Dion Camus, livre LIV, c. xxi. C'est Macrobe, Saturnales, livre U, c. iv, qui mentionne le faux commis par Auguste. De retour à Rome, Licinus étala une telle opulence que son nom devint synonyme de riche. « Rien de plus misérable, s*écrie Juvénal, Sat, XIV, 306, que la garde d*une grande fortune. Le riche Licinus s'entoure de seaux d'eau, et fait veiller la nuit une cohorte d'esclaves, toujours en alerte pour ses ambres, ses statues, ses colonnes de Phrygie, ivoires, sa vaste galerie. »

Misera est magni castodia censos.

Dispositis pnediTes amis vigilare cobortem Scrvoram noctu Licinus Jubet, attonitus pro Electro signisqae suis Phrygiaque columna , Aique ebore et lata testudlnc.

» Annales, IV, 6 ; HT, 6(î; III, 7a; XIV, 82.

Germanie, beaucoup plus forts de taille que les animaux de la Frise. De là pour les Frisons l'impossibilité de payer : il fallut livrer d'abord le bétail indigène, puis les champs, puis les enfants et les femmes, ainsi \ abandonnés à l'esclavage *. — Sous Claude, le procurateur de Judée, Félix, frère de Pallas, croit l'impunité assurée à tous ses crimes *. Sous Vitellius, les exactions des agents romains suscitent chez les Bataves la révolte de Givilis '. Mattre des enrôlements, ces agents enlevaient les vieillards et les infirmes pour en obtenir des rançons, et les plus beaux jeunes gens pour les destiner à la débauche \ Il faut se rappeler le mot du roi des Dalmates : « Rome ' envoie pour garder ses troupeaux non des surveillants, ni des bergers, ni même des chiens, mais des loups * » . — <c Nous n'avions jadis qu'un roi, disaient les Bretons ; maintenant nous avons deux rois romains qui nous accablent : le légat^ avide de notre sang, et le procurateur, avide de nos fortunes, tyrans dont la discorde n'est pas moins funeste aux opprimés que leur union '. » Notre la Fontaine et l'Espagnol Guévara ont cru pouvoir placer leur Paysan du Danube môme sous un Marc-Aurèle \

' Annales j IV, 72.

» Ibld,, XII, 54.

' Histoires, livres IV et V.

* Ibid., IV, 14.

^ Dion Cassius, LV, 33.

« Tacite, Agrieola, XV.

' On sait qu'ÀDtoine de Guévara, auteur du romau historique Rehx de principes p Marco- Aurelio^ 1529, traduit sous le titre de Livre doré de Marc-Aurèle^ 1531, puis sous celui de VOrlogedes

Il est vrai qu'avec Nerva et les Antonins s'était ouverte une nouvelle époque. Montesquieu, Gibbon et tout le dix-huitième siècle, voyant la philosophie sur le trône, ont représenté cette période comme la ;)ltts heureuse de l'humanité : les lettres de Pline le [eu ne, pour un certain nombre d'années au moins, m offrent le tableau. N'a-t-on pas cependant plus Tune fois remarqué combien sa correspondance avec Trajan^ témoigne d'une centralisation excessive, ombien, lui qui eût été un gouverneur honnête, il onservait peu de liberté ? Il ne suffit pas, pour conredire cette observation, de rappeler que Pline remilissait en Bithynie une sorte de mission extraordilaire, cette province étant alors détachée temporaiementdu sénat pour être administrée par les agents e l'empereur; ces régimes exceptionnels, dont on vait eu des exemples dès le commencement de Temire, ces sortes d'annexions que faisait l'empereur, ^mporaires d'abord, mais bientôt définitives, ne rouvaient-elles pas surtout la mauvaise administraion du sénat, à laquelle les provinces, comme des lalades en quête d'un changement, s'efforçaient d'éhapper? La correspondance de Pline nous le montre li-mème et ses amis sans cesse occupés, comme vocats ou plus tard comme sénateurs, des doléances rovinciales. L'époque antonine en tout cas a été ourte : un Domitien la précède, un Commode brus-

rinces, 1540, fut Tinventeurde Vheureuse fiction adoptée par le ibuliste français.

' Tout le livre X.

quemeiit l'interrompt ; puis viennent une terrible anarchie et les maux de l'invasion. Qu'un remarquable ensemble d'institutions administratives, concourant pendant certains intervalles avec l'inappréciable bienfait de la paix intérieure, ait fixé les populations de l'empire et leur ait permis de durer ensuite à travers des agitations profondes, qu'un Auguste et un Trajan aient beaucoup contribué par leur bon vouloir et par leur génie à ce progrès civil, nul désormais ne voudrait le nier. Nous devons, et nous voulons y prendre garde, ne pas nous laisser entraîner par le souvenir d'accusations qu'on pourrait soupçonner d'être des thèses déclamatoires, de nature à nous faire méconnaître certains résultats de la science impartiale. Ne confondons pas d'ailleurs les temps anciens et les temps modernes, si différents par tant de côtés : rien ne ressemblait moins à la république libérale invoquée de nos jours que la république aristocratique de l'ancienne Rome. Un certain nombre des empereurs romains ont été purement d'épouvantables monstres, — on n^effacera pas c«la du moins de l'histoire, — mais il peut être vrai que, même sous leurs r^es, l'apaisement des guerres civiles ait permis aux populations des provinces de respirer : de nouveaux cadres administratifs ont pu favoriser leur développement. Faut-il toutefois compter pour rien dans cette œuvre de réorganisation soit les germes déposés par la république, soit le progrès des temps? L'absence d'institutions politiques capables d'associer les sujets au gouvernement n'a-t-elle pas empCché pendant la période impériale une vraie

et profonde rénovation de Tédifice romain contre les barbares? A l'inverse de la république, ce semble, Tempire a manqué de tout lien dans Tordre moral comme dans Tordre politique. Il n'a eu ni les institutions générales, qui auraient rapproché et uni les citoyens, ni le patriotisme qui, en donnant une seule âme à tant de millions d'hommes, les eût rendus in- TÎncibles \ M. Littré a défini Tempire « une dictature aYec une administration et des lois, mais sans institutions »• Or, si telle est la vérité, nous pouvons dire que Tacite a distingué la gravité de ces vices intérieurs. Servant d'interprète et d'organe à la conscience du genre humain, comme il Ta dit lui-même, il a dénoncé le despotisme des mauvais empereurs, non pas seulement au nom de la conscience morale, soulevée par certains spectacles qu'offrait son temps, mais aussi au nom de cette conscience du politique, de Iliomme d'État, du citoyen, qui n'a pas pris le change sur Toffîcacité des seules réformes administratives. Du reste, quand des maîtres honnêtes, comme un Nerva ou bien un Trajan, ont promis d'associer enfin Tautorité suprême et la liberté, Tacite a prouvé, en se montrant prêt à être satisfait, que ses justes vœux n'étaient l'expression ni d'une pensée de retour aveugle vers le passé ni d'impraticables rêveries. Joignez ensemjble la préoccupation d'un futur grand péril, que ses intelligentes prévisions aperçoivent au dehors, et l'anxiété que lui inspirent les maux domestiques, et vous voyez se former le double sen-

' Histok-e des Romains, pai M. Daruy, tome UI.

timent sous l'influence duquel le traité de la Gev" manie a été composé. L'examen le plus superficiel suffirait pour achever de d&nontrer que ce livre est l'œuvre très-étudiée d'un patriote, d'un politique, d'un historien, non d'un utopiste, ni d'un pamphlétaire, ni d'un rhéteur.

Ce n'est pas que Tacite, nous rendant à la manière des écrivains modernes un compte exact de son travail, déploie à nos yeux un grand appareil d'érudition. Loin de là, il est malaisé pour nous de découvrir oîi il a puisé les matériaux de son livre sur les mœurs des Germains, bien que nous devinions qu'il eu a réuni beaucoup. Il cite formellement César, à qui il rend hommage *. César en effet avait le premier abordé le monde barbare ; il l'avait observé avec son regard pénétrant et sa vive intelligence, et devenait ainsi, pour l'historien conune pour l'homme de guerre, le premier guide à suivre. Tacite ne l'aurait pas nommé dans un chapitre de sa Germmiie qu'on ne devinerait pas moins l'emploi qu'il en a fait, car son commencement est celui des Commenrtaires : c'est la même entrée ea matière, ce sont les mômes mots nets, précis, allant tout de suite au but*.

Bien qu'il ne nomme expressément aucun autre auteur par lui consulté, on peut se convaincre que

' Swmnus auciorum divus Julius. GertnanUf chapitre xxtuh^ ' Gallia est omnis divisa in partes très... César, Guerre des Gaules, I, i. — Germania omnis à Gailis Rhsstisqae... Germanie» L

Tacite a eu entre les mains les ouvrages de Pline l'Ancien, mort depuis vingt ans à peine \ Pline, après avoir servi comme chef de cavalerie contre les ; Germains, avait composé en vingt livres une histoire ^ de ces guerres ; l'ombre de Drusus, ce valeureux beau-fils d'Auguste, lui était apparue en songe pour lui recommander de sauvegarder ainsi sa mémoire ^. Cet ouvrage, qui nous serait aujourd'hui !' si précieux, semble avoir survécu en manuscrit jusqu'au dix-septième siècle en Allemagne ' ; il est per4u, quant à présent du moins, sinon pour toujours. On a conjecturé sur plusieurs indices que l'auteur en avait transcrit quelques pages dans sa grande Histoire naturelle, et Tacite lui-même parait avoir puisé dans Tun ou l'autre ouvrage soit les curieux détails qu'il a placés à la lin de sa Germanie

* La Germanie est écrite en 9d, et Pliue est mort en 79.

' Pline le Jeune, Lettres^ UI, 5 et 6. Pline est cité trois fois dans les AnnàUê^ une fois dans les Histoires, \\ avait composé, OQire son Histoire naturelle, outre son Histoire des Guerres de Germanie, un antre ouvrage historique, en 31 livres, et commen* çant là où finissait celui d'Aufidius Bassus, que nous avons également perdu. On désignait cette œuvre de Pline, suivant un iisilge fréquent, sinon constant dans Pantiquité, par les premiers moU : À fine Ai^fidii Bassi.

^ Ferdinand de Fûrstenberg, auteur des Monumenta Paderbamensia, 1669, in-4, s^exprime ainsi : « Plinii XX volumina de bellis germanicis, quse Cour. Gesnerus August» Vindelicorum, alit Tremonisin V^estphalia apud Casparum Swarzium patricium Tre- ÏMniensem extitisse tradiderunt. » On voit par la correspondance do Pogge, lettres 207, 208, qu'un de ses agents « doctus et, ut videtnr, minime verbosus aut fallax, » Ini avait parlé d*un manuscrit de cet ouvrage.

sur Tambre , soit d'importantes données d'ethnogi'aphie.

La critique allemande a fait trop de bruit de prétendus emprunts qu'aurait faits Tacite à un ouvrage perdu de Salluste. Dans nne histoire détaillée de son temps, qui avait dû comprendre la période entre la mort de Sylla et la conjuration de Catilina, Salluste, rencontrant la guerre contre Mithridate, avait parlé en détail des peuples barbares établis alors dans la région du Bas-Danube, et dont plusieurs tribus étaient germaines d'origine. Il avait écrit à ce sujet une digression géographique et ethnographique où il traitait des mœurs de ces peuples, et qui fut ensuite fréquemment citée par les historiens et les rhéteurs *. Nous n'en avons conservé que des fragments, dont quelques mots seulement, à vrai dire, offrent des rapports avec les expressions de Tacite. Qu'y eût-il eu d'étonnant d'ailleurs à retrouver dans Salluste et Tacite, dans Horace et Virgile, des termes analogues pour décrire des coutumes à peu près semblables ?

Outre César, Pline l'Ancien et Salluste, il existait encore au premier siècle un assez grand nombre d'ouvrages historiques parlant des Germains, ouvrages perdus depuis, mais que Tacite a pu consulter sans les citer expressément. Tite-Live, dans le cent quatrième livre de sa grande histoire, avait amplement traité des coutumes de ces peuples. Nul fragment de

1 Cette digressioD est oitée sous le Utre De situ Ponii ou JDe Pmto. Voir les éditions de Salluste publiées par M. Kritz et M, Dietscb.

cette digression ne nous est parvenu ; nous la connaissons uniquement par le sommaire du livre, et Ton sait que ces sommaires, attribués à Fiorus, sinon àTite-Live lui-même, sont des œuvres anciennes, ou du moins rédigées d'après les anciens textes, qu'elles résument *. Tite-Live , en outre, avait suivi avec un évident intérêt dans ses derniers livres les exploits de Drusus ; la mort du jeune héros marque le terme définitif de son histoire. Bien que sans doute le chef romain y occupât le premier plan, et les barbares seulement le second, il est clair que de tels récits devaient être d'un grand prix, et rien n'empêche de croire que Tacite les ait pu mettre à contribution.

Strabon , lui aussi , avant de composer le célèbre ouvrage qui nous est resté, avait écrit une histoire en quarante-sept livres destinée à faire suite, depuis le cinquième livre, à Polybe^ et dont nous ne connaissons à peu près rien ^; mais Tacite ne paraît pas même s'être servi du septième livre de la Géographie. Gela s'explique parce que Strabon, écrivant en Orient, a été peu .connu des temps qui l'ont suivi : Pline et Pausanias semblent l'avoir ignoré, Plutarque et Josèphe ne citent que son ouvrage historique. — Tacite avait-il sous les yeux le livre que Yelléius Paterculus, compagnon d'armes de Tibère en Orient et au-delà

> U faut consulter, pour ces sommaires de Tite-Live, Téditioa qa'en'a donnée M. Otto lahu : T. Livii Àb urbe cond'Ua librorum CXLII PeriœfuB, e\c Lipsix, 1853, in-8. Une meilleure lecture des manuscrits y a fait disparaître certaines fautes graves des éditions précédentes. Cf. les SomnuUres SS et 98.

' Strabon, h 23, — XI, ix, 3.

da Rhin, s'était promis d'écrire*? Connaissait-il celui d^Âufidius Bassus, écrivain si vanté de Quintilien, sur les guerres de Germanie % celui d' Agrippa, ministre et ami d'Auguste, qui avait combattu les barbares et retracé son autobiographie, souvent citée par Pline l'Ancien, les œuvres considérables de Nicolas de Damas ', lëloge de Drusus, écrit par Auguste lui-même *, les Annales de Cremutius Gordus *, l'ouvrage de Timagène sur la Gaule, où sans doute les Germains se trouvaient mêlés ', la biographie de Pomponius Secundus, légat de Germanie supé^ rieure sous Claude, rédigée par Pline l'Ancien son ami % et ce qu'avaient pu écrire enfin Julius Maratbus, l'affranchi d'Auguste, Lucius Fenestella, Cluvius Rufus ^j tant d'autres encore? Nous ne

* Li?re H, c cxix.

' Quinlilien, X, i, 103.

> Yoir le troisième volame des Fragmenta hisloricorum grxeorum de la collection grecque-laUne Didot.

* Tite-Live, Epitome du livre CXL et dernier.

^ Tacite, Annales^ IV, 34, 36. Dion Cassius, LVU, 24. *^ Les fragments qui nous en sont restés se trouvent réunis dans le troisième volume des Fragmenta hisCoricorum grxcorum, ^ Pline le Jeune, Lettres, Ili, 5.

* Suétone, Auguste, 79 et 94. — L. Fenestella, mort à soixantedix ans, selon saint Jérôme, en 21 ap. J.-C. Pline TAncien, Aalu- Gelle et d'autres citent souvent ses Annales; le grammairien Nonius donne même un fragment de son XXil« livre. Il a été fort utile à Plutarque dans plusieurs de ses biographies, à Asconius dans ses commentaires sur les discours de Cicéron. On ne sait pis bien ce que contenait son livre, mais il parait avoir joui d'une grande autorité. Ses fragments ont été réunis dans le tome II de Tédition de SaUuste de Havercamp. — Cluvius Rufus, que Tacite a pins d'une fois cité {ànn.^ XIH, 20; XIY. 2), avait écrit rhistoire

AinORlTÉ BU LIVRE DE TACITE. 89

pouTons faire de réponses précises à ces questions , puisque le temps nous a privés de tous ces livres ; mais nous savons que la moisson pouvait être abondante, et il n'y a pas de motif de croire que Tacite, de propos délibéré, se soit privé de tant de sources utiles.

Sans compter les documents écrits, Tacite, au milieu de Rome, était entouré de témoins fort capables de l'instruire. Il avait pu interroger soit sur l'extrême Nord Agricola son beau-père, ou ces déserteurs Usipiens qui avaient fait le tour de la Grande- Bretagne et que la mer avait ensuite jetés sur les c6tes de Batavie ^, soit sur la Germanie en particur lier les chefs barbares que le sort de la guerre avait amenés prisonniers ou transfuges. On avait vu dans Rome Marbod, Catualda, Vannius, Segimund et son père Ségeste, Ârminius lui-môme, sa femme Thusnelda et son Qls Thumélicus, outre un grand nombre de soldats ou de chefs inférieurs ^ Tacite avait vécu dans rintimité du célèbre gouverneur de la Haute- Gennanie, Verginîus Rufus, mort à quatre-vingttrois ans après avoir occupé trois fois le consulat, et refusé énergiquement l'empire, que ses légions du

de Ncroo, Galba, Otbon, Vitelliu*. 11 a particulièrement servi de lOQite comtnuue à Plutarque dans tes vies de Galba et Otbon, et à Tacite dans les deux premiers livres de ses Histoires. Lire à ce njet an intéressant mémoire de M. Mommscn dans V Hermès, tome IV, 1870.

* Àffrieola, chapitre xxvni.

' Qa*oQ lise dans Strabon, VIT, i, 4, la page intéressante où il décrit, certainement d'après des témoignages oculaires, le triomphe de Germanicus.

IHI HOME LT Li:S BAIUJAIŒS.

Rhin voulaient lui décerner. Il lui succéda comme consul en 97, et prononça son oraison funèbre*. D'autre part, le commerce ne pouvait manquer de lui assurer des informations lointaines et sûres. Un chevalier romain, disions-nous plus haut, avait été envoyé sous Néron jusqu'aux rives sud-est de la Baltique pour acheter de l'ambre , et il avait parcouru sans obstacle ces âpres régions. Beaucoup de découvertes modernes, particulièrement de monnaies, démontrent que les relations commerciales de l'empire avec ces contrées étaient incessantes ; les indications de villes orientales dans Ptolémée en sont autant de preuves. Enfin, outre les captifs et les transfuges dans Rome, il y avait les prisonniers romains qui revenaient après avoir fait de longs séjours parmi les barbares; 6ermanicus, pour sa part, en avait ramené à plusieurs reprises un grand nombre. Pomponius Secundus, vainqueur des Gattes, en avait délivré qui étaient depuis quarante ans, depuis la défaite de Varus, prisonniers en Germanie '.

Ce n'est pas tout : Tacite lui-même a pu et dû voir la contrée sur laquelle il nous instruit. Par l'examen de son livre on ne peut que le conjecturer, et au prix de discussions qui ne sont pas concluantes ; mais l'étude raisonnée de sa biographie parait plus décisive. Borghesi a construit cette démonstration avec toute la finesse de critique et de calcul qui. lui est

« Pline le Jeune, Uttres, II, i.

' AnnaUSf XII, 27.

I àfflilière \ Voici comment il raisonne. Tacite nous dit lui-même qu'il était préteur quand Domitien fit célébrer les jeux séculaires % et nous savons que cette célébration eut lieu pendant Tannée 88. Il nous dit en outre, à propos de la mort de son beau-père Agricola, survenue au mois d'août 93, qu'il était absent de Rome avec sa femme depuis quatre ans'. Son départ datait donc de 89, c'est-à-dire de Tannée qui suivit immédiatement celle de sa préture. On a conjecturé qu'il avait été exilé ; mais il a déclaré au commencement de ses Histoires qu'il avait eu persoDDellement plutôt à se louer qu'à se plaindre de Domitien, et il félicite ailleurs Agricola de n'avoir vu ni ses amis ni sa Seunille frappés d'aucun malheur \ Pourquoi ne pas admettre que sa carrière politique s'est alors développée régulièrement? Après la préture on recevait un office prétorien, soit des fonctions urbaines, soit une légation à la tête d'une légion ou d'une province. 11 quitta Rome : c'est donc qu'il fut revêtu de fonctions extérieures. Âurait-on confié le commandement d'une légion à Tacite l'orateur? Il est plus probable qu'il eut une légation de province, office d'égale dignité. 11 eut sans doute celle de la

■ CBwfres complètes de Bartolomeo Borghesi, tome VIT» p. 321. Lettre au comte Giovanoi Roverella, de Gésène. ' AnnaUg, XL, iU

* Agricola, chapitre xly.

* MUMres, I, 1. Digaitatem Doatrtma Vespasiano inchoatam, a Tito aoctam, a Domitiano longius provectam non abnuerim. — Agrieolaf c. zuv. Potest vider! etiam beatus, incolumi^dignitate, florente fama, salvis affinitatibus et amicitiis, futura effugisse.

Belgique, dit Borghesi, par deux raisons. D^abord c avait grand égard, dans Tassignation des province à Texpérience, aux connaissances acquises, aux rel; tions des candidats ; or le père de Tacite avait é procurateur en Belgique, et le futur historien y avi lui-même, selon toute vraisemblance, passé une pa tie de ses jeunes années \ En second lieu Tacit qai venait d'être préteur, ne peut avoir été lé% d'aucune des deux provinces dites de Germanie par qu'elles étaient consulaires; les présidents de c provinces sont du reste à peu près connus pour tôt cette période *• Mais la province voisine, la Belgiqu était prétorienne^ et Ton ne sait à qui elle fut confi depuis Valérius Asiaticus, qui la gouverna sous ^ teUius, dont il devint le gendre % jusqu'à Gliti Agricola, consul sous Trajan. Dans cette lacune vie drait se placer à propos le gouvernement de Tacii Or, si près de la Germanie, comment ne l'aurait pas connue par lui-même, quand son livre parait

' Borghesi n'hésite pas à interpréter de la sorte le célèbre p sage de Pline l'Ancien {H. N,y VII, 17) qui, énumérant des cas croissance hâtive entraînant la mort, cite pour Tavoir personi lement connu un iils de « Cornélius Tacite, chevalier roma administrateur des Unances dans la Gaule Belgique. » Ce jei homme aurait été un frère de Thistorien. Une des raisons de crc à cette; interprétation, c'est qu'il faut pour expliquer la prom entrée de Tacite dans la oarrière des honneurs qull ait en père dont le crédit ou le souvenir Tait recommandé.

> Voir au tome XVII des Mémoires de l'Académie de B. xeUet, 1844, un mémoire utile de M. Houlcz sur les magitti romains de la Belgique.

* Histoires^ 1, 69. D'après plusieurs inscriptions. V. le mémo de M. Roulez.

AiroBiTÉ m: LiviŒ in: tachi:. !♦.'{

précis et si bien informé qu'il semble démontrer à lui Xfû des relations personnelles et des renseignements de première main^?

Gomment enfin ce précieux ouvrage nous est-il parvenu, et par quels manuscrits? G*est là encore une question préliminaire à laquelle la pensée de tout ce qui nous manquerait si , comme tant d'autres monuments de Fantiquité, il était perdu, donne un véritable intérêt. C'est d'ailleurs une bonne habitude de k science critique de ne pas accepter sans examen ni contrôle les textes que nous a transmis l'antiquité. Il faut savoir comment on les a obtenus. Ces textes sont rarement si bien fixés qu'une érudition pénétrante et fine n'y puisse proposer certaines modifications, si du moins les manuscrits en sont d'un Age peu reculé et d'une exécution médiocre. On ferait une œuvre curieuse et utile en retraçant, comme on Ta fait pour les arts, la série chronologique des découvertes qui nous ont remis en posesssiou, du quator2ième au seizième siècle, des chefs-d'œuvre littéraires de l'antiquité classique. Un tel travail, accompagné du récit descirconstances et appuyé sur une étude sérieuse des manuscrits , racontant à la fois le zèle des recherches et appréciant la valeur des résultats successivement obtenus, n'existe pas. Le livre de

* Yoaloir retrouver une à une dans la Germanie les preuves formelles de la présence de Tacite parmi les peuples de la rive droite du Rhin, comme le fait Tauteur d*un long travail critique dans le recueil allemand EoSy sûddeutsche ZeUschriftj Wûrzburg, 1864, iii-89 tome !«'', c'est une tentative vaine parce qu'elle est exceaiive. Ces démonstrations à outrance forcent les choses et ne fervent de rien.

M. BotQeld , qui a réimprimé les préfaces des éditions prmceps, n^en tient pas lieu ^

Le temps nous a ravi, comme on sait, une notable partie de Vœuvre de Tacite. Ses Annales et ses His^ toires comprenaient , probablement en trente livres, la période de quatre-vingt<ieux ans entre la mort d'Auguste et celle de Domitien. De ce grand ensemble nous n'avons plus aujourd'hui que dix-sept livres, représentant quarante-quatre années, et dont trois sont incomplets. C'est done la moitié de ToBuvre totale, peu s*en faut, que nous avons perdue. Ce qu'eût été cependant le récit d'un Tacite sur le r^gne d'un Caligula ou d'un Domitien, nous pouvons le conjecturer d'après son Tibère et son Néron. Encore est-ce merveille que ces précieux débris aient été finalement sauvés. Abandonnés à un profond oubli pendant le temps le plus ténébreux du moyen âge, pourrissant alors dans l'ombre des cloîtres, ils n'ont subsisté, en deux fractions, que grâce à une seule copie pour chacune de ces fractions. La Bibliothèque Laurentienne de Florence possède aujourd'hui ces deux précieux manuscrits, d'où procèdent tous les autres. L'un d'eux, qui contient les livres XI-XVI des Annales et I-V des Histoires, c'est-à-dire la seconde moitié du règne de Claude , celui de Néron, sauf deux années, les règnes de Galba, Othon, Vitellius, et le commencement de Vespasien, parait dater du onzième siècle et avoir été alors Tunique source des autres copies^

< Prxfationes et epistolx editionUms prinHpibus auctonm veUfum prxposUx, curante Beriah BotGeld, Cantabriffiœ, 1861» in-4.

AiioiUTE Di: Mviu: m: t.\(Iii:. !»:.

lioDt deux sont du quatorzième. Connu dos humanistes dès les premiers temps de la renaissance, ce manuscrit a été imprimé en 1470 par Vindelin, de Spire. Le second manuscrit de Florence contient les eiogou, suivant la division de Juste Lipse, adoptée aDJourd'hui, les six premiers livres des Annales. Il date du neuvième siècle ; il appartenait alors au couvent de Fulde, où le moine Rudolf en a tiré, en nommant Tacite, une indication géographique pour les annales de son abbaye. Apporté à Rome en 1508, il fotacheté par le cardinal Médicis, bientôt Léon X, qui le fit imprimer par Béroald le Jeune en 1515. Ce n'était rien moins que Tadmirable récit de presque tout le règne de Tibère. L'imprimerie, découverte au moment où les chefs-d'œuvre mutilés et fragiles de Tantiquité classique sortaient de leurs refuges, commençait heureusement de les disputer à une destruction sans cela inévitable. Nulle fortune nouvelle n^est venue depuis nous rendre d'autres pages de la grande œuvre historique de Tacite, bien que certains vestiges et peut-être même certains fragments nous en soient conservés, dans V Histoire sacrée de Sulpice Sévère par exemple, au second livre de laquelle un rédt sur le motif de la ruine du temple de Jérusalem peut avoir été emprunté à la portion perdue du cinquitone livre des Histoires, ou bien dans V Histoire du mande de Paul Orose, où deux chapitres du septième livre paraissent offrir de pures citations de morceaux perdus également \ Tacite s'est trouvé placé au

■ Plusieurs érudils, entre autres M. Jacob Beruays, ont émis

terme final de cette période de la littérature latine qu'on a appelée Tâge d'argent. Il n'y a plus nen d'émînent après luî^ à vrai dire. Les lettres latines païennes, au moins la prose, en exceptant Âmmien Marcellin, n'offrent plus ni style ni pensée; elles se traînent sans inspiration à travers la série des panégyristes, des rhéteurs et des chroniqueurs tels que ceux de Y Histoire Auguste. Quant à la littérature chrétienne, elle doit, au service d'autres sentiments et d'autres idées , se forger dans la lutte une langue à certains égards différente de celle de l'antiquité classique. Autant de raisons pour que l'œuvre de Tacite ait été promptement menacée de l'oubli. Un empereur qui se disait son descendant avait ordonné, au troisième siècle, qu'on exécut&t tous les ans dix copies de ses ouvrages; mais il ne régna que six mois, et son ordonnance elle-même nous témoigne peut-être

cette conjecture que le récit qu*on trouve dans Sulpice Sévère, H, 30, sur le motif de la destruction du temple de Jérusalem, aurait été par lui emprunté à la portion aujourd'hui perdue du cinquième livre des Histoires de Tacite. Sulpice-Scvère imitait le style et la manière de Tacite. — Les indications d'après Paul Orosesont plus précises. Dans une première occasion, Vli, 3, il cite expressément quelques lignes de Tacite qui n'existent pas ailleurs : «i Deinde, ut verbis Gornelii Taciti loquar, sene Augosto Janus patefactus, dum apud extremos terrarum terminos novœ gentes sœpe ex usa etaliquando cum damno quxruntur, usque ad Vespasiani duravit imperium. » — Ailleurs, Vil, 10, à propos des campagnes malheureuses des lieutenants de Domitien contxe les Daces, il dit qu*ii eo parlerait longuement « nisi Cornélius Taeitus, qui hanc historiani diligentissime contexuit, de reticendo interfectorum numéro et Sallustium Crispum et alios auctores quam plurimos sanxisse et se ipsum idem potissimum elegiese dîxîsçet. »

du trop petit nombre de manuscrits de notre auteur subsistant dès cette époque.

Pour ce qui est de la Germanie en particulier, bien que ce livre intéressât si fort l'avenir, il était de nature à demeurer fermé aux rhéteurs inintelligents et aux Chrétiens défavorablement prévenus. On n'en trouve nulle trace jusqu'au sixième siècle, car l'on ne Yûit pas dans ce qui nous reste d'Ammien Marcellin la preuve formelle qu*il l'ait connu et mis à profit, ce qui a lieu d'étonner. Jornandès, Thistorien des Goths, (fte le premier quelques expressions qui en sont évidemment tirées. Vers le même temps à peu près, dans le précieux recueil de lettres dû aux soins de Gassiodore, secrétaire de Théodoric, roi des Ost- Goths, il y a une réponse de ce roi au peuple des Estyens, qui , des bords de la Baltique, lui avait envoyé une certcdne quantité d'ambre \ L'occasion était belle pour citer Tacite, qui précisément, dans un des plus curieux chapitres de la Germanie et à propos de ce même peuple, a retracé l'histoire de l'ambre. Théodoric n'y a pas manqué : il rappelle aux Estyens cette page qui pouvait passer pour leur titre de gloire, et il emprunte les paroles mêmes de l'écrivain latin, qu'il sait fort bien désigner par son nom ; mais après cela les ténèbres recommencent pour trois cents ans, jusqu'à la fin du neuvième siècle, où le moine Rudolf^ que nous avons vu se servir pour la composition des Annales de Fulde de l'un des deux manuscrits conservés aujourd'hui à Florence, met à profit égale-

* VarUB Epistoîx, V, 2.

!'"^ i;()Mi: KT IJ.S HAM'.AIIF.S.

ment un manuscrit de la Germanie d'après lequel, dans son récit de la Translation de saint Alexandre, il attribue aux Saxons les mœurs que Tacite prête aux Germains. Ces mômes traits sont reproduits au onzième siècle par Adam de Brème, sans qu'on puisse distinguer d'après quelle source. Il faut la noble ardeur de la renaissance pour dissiper les nuages au moment où ils menacent de devenir impénétrables, au moment où une si grande partie de Tacite est déjà perdue sans doute pour toujours, au moment où il ne reste plus, suivant toute apparence, qu'un seul manuscrit pour la Germanie, ainsi que pour le Dialogue des orateurs et VAgricola, joints au même ouvrage, — comme il n'en subsistait plus qu'un, ce semble, au onzième siècle, pour la seconde partie des Aiinales et ce qui nous reste des Histoires, comme il n'y en avait plus qu'un pour les premiers livres des j^nnales au milieu du quinzième \

Dès la fin du quatorzième siècle, on avait vu Pétrarque déployer un zèle enthousiaste à la recherche des œuvres de l'antiquité. Il envoyait des émissaires on Italie, en Allemagne, en France, en Espagne, en Grèce. Il avait la joie de retrouver les Institutions

' Le livre à cousuUer sans cesse pour celte histoire de l'ouvrage de Tacite est celui de M. Massmann : Germanla des C. Co.neUus Tacittts; mii den Lesarteti sammtlicher Handschriflen und geschichUicheti Vntersuchungen, etc., 1847, in-S. Voir surloul les 5!!f 1?^'*^^' "■^'*' employé aussi les Lettres critiques d'Urlidu tuVl^T^^"' P- ^*^ »^- l»<i*;*oinen. p. 225 sq.; la prt- O^nn I «f. r ^^ ^*'^'^"* ^' GrammaticU et rhetarilms. pir de Trow Krii ^'^^''"'^ *** '^*™''''* ^^'^**'°» ^® ^* Germanie.

oratoires de QuintilienS une notable partie de la comespondaDce et plusieurs discours de Gicéron, mais oon pas l'ouvrage des Choses divines et humaines de Varron, ni un recueil des lettres et épigrammes d'Auguste, qu'il avait cependant vu dans son enfance. Un de ses correspondants, Raimond Soranzo, lui avait envoyé le traité de ia Gloire de Gicéron ; mais Pétrarque eut l'imprudence de le prêter à son vieux maître Gonvennole da Prato, qui mit en gage le précieux manuscrit, et de la sorte le perdit probablement pour toujours. — Boccace^ dans le même temps, n'était pas moins animé à la cause de l'érudition et des lettres. Bravant dégoûts et fatigues, il pénétrait dans les greniers vermoulus, dans les réduits délabrés des ^flppreDts, pour y chercher des manuscrits qu'il s'emprasait de transcrire dé sa propre main ; il fit de précieuses découvertes dans la librairie abandonnée du Mont-Gassin. — A la suite de ces initiateurs dévoués, le Pogge déploya un pareil zèle. Il avait pour protecteur Niccolo Niccoli, riche citoyen de Florence, le même qui léguait, en mourant, une collection de huit eents manuscrits pour servir de bibliothèque publique; de son vivant, il avait rempli le noble rôle d*un Mécène, comme le roi Robert de Naples, qui envoyait Bernard Barlaam en Grèce, comme le duc Galéas Yisconti à Milan, comme Goluccio Salutati, chancelier de Florence, Tami de Pétrarque, enfin

■ Quiotilien lui-même» aus premières lignes de sod ouvrage, Mnble le désigucr par le titre Institotio oratoria; mais les maomerili disent : InsMuiiones oratorlm, ainsi que les anciens gram-

irient qui nous en ont conservé des citations.

iOO KOME ET LES BARBARES.

comme les Médicis. Se rendant en 1414 à Constance, où le concile était réuni, le Pogge trouva au monastère de Saint-Gall une grande quantité de manuscrits qui moisissaient dans une sorte de cachot obscur et humide, où Ton n'aurait pas voulu, écrit-il, jeter un condamné à mort. Il revînt en Italie, rapportant huit discours de Cicéron, le De finibus et le De legibus, un manuscrit de Quintilien , meilleur et plus complet que celui de Pétrarque, une partie du poëme de Lucrèce, Tertullien, etc. Il obtint encore un Ammien Marcellin et la première décade de Tite- Live. 11 connaissait (on ne peut dire comment et depuis quelle date) la seconde partie des Annales et les livres conservés des Histoires *• Pour nous aider à suivre l'infatigable activité de rhumanfal» érudit, nous avons désormais de nouvelles portions de sa vaste correspondance publiées naguère par le cardinal Angelo Mai aux tomes IX et X du curieux recueil intitulé Spicilegium romanum. C'est là qu'il faut le voir, sous les auspices de deux pontifes, d'Eugène IV, puis de Nicolas V, le fondateur de la bibliothèque Vaticane % voyager au loin et entretenir de nombreux envoyés au dehors. Son plus cher vœu était de retrouver d'autres décades de Tite-Live. Ce fut pendant longtemps, c'est peut-être aujourd'hui encore un secret espoir de certains érudits de voir se comblei quelqu'une au moins des lacunes qui déparent poui nous Tœuvre de ce grand historien. Les journaux ne

* V. Touvrage de Massmano, pages 172-182 ' U31-U47, 1447-1455.

iOi

publiaient-ils pas naguère même, en 1870, qu*un professeur du gymnase de Liegnitz, en Silésie\ Tenait de retrouver toute une décade^ annonce qui eût fait grand bruit si elle se fût vérifiée? Mais les manuscrits auront-ils été assez nombreux pour résister à tant de causes de destruction? Un des amis de Chapelain au dix-septième siècle, jouant à la paume, reconnaissait sur le parchemin qui recouvrait son battoir des fragments inédits de Tite-Live, provenant de Fontevrault *• Le Pogge, il est vrai, pouvait concevoir au quinzième siècle un espoir mieux fondé que nous ne saurions le faire aujourd'hui. Pour la découverte d*une décade il promettait cent écus d'or : cerkdoes gens, alléchés par Tespoir des fortes récompenses, lui promettaient de rapporter des merveilles de Dacie, c'est-à-dire de Danemark '.

Au milieu de ces ardentes recherches, au mois de novembre 1425, le Pogge reçoit un jour d'AUemagne une liste de manuscrits où sont notées, dit-il, « diverses œuvres de Tacite encore inconnues. » A partir de ee moment jusqu'au commencement de 1429, il parle sans cesse, dans ses lettres adressées à Niccolo

' M. le docteur Kraffert, d'après la mention d'un inventaire de 1604.

* Cité dans V Encyclopédie allemande de Pauly, article Livïus, page 1122, note.

' On sait que la langue latine du moyen âge appelait le Da- Mmark Dacia^ et ce dernier mot m traduisit alors en français par le mot Dacie ou plutôt par le mot Dace. Pierre de Dace {de Dada), c'eft-â-dire Pierre le DaooiB, fut recteur magnifique de TUniveraté de Paris en 1326, et les étudiants de Danemark à Paris y avaient dès 1275 un collège de Dace.

i02 ROME ET LES BARBARES.

Niccoli, de ses pénibles négociations avec un moine du couvent d'Hersfeld, voisin de celui de Fulde \ Plus un mot ensuite sur ce sujet, bien que la correspondance continue; peut-être l'explication de ce silence est-elle dans une nouvelle guerre des impériaux contre les Hussites, qui se poursuit jusqu'en 1432. Le Pogge meurt en 1459, et aussitôt après sa mort nous trouvons la preuve intéressante et expresse qu'un manuscrit contenant la Germanie de Tacite, le Dialogue des orateurs et un ouvrage de Suétone vient d'être reconnu en Allemagne par les soins d'un certain Enoch d'Ascoli, et qu'il a été immédiatement copié par Jovianus Pontanus. C'est très-probablement ce précieux volume que le Pogge recherchait depuis 1425 ; bien plus^ il est permis de penser que c'est le même manuscrit qui se trouvait à Fulde au neuvième

* Novembre 1425. Quidam monachus amicus meus quodam monasterio Germanise scribit se reperisse aliqua volumina de nostris. — iDtcr ea volumina est Julius Frontinus et aliqoa opéra Cornelii Taciti nobis ignota. Videbis inventoHum. — Février 1426. Spero me babiturum propedicm lilteras a monacho. — Juin 1427. Postmodum cum summa cura qusrerem hune hominem, venit ad me offerens inventorium plénum verbis, re vacuum. — Mitto aatem ad te nunc partcm inventorii sui, in que describitur Tolamen illud Cornelii Taciti et aliorum quibus caremus, qui corn sint res quaedam parvul», non satis magno sunt sstimand». — Uic monachus eget pecunia. — Septembre 1428. Cornélius Tacitus silet inter Germanos, neque quicquam exinde novi recepi de ejiu operibus. — Fin septembre 1428. De Cornelio Tacito qui est in Germania niliil sentio : ezpecto responsum ab illo monacbo. — > Février 1429. Monachus Hersfekiensis venit absque libro multumque est a me increpitus ob eam causam. Asseveravit se cito redilurum (nam litigat uomine monasterii} et porlaturum librum.

siècle, et que nous avons vu mettre à profit par le moine Rudolf. Peut-être alors était-il plus considérable et contenait-il les cinq livres des Annales que le même moine avait consultés dans le même couvent : cette partie en aurait été détachée ensuite, de même queVAgricolay qu'on voit paraître en Italie un peu avant la période de 1475 à 1480, date de Timpression ^ Quant au manuscrit rapporté par Enoch, il se perdit promptement sans doute, mais Texemplaire de Pontanus est conservé aujourd'hui à la bibliothèque de Leyde. On y lit au verso de la première page, de la même main qui a écrit tout le volume, une note latine à Tencre rouge dont voici le sens : « Jovianus Pontanus a copié de sa main ces textes récemment découverts et rendus au jour par Enoch d'Ascoli, mais non exempts de fautes. » Â cette note se trouve jointe une date précise : mars 1460. Les fautes auxquelles il est fait allusion peuvent être des incertitudes dans le texte de la Germanie, ou bien des lacunes, qui se rencontrent en effet dans le Suétone et dans le Dialogue.

Qu'était-ce que Jovianus Pontanus ou Gioviano Pontano et Enoch d'Ascoli? Le premier est bien connu à la fois comme humaniste et homme d'État, comme poète académique, historien, homme de guerre, diplomate, premier ministre et vice-roi de Naples. Quant au second, il parait avoir été un de ces érudits que les zélés explorateurs de la renaissance em-

' Ce manuscrit de VAgricola est perdu et remplacé de nos jours par deux copies du quinzième siècle, qui sont au Vatican.

iÛ4 ROM^ ET LES BARBARES.

ployaient à la recherche des manuscrits. On devrait, pour restituer sa biographie, grouper autour de quelques sèches notices contemporaines des indications fort dispersées. Plusieurs lettres du Pogge le concernent ou lui sont même adressées; quelques lettres écrites par lui-même ont été publiées dans le Spicilegium d'après les manuscrits de la Vaticane, qui en contiennent encore d'inédites. Élève de Philelphe en même temps qu'iEneas Sylvius, qui est devenu pape sous le nom de Pie II, Enoch semble avoir été d'abord précepteur à Florence dans la m«dson des Bardi et dans celle de Côme de Médicis, dont il fut, k côté de Marsile Ficin, l'un des familiers. L'auteur d'une histoire des Ascolitains célèbres, publiée en 1622^ raconte avec une obscure emphase que ce qui le mit en renom fut une mission du souverain pontife (il ne dit pas lequel) le chargeant d'aller reprendre à prix d'or ou par son adresse une précieuse bibliothèque restée entre les mains a des Thraces et des Musulmans ». Peut-être s'agissait-il des précieux débris de la bibliothèque des empereurs de Constantantinople. a Privés de ce trésor, dit le biographe italien, les savants gémissaient, les lycées étaient déserts, les académies versaient des larmes, les chaires attendaient avec anxiété. Enoch, avec sa haute sagesse et son grand esprit, remua tout, les pierres même, jusqu'à l'entier succès. De la sorte, il raffernat les lettres latines ébranlées, et contribua aussi à propager l'éloquence grecque. » Enoch est en rapport avec le Pogge dès avant 1440 ; une lettre de ce dernier, antérieure à cette date, lui reproche cer-

taioes médisances à son égard. Il est employé constamment pour des achats de manuscrits sous le pontificat de Nicolas V, et nous avons à la date de la fin d'avril 1451 laiettre de recommandation, contre-signée du Pogge, par laquelle le pape l'adresse au grandmaltre de Tordre teutonique. Alors il va en a Dacie » . I^ Pogge, dans une lettre non datée, prétend qu'il est déjà depuis deux années dans le Nord sans avoir encore découvert rien qui vaille. C'est toutefois dans le couvent cistercien auquel a succédé jusqu'à notre temps l'Académie royale de la jolie petite ville de Soroe, non loin de Copenhague, qu'il trouve, non pas le manuscrit des dix décades de Tite-Live qu'un certain Nicolas le Goth affirmait y avoir lues, mais les deux Élégies sur la mort de Mécène qu'un critique allanand a pu proposer de ranger, bien qu'à tort, parmi les œuvres du temps d'Auguste, tant elles sont habilement composées. Platina, qui écrit seulement une vingtaine d'années après la mort de Nicolas Y, met Enoch d'Ascoli sur la même ligne que le Pogge, et dit que, pendant que celui-ci retrouvait tout Quintilien, Enoch mettait la main sur le manuscrit d*Apicius et sur celui de Porphyrion, le scoliaste d'Horace ^

En résumé, de même que le grand monument formé par les Annales et les Histoires ne nous a été conservé qu'à peine, déplorablement mutilé, en deux

* Yoir sur Enoch d*Ascoli le Rheinisches Muséum de 1848, tome YI, page 637 ; et le VH-gile de M. OUo Ribbéck, tome IV : Âppendix Vergiliana, page 61, etc.

106 ROME ET LES BAnBARES.

fragments recueillis dans deux manuscrits devenus uniques Tun au onzième et Tautre au quinzième siècle, de môme le livre de Tacite sur la Germanie et le Dialogue des orateurs n*ont été sauvés d'une perte tout à fait imminente que gr&ce à la copie unique obtenue de 1431 à 1459 par les soins du Pogge et d'Enoch d'Ascoli. Ces deux ouvrages, comme VAgficola, qui selon toute apparence faisait partie du même manuscrit et en a été disjoint pour suivre d'autres destinées encore mal connues, n'ont été imprimés qu'en 1470 avec ce qu'on avnit dès lors retrouvé de l'œuvre de Tacite, Notre reconnaissance doit placer à côté Tun de l'autre les noms inégaux des deux hommes qui ont le plus contribué à sauver ces derniers débris. A travers les fragments de correspondance que nous avons invoqués, il semble bien que ce soit le Pogge, peut-être animé déjà par la découverte d'une partie des Annales et des Histoires, qui ait le premier pressenti et poursuivi la conquête nouvelle. Enoch, élève de ce Philelphe qui était le grand ennemi du Pogge, Enoch, contre lequel nous avons vu certaines expressions de défiance, paraîtrait, si nous pouvions interpréter sûrement nos insuffisants témoignages, n'avoir été qu'un chargé d'affaires, habile peutrêtre pour faire aboutir à son heure et à son profit l'enquête préparée par un autre. Mais qui pourra jamais reconstruire ces luttes acharnées des humanistes du quinzième siècle, où de fort mauvais sentiments, tels que l'orgueil, la cupidité, l'envie, se rencontraient à cdté de nobles passions, comme Tamonr de la science et le respect de lantiquité? Ces

AUTORITÉ DU UVRE DE TAUTE. i07

disputes et ces loDgs combats pour la recherche des anciens manuscrits nous intéressent, parce que nous y retrouvons la trace de généreuses ardeurs, parce que, en nous les rappelant, nous avons sans cesse devant les yeux cette pensée qu'un heureux effort de plus nous aurait peut-être singulièrement enrichis, qu'une heureuse chance de moins en ces temps critiques nous aurait infligé de bien cruels désastres. C'était le patrimoine intellectuel et moral de Thumanité qu'il s'agissait de disputer aux étreintes du néant, déjà en partie victorieuses.

On a dit plus haut que le manuscrit rapporté d'Allemagne par Enoch s'était perdu bientôt sans doute, ne laissant nulle autre trace que la copie heureusement faite par Jovianus Pontanus, et conservée de nos jours à Leyde. De cette copie paraissent dériver tous les manuscrits de la Germanie que l'on possède actuellement ; M. L. Tross en a le premier montré la valeur et l'a publiée en 1841. Qu'on y ajoute quelques-unes des transcriptions ultérieures, dontles auteurs auront pu bien interpréter certaines incertitudes imparfaitement résolues par Pontanus , et l'on aura tous les éléments qui peuvent servir à établir le texte de la Germanie. Nous verrons certaines difficultés de ce texte porter précisément sur des noms de divinités germaniques dans les intéressantes pages que Tacite a consacrées à l'examen du système religieux des barbares.

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