‹ Rome et les barbares: étude sur la Germanie de TaciteChapitre 12 sur 31 · IV · texte numérisé non relu

IV

* Livre XXXI, Ad du chapitre ii. Gladius barbarico ritu humi figitor nudus, eumqueut Martem... verecuudius colunt.

* livre XVII, fin du chapitre xii. Eductis mucronibus» quos pfo Duminibus colunt.

^ XIII, 79. Per solis radios Tarpeiaque fulmina jura. Et Mar* lis frameam. Cf. Arnobe, VII, 12 : Pro Marte Romanos hastam (edoissc), ut Varronis indicant Musœ. — Clément d'Alexandrie, Mhrotreptieus^ IV, 46. — Justin XLllI, 3 : Pro Diis immortalibus ▼eterci hastascoluere.

heure ces armes pour attributs, et que, de là, elle soit devenue elle-même une divinité de Tépée ou de là guerre.

Du culte particulier que recevait en Germanie le dieu Tyr ou Zio nous ne savons que peu de chose ; nous pouvons cependant en recueillir ou bien en restituer quelques vestiges. Nous retrouvons d'abord des traces de son antique prééminence. Tacite vient de nous dire qu'on lui sacrifiait non pas, comme à Odin, des victimes humaines, mais seulement certaines sortes d'animaux. Ailleurs cependant il le nomme avant Mercure, et le montre honoré, lui aussi, par des sacrifices humains. Dans une guerre entre les Hermundures et les Cattes, l'armée vaincue, bétes et hommes, fut égorgée, dit-il, par suite d'un vœu, en l'honneur de Mars et de Mercure *. Au livre IV des Histoires % les Tenctères indépendants, lorsqu'ils félicitent avec une certaine ironie les Ubiens de Cologne d'être enfin, par la révolte de Givilis, délivrés des Romains, adressent leurs actions de grâces aux dieux de la Germanie en général, mais spécialement à Mars, « le premier des dieux » . Jomandès dit que les Goths honoraient Mars par des sacrifices humains. Enfin Procope assure formellement de plusieurs peuples germaniques qu'Ares est leur principal dieu. Quant aux cérémonies de ce culte, celle que Tacite décrit dans son trente-neuvième chapitre de la Germanie est, à vrai dire, fort obscure pour nous. Il en a placé la scène

Vi4Rnaies,Xni,57.

^ Chapitre lxit.

BBU6I0N DES GERMAINS. 123

chez les Semnons, les plus anciens et les plus nobles d'entre les Suèves : « Us ont, nous dit-il, des délégués qai se réunissent à des époques marquées dans un bois vénerie. Nul ne peut entrer dans ce bois sans être attaché par un lien, symbole de sa dépendance et hommage public à la puissance du dieu. Vient-on par hasard à tomber, il n'est pas permis d*étre relevé ni de se relever soi-même : il faut sortir en se roulant par terre. Tout se rapporte ici à l'idée que, dans ce bois, berceau de la nation ^ , réside la divinité souveraine. )» Ainsi parle Tacite sans plus d'explication. II est très-probable que le dieu barbare dont il décrit le culte de la sorte est bien celui que les Romains avaient identifié avec Mars. Sur un manuscrit de l'ancien couvent de Wessobrunn, qui donne un texte ancien haut-allemand ', on trouve , appliqué précisé-

< Les expreëiBions dont se sert Tacite : « iode initia gentis » font peut-être aUosioD à Tune de ces légendes antiques sur les hommes nés des arbres ou du sol même. V. à ce sujet la thèse latine de M. Bouché-Leclercq, Placita Grxcorum de origine generis kmmani, Franck, lS7i.

* Wessobrunn était au huitième siècle le nom d'un couvent de BénédictinB fondé par le duc Tassillon dans la Bavière supérieure, non loin du Lech, entre Schœngau et Weilheim. Les manuscrits de ce couvent sont réunis aujourd'hui à Munich. Un d'eux a donné un monument très-important pour l'étude de la langue ancienne haute-allemande au huitième siècle, ce qu^on appelle la Prière de Wessobrunn, texte publié dans les divers recueils d'ancienne langue teutonique. — Il s'agit ici de gloses ou d'explications de noms géographiques d'après un autre de ces manuscrits. Elles ont été éditée par exemple dans Graff, JHtUisca, Denkmœler deuise^er Spraehe vnd Literatur, tome II, 1827, page 370. Une de ces gloses est celle-ci : Cyuuari, Sudpoj c'est-à-dire que ce nom

ment aux Suèves ou Souabes, Tépithète de CyutAari, que Grimm traduit par « adorateurs de Zio )» . La ville d'Augsbourg, en Souabe, porte dans les anciens documents le nom de Ziesburc. — Pour ce qui est des prescriptions bizarres mentionnées par rhistorien, y a-t-il ici quelque rapport avec le septième chapitre de la Germanie, où il est dît que le prêtre seul a le droit de punir, de frapper et de charger de chaînes ou de liens, vincire ? Serait-il fait quelque allusion à une sorte d'attaches mystiques reliant l'homme et la divinité ? Est-ce l'occasion de rappeler les anciens chants tudesques retrouvés à Mersebourg, où il est parlé des liens que préparent les Nornes pour les prisonniers, et des formules religieuses qui feront tomber ces liens ^ ? Deux mots analogues, dans la langue des Eddas, hôptet bôfid, signifient à la fois les chaînes ou les liens et les dieux eux-mêmes. Odin y est appelé haptagud, dieu des dieux ou des liens. L'autel des Ubiens, mentionné par Tacite dans la ville destinée à devenir Cologne, parait avoir été d'abord un sanctuaire du dieu de la guerre Tyr ou Zio, puis du dieu Mars suivant l'interprétation romaine '. C'était là que les Germains conservaient l'épée enlevée par eux à César ' ; ce fut là que Yitellius, à son tour, envoya,

de Cyuuarï s'appliquait aux Souabes ou anciens Suèves. Grimm explique à son tour le premier de ces deux noms.

^ J. Grimm a publié et commenté ces anciennes poésies dans le second volume de ses KMnere Schriften, 1865. Voir le morceau intitulé : Ueber sirei entdeckte Gedichte ausderZeit des deutschen Heidenihums,

* Tacite, Annales, I, 39, 57.

» Suétone, VUUUtu, chapitre viu.

REUGION DES GERMAINS, i25

pour le consacrer à Mars, dit Suétone, le poignard

avec lequel Othon s*était tué \

Au dieu Tyr, représenté comme divinité de la guerre avec une épée pour symbole, correspond sans doute le Sahmôt ou Saxnôt qu*on voit mentionné dans les formules germaniques, et dont le nom veut dire : qui gouverne par Tépée. Une dernière preuve à Tap* pui de Tantique primauté du dieu Zio, c'est le Tuisco mentionné par Tacite comme père des Germains. Ce nom parait reproduire celui du dieu de la guerre, autrefois dieu suprême, avec une terminaison marquant la descendance : tivisco, fils de tiv. De là le nom natio* nal des Allemands die Deutschen^ ou comme récrivent leurs patriotes, en croyant se rapprocher de l'ancienne étymologie, die Teutschen^ le peuple teuton ou iudesqtie.

A côté de Mercure et Mars, Tacite distingue un troisième grand dieu des Germains, qu'il identifie avec Hercule. Malgré quelque incertitude des manus* crits, c'est bien là son texte au commencement du neuvième chapitre de la Germanie. A quelle divinité barbare peut correspondre cette assimilation grecque ou romaine? Les récits des Eddas nous offrent ici au premier coup d'œil des analogies qui semblent d'abord tout extérieures sans doute, mais que la science moderne sait définitivement justifier. Thor, dans la mythologie Scandinave, est le dieu redoutable qui se livre à des luttes incessantes contre les mauvais géants. Il a une taille, une force physique, un appétit extraor-

'^Saétonc, VUelHuSt chapitre z.

dinaires. Dans une de ses expéditions, il tue, sauf à les ressusciter le lendemain, les deux boucs attelés à son char; il les fait cuire et les mange. Il revêt pour la lutte une ceinture magique qui centuple ses forces ; il a d'énormes gantelets de fer, avec lesquels il tient son merveilleux marteau Miœllnir, arme terrible à laquelle rien ne résiste^ et qui, après avoir frappé, revient d'elle-même dans la main d'où elle est partie. N'est-ce pas assez de ces premiers traits pour faire songer à Hercule? Hercule, ayant tué Busiris^ aborde dans un port de Ttle de Rhodes ; rencontrant un bouvier qui conduisait son char attelé de deux taureaux» il en dételle un, le sacrifie et le mange \ Gomme buveur, sa renommée n'est pas moindre, et de tous les défis il sort victorieux. On sait ses combats contre Ântée, les Cercopes et tant d'autres ennemis. Le ser* peut de Midgord, que le dieu Thor abat, répond à l'hydre de Leme, et le marteau Miœllnir à la massue d'Hercule. Le grand nombre de statuettes antiques représentant le dieu grec armé de cette massue qu'on a retrouvées dans l'intérieur de l'Allemagne, jusque dans la région de la Sprée', démontre que les Germains avaient accepté ici encore l'identification romaine. — Thor est le dieu du tonnerre ; les éclairs et la foudre précèdent et annoncent ses coups ; c'est de lui, suivant l'opinion populaire chez les ancieds et au moyen âge, que proviennent, à la surface de la

* Apolloâore, livre IL

3 V. Caylus, Recueil cTantiqvUés, tome HI, page LXXXVni, f. I, et page 324. Cf. Hauben et Fiedter, Denkmxler von Castra Yetera und Colonia Trajana, Xàn\»n, 1839, planche xxtii, 4.

BELIGION DES GERMAINS. 127

terre, ces innombrables poiotes de silex, débris mieux connus aujourd'hui d'un premier âge de Thumanité. Son nom, sous diverses formes, s'identifie avec le mot même qui, en latin, en français, dans les langues germaniques, désigne le tonnerre [thunar, donar, donner^ tonitru). Et Hercule aussi, par un dés aspects les plus anciens dé sa légende complexe, est une divinité de la lumière qui préside aux phénomènes cèles tes, aux lois et aux vicissitudes climatériques \ v^ Tacite enfin, dans la Germanie même et ailleurs, prCsente Hercule tantôt comme un simple héros, tan* MA comme un dieu % distinction déjà signalée par Hérodote * et conforme à l'antique mythologie, qui connaît un Hercule doué d'une nature moitié humaine, moitié divine, type de ce que peut atteindre l'humanité quand elle s'avance secondée par les dieux. Or n'est-il pas curieux de remarquer que, dans TEdda, Thor est appelé vagnaverr , l'homme au char , l'homme-héros, vir ? Ou bien encore il y est nommé einheri^ mot que Finn Magnussen traduit par eximius bellator, héros egregius \ Dans un autre texte tudesque, postérieur à l'Edda, le mot mann, homme, lui est appliqué.

Il est vrai qu'à comparer les noms de la semaine la

* Oa trouvera réunis dans l'ouvrage de M. W^. Mannhardt, GermanUehe Mythen, Berlin, 1858, in-8, tous les textes qui autorisent ces comparaisons.

' Germanie, chapitres u et ix.

* Livre H, chapitre xliv.

* Veierum Borealium MiftkologUe LexUon, Havni», iQ-4, 1828, page &s.

concordance s'interrompt. Dans toutes les langues germaniques, encore aujourd'hui, le cinquième jour emprunte son nom du dieu Thor : donnerstag en allemand, torsdag en danois, thursday en anglais, tandis que le jeudi, dans les langues de souche latine, est le jour de Jupiter, non d'Hercule. On comprend toutefois qu'une confusion se soit établie entre le dieu Thor, présidant aux phénomènes célestes, et Jupiter, devenu le premier des dieux, revendiquant cette suprême manifestation des éclairs et de la foudre^. Les traces de cette confusion persistante sont visibles :

' J. (jximm, Deutsche Mifthologie, page 161. — Dans randenne Rome, la formule la plus religieuse du serment était de jurer par Jupiter pierre : Jovem lapidem jurare, Gicéron, Lettres famUièreSf VII, 12 (Cf. Polyt)e, III, 25) ; — quod sanctissimum jusjurandum est habitum. Aulu-Gelle, 1, 21. — Festus dit que celui qui prétait serment teoait une pierre entre ses mains et parlait ainsi : « Si scieos fallo, tum me Diespiter, salva urbe arceque, bonis ejicîat, ut ego huDC lapidem .» — Ces usages rappelaient sans nul doute le temps primitif où les dieux romains n'étaient représentés que par des symboles, Yesta par la flamme, Mars par un javelot, Jupiter par une pierrd: « Yarro dicit antiquos Romanos plus annos centum et septuaginta deos sine simulacro coluisse. » Saint Augustin, CUé de Dieti, IV, 31. — Mais que signifiait la pierre de Jupiter.' Elle représentait incontestablement la foudre. Servius, Enéide^ YIII, 641, dit que cette pierre était un silex, c'est-à-dire une pierre à feu. Arnobe, lY, 26, dit qu'on mettait dans la main de Jupiter, pour signifier la foudre, un silex, et cette pierre, nommée lapis capitolimis (Saint Augustin, II, 29) était comme un symbole du dieu lui-même. L*acte de celui qui, prêtant serment, consentait à être frappé, s*il se parjurait, comme il frappait lui-même en jetant la pierre, devait équivaloir, primitivement au moins, au consentement d'être foudroyé par Jupiter. — « Auch dem Jupiter war dcr silex heilig, und schwœrende fassten ihn. » Grimm, Deutsche Mythologie, I, page I6i.

RELIGION DES GERMAIKS. 42S»

les documents latins du moyen Age attribuent presque constamment à Jupiter ce que les documents germaniques des mêmes temps attribuent au dieu Thor. L*auteur de la Vie de saint Boniface appelle chêne de Jupiter, robur Jovis^ le chêne de DonsLTyDonareseih, que le saint fit abattre à Geismar, en Hesse \ Le chroniqueur Saxo Grammaticus appelle lapidesow malki joviales j c'est-à-dire pierres ou marteaux de Jupiter, ces silex taillés ou polis qu'on regardait comme les débris de la foudre, et que la langue populaire en Germanie appelait les coins de Thor, donnerkeile ^ Nous avons traduit enfin par le moi joubarbe, d'après l'expression latine barba Jovis^ le Donnerbart germanique, cette belle plante qui croit d'elle-même sur les vieux murs et sur les toits, tout exprès, nous assure le moyen ftge, pour les préserver de la foudre '.

Derrière les analogies superficielles et incertaines, la mythologie comparée a su, disions-nous, en découvrir d'essentielles et de profondes. Nous le montrerons tout à l'heure en parlant des rapports qui unissent la mythologie eddique et celle de l'antique Orient.

A cAté de Mercure, d'Hercule et de Mars, Tacite croit distinguer chez les Germains la déesse Isis\ Une partie du grand peuple des Suèves offre, suivant lui, des sacrifices àcette divinité : « Je ne trouve, ajoute-t-il, ni la cause ni l'origine de ce culte étran-

* J. Grimm, Deutsche Mythologie^ pages 62 et 155. Pertz, H, page 34S.

s J. Grimm, Deutsche Mythologie^ page 164.

* Jbld., page 168.

* Germanie^ chapitre ix.

i30 ROUE ET LES BARBARES.

ger. Seulement la ligure d'un vaisseau, qui en est le symbole, annonce qu'il leur est venu d'outre-mer. » Il est clair que l'historien romain pense reconnaître ici la déesse égyptienne dont le culte avait pénétré dans Rome au temps de Sylla. Le symbole du navire se rencontre, à la vérité, de part et d'autre. Apulée, dans un passage infiniment curieux de son Ane (Tor^^ nous a raconté comment dans l'antiquité classique, à l'époque du lever des Pléiades, c'est-à-dire au début du mois de mars, au moment où la végétation se ranime et où la mer redevient navigable, les prêtres offraient en grande cérémonie à la déesse Isis un vaisseau de fabrication nouvelle,qu'onlancaitpour la première fois dans les flots en son honneur. La journée du 5 mars prenait de là dans le calendrier romain le nom de « Vaisseau d'Isis » , Navigium Isidis *. Isis n'était pas cependant la seule divinité du monde classique dans le culte de laquelle apparût l'attribut du navire. Aux grandes fêtes de Minerve, dans l'ancienne Athènes, le péplos de la déesse était solennellement porté, depuis le Céramique jusqu'aux bords de Tllissus, attaché aux mâts d'un vaisseau qu'un mécanisme faisait mouvoir *• Jacques Grimm

* Voir le livre XI.

' LacUDce, Institutions divines^ I,* 27 : « Gertas dies babetur in fastis quo Isidis navigium celebratur, quœ res docet illam non Iranasse sed navigasse. »

^ y. Philostrale, Vies des Sophistes, livre 11, chapitre u ; — Herïnann, Antiquités religieuses^ g uv, 15. — A. Mommaen» J^ortologie, page 187. — Bheinisches Muséum, tome XIV, page 493. — Cette fcle parait s être étal)lie au temps des successeurs d'Aleiandie

REUGION DES GERMAINS. i31

recueilli les indices de coutumes analogues jusqu*au ùlieu du moyen Age allemand. Encore dans le prelier tiers du douzième siècle, les chroniques décrivent ne fête évidemment païenne d'origine, célébrée lalgré les malédictions du clergé dans la région rhélane, et qui consiste à suivre en grande foule, avec tes danses et des chants d'allégresse, un navire muni te voile et mâture, auquel des roues sont adaptées, et lui porte, nous dit le chroniqueur, a on ne sait quel otlin génie ». A la fin du jour, quand la lune s'élève . Fhorizon, les femmes se précipitent demi- vêtues, 38 cheveux épars, sur le chemin que parcourt le dieu, I, pareiUes aux bacchantes, elles multiplient les lanses avec une frénétique ardeur jusqu'au milieu de I nuit. Grimm rappelle aussi à ce propos certaines Mes kmgtemps subsistantes pendant lesquelles c'est tne cbarrue qui est conduite en grande pompe et mvie d'une nombreuse procession. En Saie, aux nvirons de Leipzig, on se souvient encore d'une ereille coutume, avec cette circonstance particulière ue les femmes non mariées étaient obligées de traîer la charrue ^ Dans tous ces exemples, Grimm oit la trace d'un culte fort ancien en Thonneur de uelque divinité d'où devait dépendre soit l'heureux iccès de la navigation, soit la fécondité de la terre, )ît le bonheur des mariages. Il compare ces épi- )des à ce que raconte Tacite lui-même dans la

phéméfides archéologique$ de 1862, n» 100, page 118) et dure leore au quatrième siècle après J.-G. (Éphémérides, n** 2257). * J. Grimm, Deutsche Mythologie, pages 237-243.

Germanie ^ d'une déesse barbare adorée de certa nés tribus du Nord. Les Germains croient, dit-i qu'elle intervient dans les affaires des hommes, qu'elle les visite à des époques solennelles. « Dans ur lie de l'Océan est un bois consacré, et, dans ce boi un char couvert, destiné à la déesse. Le prêtre seul le droit d'y toucher ; il connaît le moment où elle e présente dans le sanctuaire; elle part traînée par d< génisses, il la suit avec une vénération profonde. ( sont alors des jours d'allégresse ; c'est une fête poi tous les lieux qu'elle daigne honorer de sa présence Les guerres sont suspendues, toute arme est soignei sèment écartée. C'est le seul temps pendant lequ< ces barbares acceptent le repos et la paix, et cela dui jusqu'à ce que, la déesse étant rassasiée du commen des mortels, le même prêtre la rende à son templi Alors le char et le voile qui le couvre et, si on les e croit, la divinité elle-même sont baignés dans un b solitaire. Des esclaves s'acquittent de cet office, e aussitôt après, ils sont précipités dans le lac, qui II engloutit. De là une religieuse terreur et une saini ignorance sur cet objet mystérieux qu'on ne pei apercevoir sans périr. » Déjà, bien avant Tacite, Li crèce avait décrit avec quelques détails analogues 1< promenades de la déesse Terre, mère des dieux et de hommes^ sur son char traîné par des lions *• Le ci

* Chapitre xl.

* De rerum natura, livre U, vers 601, etc.

liane veteres Graium doctd ceciiiere poeiK Scdibui is carra byagos agiure leonet.

Horrifies feriur di\inx Xatrif ioiago.

RELIGION DES GERBIAIKS. 133

kndrier romain désignait le sixième jour des calendes d'avril par ces mots : Lavatio matris deûm; et Ovide, en effet, dans le passage de ses F<iste$ où il décrit un des prodiges accomplis par Gybèle, représente le prêtre qui, vêtu d'une robe de pourpre, lave dans les eaux de TAImon et la déesse et les objets sacrés ^ Que penser de ces divers rapprochements, dont la série pourrait aisément s'accroître ? En conclura-tron que le culte de TÉgyptienne Isis avait pénétré nonseulement à Rome, mais encore au fond même de la Germanie, que c'est elle qu'on peut reconnaître à ces divers symboles du vaisseau, de la charrue, du char tntoé par des génisses, et qu'elle figurait ainsi dans le monde barbare aussi bien que dans le monde clasrique comme protectrice de la navigation, du commerce, de l'agriculture, du mariage, de la concorde générale et de la paix? Il est vrai qu'un syncrétisme dont OD trouverait déjù des traces dans Hérodote * avait accumulé sur l'Isis égyptienne les attributs de beaucoup d'autres divinités. Apulée fait dire à cette déesse : « Je suis la Nature, mère de toutes choses, maîtresse des éléments, principe originel des siècles, divinité suprême, reine des Mânes... Puissance unique adorée sous autant d'aspects, de formes, de cultes et de noms qu'il y a de peuples sur la terre, les Phrj'giens m'appellent la Mère des dieux, le peuple autochthone de l'Attique me nomme Minerve cyclo-

I Livre IV, ven 340 : Almonis domioam sacraque lavit Hois.

' 11 dit au livre IV, chapitre ux» qu*lsis est la môme déesse <|tte la Démêler des Grecs (U Terre-Mère, Cérès).

péenne. Je suis Vénus paphienne pour les habitants de Chypre, et Diane dyctéenne pour les Cretois. Dans les trois idiomes de Sicile j'ai nom Proserpine stygienne ; je suis Cérès antique à Eleusis. «• Les peuples d'Ethiopie et d'Egypte seuls me rendent moa culte propre, et me donnent mon vrai nom de déesse Isis. » Le vrai nom n'était-il pas bien plutôt celui qu'Apulée enregistrait d'abord? n'était-ce pas en réalité la Nature, mère de toutes choses, que les anciens adoraient sous ces différents noms ? Ce que les Romains avaient rencontré en Germaniei n'était-ce pas un culte s'adressant à la môme universelle puissance?

Or quelle divinité germanique d'un pareil sens Tacite aura-t-il cru pouvoir identifier avec Isis? Au milieu de tant de difficiles problèmes, celui-ci peut-être a provoqué les solutions les plus singulières et les plus diverses. Grimm a le premier mis un terme aui divagations plus ou moins érudites, en montrant qu'il fallait joindre en effet ce que l'histoire nous dit de la prétendue Isis et ce que nous apprenons dans le livre de la Germante du culte de la Terre-Mère \ Il est particulièrement précieux pour nous que Tacite nous ait transmis le nom barbare de

*■ Grimm' rapproche Flsig de Tacite d'une diviaité locale qu*il rencontre dans les antiquités religieuses de la ville d'Augsbourg, et qui avait nom Zisa ou Cûa, ou Isa. — Cf. dans les Jahrbûcker des Vereins von AUerthumsfreunden im Bheinlande, tome IX, pages 100 et suiv., un travail intitulé Isis und ihrheiiiget Schiff. — Cf. dans la ZeUschrift fur deutsche Mythologie de Wolf, tome II» 1855, pages 316-317, un article étendu de M. Wilh. Mannhardt, intitulé Wato, qui contient dlntcressantes indications au sujet de cette Isis de Tacite. Le plus grand nombre des récents éraditt

RELIGION DES GERMAINS. i35

celte dernière dWinité : Nerthus*. Suivant P.-A. Munch, le laborieux et habile historien delà Norvège, nous pouvons reconnaître ici la divinité des Germains du Nord, appelée Niœrdr dans la langue norrène : la forme gothique de ce nom, presque identique à celle que rapporte Tacite, serait Nairthus, forme indifféremment masculine ou féminine. Niœrdr, dispensateur des richesses, passe dans la mythologie Scandinave pour avoir engendré Frey et Freya, et celle-ci devient la déesse de la fécondité, de l'abondance, de la joie, de la paix. D'autre part, l'on retrouve aussi dans TEdda une déesse Terre, lord ou laurd^ laquelle, comme épouse et femme d'Odin, et naturellement aussi comme source de toute vie, se confond avec Freya. P.-A. Munch " a remarqué que la visite de la déesse sur un char voilé parait avoir été une cérémonie spéciale au culte de Freya et de Nerthus. On en trouve des traces jusqu'aux derniers jours du paganisme en Séeland. Cette lie danoise a longtemps conservé une ville de Leire, ancien sanctuaire national, et dont le nom reproduit le mot gothique hleiihra^ . qui traduit dans Ulphilas le grec skènè^ tente ou char

recoonaissent en eUe une ancienne divinité germanique, nommée ita^EisOf Isé^ BisCy suivant les divers dialectes.

' n faut très-probablement lire, au quarantième chapitre de la Germanie y Nerthum et non pas Hertham^ que donnent les anciennes éditions. Outre Tanalogie entre Nerthus et Niœrdr^ le manuscrit de Leyde et le plus grand nombre des autres manuscrits donnent Nerthum ou des formes qui s'en rapprochent. V. Massmann, Germania, page lis.

^ Dei Konke Folks HUtorUf fremstiliet a/ P.-A. Munch, tome I, Christiania, 1S52, pages 49 et 5e.

136 ROME ET LUS BARUAEl£S.

couvert. Séeland aurait été cette île de Tocéan, désignée par Tacite, foyer du culte pour les nombreuses tribus des Goths. Ajoutons qu*un des poèmes del'Edda de Sœmund, les chants de Sôl\ représente l'épouse d'Odin, Freya, embarquée « à la recherche ardente de la volupté sur le navire de lord, » preuve curieuse que la mythologie norrène attribuait à la Terre-Mère ce symbole du navire, rappelant soit Touverture de la navigation, soit la visite souhaitée, promesse de fécondité et de richesse, que Tacite semble réserver à Isis. Toute divei^gence et toute confusion disparaissent si la Terre-Mère et Isis peuvent être considérées comme une seule et même divinité, connue en Germanie sous différents aspects et différentes désignations, parmi lesquelles celles de Freya et particulièrement celle de Nerthus, chez les tribus gothiques, auraient été les principales. Nous avons vu trois noms, parmi ceux des jours de la semaine, reproduire les noms de trois divinités germaniques : Odin, Thor, et Tyr ou Zio. Le vendredi à son tour a été désigné comme le jour de Vénus par les Romains, comme le jour de Freya par les barbares : nouvel indice de Tidenlité entre Freya et Vénus, considérées toutes deux comme déesses de la fécondité, de la génération, et se confondant ainsi avec Isis et Nerthus ou la Terre-Mère.

En dehors de ces principaux dieux, Tacite en a

« Les chants de S6l, poème tiré de VEdda de Scmund, pMié .avec une traduction et un commentaire, par M. Bergmann. Strasbourg-Paris, 1858, in-8.

RELIGION DES GERMAmS. i37

mentionné quelques autres de second ordre, au sujet desquels il n'est pas beaucoup plus facile de s'éclairer. Il cite par exemple, chez une tribu du Waldgebirge, un bois dès longtemps consacré par la religion. «Le soin du culte, dit-il, y est remis à un prêtre en habit de femme. Ce culte s'adresse à des dieux qui, dans l'Olympe romain, seraient Castor et Pollux. Point de statue, nulle trace d'une origine étrangère; mais ce sont bien deux frères, tous deux jeunes, qu'on adorée» Ainsi parle Tacite; il est probable qu'il fait allusion à quelque dédoublement pareil à celui qui a produit les Açvins de la religion indienne, les Dioscures de l'antique Grèce, et les Lares tutélaires {Uares prœstiies) de l'ancienne Rome, devenus peutêtre le type de Romulus et Rémus. Diodore attestait déjà * que les Celtes des bords de l'Océan, c'està-dire sans doute les Germains septentrionaux, véné* raient aies Dioscures » \

1 Germanie^ chapitre xliii.

' Livre IV, chapitre lvi.

' Quant au nom par lequel Tacite désigne ces dieux, nomen Âielê, je crois qu'il vaut mieux reconnaître notre absolue impuissance à Texpliquer que d*aventurer, comme on l'a fait, les interprétations les plus bizarres. J. Grimm, Deutsche Mythologie, tome I, page 57, y veut retrouver un mot alx, quMl rapproche du gothiiiue alhSf avec le sens de bois sacré. La phrase de Tacite voudrait dire : on leur donne le nom même du bois sacré ; le bois se ooDfondrait dans le culte avec les divinités qui Phabitent. — Voir h la fin du 3« volume des Alterthûmer des detitschen Reichs und Bechis de M. Zoepfl, iseï, un travail Ueber den Gœtzen JVichund diêAicis des Tacitus, Alcis (cf. heUlge, helge) désignerait à la fois le sanctuaire et la divinité. — Suivant P.-A. Munch, Det norske Foiks Historié, tome I» page 57, Tacite a interprété arbitrairement,

Qu'est-ce encore que les déesses Baduhenna et Tan fana, dont parle Tacite dans ses Annales * ? Ce dernier nom de divinité ne se rencontre que chez lui, car il ne faut plus invoquer une inscription fabriquée au seizième siècle par le célèbre faussaire Lîgorio, qui en a fait usage avec une orthographe de fantaisie *. Jacques Grimm renonce à peu près à l'expliquer dans sa Mythologie; mais, au dixième chapitre de son Histoire de la langue allemande, où il expose sa thèse des rapports entre les anciens Scythes et les Germains, il croit pouvoir assimiler la Tanfana germanique à la divinité scythique Tahiti. A l'un et l'autre noms il donne pour étymologie un développement de la racine sanscrite tap, être chaud, brûler, d'où il tire également les mots templum * et taphoSy signifiant, au temps où la crémation des corps était en usage, l'endroit où se brûlait le cadavre et le monument où Ton renfermait les cendres. Hérodote ^ nous dit que Tahiti était la Vesta ou Hestia des Scythes; aux yeux de Grimm, Tanfana n'est pas autre non plus que la divinité du feu et du foyer. Devons-nous regarder comme définitive cette explication de Grimm? Non, car lui-môme en propose une différente dans son Dictionnaire allemand, au

suivant son habitude, des mots barbares qu*il ne comprenait pas, soit le mol gothique alhs, sanctuaire, soit le norrène ^esir^ Anseis eu gothique, Anses dans Jornandès, signifiant les dieux jései.

» Li^re iV, chapitre lxxui, et livre I, chapitre li.

' Sceleratum Ligorii commentum, dit OreUi, Jnscriptionum latinarum.,, collection tome I, page 358, n« 2053.

* Templum dérive bien plutôt sans doute de Té(&evoc.

* Livre IV, chapitre lix.

RELIGION DES GERMAINS. i39

mot Forst. D'autres commentateurs ont recours soit aui idiomes italiques, soit à la vieille langue des Belges. Aveux de notre impuissance, quant à présent du moins, en présence de ces problèmes subtils et complexes.

L'historien romain ne nous paraîtra pas moins incomplet ou moins difficile à interpréter si nous cherchons à nous faire une idée, d'après son texte, des dogmes ou de l'inspiration qui animaient de son temps la religion des barbares. Il nous dit que les Germains croyaient indigne des dieux de leur élever des temples et de leur fabriquer des statues ^ Luimême cependant a mentionné ce temple de Tanfana que les légions de Germanicus auraient entièrement rasé pendant une expédition contre un des villages qu'habitaient les Marses. Faut-il l'entendre seulement du bois sacré où cette divinité était adorée? Quant aux statues, comment donc, s'il n'y en avait pas, s'imaginer cette promenade; de la déesse Nerthus, portée sur un char, puis lavée, suivant quelques-uns, par le prêtre dans les eaux d'un lac solitaire? S'agissait-il d'un simple tronc d'arbre grossièrement équarri, comme semblent avoir été ces xoana, prétendues œuvres de Dédale, que la religion primitive des Grecs multipliait, et dont Pausanias nous parle en détail pour en avoir vu quelques restes ' ? En discutant plus haut les analogies que les Romains

* Germanie^ chapitre ix. Varron dit que les Romains aussi restèrent plus de cent soixante-dix ans sans figurer les dieux par des statues ou des images (Saint Augustin, DecivUateDeij IV, 31).

^ V. surtout livre IX, chapitre m, S 3, 7, 8.

avaient pu songer à établir, entre Mercure et Odin par exemple, nous avons dû supposer que certaines ressemblances s'étaient traduites par des représentations figurées de part et d'autre ; faut-il croire, comme on Ta proposé, que ces dieux étaient représentés seulement d'une manière symbolique, par les armes mêmes que leur attribue la mythologie du Nord, Odin par la lance, Thor ou Donar par le marteau, Tyr par Tépée? Les expressions dont se sert Tacite : signa et formas deomm, n'ont-elles pas d'autre sens? Un des premiers textes qui nous montrent quelques monuments analogues à des statues chezlfô peuples de la Germanie est seulement, il est vrai, de la seconde moitié du quatrième siècle, et, chose curieuse, ce texte paraît reproduire une cérémonie toute semblable à celle que décrit Tacite. Il s'agit d'un roi des Goths qui, pour arrêter dans son royaume les progrès du christianisme, fait promener, dit Sozomène \ l'image d'une divinité païenne sur un char, lequel s'arrête devant les maisons de ceux qu'on soupçonne de s'être convertis. Il n'est pas douteux qu'au cinquième siècle les Fraiics n'eussent des statues de leurs dieux; on se rappelle les récits de Grégoire de Tours et les discours qu'il prête * à Glotilde : c( Les dieux que vous adorez sont de pierre ou de bois * »

Suivant Tacite, si les Germains ne veulent pour leurs dieux ni statues ni temples, c'est qu'ils ont

» Histoire eeelésiastique, VI, 37.

' Livre H» chapitres ziix-xxii.

une idée très-haute de la divinité : des représentations matérielles ou un culte étroit et captif leur paraîtraient Tamoindrir; et, dans son magnifique, dans son intraduisible langage, il nous dit qu'en présence de l'obscurité vénérable de leurs antiques forêts, sans chercher à percer le mystère de ces ténèbres, ils se contentent de deviner les dieux et d'adorer. Qu'en faut-il croire et comment doit-on l'entendre? Les barbares de Germanie vont-ils se transformer en disciples mystiques d'une religion abstraite, exempte de superstition? Étaient-ils donc capables d'écouter les conseils d'un Sénèque, enseignant aux stoïciens de Rome, lui aussi, la divinité invisible et présente dans l'obscurité des grands bois épais, ou bien de comprendre ce culte immatériel que Tacite lui-même signale avec étonnement chez les Juifs monothéistes ? Ce que nous dit l'historien du respect des barbares envers les femmes, nous devons certes l'accepter, puisque beaucoup de témoignages, depuis Plutarque à propos des Gimbres jusqu'à saint Boniface dans sa dix-neuvième lettre, nous signalent ce même trait des mœurs germaniques. Un tel respect, mêlé d'ailleurs de superstition, convenait à des peuples encore engag;és dans un état de civilisation primitive. On n'en pourrait pas dire autant d'un culte qui redouterait de n'être ni assez austère ni assez dégagé des formes matérielles. La vérité est peutr-être que la religion germanique, non sortie encore de la période d'adoration des forces naturelles, ne faisait que préluder à, celle où ses divinités comme ses mythes s'inspireraient d*un caractère plus personnel et par conséquent plus

i42 ROME ET LES BARBARES.

yisiblement moral. Rappelons-nous que César attribue aux Germains le culte du soleil, de la lune et de Vulcain, c'est-à-dire Fadoration des astres et du feu. Rappelons-nous aussi que les premiers siècles du moyen âge allemand ont conservé les nombreuses traces d'un très-ancien culte des ai*bres en Germanie, témoin les traditions sur le chêne de Geismar et sur rirminsul \ témoin les nombreuses statues de Roland de l'Allemagne du Nord, souvenirs probables des anciens arbres de justice. Tacite, vivement frappé de la majesté des forêts germaniques et du mystère des cérémonies que les barbares célébraient, aurait interprété celles-ci à sa manière, non sans ajouter quelque chose, de sa propre imagination, à l'essor réel d'un sentiment d'adoration intime et grave inné chez ces peuples. Lui-même nous aide à uae vue probablement plus exacte lorsque, dans certains chapitres de sa Germanie, il nous montre

^ Jrmin est un vieux mot tudesque qui, en composition, marque Taccroissement et rextrême extension : Irmingot est le dieu suprême ; irmintfiiod est le genre humain ; imtan ou irmin SatUe est la grande colonne, universalis columna, ainsi que traduit un chroniqueur du moyen âge. Plusieurs textes paraissent démontrer que c'était quelque tronc d*arbre taille de manière à figurer le dieu. Grimm compare avec les statues de Roland, dont nous avons parlé plus haut, avec les colonnes de Tkor chez les Suédois, avec les colonnes d'Alhehtane chez les Anglo-Saxons. 11 est probable qu*il y avait une divinité tudesque nommée Irmin, de laquelle étaient nommées les Herminones, une des branches du grand peuple germaaiqae. Cette divinité parait même avoir représenté la guerre et la victoire, de sorte que Charlemagne, en renversant un des Irminsuls, humiliait les Saxons vaincus. Cf. Grimm, Mythologie, paçes 107 et 32e-7.

REUGION DES GERMAINS. 143

chez les barbares la sorcellerie et les sacrifices humains;

Quoi qu'il en soit des appréciations de Tacite, des conjectures souvent hasardées que ces appréciations ont fait naître, et des identifications plus ou moins rigoureuses que l'érudition moderne croit pouvoir instituer, il y a un résultat hors de doute : c'est que nous retrouvons sous les dénominations classiques les principales divinités de l'odinisme. Odin, Thor ou Donar, et Tyr ou Zio forment une sorte de trinité qui paraît avoir été pendant plusieurs siècles l'objet d'une adoration constante de la part des peuples du Nord, et à laquelle se rapportent une foule d'indications qui deviennent les commentaires directs des assertions de Tacite. Encore au onzième siècle Adam de Brème raconte qu'il y avait en Suède, à Upsal, un temple célèbre contenant les statues de trois principales divi« nités, les mêmes sans doute qui ont été entrevues par l'historien romain. Jusque dans notre temps, on peut visiter près de cette ville trois tertres, dont l'un, ouvert il y a une quinzaine d'années, contient des restes de sépulture. Ces trois tumulus sont populaires, et la jeunesse des universités s'y réunit en fête à de certaines époques, parce que, suivant la tradition, ce sont là 1^ tombeaux des trois grands dieux de l'antiquité Scandinave. Or deux de ces divinités sont précisément Odin et Thor ; la troisième portait ce même nom de Frey que nous avons vu attribué, sous sa forme féminine, à une déesse barbare entrevue par Tacite.

\tt HOME ET LES HXRHAKES.

Mais ce n'est pas assez d'avoir démontré à quell religion se rattachait la race germanique ; la critiqu moderne peut nous éclairer sur les origines de ceti religion et par là même sur les origines de cette race Nous avons, en commençant, fait un vrai mérite rhistorien d'avoir compris ou du moins pressenti qu'il devait joindre ensemble deux questions en effet con— nexes, le problème religieux et le problème ethnologique. Ni Tun ni l'autre ne pouvait être dans l'antiquité entièrement résolu. Les assimilations que Tacite imaginait entre les dieux classiques et les divinités de la Germanie avaient une certaine justesse, mais par des rapports généraux et lointains qu'à coup sûr il ne soupçonnait pas, ignorant la solidarité de race des Germains et de Rome elle-même avec les grandes nations de l'antique Asie. Quand il nous dit que les Germains étaient autochthones, ce n'est là qu'une de ces solutions orgueilleuses dont se couvrait l'ignorance des anciens, à moins que ce ne soit l'écho de certaines cosmogonies faisant naître les premiers hommes du sol même, ou du roc, ou des arbres : Tacite est probablement l'organe de pareilles traditions quand il nous parle du grand dieu Tuisco, né de la Terre, ou' même quand il nous dit que la forêt vénérée des Semnons avait donné naissance aux tribus qui se réunissaient à l'ombre de ses grands arbres. Gesallégâtions sous sa plume nous edseigheM 'SeUibdoiteff à vrai dire^ que l'immigration des Germains-en- Europe était d*une date déjà trop ancienne pour qu!âii .|Rre-' mier siècle de l'ère chrétienne il en retrouvât le^«tl]hvenir.

RELIGION DES GERMAINS. i4o

Sur Tune et Tautre question la science aujourd'hui vafiuBlûin. Non-seulement elle peut reconnaître dans ces traits originaux le culte des Germains, et cesser de kôonbndre avec les cultes classiques, mais elle retrouve encore les liens de Todinisme avec les plus andennes époques religieuses des Indo-Européens, ee qui équivaut à démontrer que les Germains sont eux-mêmes un rameau détaché de la souche aryenne. G*est à la philologie comparée qu'appartient ici le premier rôle. Rien qu'à mettre en regard tout d'abord les expressions primordiales de tout langage humain, elle signale des similitudes et des différences qui lui révèlent la distinction des races. Poursuivant son enquête, elle note chez les peuples indo-européens, par exemple, les moti qui désignent les diverses espèces de bétail et les mots qui se rapportent au développement ultérieur de l'agriculture, et il lui arrive de remarquer que tel groupe de ces peuples, après avoir eu, pour ce qui se rapporte au bétail, le même langige que les autres groupes, s'est façonné au sujet de r«gricultur« des expressions particulières. Elle en conclut que* les diverses tribus indo-européennes ont -vécu réunies pendant une première période, celle de h ^e agricole ou nomade, mais que ce groupe particulier s^est-séparé du tronc commun avant d'accomplir 809 passage ^ers la vie agricole. C'est sur de telles ohsenratMNia que M. Pictet a édifié son ingénieuse hiilQira dea^idÛlérentes époques de la vie des Âryas \

■ jjdji^ljiin Piolet Les origines indo-européennes , ou les Aryas 'fri0U9nÊ.,9uài de pMontologie Unguistipie, 2 volumes in-s,

et qu'on a cru pouvoir appliquer aux Germains précisément la conclusion que nous venons de mentionner.

Pour la philologie moderne, les mots, et les lettres elles-mêmes qui constituent les mots, ont leur histoire. L'un des deux éléments des mots, la termi- . naison, varie suivant les nuances très-diverses de J temps et de mode, de nombre et de personne, que le langage veut exprimer; Tautre, le radical, se modifie dans les verbes soit par un redoublement, une réduplication, et ensuite par une contraction de ce redoublement, soit par un changement de voyelle. De plus, en passant d'une langue à une autre langue, d*uu peuple à un autre peuple, les mots se transforment, mais suivant des régies que déterminent surtout les intimes affinités des lettres entre elles. Nul de ces changements n'est livré au hasard; Tesprit humain et la parole humaine, dans ces évolutions secrètes, ne connaissent pas de caprices. Gest la gloire de Grimm et de Bopp d'avoir, en retrouvant ces lois délicates et cachées, créé une science nouvelle, la grammaire comparée. Les règles qui gouvernent les destinées dee mots une fois connues, il doit devenir possible de déterminer, au seul aspect de certaines formes données, dans quelle période du développement général de la langue-mère à laquelle elles se rapportent on doit les classer. Ce qui s'observe de ces formes vaut également pour le peuple qui les met en usage : on doit apprendre par là à quelle distance il est placé de la souche commune, et combien de développements suc* ce?sifs l'en séparent. Ainsi George Cuvier, au seul

Linen d'un ossement fossile, restituait l'animal loié auquel cet ossement avait appartenu, disait 1 genre et son espèce, même son âge et son sexe. isi le géologue, à l'aspect d'un filon ou d'une he, sait à quelle époque de la formation du globe restre il doit l'attribuer. Appliquant cette méthode [ langues germaniques, dont ce qui nous reste du ihique est le représentant le plus ancien, on a cru lYoir conclure que le rameau des Germains s'était taré de la souche aryenne pendant la seconde moide l'époque védique. Assigner des dates précises ces grands changements préhistoriques serait, nme on sait, une entreprise téméraire ; c'en est >ez si l'on peut indiquer une sorte de chronologie ative, c'est-à-dire une succession logique déternée par les seules phases du langage.

Les mots sont les dépositaires, puis les témoins des pressions intellectuelles et morales des hommes, i se transformant, ils suivent, traduiseQt et excitent progrès de la pensée humaine. Tacite nous donne àsioQ dans sa Germanie d'en citer un très-curieux MDple, quand il assimile au Mars classique le dieu r ou Zio des Eddas. Jacques Grimm et M. Max Hier ont refait avec une érudition très-ingénieuse istoire de ce dieu ou plutôt de ce nom : numina mina \ Le sanscrit dyaus dont le thème est dyu ppliquait, disent-ils, dans la langue primitive des

JostiD, XXlVy 5 : Alexandri Philippiqae ngum Domina, iti namina, in auxilium vocabant. — Ce qui n*est ici qu'un de mots peut devenir a certains égards une devise pour la !Dce moderne des religions comparées.

li^ IIOMI-: ET \A:< UVHI5AHES.

antiques Aryas à tout ce qui brillait devant leur? yeux, au ruisseau sur le flanc de la montagne, au fleuve dans la plaine, au nuage transparent dans les cieux, aux cieux eux-mêmes, aux astres, au soleil, aux étoiles. A tout ce qui resplendissait les aînés de notre race accordaient leur attention et peut-être leur vague adoration première. Le progrès de la pensée les conduisit à concevoir au-delà des astres éclatants, au-delà du soleil, un créateur et mattre qui devait, lui aussi, être tout lumière, et qu'ils continuèrent à désigner par le même mot dyaus ou df/u. Or c'est ce mot, joint au sanscrit piVar, c'est-à-dire père, quia formé le nom de Diespiter ou Jupiter, ou bien, seul, a donné lieu aux diverses dénominations de Têtre suprême dans les langues indo-européennes : Zeus en grec, les nominatifs Diovis en osque et Javi en vieux latin dans Ennius \ Zio en haut-allemand, Tiw en anglo-saxon, Tyr dans la langue norrène des Eddas*. La progression du sens est visible dans certaines expressions de la vieille langue latine ou grecque qui ont survécu. Une prière des Athéniens suppliait Jupiter de pleuvoir, souvenir de la primitive

I Juno, Vesta, Minerva, Gères, Diana, Venus, Mars,

Mercurius, JoTi, Neptunus, Vulcanus, ApoUo.

Ces deux vers d'Ennius sont cités dans Apulée, de JDeo Soeratis, chapitre ii. — Voir en outre le chapitre xii du V« livre d*Aulu- Gelle, Nuits attiques.

* V. Max Mûlier, Lectures on the science of tanguage^ »eeond seriest l8e4, pages 425 et suivantes, et Grimm» Mgthotoffie, P^^gw 176, etc. ^ Cf. M. Bréal, Hercule et Cacus^ étude de mgiMagle comparée, page 10.

lUEUGION DES GERMAINS. 149

époque où le mot destiné à désigner plus tard la diviflité ne s'appliquait encore qu'à la voûte céleste. La persistance de la signification première n'est pas moins évidente dans l'usage qui se perpétua chez les Romains de dire sub Jove frigido, sub dio, sub diu, pour signifier «à ciel découvert d. C'est encore Ennius qui, dans un vers intraduisible , confond Jupiter et la Toûte éthérée : Aspice /toc sublimen candens, qiœm invocant omnes Jovefn ^ Singulière destinée d'une syllabe unique, empruntée à la langue commune de nos ancêtres les plus reculés, surnageant dans le temps et l'espace après leur dispersion, suivant le progrès de la pensée chez les nations indoeuropéennes, et désignant pour chacune d'elles en dénier lieu la divinité suprême, de telle sorte qu'aujourd'hui même et pour des siècles encore, et sans doute tant que durera la race Aryenne, quand le plus humble d'entre nous, s'agenouillant, prie et invoque le nom de Dieu, il se trouve par le langage en communauté directe, malgré la différence des âges, avec oos aïeux les plus reculés ^

Nous avons pu reconnaître au commencement de ce travail des analogies plus ou moins vraisemblables entre certaines divinités germaniques et les dieux grées ou romains auxquels Tacite avait cru pouvoir

' SimUm» poe$i$ RellqukRt recensuit Joannes Vahleo, Lips.» 1854, in-S, page 142.

' Il en est de même du reste lorsque nous employons, dans la fk de chaque jour, les chiffres dits arahes, s*il est vrai que la fMme de chacun d*eux reproduise la première lettre par où commençait leur antique dénomination sanscrite. V. Lassen et VlTeber.

les assimiler; il en est d'autres plus réelles qu'on ( couvre aujourd'hui entre ces divinités barbares celles de la mythologie védique. C'est le dévek pement des légendes sacrées qu'il faut interroger préférence, si l'on veut retrouver les traces de solidarité intellectuelle et morale qui trahit les lie de parenté entre les peuples. Les mythes, dans l'é boration desquels intervient l'action réciproque de pensée et du langage, vont se transformant, du nal ralisme, qui enfante les symboles, aux conceptio éthiques, qui créent des dieux personnels et par ce séquent doués d'attributs moraux. Les anciens Hi dous ou, comme on les appejle quelquefois, les pc pies du sanscrit, auxquels nous devons les bymi des Védas, vivaient dans les hautes vallées du Pei jab ^ Leur imagination , qui s'éveillait , dut ê frappée des phénomènes qu'un ciel ardent et un • mat extiéme déployaient à leurs yeux. Après q l'hiver avait cruellement desséché la plaine, le chi gement de saison s'annonçait par des tempêtes, ] un tumulte des éléments, au sortir duquel la te: apparaissait de nouveau verdoyante^ avec toutes promesses du plus riche été. La double action t pluies et du brillant soleil avait opéré ce miracle ; soleil avait, pendant l'orage, combattu le nuage bo bre qui menaçait de l'envelopper, et qui reten dans ses flancs la bienfaisante pluie. On conçoit qn'

« Ub n'aUaient probablement pas encore jusqu^au Gange, B*e8t nommé qu*une fou dans le Rig-Véda ; mais ils connaîaaaj la Dschamna, affluent occidental, qui, dans le Rig-Véda, est m mée trois fois.

RELIGION DES GERMAINS. i5i

langage abondamment figuré ait de liii-mâmc trans- Jonoé les agents de ces luttes naturelles en personnes animées et divines : on a eu de la sorte le combat d'Indra contre Vritra. Vritra est le monstre noir qui détient l'eau fécondante et la lumière dorée. Indra s'avance contre lui; il porte une arme terrible, en forme de marteau ou de croix, dont les coups, annoncés par le tonnerre, signalés par la foudre, sont inévitables; à peine cette arme a-t-elle frappé, elle revient aussitôt dans sa main, tandis que le nuage déchiré rend à la terre les rayons et les eaux. A ce thème principal viennent se joindre les additions et les lariantes. Indra est accompagné dans son glorieux combat par les Maruts, qui sont les vents d'orage, et par les Ribhus, sorte d'esprits élémentaires. A chaque branche nouvelle du mythe qui s'accroît poussent des rameaux et des feuillages. Les Maruts parcourent les airs en équipage brillant, avec des bracelets d'or, des cuirasses et des armes étincelantes. Ils font retentir un chant terrible, et le ciel et la terre tremblent, les montagnes chancellent, les arbres se renversent, les nuages se dispersent en poussière, car leur nom a pour racine mar, qui signifie faire mourir, broyer, pulvériser. Les Ribhus, de leur côté, sont vantés eomme d'habiles forgerons; ce sont eux qui, sous la conduite de leur maître Tvashtri, travaillent pour les dieux : Indra leur doit son arme redoutable.

Une autre forme du mythe qui s'est constitué dans les Védas autour du dieu maître de l'atmosphère est celle qui représente Indra comme pasteur du ciel, et

les nuages comme des yacbes composant son troupeau. II s*irrite quand son ennemi méchant les attire à lui ; mais, vainqueur, il les trait avec sa foudre, et leur lait, c'est-à-dire la pluie, vient rafraîchir les hommes ; luimême se nourrit de ce lait. Il suffit de quelques citations des Védas, prises au hasard, pour mettre en relief ces lignes principales du mythe :

« Par la force de sa massue, Indra a foudroyé Yritra qui desséchait le monde : il a délivré des fleuves semblables à des vaches enfermées ; il a répandu glorieusement ses bienfaits.

« Les eaux se réjouirent de son effort quand il dompta Vritra avec sa massue : le dieu fort, généreux envers les généreux, plein de fougue, a inondé les terres.

« Tvashtri avait fabriqué à Indra une massue divine : comme des vaches dont dégoutte le lait, les eaux se sont précipitées vers la mer.

« Mariées au démon, gardées par Ahi, les eaux étaient enfermées comme les vaches volées par Panî ; mais Indra, en tuant Vritra, a ouvert la caverne qui leur servait de prison.

« Avec ces Maruts qui brisent tout rempart et supportent la nue, tu vas, ô Indra! délivrer du sein de la caverne les vaches célestes. Voilà pourquoi l'hymne qui chante les dieux célèbre aussi le grand dieu des vents qui assiste Indra de ses conseils, et découvre les heureux trésors.

a Au fort, au rapide, au majestueux Indra j'apporte mes chants comme une nourriture ; au dieu

R£L1GI0N DK8 GERMAINS. i53

illustre, irrésistible j'apporte ma piété et des prières souvent offertes \ »

Ouvrons maintenant les Eddas et les recueils de vieilles poésies-ou de légendes populaires qui aident à les commenter, nous rencontrerons à chaque pas des analogies entre les imaginations orientales et la mythologie germanique. Quand ces sortes d'analogies sontcdnfirmées, de Tavis des philologues, par d'exactes transformations grammaticales, il faut bien y voir les incontestables témoignages d'une solidarité intellectuelle et morale. Â Thor et Odin se rapportent un grand nombre de traits rappelant la lutte entre Indra etVritra, c'est-à-dire entre le soleil et le nuage. Thor, dans lequel nous avons reconnu l'Hercule de Tacite, est, suivant les traditions des Germains, un dieu qui préside aux phénomènes du ciel et de l'atmosphère, aussi bien qu'Indra. Adam de Brème dit encore au onzième siècle que ce dieu du Nord gouverne les vents et qu'il envoie l'orage. Il est armé, lui aussi, de la foudre, c'est-à-dire de l'arme nommée Miœllnir, dont les coups inévitables s'annoncent parle tonnerre, et qui revient d'elle-même à la main qui l'a lancée. Cette arme de Thor est le plus souvent désignée dans les anciens textes norrènes comme une hache à deux tranchants ou comme un marteau à deux têtes, affectant volontiers la forme de la croix, si bien qu'un roi chrétien de Norvège, faisant à la vue de son peuple le signe de la croix sur la corne à boire, put don-

I Voyez la traduction du Mahahharata, par M. Fauche.

fU ROME ET LES BARBARES.

ner à penser qu'il avait tracé le signe païen di teau de Thor ^ Quand les nuages laissaient la pluie sur la terre ou que le sol était inondé rosée bienfaisante, on croyait voir Thor, comme traire ses vaches avec sa foudre. Ce qui le proi c'est que le mot désignant dans les langues ge ques la rosée est voisin, du moins suivant M. Ad. du mot sanscrit qui signifie le lait. Une foule tons ou d'usages encore aujourd'hui populain posent d'ailleurs que Teau tombée des cieux e sidérée comme un lait bienfaisant. Il faut, par pie, à certains jours de fête, ou bien au mois d ou pendant la nuit de la Saint->Iean, recevoir la rosée ou s'en laver le visage pour obtenir la 1 Dans beaucoup d'étables, si Ton veut avoir abondant et fort, on frotte le pis de la vache a de ces silex que la croyance populaire a si lonj regardés comme des éclats de la foudre. Les so du moyen Age faisaient mine de traire un mai hache (allusion évidente au marteau de Th( aussitôt, nous dit-on, la pluie ou la grêle toml nuages. Enfin l'historien des superstitions en au dix-septième siècle, le théologien Thiers, s encore obligé de proscrire celle qui consiste à <

1 V. une intéressante étude de M. Adalbert Kuhn Zeitsehrift f&r die Wissenschaflder Sprache de Kôner, t. page 170, sur ce signe, le vagr*rdkrtih, en forme de croix qu*emploie l'ancienne grammaire indienne, et dont le non rapparence reproduit le vo^Va^ ou marteau d'Indra, se au marteau Miallnir du dieu Thor, représenté lui auss forme d*ane croix.

RELIGION DES GERMAINS. loi>

One hache sous le seuil d*une étable, ou bien à y suspendre des briques en croix pour empêcher que les vaches ne soient l'objet de quelque maléCce et que leur lait ne tarisse \ — Thor et Indra portent tous deux une eciiUure merveilleuse. Indra vole sur un char que traînent deux pâles coursiers : les coursiers sont réclair, et le char le nuage. Thor a un char dont le roulement produit le tonnerre : deux béliers y sont àUéiêf et Ton démontre que ces béliers sont les symboles du nuage. — La barbe d* Indra est d'or, nouveau symbole peut-être de la foudre ; elle se dresse quand il marche au combat pour reconquérir le trésor caché > et bientôt la pluie tombe sur la terre. De même Thor a une longue barbe rouge : elle s'agite quand s'allume sa colère, et le tonnerre retentit '. Indra est invoqué, moins souvent il est vrai qu'Agni, par quiconque souhaite obtenir une nombreuse postérité. Thor aussi bénit ou maudit les unions; son marteau les consacre *. — Indra est protecteur de la famille, comme compagnon d'Agni, qui lui est très-souvent adjoint. C'est par Agni qu'a été allumé le feu saint du foyer, d'oîi rayonne le bonheur domestique. Agni est nommé Sabàya, protecteur de la famille, et Indra est nommé Sadaspaii, le maître du foyer, le premier de la famille, deux mots que l'on fait venir de 5aM^; désignation védique de la parenté, de la gens. Thor a un semblable

1 MaDDbardt, pages 114-5.

^ /6kf., pages 124-5.

* Jùid., pagea 129-1 30. '^ >..

rôle. C'est lui dont réclair a allumé la sainte flami

du foyer, et il en est devenu par là le protecteur.

n'y a pas lieu de redouter la foudre, disent les tra

tiens populaires, quand le feu brille dans Tàtre. !

danger surtout si Ton prend soin de ficher au-des

de la porte de la maison ou de Tétable une hac

image du marteau de Thor. Les montants du h

siège sur lequel prend place, chez les Scandinaves

père de famille présentent à leur extrémité supériei

une tête de Thor. Quand la famille émigré et va cb

cher au loin, sur la terre d'Islande, une nouvi

patrie, on jette ces montants à la mer, afin que T

lui-même, en les dirigeant sur les flots vers le riva

indique le lieu de l'établissement futur. La prise

possession du sol jusque là désert se fait au nom

Thor ; les pierres qui marquent les limites lui s

consacrées.

Le souvenir du phénomène de l'orage primiti ment représenté par la lutte entre Indra et Vr s'est perpétué avec une énergie particulière dans des plus vivaces traditions germaniques. On coo] la légende du chasseur infernal, que reproduit sous tant de formes diverses le Freischûtz, Rc Hood, la Mesnie Hellequin *, le grand Veneur Fontainebleau, etc. A minuit, l'air retentit des ah ments d'une meute lointaine; à mesure qu'elle proche, les hennissements des chevaux s'y mé avec les cris des cavaliers et les gémissements d

< Il faut connaître particulièrement le carieux récit donné Orderic Vital (fin du onzième siècle) dans son VIII« livre.

REUGION DES GERMAINS. 157

Mte aux abois. On aperçoit des ombres qui passent en courant et font frémir les branches des arbres. C'est Farmée ou bien c'est la chasse d'Odin ou de Wuotan, tvùiendes Heer, wùtende lagd *. Il semble que Tacite ait cette légende en souvenir quand il décrit luinnéme, chez une tribu barbare^ une armée infernale, feralis exercitus ', qui ne combat que la nuit, ou bien encore lorsqu'il raconte la chasse invi* sibie d'un Hercule oriental \ Dans une apparition nocturne, le dieu indique les forêts qu'il a parcou* rues, et Ton y retrouve étendus à terre les animaux victimes de ses coups inévitables. De même qu'Indra est assisté dans sa lutte par les Maruts et les Ribhus, de même Odin, monté sur son cheval blanc, a pour cortège pendant le combat les Yalkiries et les Einrheriar ou héros et pendant la chasse les Elfes, c'està-dire les âmes des morts, à qui il a ouvert son Valhalla comme Indra leur ouvre son svarga. Des Elfes aussi il est dit très-souvent qu'ils s'en vont traire les Taches, qu'ils sont très-friands de lait, qu'ils s'introduisent dans les étables. Suivant certaines traditions, l'armée infernale, qui apparaît surtout dans la nuit de No6l et pendant les nuits suivantes jusqu'à la fête des Rois, exige chaque année une vache en sacrifice ;

■ V. sur ridentifIcaUon d'Indra, de WuoUn, de Robin Hood, -de saint George et de saint Michel combattant le dragon, un travail de M. Kuhn an tome V de la ZeUschrift fur deuUches AUerikum de Haapt. — Cf. le I«r vol. de la Zeitschrift fUr deutsches PhUotogU de Uôpffner et Zacher, 1868. Cf. JuL Obsequens, $ 57.

' GermafUe, chapitre xuii.

* Annalet, XII, chapitre xii.

158 ROME ET LES BARBAnSS.

elle bénit à ce prix le reste du bétail, et la récolte du lait devient abondante. Toutes légendes qui ne font que yarier à Tinfini le thème primitif, fourni par les hymnes védiques, des nuages comparés aux i^aches et cessant, gr&ce à Indra vainqueur, d'intercepter les rayons du soleil ou de retenir la pluie. Une fois les Elfes ont mangé, séance tenante, la vache qui leur était due, mais les os de Fanimal avaient été soigneusement recueillis par leur ordre, et rangés dans la peau ; ils les ressuscitèrent avant leur départ. Comparez & cette légende germanique certains textes des Védas, et les analogies se montreront évidentes: « Vous avez par vos chants, ô Ribhus, ô fils de Sudhanv&n, ressuscité de sa peau la vache sacrifiée. — Vous avez, 6 Ribhus, avec la peau rhabillé la vache. » Un autre hymne s'exprime ainsi : « Parce que les Ribhus ont formé la vache chaque année, parce que chaque année ils ont communiqué leur éclat, ils ont obtenu Fimmortalité. » M. Mannhardt a conjecturé que ces paroles faisaient allusion à Fensemble des nuages que la saison pluvieuse épuise annuellement, et qui se refont toujours. Il est impossible en tout cas de méconnaître une réelle analogie entre ces expressions mythiques et les traditions de l'Allemagne ou du Nord. Ces primitifs souvenirs du langage et des croyances védiques abondent à toutes les époques de l'antiquité. M. Ad. Kuhn les a montrés subsistant dans la légende de Prométhée, et M. Bréal dans celle de Cacus telle qu'elle est rapportée par Virgile *. On pourrait

■ V. rexccllcnte thèse de M. Brcal : Hercule et Cacus, élude

BEUGiON DES GERMAINS. 150

de même en retrouver les traces dans les fables de

FEdda et dans les épopées héroïques du moyen âge

allemand. L'ingénieux et savant Adolphe Holtzmann a

démontré dans ses Recherches sur les Nibelungen^

1854, et M. Léo vers la même date dans la Zeitschrift

de Wolf, 1853*, que l'histoire de Sigurd et de

Sigfrit, ennemis des Niflungen et des Nibelungen,

est identique avec celle du héros Karna, racontée dans

le Mahabharata. Sans descendre au détail, qui serait

plus instructif encore, il suffit de considérer la matière

mfime des divers récits. Suivant les plus anciennes

formes de la légende, le héros germanique né d^une

fille du roi et d'un Vais, c'est-à-dire d'un elfe de

lumière, est secrètement exposé sur un fleuve, puis

recueilli par l'habile forgeron Mimer, qui le nomme

Sigfrit ou Sigmunt, et l'élève comme son fils. Sigfrit,

eu grandissant, devient un brillant héros, à qui ses

grandes actions valent la renommée; il est fiancé à

Brunhilt, qui le dédaigne ensuite comme fils d'un

simple forgeron. Cependant sa mère, devenue femme

d'un roi, a donné à son mari trois fils, les Niflungen

Gunter, Guthorm et Hagen, qui se trouvent être ainsi

les demi-frères de Sigfrit. L'alné de ces trois princes

ne pouvait accomplir les travaux au prix desquels

seuls il devait obtenir sa propre fiancée, qui se trou-

de^mfthologie comparée, 1863. Par ce premier écrit, puis par la tradoctiou de la grammaire de Bopp, M. Bréal a rendu les meilleurs services à la double cause de la mythologie et de la philologie comparées.

* ZeUsckrifi fUr deutsche Mythologie ttnd SUtenkunde, herttusgtfében von J. W. Wolf, tome 1'% pages lH-129.

JGO

vait être précisément Brunhilt; le jeune héros, prenant sa figure, s'en acquitte pour lui, car son corps est revêtu d'une cuirasse naturelle et sa tête est couverte d'un chapeau magique qui le rendent irrésistible et invulnérable. En récompense du service rendu, Gunther lui donne sa sœur Chrimhilt en mariage; mais Brunhilt, jalouse, reproche à sa rivale de se déshonorer par une mésalliance. Chrimhilt lui répond en lui dévoilant que c'est ce même héros et non pas Gunther qui a naguère accompli les épreuves donl Brunhilt elle-même était le prix, sur quoi celle-ci, furieuse, excite la haine des Niflungen contre le glorieux Volsung ; ils apprennent comment il peut être dépouillé de ses talismans invincibles, et, par la perfidie de Hagen, il succombe frappé traîtreusement.

Comparez maintenant le récit du MahabharataS et les ressemblances se montreront d'elles-mêmes. Karna est né secrètement d'une fille de roi et du dieu d u soleil . Il est né recouver t comme le dieu d*u ne cuirasse d'or qui le rend invulnérable , et avec des pendants d'oreilles du même métal qui le font irrésistible. Exposé sur le fleuve, il est porté jusqu'au Gange, sur les bords duquel il est recueilli par Adhiratha, ami du roi et conducteur d'un char royal. L'enfant grandit en beauté et en courage; devenu jeune homme, il est partout vainqueur. Cependant sa mère Kuntt a épousé le roi Pandu et lui a donné trois fils : Yudhishthra, Bhtma et Arjuna. Les trois princes, et avec eux

« Voir la traduction de M. Fauche, tome 1, pages 468, 469, 470, etc.

la, leur demi-frère, briguent la main de la prinî Draupadi. 11 faut subir des épreuves : Karna lui les affronte avec succès, mais Draupadi le refuse, e qu'il n'est, croit-elle, que le fils d'un cocher, le choisit Arjuna, quoique vaincu. De là guerre e les fils du roi Pandu et les Kauravas, auxquels rt et généreux Karna, qui est avec eux, procure Durs la victoire, jusqu'à ce que, par le conseil de de Krishna, il soit tué traîtreusement *.

n trouvera dans leslivres des éruditsqui ont insti- :es parallèles entre les légendes germaniques et itales, et que nous avons cités, les preuves de dé- 3hilologique venant à l'appui des traits généraux, ment, par exemple, l'analogie entre Yudhishthra ?/rf, qui en sanscrit signifie combat, et d'autre entre Gunther et gunt, qui en germanique a le 18 sens, rapproche les deux noms propres, comt aussi une pareille similitude de sens prochain lettrait d'assimiler les deux noms Arjuna et Ha- *. — Un semblable travail de comparaison a tenté entre la légende du Chevalier au cygne et du héros indien Bhîma, ainsi que sur beaus de points plus particuliers. C'est aux savants iaux à décider dans quelles limites légitimes de s recherches pourront s'étendre ; mais il suffit s en aient admis le principe et les premiers relis pour que l'histoire générale ait le droit et le

'raductioD Fauche, tome IX, pages 466, 476, etc.

^)ir H. Léo, Die alt-cirische Grundlage des NibelungenliedeSy

la Zeïtschrift de Wolf, tome I, page 1 16.

devoir de s'en emparer, et de se tenir attentive à cette lumière nouvelle.

En résumé Tacite, à qui nous sommes si redevables pour les précieuses notions qu'il nous a léguées, pourrait lui-même s'instruire à l'école de la science moderne sur deux questions qui l'ont embarrassé certainement. Ce qu'il a pris, non sans une visible incertitude, pour le pâle reflet, pour l'imitation servile de la religion romaine, c'est l'odinisme. En vain a-t-on cru devoir placer dans un temps postérieur à celui de l'historien romain l'introduction de ce culte en Germanie ; nous avons vu plusieurs témoignages nous attester le sens des assimilations reproduites par Tacite. Peu importe que ces témoignages soient d'auteurs moins anciens que lui, car on ne comprendrait pas par quel singulier hasard des dieux barbares antérieurs à ceux que désignent ces témoins auraient répondu aux mômes assimilations. L'odinisme, avec sa forte rudesse, convenait à l'état social des Germains. Ce n'était pas une religion de nature à déprimer ou à décourager les hommes. Il les poussait, pendant cette vie terrestre, à des luttes énergiques, et il leur promettait une vie meilleure après la mort. Suivant les récits de l'Edda, bientôt après l'incendie du monde amené par la victoire des géants sur les Ases, « la Vala ou prophétesse voit la terre admirablement verte sortir une fois encore du sein des eaux. Les cascades se précipitent, l'aigle plane ou guette le poisson du haut des rochers. Les Ases de nouveau se réunissent; ils parlent des runes antiques, de la poussière puissante du passé. La terre, délivrée de tout mal, porte

des moissons non semées, Bdlder renaît; un palais s'élève, plus beau que le soleil, et oîi vivront dans un bonheur perpétuel les vertueuses générations. » Ainsi une vie singulièrement active de ce côté de la tombe, de grandes espérances au delà, c'était de quoi préparer ces peuples à lu civilisation moderne et au christianisme.

Le second point sur lequel nous instruirions Tacite, c'est la question de l'origine et de la descendance des Germains. Il serait étonné et quelque peu scandalisé sans doute d'apprendre leur primitive parente et leur communauté d'antiques croyances religieuses avec les Romains et les Grecs. Nous n'en savons pas encore beaucoup plus que lui, à vrai dire, sur les routes I qu'ils ont suivies, sur les destinées qu'ils se sont ftites depuis qu'ils se sont détachés du tronc commun. Tandis que les peuples du monde classique, avec plusieurs des nations que plus tard ils devaient subjuguer. Celtes, Italiques, Ibères, s'emparaient de l'Europe centrale et méridionale, et y déployaient un magnifique essor dont les principales directions nous sont connues, que devenaient ces groupes innombrables de barbares jusqu'au jour où, annoncés par le coup de tonnerre que détourna Marins, ils se dressèrent presque aussitôt à l'est et au nord de l'Europe contre Rome? Ils avaient suivi de tout autres chemins, et, pendant une longue migration mêlée d'étapes inconnues, leurs conceptions, d'abord analogues à celles de leurs frères d'origine, avaient pris un tour particulier dont Tacite, au moment de la première rencontre, nous est le premier témoin. Si notre science actuelle

en est réduite à n'espérer quà peine de pouvoir cer un jour de si profondes ténèbres, elle peut moins démontrer, comme on Ta vu, l'origine in européenne de ces populations germaniques, et k liens primitifs avec les nations qui ont joué dans temps classiques le plus grand rôle sur la scène o dentale.

INSTITUTIONS ET MŒURS GERMANIQUES. 16o

Page 1