CHAPITRE QUATRIÈME
Des institutions et des mœurs des Germains suivant Tacite.
Ces peuples sont, non des sauva^^es, mais des barb.ires passant de letat nomade ou instable à Tétat agricole. — I^as de propriété foncière privée; culture indivise et alternante : César, IV, 1; VI, 22; Tacite,c.XXVI. —Constitution de la Marche germanique. -Persistance du groupe de la famille dans le groupe plus nombreux de la tribu. — Respect de la femme . — Progrès des mœurs : introduction du wehrgeld et des trêves saintes; confédérations.
Institutions germaniques. — Sentiment d'indépendance individuelle natarel aux Germains. — Divisions civiles et militaires. — Assemblées nationales et chefs élus. — Classes diverses. — Royauté.
Malgré les nuages qui nécessairement devaient obscurcir sa vue, Tacite a distingué quelques traits de lareligiondes Germains. Comment jugera-t-il de leurs institutions, de leurs aptitudes sociales et politiques, f de leur caractère moral? Nous-mômes, quel fruit tirerons-nous d'un tel examen? Ne nous offrira-t-il pas les premières ébauches de quelques-unes des institutions qui animent le monde moderne? L'histo* rien romain a pressenti tous les problèmes ; il a voulu particulièrement savoir à quel degré de civilisation, à quel état social en étaient arrivés les peuples qu'il observait. A cette question qu*il s^est posée, il a ré-
iCG IIUMË ET U:S EAllOAUK^.
pondu par une conception originale et forte, à laquelle il faut s'attacher pour la dégager de ses termes concis, et la rendre avec ce qu'elle comporte d'utile développement.
Les sciences physiques nous enseignent, à la suite de leurs plus récentes découvertes, Téquivalence du mouvement, de la chaleur et de la force; elles aspirent à trouver une formule qui expliquera par le mouvement la nature et la vie. Il on va de la sorte, nous le savons depuis longlcmi)S, dans le monde moral, auquel répugnent absolument Tinîmobililé et Tinertie. L*hi<toire des peuples, de ceux-l;i du moins qui méritent ce nom et sont autre chose que des tribus sauvages, est raccomplisscment d'une loi de perpétuelle transformation ; la liberté morale se fait à ellemême ses destinées. A certains moments, la vie nationale peut devenir plus intense, et le mouvement, qui s'accélère, peut s'accuser par des traits plus sensibles. Il appartient à l'historien de les saisir ; mais ce n'est jamais une tâche facile d'apercevoir nettement les phases simultanées et diverses, de désigner celles qui viennent de s'achever, de distinguer les linéaments de l'avenir. Tacite Ta fait cependant, avec une sagacité de vue qui étonne : il a surpris les Germains dans leur rfr/wj/y, comme parlent les Allemand:? modernes, c'est-à-dire dans leur transformation, à la date d'un essor décisif : mais ses indications sont brèves et sommaires en même temps que précises : voyant tout, il résume tout, c'est le mot de Montesquieu. Il y a donc lieu de reprendre ses indications pour développer ses vues. Il faut montrer avec lui, et à sa suite, que la
IKSTHTTIOXS ET MŒURS r.ERMAMOUES. ir>7
société germanique du premier siècle après J.-C. sortait de la vie en quelque mesure nomade encore, pour entrer dès qu'elle le pourrait dans la vie agricole, qu'elle commençait de substituer à l'âpreté des coutumes primitives lautorité de mœurs déjà moins rudes, au droit de guerre privée et à la tradition des vengeances solidaires la proclamation des trêves sacrées et le wehrgeld, au pouvoir exclusif et étroit des pères de famille les premiers es>ais d'institutions fécondes, à la confusion d'une barbarie tunaultueuse l'ébauche de la loi générale, de l'Ktat.
Une telle étude était particulièrement difficile pour un Romain. Il fallait qu'il se dépouillât du mépris universel de Rome pour tout ce qui faisait partie du monde barbare. L'antiquité classique n'avait guère connu sous ce nom que des peuples d'une civilisation antérieure et vieillie, qu'elle affectait de dédaigner après s'être fortifiée et comme nourrie de leur substance. L'Assyrie, la Pt^sc, l'Egypte, avaient été ses premières institutrices pour devenir ensuite î^cs simples vassales ; le monde celtique terminait sa période de grandeur lors de la conquête romaine : à toutes ces nations déchues, l'antique Rome avait également appliqué la dénomination de barbares et prodigué son dédain. Il ne devait pas en être tout à fait de même pour le groupe des tribus germaniques. L'âge des peuples se calcule non pas sur retendue de leur passé, mais sur le temps réservé encore à leur énergie persistante ou croissante. A ce compte, le groupe considérable des tribus scythiques, s'il est vrai que, par une filiation pour nous très-obscure, ce soient
elles qui aient transmis aux Germains d'anciens se venirs, était seul resté doué de jeunesse. Les Germa proprement dits paraîtraient, suivafit une pure ce jecture de M. Zeuss*, dès le cinquième siècle av; notre ère. Ils se montrent plus sûrement dans fragment de Pythéas, qui nomme les Teutons temps d'Alexandre % puis, environ deux cents î avant Jésus-Christ, dans un récit de Polybe qui com parmi les soldats de Persée, roi de Macédoine, auxiliaires de la tribu germanique des Bastarnes ' vrai dire, l'invasion des Teutons et des Cimbres, p celle d'Arioviste, roi des Suèves, qui fut repoussé César, les révélèrent seules complètement, et ou^ rent la lutte que, pendant plusieurs siècles, Rome é
' Die Deutsc/ien und die Nachbarstamme (les Peuples i mands et les branches voisines), Munich, 1837.
* Pythéas rapporte, suivant Pline, Histoire naturelle^ XXJ XI, 4, que les Guttons, nation germanique, Germanix gens, \ tentlcs bords du Mentonomon. golfe de l'Océan; qu'à une jou de navigation se trouve l'île d'Abalus, où les vagues jettent le cin au printemps...., que les habitants emploient cette subst en guise de bois pour faire du feu, et la vendent aux Teul leurs voisins, proximisque Teutonis vendere. — Pythéas est connu par Dicéarque, cité dans Strabon, II, iv, 2 ; or CicéroE Legibus, II! , 6, nous dit que Dicéarque était élève d'Aristote ; Pyl date donc au moins du quatrième siècle.
' PolylMî, XXVI, 9, et Tite-Live, XLI, 19, attestent Talli des Bastarnes avec Persée. Ils se virent refoulés des bords < Theiss aux régions du Danube inférieur et même à l'île de Pc C'est pour cela qu'on les trouve quelquefois désignés sous le de Peucins. Tacite, Germanie, 46, les dit Germains : Peucini, quidam Bastarnas vocant, sermonc, cultu, sede ac domicilii Germani agunt. ~ Cf Wormstall, Ueber die Tungern und Ba, nen, Studien zur Germania des Tacitus, 1868, in-S».
INSTlTLTIOiNS ET MŒURS GERMANIC>U£S. 160
appelée à soutenir. Le nom de barbares allait prendre désormais un nouveau sens et désigner des peuples jeunes en effet, c'est-à-dire réservés à un rôle important dans Tavenir. Hérodote avait étudié sans trop de mépris les peuplades scythiques au nom de son active et intelligente curiosité; Tacite devait observer les Germains avec la seule préoccupation de ses inquiétudes patriotiques.
Tout d'abord Tacite a évité de commettre une erreur dans laquelle sont tombés des historiens du dixhuitième siècle. Les Germains de son temps étaient des barbares, mais non pas des sauvages comme de nos jours ceux de TOcéanie ou de TAmérique. Si Ton ouvre, parmi les vieux livres composés en Allemagne sur ces époques primitives, la Germama antiqua de Clavier par exemple, qui parut en 1616*, on voit ce respectable in-folio orné de gravures qui ne donneraient pas, si on les tenait pour exactes, une haute idée du degré de civilisation où étaient arrivés les compatriotes d'Arminius et de Vclléda. Le guerrier teuton, aux longues moustaches pendantes, à la chevelure relevée et nouée au sommet de la tête, une peau de bêle jetée sur ses épaules pour unique vêtement, tient de la main gauche une tetc sanglante, et
* Philippe Cluvier, né à Danzig en 1580, mort en 1623 à Leyde, où il avait vécu depuis 1616, pubUa d abord la Gci mania, pais la Siciiia^ puis Vltalia antiqua, avec de Dooibrcuscs cartes géographiques. Ces ouvrages, le premier surtout, obtinrent un grand succès par leur érudition variée, mais aussi par leurs trop hardies et trop nombreuses conjectures.
i70 ROME £T LES BARBARES.
de la droite, au bout de sa lance, une autre tête C( pée. Une héroïne, près de lui, à peine plus vêt montre un pareil trophée. Les représentations mœurs domestiques offrent Timage d'un informa grossier dénùment, avec Tentière absence de t commencement de culture. Le patriotisme tudesi aimait à placer delà sorte en vive lumière Topposit entre la puissance guerrière dont Tantique Gerrat avait fait preuve et une absolue pauvreté toute pri tive. Il y avait bien aussi le plaisir du contraste ei la majesté du Saint Empire romain et de si hum commencements; mais c'était charger les couh sans assez de respect de la vérité historique. Les ( mains du premier siècle après Tère chrétienne pi quaient encore, il est vrai, les sacrifices huma qu'Adam de Brème nous montre d'ailleurs subsis dans le nord de l'Europe même pendant le onzîi siècle*. L'usage du fer n'était pas très-fréqi chez eux. Tacite l'affirme pour une de leurs tril et les témoignages de l'archéologie paraissent dén: trer qu'il en était de même pour toutes *. La c naissance de récriture ne leur était évidemment familière; les runes ne pouvaient être d'un popul
* Adam de Brémo vivait dans la seconde moitié du onz siècle. Nous avons de lui : Historié ecclesiasticx €<:clesiantm l àurgensis et Bremensis, vicinorumque locorum sepienirionai abanno 788 ad 1076 libri JV. Helmslaedt, 1610, in-i ; et De DanUe et reliquarum qux trans Daniam sunt région um nai Stockholm, 1615, in-8.
* Tacite dit des Estyens, Germanie, chapitre xlvi : Rarus 1 frequens fustium usus. — n avait déjà dit au chapitre vi fernun quidem superest, sicul ex génère teiorum colligitur.
INSTllUTIONS ET UŒUUS GERMANIQUES. \Ti
emploi. Enfin, pour tout dire, un catalogue de superstitions condamnées par TÉglise \ catalogue inséré dans les recueils des lois dites barbares, mentionne comme tout germanique et païen l'usage de faire du feu avec deux bâtons frottés Tun contre l'autre, et, à en juger par la difficulté pour l'homme ci" lilisé de se servir d*un tel moyen, il est permis, cela est^Tai, de le considérer comme un des attributs de l'état primitif. Toutefois il n'est pas admissible que ces peuples aient pratiqué une entière nudité, comme on l'a voulu conclure de quelques mots de César et de Tacite ; à défaut d'autres raisons, celles qu'on peut tirer du climat, qui n'a pas notablement changé, paraissent très-suffisantes : les textes qu'on a remarqués s'appliquent seulement aux enfants *. Quelques paroles de Pomponius Mêla, au premier siècle de 1 ère chrétienne, les représentent comme se nourrissant de chair crue, mais ne sont pas conlirmées par
1 A la suite d'un capitulaire donné par Carloman û Lepline en 743, on trouve sur un manuscrit de la Vaticane, u" 377, une formule d'abjuration que nous avons déjà citée parce qu'elle contient trois noms de divinités germaniques : Thunar, Woden et Saxnôt, et un Indiculm super stUionum et paganiarwn (|ui serait fort curieux à commenter. On y rencontre les pratiques suivantes: DesacrUegio ad sepulchra mortuorum. De sacrilegio super defunctos id est dadsisas... De sacris silvarum qua^ nimidas vocant. De sacris Mercurii, vel Jovis... De filacteiiis et ligaturis. De fontibus sacrificiorum. De incantationibus... De igné friiato de ligno, id est nodjyr, etc.. Voir le Recueil de Pertz, 1" volume des Lois, pages 19 et 20.
2 Germanie, chapitre xx et xviu Cf. César, Guerre des Gaules, VI, 21, et Pomponius Mêla, III, 3.
César et Tacite*. Rien n'autorisait donc Robertson et Gibbon à mettre sur la même ligne les Germains du premier siècle et les sauvages du nouveau monde. On ne saurait opposer Texempie des sauvages d'Amérique convertis par les missionnaires, et amenés par eux à une pratique douce et patiente de la vie agricole, avec les dehors d'une piété docile. Il y a là les preuves d'une obéissance passive, presque enfantine, mais non pas le progrès moral conquis par l'effort de la volonté. Les missionnaires partis, que reste-t-il? Les qualités natives sont annulées, et rien ne i^e montre à la place. On a seulement le mépris des frères restés païens.
Adelnng, dans son Histoire primitive des Aileinands'^^ accumule ensemble tous les traits de la plus informe grossièreté, de la plus excessive violence, et les attribue à ces peuples. Quand César raconte que les Suèves ont interdit chez eux l'importation des vins, redoutant, dit-il, d'être amollis par le bien-être et le luxe, Adelung n'admet pas cette explication; il lui faut plus de rudesse encore, et, suivant lui, le vin est pour eux une liqueur trop fade, ils veulent des boissons plus violentes. Il établit, comme Robertson et Gibbon, un rigoureux parallèle entre les relations des voyageurs modernes sur les mœurs des indigènes
' Pomponius Mêla, HI, 3 : Criida etiam carne vescuntur. — Posidonius d'Apamée, contemporain de Cicéron, cite par Athénée, IV, 153, E,dit qu'ils buvaient dn lait etdu vin pur, et mangeaient des viandes rôties.
« Johann Christoph Adelung, Aelleste Geschichte der Deutichen, Leipzig, 1806.
américains, Natchez, Mohicans, Hurons ou Delawares, et les récils des anciens sur les mœurs germaniques. Ce parallèle ne pourrait devenir concluant que ?i, de part et d'autre, on rencontrait tout au moins les mômes têtes de chapitres; mais il manque précisément au compte des mœurs américaines ceux des traits germaniques qui sont destinés à un développement ultérieur» c'est-à-dire les germes féconds, tels que le respect du mariage, la constitution régulière de la justice, la distinction hiérarchique entre diverses assemblées publiques. On n'attend certes plus rien des pauvres tribus de TAmérique ; la plupart ont disparu déjà sous la domination des conquérants européens; elles se sont montrées également incapables de résistance et d'éducation ; il est de plus impossible d'entrevoir dans leur passé les moindres traces d'un progrès accompli, tandis que les anciens Germains, à chaque fois que les documents historiques permettent de distinguer quelque chose de leur état social, apparaissent en transformation et en progrès. C'est qu'il D'y a pas lieu en réalité de confondre ce que l'antiquité classique appelait les barbares avec ce que nous appelons les sauvages. Parmi ces barbares d'autrefois, l'histoire a compté des peuples appelés à prendre une large part à de grandes époques et à de grandes œuvres de civilisation, tandis qu'on désigne du nom de sauvages, en dehors de la scène historique, des tribus vouées, ce semble^ à la stérilité, qui ne s'instruisent pas et ne se perfectionnent pas \ M. Guizot, s'il a reproduit
' Robertson a institué celte comparaison dans la note VI au
K'iMi: lA Li:s liAfîUMtKS.
dans une des Ifçons de ïllistoire de la ciiùlisaiion c?i France un parallèle analogue à celui que Robertson a outré, a pris soin d'introduire une suffisante reclilication en plaçant à la suite une habile peinture des traits privilégiés par où les Germains devaient se signaler *.
Bien que les Germains du premier siècle soient encore à l'état de tribus errantes, depuis longtemps déjà, à mesure qu'ils émîgrent, ils demandent partout des terres pour les cultiver et s'y établir. 11 semble que deux secrètes impulsions les dirigent vers l'invasion et vers l'occupation qui suivra la conquête définitive. Rencontrent-ils quelque grand fleuve qui les conduit à la mer, ou bien la côte elle-même, ils sont déjà ces hardis pirates que TElurope occidentale devra plus tard redouter. Pline le Naturaliste, contemporain de Tacite, décrit leurs embarcations creusées dans des troncs d'arbres, et qui contenaient, dit-il, jusqu'à trente hommes^; une de ces embarcations a été retrouvée en Danemark, en 1833, dans la tourbière
Tableau des progrès de la science en Europe qui précède soq Histoire de Charles-Quint, 1769. Gibbon appelle les Germains « ces sauvages errants de la forêt Hercynienne. » Voir son cliapitre ix, livre I«>^, 1770. C'est toutefois Gilbert Stuarl, A vicw of the soeietf in Europe^ 1778, chapitre I•^ qui arle plus abusé de ce rapprochement. — Adelung, comme nous Tavons dit, a repris et dére* loppé la même thèse. — Voir à la suite de ce chapitre les intéressantes observations de M. Passy à ce sujet.
' Voir la septième leçon.
* Pline, Histoire natur^le, XVI, lxxvi, 6 : Germanies praedones singulisarboribus cavatis navigant, quarum quœdam et triginta homines ferunt.
INSTlTL-nONS ET MŒURS GERMANIQUES. 175
de Nydam, avec des monnaies romaines qui la fersùent dater du second siècle \ Dans rintérieur des terres, sur le vaste territoire delà Germanie, ils s'avançaient lentement, par migrations spontanées, après avoir depuis longtemps refoulé ou asservi les popula- Uons celtiques^ se succédant tribu par tribu dans chaque vallée, sur chaque plateau, sans rencontrer, ce semble, beaucoup d'obstacles, mais attardés cependant par rindispensable nécessité de cultiver le sol. La distinction que M. Guizot a établie entre la bande et la tribu dans le sein de chaque peuple germanique convient à cette époque : les femmes et les vieillards resUiient pour soigner la terre et le bétail, taudis que les enfants perdus s'en allaient explorer la contrée et chercher de nouveaux gîtes. A peine sont-ils en contact avec les peuples des frontières romaines qu'on les voit réclamer des terres plus instamment que jamais. Les Gimbres, vainqueurs dans une première rencontre sur les frontières de la province romaine, plus tard la Narbonnaise, se contentent de renouveler la demande d'une concession de terres à titre de solde et en échange du service militaire *. Arioviste, le roi des Suèves, se fait livrer le
« Y. louvrage descriptif de M. Conrad Engelhardt, jyydam MosefUnd. La trouvaille faite dans la tourbière de yydam, Kîœbenbavn, 1805.
' « Teutons ou Cimbres, ils étaient 300,000 tous bien armés, et traînant à leur suite, disait-on, une multitude beaucoup plus nombreuse de femmes et d^enfants, pour qui ils cherchaient des terres capables de nourrir cette multitude immense. » Plutarque, MarHUj chapitre xi. — Us envoient des députés dans le camp de Silanus, et de là au sénat. Ils demandent « que le peuple de Mars
tiers de leurs terres par les Séqiianes, et ensuite un autre tiers pour ses nouvelles recrues, les Harudes*. On dirait que, fatigués de la barbarie, ces peuples viennent invoquer d'eux-mêmes les exemples de la vie sédentaire et civilisée.
Dans leur vie encore errante, les Germains du premier siècle connaissaient-ils la propriété foncière privée ? Un exact examen de cette grave question, à laquelle Tacite a songé certainement, nous serait précieux pour la connaissance de leur état social. De même que, dans les sociétés parvenues à leur entier développement, la propriété privée est à la fois l'aiguillon et le prix du travail, et devient, sagement constituée, le signe de la civilisation, de même, dans Thistoire du progrès des peuples, elle marque, à mesure qu'elle s'introduit et se généralise, le passage de l'état pastoral ou nomade, peut-être aussi plus tard de l'état agricole, à une plus haute condition sociale.
César dit en parlant des Suèves, un des peuples les plus considérables de la Germanie, qu'ils ont jusqu'à cent cantons, et que de chacun d'eux sortent alternativement chaque année mille hommes pour jïorter les armes, tandis que les mille autres labourent la terre, afin de pourvoir à la nourriture commune. Il ajoute cette double remarque, très-digne d'attention: « Nul parmi eux ne possède de champs à part, et il
leur donne quelques terres, à titre de solde, promettant, sous cette condition, d'employer à son service leurs bras et leurs armes. » Florus, HI, 4.
' César, Guerre des Gaules^ I, 3f.
n'est permis à personne de rester plus d'une année en un même lieu pour s'y établir. Ils préfèrent au blé le laitage et la chair des troupeaux, et se livrent passionnément à la chasse \ » Plus loin, à propos des Germains, considérés cetfe fois en général, César s'exprime à peu près de même : « Nul d'entre eux, ditil, ne possède une certaine quantité de terre, avec des limites marquant une propriété fixe. Les magistrats distribuent chaque année aux familles, aux groupes de parents réunis, les lots de terre qui leur ont été assignés en tel ou tel endroit. L'année finie, il faut passer ailleurs *. » Tacite fait évidemment allusion à de pareils usages quand il dit, au chapitre XXVI de la Germanie, que « dans chaque canton, tous les hommes valides sont appelés tour à tour à la culture de lots qui leur sont assignés aussi également que possible pour l'étendue ou pour la qualité du terrain, le vaste espace dont on dispose permettant d'observer
» Hi (Suevi) centum papos habere dicuntur, ex quibus quotaunis singula millia armatorum bellandi causa ex (inibus educunt. Reliqui, qui domi manserint, se atque illos aluiit. Hi rursus in vioem anno post in armissunl; illi domi rémanent. Sic neque agricultara, née ratio atque usus belli, intermittitur. Sed privati ac separati agri apud eos nihil est, neque longius anno rcmanere uno ia loco iocolendi causa licet. Neque multum frumenlo, sed maximam partem lacté atque pécore vivunl, multumque sunt in venationibus. César, B, G., IV, i.
' Agriculture non student, majorque pars victus eorum in lacté, caseo, carne consistit. Neque quisquam agri modum certum aut fines habet proprios ; sed magistratus ac principes in annos siogalos gentibus cognalionibusque hominum, qui una coierunt, quantum et que loco visum est agri attribuunt : atque anno post alio transirecogunt. César,^. G,, VI, 22.
de telles conditions. Ces lots, ajoute-t-il, ne restent entre les mêmes mains qu'une année, et ne comprennent pas tout le territoire dont on dispose, car les Germains ne luttent pas avec le sol pour en accroître la fertilité : qu'ils en obtiennent le blé nécessaire, et ils sont satisfaits *. »
Nous pensons avoir rendu exactement ces trois passages, pour lesquels on a proposé beaucoup d'explications fort diverses. Certains interprètes croient y trouver une coutume semblable à celle de quelques tribus arabes, qui résident sur des champs par elles ensemencés jusqu'à la moisson prochaine, puis lèvent les tentes pour les transporter et ensemencer ailleurs, sans se donner la peine de labourer. Il en est suivant qui les paroles de Tacite font allusion à tout un
' Agri, pro numéro cultorum, ab universis invjcem occupantur, quos niox inter se sccuadum dignationem partiuntur : facilitatem particDdi camporum spatia prsstant. Arva perannos mutant, et superest ager; nec enim cum ubertate et amplitudine soli iabore con tendu nt, ut pomaria conserant, et prata séparent, et hortos rigent: sola terra» seges imperatur. Germanie, c. xxvi. — Le texte même de ce passage difficile n'est pas bien tixé. Le manuscrit Pontanus, de Leyde, donne Invieem^ que nous adoptons; mais d'autres manuscrits donnent in vices, per vices, vkis (M. Waitz adopte celte derniiTc leçon : ab universis vicis). U est bien vrai que, dans notre traduction, mox disparaît, et sans doute n*a-t-il pas en effet un sens très-significatif. Secundum dignationem est quelquefois traduit : selon la dignité, selon le rang (des co-parlageants). 11 semble toutefois que dignatio a le plus souvent un sens transitif; Tacite a dit au cbapitre m : Insignis nobilitas aut magna patrum mérita principis dignationem etiam adolescentulis assignant, c'est-à-dire : une naissance illustre, ou les services éclatants d*un père, déterminent le prince à s'adjoindre pour comités même de tout jeunes gens.
ystème de jachères. Ces commentaires et plusieurs lutres ont ce tort commun de troubler la concordance |ui pamît devoir nécessairement exister entre les émoignages de César et ceux de Tacite. Les deux listoriens observent le même objet; Tacite a sous les feux ou dans sa mémoire les assertions de César, iuquel il a dit qu'on ne saurait suivre un guide plus 5Ûr, un plus véridique témoin*. Il est donc pro- 3able que sa narration s'accorde avec celle de son prédécesseur, ou bien, s*il y a des différences, elles auront été sans doute marquées en traits parliculièrement précis et non équivoques. Or ce qui résulte, h ne s'y pas tromper, de l'assentiment des deux auteur?, c'est que les anciens Germains pratiquaient la communauté des terres et ignoraient l'usage privé de la propriété foncière. César, dans les deux passages que nous venons de citer, le déclare aussi clairement quepos^iblc. Le territoire appartient à la tribu, dont les chefs appellent chaque année aux travaux indispensables de culture les divers groupes qui la constituent. Chacun de ces groupes est composé non pas seulement d'une famille dans le sens restreint du mot, mais de plusieurs ménages ou individus rapprochés par les divers liens de la parenté, de sorte que le lot de terre n'est pas môme confié temporairement à un seul père de famille, mais à plusieurs, et qu'il n'y a réellement, selon César, nul vestige de propriété foncière privée. Plus d'un trait, dans la Germanie de Tacite, confirme cette interprétation. Dans le curieux
< Summus auclorum divus Julius. Gennanïe^ chapitre xxviii.
iSO ROM£ ET LES BARBARES.
chapitre où il dit comment se constitue d'ordinair le double apport des fiancés ^, il se garde bien di mentionner la propriété foncière. Il n'en est pas noi plus question parmi les présents que le chef distribue entre ses compagnons de guerre à titre de récompense, ni quand il s'agit de conclure des arrangements en forme de tvehrgeld ^ Suivant le texte de plusieurs coutumes écrites de l'Allemagne du moyen âge, le bien-fonds ne peut être saisi en justice, vestige d'un droit primitif qui ne connaissait la propriété foncière qu'avec un caractère public et inaliénable.
Qu'un tel système ait été un obstacle au développement agricole, cela est trop évident. Si Ton obsene quels produits obtenaient les Germains, quelles céréales et quels légumes servaient à leur nourriture, on se convaincra qu'une maigre production répondait à la culture superficielle qui nous est décrite. Par là se perpétuaient le marécage, la lande et la bruyère, et cet aspect misérable du sol qui inspirait aux Romains et à Tacite une sorte de répugnance mêlée de crainte. Or tel est bien l'état informe qui convient à des tribus guerrières, cherchant la conquête, à peine fixées pom des périodes incertaines et par capricieuses étapes quelquefois même ne s'arrêtant que pour Tindispensable besoin de leur nourriture et de celle de leur bestiaux. C'est bien la condition que dépeint Césa; quand il dit qu'alternativement chaque année, dan; chaque canton, la moitié des hommes valides se charge
* Germanie, chapitre xtiii.
Q€rmani€f chapitres xiv et xii.
pter les armes, et l'autre moitié de cultiver la de pareils termes excluent formellement la profoncière privée.
aurait tort d'invoquer ici les arguments qu'on a vent fait valoir contre les théories communistes, prétendre, au nom de ces arguments, que Tétat désigné par César et Tacite devait être chose ticable. L'histoire offre beaucoup d'exemples atraire. Quand Hésiode et Virgile célèbrent le de Saturne et IMge d'or, oîi l'on ne connaissait i division des champs entre plusieurs maîtres, l Horace affirme que les Gètes et les Scythes enaient aiissi de partager les terres, et que nul 'e eux ne consentait à s'occuper de culture deux s de suite \ quoi qu'il en soit de l'origine, miquo ou non, de ces peuples, il est permis de onner comme premiers motifs à ces assurances oëtes les souvenirs traditionnels de quelque historique. L'année jubilaire des Hébreux renux anciens propriétaires ou à leurs héritiers les aliénées pour un temps, afin d'empêcher l'acation de la fortune immobilière en un petit
Rigidi Getz
Iinmctata qiiibus Jugera libéras
Fruges et Gererem ferunt, Nec cultura placct lungior aniiua ,
Dcfunctuinque laboribus ^Equali recréât sorte vicarius. (Horace, 0^5, 111,18, 24.]
es sauvages, de qui les champs non délimités produisent isson commune à tous, ne cultivent qu'un an le même sol. e de Tun d'eux une fois remplie, un autre lui succède, de travaux protiteront à son prédécesseur.
nombre de mains : c'était pratiquer en quelque r sure le système de la communauté des terrt Diodore de Sicile rapporte, au sujet d'un peu espagnol, les Vaccéens, qu'ils cultivaient en commi les fruits étaient répartis également; quiconque détournait quelque portion était puni de moi Strabon nous dit que les Dalmates partageaient an veau leurs terres tous les huit ans ^ De notre ter même, certaines parties de Tlnde ne connaissent la propriété privée*. En plusieurs lieux du Mexiq la commune est propriétaire de tout le territoire l'exception de la maison d'habitation et du jar contigu, que chaque famille se transmet héréditai ment : chaque village cultive en commun une port de la terre publique. Dans un certain nombre communes de Russie qui ont gardé leurs anci privilèges, les magistrats assignent à chaque fam pour une ou plusieurs années, un lot à cultiver, peut consulter à ce sujet l'ouvrage bien connu M. Haxthausen. La Serbie et la Croatie ont de
* « Vous sanctifierez la cinquième année, et vous publ la liberté générale à tous les habitants du pays : parce que Tannée du jubilé. Tout homme rentrera dans le bien qu'il p^ dait, et chacun retournera à sa première famille ; — parce c'est Tannée du jubilé. Tannée cinquantième... En Tannée jubilé, tous rentreront dans les biens qu'ils avaient possédé Ijbl terre ne se vendra pas à perpétuité, parce qu'elle est à me que vous y êtes comme des étrangers à qui je la loue. » — J tique f chapitre xxv, versets 10, 1 1, 13, 23.
* Diodore, V, 34.
» Strabon, VU, v, 6.
* Friedrich Thudichum, Deralideutsche StaaC, Giessen, t page 106.
reillcs traditions. On trouve encore dans la colonie néerlandaise de Java ce qu'on appelle le dessa. Ce mot veut dire proprement le champ commun labouré ou cultivé ; il désigne un territoire dont le laboureur cultive chaque année une parcelle différente. Enfin, sans aller chercher si loin des exemples, dans le pays de Saarlouis, voisin de l'ancienne frontière de France, toute la terre cultivable est encore aujourd'hui possédée en commun ; on en fait périodiquement le partage par la voie du sort ' . Dans les villages des Vosges dont se compose le curieux pays du Ban de la Roche, milisé seulement à la fin du xviii* siècle par le pasteur Oberlin, à Rothau, Fouday, Waldersbach, on divise tous les trois ans entre les habitants certains terrains de la montagne appelés tripoxis; on donne à ces terrains trois cultures annuelles différentes de suite, puis on les laisse en jachère trois années; puis on les partage à nouveau : le genêt brûlé sert d'engrais. De la sorte il y a toujours moitié des terres en culture, moitié en jachère. A Saales, commune voisine, peuplée d'anabaptistes, toute la propriété est encore communale ^ Une foule de termes subsistant dans la langue usuelle démontreraient l'antiquité
' On trouvera dans Tutile ouvrage de M. G. L. von Maurer, Einleiiung zur Geschichte der Mark-Hof-Dorf-und Stadt-Verfasiung und der offentlïchen Gewalt, Munich, 1864, page 8, etcTiodicaUon des mémoires spéciaux d*aprc8 lesquels ce savant exact nous C&it connaitre ces faits intéressants.
' Voir le Rapport fait à la Société royale d* agriculture, par François de Neufchàteau, sur Tagriculturc et (a civilisaUon du Ban de Roche, 1818, in-8.
reculée de pareilles coutumes en beaucoup de parties de TAllemagne.
Ainsi les souvenirs du passé et l'étude même du présent s'accordent pour démontrer que le système de la communauté des terres est, dans certaines conditions, parfaitement praticable, et môme qu'il a formé dans l'histoire de la propriété en général toute une phase primitive*. Montesquieu est un des premiers publicistes modernes qui, précisément à propos des Germains, ne s'y soient pas trompés '. Ce système doit d'autant moins ôtre confondu avec le communisme qu'il n'exclut pas, bien entendu, la propriété privée mobilière. Si les Germains de César et de Tacite n'étaient pas admis à posséder le sol, ils étaient du moins propriétaires de leur bétail (c'était leur principale richesse) ou bien de leurs esclaves, pour la plupart prisonniers de guerre. Quant aux habitations, composées de pièces de bois simplement ajustées, tout au plus avec quelque maçonnerie légère, elles pouvaient s'enlever presque comme des tentes. Pline le Naturaliste rapporte qu'après le massacre des Cimbres, leurs maisons, portées sur des chariots à l'arrière de l'armée, furent longtemps encore défendues par les chiens qu'ils avaient amenés. Aussi
1 V. à ce sujet les excellentes études de M. Emile de Laveleye sur les finîmes primitives de la propriété, dans la itevue des Detix- Mondes de juillet 1872 ; et le savant travail de M. Paul VioUet, intitulé Caractère collectif de^ premières propriétés immobilières, Paris, Guillaumin et Pédone-Lauriel, in-8, 1872. Tirage à part de la Bibliothèque de r École des chartes,
' Esprit des Lois, livre XVIU, chapitre xxii.
les formules judiciaires du moyen ûge montrent-elles que les maisons furent, en certains pays, réputées longtemps propriété mobilière et non pas foncière. Si Tacite a dit, en parlant des esclaves de Germanie, qu'ils vivaient tranquilles sur un lot de terre, à la condition de payer au maître une redevance, cela peut signifier que, dans la distribution annuelle, des parcelles supplémentaires étaient assignées à toute personne possédant des esclaves, lesquels devaient cultiver, comme le maître.
La constitution de la Marche paraît dans Tacite. Il la désigne évidemment dans son xxvi" chapitre par le mot ager qu'il oppose à arva^ et quand il dit que les barbares aimaient à entourer leurs habitations et leurs champs de vastes terrains vides pouvant leur servir de défense. Or l'usage de la Marche est le signe d'une transition entre l'état nomade et l'état agricole, entre le régime de Ttintière communauté de la terre et celui où commence à se montrer la propriété foncière privée. En effet, la Marche est un vaste territoire indivis qui s'étend au-delà des cultures et qui comprend d'ordinaire les pacages, les bois, les landes, les marais. Elle répond à la nécessité où se trouvent les tribus germaniques d'avoir devant elles de grands espaces, soit dans la crainte des incursions ennemies, soit pour le jeu nécessaire aux changements périodiques des lots à cultiver. Elle est un vrai boulevard; à ce titre elle reste inculte et déserte, d'autant plus suspecte et menaçante * . Malheur à l'étranger ou même
' Voir les Deutsche Rechts-Alterthiimer de Jacques Grimm,
ivi. i;(»Mi: r.T LKs nAHr.AHi:s.
au compatriote qui en \iolerait indûment i'effrayaiil
solitude 1 Elle contient les bois sacrés, les autels san
glants des Dieux, les arbres au pied desquels ont— lieu les supplices : elle devient, dans la légende populaire, la région des dragons et des monstres. Ainsi, chez les anciens Grecs, entre Athènes et Mégare s'étendait un territoire désert que nul ne devait cultiver : la rupture de ce contrat fut une des occasions de la guerre du Péloponnèse. Thucydide * appelle ce territoire 'h 7/; 'h tepi xai -h aopicTo;, et le scoliaste de Thistorien commente ainsi : où <y7:eipou.éviQ yr, terre indivise et non semée; c'est l'exacte définition de la Marche germanique. Malgré ce sinistre aspect ou plutôt il cause même de ce grave caractère, la Marche devient, disions- nous, là où elle est constituée, l'indice d'une transition entre l'état nomade et Tétat agricole, car elle revendique pour la tribu qu'elle abrite une sécurité favorable à une vie sédentaire et paisible ; elle reste immuable, dans l'intervalle d'une migration à une autre, pendant que les champs à cultiver changent chaque année ou tous les deux ou trois ans de possesseurs. Bien plus il est probable que, lorsque le goût de la vie errante a commencé de disparaître peu à peu chez les Germains, c'est sur son territoire qu'ont apparu, en des parcelles successivement détachées du domaine indivis et commun, les premières propriétés foncières privées, ce que le droit anglo-saxon appelle bôcland, terres inscrites sur un
2« édition, pages 49'i-531. — Voir les Origines du droit français, par M. AAichelet, 1837, pages xxvi et 87-90.
• Guerre du Péloponnèse, I, 139.
INSIITUTIONS ET MŒURS GERMANIOLES, 187
livre domanial, par opposition au folkland, terres communes et non partagées. Ainsi, chez les anciens Romains, on détachait de Vager publicus ou arcifi^ niusy c'est-à-dire non délimité *, les parcelles ou laterculi destinées à devenir propriétés privées après que Taugure les aurait délimitées conformément à la science étrusque, limitatus ager, La constitution de la Marche a joué un grand rôle dans l'histoire primitive de la propriété ; on peut s'en convaincre en remarquant quelle place importante elle occupe dans les souvenirs des peuples. Non-seulement l'histoire légendaire, mais aussi un très-grand nombre de noms géographiques, par leur composition même, attestent, surtout en Allemagne, sa longue durée.
Avant de s'ouvrir à la propriété privée, la Marche représente évidemment, avec son caractère essentiel, qui est d'être un vaste territoire non divisé, une résistance au nom du principe de la propriété commune. Or il est digue de remarque que, dans plusieurs des cas où nous la voyons durer aujourd'hui, soumise assurément à des conditions différentes, elle subsiste de concert avec une autre tendance qui est une opposition, elle aussi, contre la division de la propriété : nous voulons dire la coutume héréditaire du droit d'aînesse, puissante encore çà et là dans les mœurs en dépit des lois. Pour ce qui est de la Marche, il est
* La définition du mot arcifinius ou arcifinalis dans les Gromalici : ah arcendo, id est prohibendo ; ab arcendis hostibuSf ah arcendis vicinls, convient fort bien aussi à la Marche germanique. Voir le Recueil des Gromalki veteres, publié par Rudorff, Niebohr, etc.
clair qu'il en reste quelque chose dans nos communaux indivis, territoires non livrés à la propriété privée, mais dont un groupe d'habitants voisins les uns des autres conserve ensemble l'usage. Au milieu même d'un temps et d'un pays très-civilisés, ce sera un moyen d'attirer une population sur la lisière d'une forêt déserte que de permettre aux nouveau-venus de prendre dans cette forêt le bois de construction et de chauffage. Quand les groupes seront devenus assez compactes, les villages assez nombreux, ils pourront se suffire h eux-mêmes, et la région boisée (jui formait une sorte de Marche ouverte à l'usage de tous sans admettre nulle propriété privée, rentrera dans les conditions ordinaires, qu'elle soit propriété particulière ou domaine de l'État. Il en a été ainsi des villages et bourgs qui bordent, au sud-ouest de la France, la vaste forêt de pins entre bordeaux et Rayonne ; il en a été de la sorte spécialement pour Arcachon. Mais c'est en Hollande, dans les provinces de Drenthe, d'Over-Yssel et de Gueldre, que nous trouvons l'exemple précis d'une véritable Marche persistante avec la tradition du droit d'aînesse. Elle s'y retrouve avec son propre nom, Mark, et avec son antique constitution, c'est-à-dire à l'état de possession commune dont l'usage est réservé aux habitants des bourgs dont elle dépend. Chacun d'eux, s'il est propriétaire, non pas de maisons ni de bois, mais de champs en culture, peut envoyer ses troupeaux paître sur la Marche; il est eigcnf/eerfde, c'est-à-dire propriétaire héritier. S'il vend la culture qui lui confère ce droit, appelé tvhere^ le droit ne passe point à soa
acheteur. Les eigengeerfden sont des propriétaires libres, qui se gouvernent eux-mômes en élisant des chefs nommés scholten. Or, dans cette même région néerlandaise où la Marche reste encore aujourd'hui indivise, le code national, calqué sur notre code civil, a vainement édicté le partage égal des héritages. Les mœurs, plus fortes que les lois, inclinent à se garder du morcellement de la propriété. Au moins dans une notable partie d'Over-Yssel, le père dispose son testament de telle sorte que son fils aîné hérite à la fois des biens meubles et immeubles, à la charge de donner à ses frères et sœurs, mais à eux seuls et non à leurs descendants, le logement ainsi que la place au foyer elà la table. En échange, les cadets travaillent pour le profit commun; frères et sœurs s'engagent entre eux à respecter les dispositions paternelles. S'il en est un qui exige sa légitime, il devient l'objet du mépris public \
Tacite mentionne, au sujet de la répartition du sol, deux traits qui paraissent différer du récit de César, et qui contribueraient encore à marquer le progrès des Germains vers l'état agricole. Il donne à entendre que les lots étaient distribués non pas seulement à des groupes, à des gmtes, comme le veut Fauteur des
< Je dois ces utiles informations à M. Langeveld, de Saardam, ancien receveur de l'enregistrement et des domaines à Enschedc. Lecteur assidu de la Revue de^ Deux-Mondes, où des fragments de •cet études avaient d'abord paru, M. Langeveld a bien voulu y .prendre intérêt, et m'adresser d'excellentes remarques, dont il permettra que je le remercie publiquement.
Commentaires \ mais plutôt à des particuliers, à des pères de famille *. Il parle ensuite, bien superficiellement il est vrai et comme en passant, de petits enclos, appendices de Thabitation, possessions d'abord aussi éphémères sans doute que l'habitation elle-même, suam quisque domum spatio circumdat '. Or Montesquieu croit trouver dans ces enclos cette sorte de patrimoine particulier, appartenant aux mâles, qui était destiné à devenir la propriété salîque. Si cette interprétation est juste, si nous rencontrons ici un embryon de propriété foncière privée, cela ne change rien cependant à ce que nous avons conclu du texte de César; cela signifie seulement que les indications précieuses de Tacite constatent un progrès inaugurant une nouvelle époque. Combien de changements s'étaient accomplis pendant le siècle qui sépare les deux écrivains 1 Les Germains n'avaient plus à craindre les Gaulois, définitivement domptés par la conquête romaine. En fortifiant la double frontière du Rhin et du Danube, Rome avait amené les tribus naguère presque errantes des Germains à se fixer en une certaine mesure, à reconnaître des frontières, à faire trêve parfois aux guerres incessantes pour s'habituer à quelque culture assidue. On s'expliquerait que de tels changements eussent hâté chez eux Téclosion de la propriété foncière ; nous aurions ici un important
' Gciitibus cognationibusque homioum... quantuiD et quo loco visum est agri attribaunt. César, D. G. VI, 22.
• Mox inter se Becundum dignationeni partiuutur. Germanie^ chapitre xxvi.
* Germaniey chapitre xri.
I^STVrUTlOKS ET MŒURS GERMANIQUES. 191
exemple de cette transformation qui s'accomplissait alors chez les Germains, et que Tacite, disions-nous, a fort bien su comprendre et traduire. Le grand mou- Tement de l'invasion va commencer ; à peine sera-til apaisé que nous verrons ces peuples barbares, établis dans l'empire, s'éprendre d'une sorte de passion pour la propriété foncière et en faire comme le fondement principal de toutes leurs institutions.
Ud des périls d'un état social pareil à celui des Germains du premier siècle, où domine l'organisation par tribus sinon nomades, du moins non encore entièrement fixées, c'est que dans ce groupe moyen de la tribu le groupe plus restreint delà famille vienne à se dissoudre. Or c'est ce dernier que la nature a chargé d'exciter, en les concentrant, tous les meilleurs sentiments de l'homme, ceux du dévouement, de ia responsabilité et de la dignité morale. 11 est la pierre angulaire de cette organisation supérieure qui donne place à l'État. Les Germains, au milieu de leur essor, ont su sauvegarder cette assise importante de l'avenir, et Tacite nous montre par des traits dignes du plus haut intérêt quelle force de cohésion la famille germanique a conservée de son temps. Le respect de la femme et la majesté du mariage en sont les plus fermes appuis. Sans doute il ne faut pas s'attendre à rencontrer chez les Germains du premier siècle, habitués à la rudesse des mœurs, aux violences et à la colère, une délicatesse de sentiments chrétienne et moderne ; toutefois ce que dit Tacite de leurs hommages presque superstitieux envers les femmes est confirmé par trop de témoignages pour pouvoir
''•:' i:<'ML Ll LIS i. m; i; \ !;]■>,
être mis sérieusement eu doute. n<''ià uou< vovoii=^ les Cimbrcs n'accepter de combats qu'après que leurs prêtresses ont déclaré le ciel favorable*. César trouve chez les peuples suèves le mûme usage. Au temps de Tacite, Ganna, Velléda, les Alrunes ou prophétesses, que l'historien nous sijrnale en fabriquant sans doute avec leur nom germanique le nom de forme latine, Aurinia, qu'il a enregistré, passent aux yeux des barbares pour être les confidentes, les interprètes des dieux mômes. Et ce n'est pas ici un pur trait de superstition, A côté de la prêtresse il y a l'épouse et la mère, qui, par la sévérité des mœurs, ri)bser\atioii de la fui conjugale, paraissent avoir mérité le suprême éloge qui leur est décerné. L'éloquente peinture des fiançailles que nous trouvons dans Tacite, si elle laisse apercevoir derrière la cérémonie des dons symboliques un souvenir de la coutume toute barbare de l'achat de la femme, montre aussi la noblesse des sentiments qui l'ont remplacée : elle se traduit par ces belles paroles qui sont probablement l'écho de quelque formule du droit national : « La femme est avertie par les auspices mêmes qui président à son hymen qu'elle entre dans le partage des travaux et des périls, que sa loi, dans la paix ou dans la guerre, sera de souffrir et d'oser autant que son époux. Midier... admonetU7* ventre se laborum pericuhnimque sodam, idem in pace, idem in prœlio pa<siiram ausu^ ramque : sic vivetidum, sic prrewubnn ". »
» Strabon, VUI, 2, 3.
' GermanU^ chapitre xtui.
Il y a dans la Loggia de'Lanzi, à Florence, une statue antique dont nous avons une reproduction àRttis, au jardin des Tuileries \ et qui passe pour représenter Thusnelda, la femme du héros de la Germanie, Armînius. « Plus semblable par la hauteur de son &me à son mari qu'à son père allié des Romains, lorsqu'elle fut livrée, dit Tacite, elle ne pleura pas, elle ne fit pas entendre une seule plainte, mais, les bras croisés sur sa poitrine et regardant le sein qui portait le futur fils d'Arminius, elle marcha vers la captivité *. » « On la vit conduite en triomphe devant le char de Germanicus ^ » Rome put contempler en elle un type exalté de la femme germanique, quelque chose comme Tantique matrone romaine, avec plus de rudesse et de liberté.
Tacite a décrit le châtiment de la femme adultère*: après qu'on lui a rasé les cheveux, on la dépouille de ses vêtements ; puis, en présence de ses parents, le mari la chasse de sa demeure et la poursuit à coups de verges par toute la bourgade. Or saint Boniface, au huitième siècle, confirme ce récit dans une de ses lettres ' : « Chez les anciens Sa-
1 Sur la lisière du massif uord-ouest, en face du grand bassin, vers la place de la Concorde. — V. sur cette statue l'étude archéologique de M. Gôttlingy Thusnelda^ etc., en allemand.
* Mariti magis quam parentis animo, neque victa in lacrymas, neque voce supplex» compressis intra sinum manibus, gravidum aterumintuens,... ilnna/65, 1, 57.
3 Strabon, VH, i, 4.
* GermaniCf chapitre xix.
^ La 19*. y. le recueil lintitulé Epistolx S, Bonifacii,». éd. Nioolaiu Serarius, Mayence, 1605.
!:»'i i;n.ML El LLS r.AlULMUiS.
xons, dit-il, ou forçait la coupable îise suspendre aU gibet, et, sur le bûcher où Ton brûlait son corps, oti suspendait son complice ; ou bien les femmes as*ni^ blées la poursuivaient de village en village en lui déchirant ses vêtements, en la frappant à coups de verges ou même à coups de couteau. ^ — Bien plus^ ajoute-t-il, chez Thumble tribu des Vénèdes, la veuv^ refusait de vivre, et celle-là était fort vantée qui montait volontairement sur le bûcher de son mari. » Certaines vieilles lois Scandinaves ordonnaient d'ensevelir avec répoux la veuve dans le même tertre, ou de la brûler sur le même bûcher. Procope raconte que, chez les Hérules, c'était le devoir d'une noble épouse de mourir par le lacet à côté du tombeau commun. — C'était ici, à la vérité, un usage oriental que Tantiquité classique avait aussi connu, mais on accordera qu'il ne pouvait subsister que là où le conserverait une certaine naïveté barbare peu conciliable, ce semble, avec la corruption morale \ Quoi qu'il en soit, il est clair que les mœurs des Germains n'ont pas dû leur renom uniquement au contraste avec les mœurs romaines ; il a bien fallu quelque réalité posi-
^ On peut consulter, sur cette coutume du sacrifice souvent volontaire des veuves: dans les Indes, Strabon, XV, i, 63; Cicéron. Tusculanes, V, 27; Lassen, Indische Alterihumskunde^ h 039; — chez les anciens Assyriens, Diodore, H, 27 ; — chez les ancieDS Grecs, Paiisanias, IV, 2, 7 ; — chez les anciens Thraces, Hérodote, V, 5; Pomp. Mêla, II, 2; — chez les anciens Gètes, Etienne de Byzance, Tetia; — chez les anciens Germains, J. Grimm, KMmtre Schriften, II, p. 286 : Veber dos Verbrennm der Leichen; G«ichichte der deutschen Sprache^ p. 139 ; — chez les Hérules, Procope, De bello gotMco, II, 14, p. 200, éd. de Bonn.
li?e pour servir à expliquer Tinsistance de Tacite et des Pères de TÉglise, dont les témoignages se contr&eut et se fortifient mutuellement.
Restée forte en dépit des causes de dissolution que lui offrait le régime par tribus, la famille, chez les Germains, n'est pas fermée à Tinfluence des progrès sociaux qui viendront corriger ses règles exclusives pour les concilier avec les principes nécessaires de l'État futur. C'est ici que se montre par des traits facilement saisissables ce graduel développement du génie germanique dont Tacite a eu si vivement conscience. — Le père nous apparaît encore en possession, légalement du moins,.de ses vieux droits excessifs. La loi lui permet toujours d'exposer ses enfants, de vendre comme esclaves, de châtier jusqu'à la mort et ses enfants et sa femme, s'ils ont commis des fautes. On trouvera réunis dans le second livre des Antiquités du droit allemand de Jacques Grimm, au chapitre II, qui a pour titre Vatergeivalt, la puissance pater^ nellcj toute une série d'exemples montrant la pratique de ce droit rigoureux pendant un long temps encore. Cependant on aperçoit des restrictions. Tacite vient de nous dire, à propos du châtiment de la femme adultère, que ses parents étaient présents quand le *inari la chassait de la demeure conjugale, coram pro' pinquis expellit domo maritus \ De même les parents et les proches de la femme étaient intervenus lors de la cérémonie des fiançailles pour examiner et a€cepter les présents de noce, intersunt parentes et
' Germanie, chapitre xix.
propinqui et mimera probant *. Ces indicationé? de récrivain romain nous décèlent probablement rexistenco légale d'une sorte de conseil de famille» en possession de limiter ou tout au moins de contenir Tautoritù du père '. Si Ton ne veut pas reconnaître ici un progrès, mais plutôt une trace persistante de Tautorité de la tribu pénétrant au sein même de la famille, un pareil doute ne subsistera plus en présence de cette autre information que nous donne Tacite : « Le meurtre des nouveau-nés est un acte que l'esprit public flétrit et réprouve, et les bonnes mœurs ont là plus d'empire que n'en ont ailleurs les bonnes lois. Quemquam ex agnatis necare flagitium habetur ; plusque ibi boni mores valent quam alibi bonœ leges^. « Voilà nettement accusé ce progrès des mœurs qui va en avant des lois, et, sans rompre ouvertement ni avec ces lois ni avec la tradition ancienne, s'en sépare cependant et y substitue peu à peu des usages bientôt impérieux, puis une légalité et même une tradition moins barbares. On ne peut mieux désigner cet état de transition pendant lequel les mœurs interdisent déjà des violences que les lois
' Germanie^ xviii.
^ Dans Tite-Live, U, 41, Spurius Cassius n'est frappé de verges et mis à mort par son père qu'après que sa cause a été instruite « à la maison », c'est-à-dire sans doute devant un conseil de famille, cognHa domi causa. Cf. Tite-Live, epitome 48. — Denys d'Halicarnasse, II, 25, dit que, dans Tancienne Rome, si une femme était accusée d'avoir commis l'adultère ou d'avoir bu du vin, les oognats en jugeaient avec le mari, taûxa tk ol aurr^vn; |ux« toû
» Gfrmanie, chapitre XIX.
INSllTUTIONS ET 3iŒLRS GERMANIQUES. 107
n'oDt pas commencé de proscrire. — Tl en \a de même pour le traitement des esclaves : le maître a le droit de les tuer, et cela lui arrive dans les moments décolère ; mais ce sont des excès qu'on réprouve, et la condition servile, en général, n'est pas trop rigoureuse \
Récemment encore un des plus imprescriptibles devoirs imposés à chaque membre de la famille était de poursuivre sans relâche et sans pitié la vengeance pourune injure commune. Dans une saga Scandinave, une femme dont le mari vient d'être assassiné recueille soigneusement le manteau trempé de son sang ; quand arrive au lieu du meurtre un des proches parents de la victime, elle lui jette ce vêtement sur les épaules et l'enveloppe, pour ainsi parler, de son terrible devoir. Ils sont liés désormais, lui et les siens ; ils ne pourront laver ce sang dont ils sont couverts qu'en versant celui des agresseurs. Telle est l'antique coutume en vigueur à l'époque de Tacite, et qui se perpétua, comme on sait, longtemps encore. C'était la cause, ou quelquefois seulement le prétexte d'interminables guerres privées. Toutefois nous voyons déjà paraître un adoucissement à ces prescriptions cruelles. La composition, ce que les lois barbares appellent le irehrgeld, se substitue à la vengeance, môme pour le meurtre, luih(r etiam homicidhwi certo armentorum ac pecorum numéro ^ Bien plus, lors de certaines fêtes religieuses, quand la divinité descend
' Germanie, chapitre xxv.
* Germanie, chapitre xxi. Cf. Ibid,^ 12.
1'"^ I "Mi: i:i LI N i; \i;i; Mil-,
sur la lerrp et visite les hommes, quand la déCï^se NfTthiis par exemple, monlée sur sou char que traînent les génisses, sort du bois sacré et parcourt, suivie du prêtre, tout le pays h Teutour, ou bien lorsque sont célébrés les sacrifices en Tlionneur de Mercure, de Mar<, d'Hercule et d'Isis, c'est-à-dire du grand dieu Odin, de Tyr ou Zio, de Thor et de Freya, toute fruerre doit s'interrompre, tout procès doit être suspendu '. A ces époques solennelles aussi bien sans doute que pendant les sessions du t/iing, c'est-à-dire de rassemblée publique, comme nous le voyons plus tard dans le Nord, une paix particulière est proclamée qui protège soit les routes conduisant au lieu de réunion, soit l'assemblée elle-même et tous ceux qui s'y rendent. Celui-là seul est exclu de cette protection générale qui, condamné, est devenu VoutlaiOy l'exilé hors la loi. Les monuments de la littérature norrène, lois et chroniques de familles, offrent en grand nombre les belles formules, empreintes de la poésie du droit primitif, qui servaient à proclamer ces trêves bienfaisantes. Bien que ces monuments se rapportent à des temps postérieurs, les analogies sont telles que nous pouvons sans doute les invoquer. Voici par exemple la formule que nous a conservée la Grettis saga * :
* Lwti tune dies, festa loca, qoaxsumque adventu hospitioque dignatur. Non bella ineunt, non arma sumunt, clausum omue ferrum : pnx et quies tune tantum nota, tune tantum amata. Germanie^ chapitre xl.
* Le texte norrène de la Grettis Saga occupe le XVl* volume de la collection des anciens écrits du Nord, publiés par la Société
<( Nous proclamons, la main dans la main, qiiil y
aura paix ici pour tout le monde, amis et alliés,
hommes et femmes, esclaves et servantes. Que maudit
soit celui qui violera cette paix solennelle! Qu'il soit
eiilé sur la terre, partout oîi l'homme écarte de sa
demeure les bêtes fauves, partout où le feu brûle et
où la terre verdoie, partout où la mère enfante le
fik, et où l'enfant qui commence à parler appelle sa
mère , partout où l'homme allume un foyer, où le
bouclier luit, où le soleil brille, où la neige s'étend
au loin, partout où croît le sapin, où le faucon vole
(que le vent propice enfle ses ailes!), partout où la
terre est cultivée, où les eaux descendent vers la mer,
où le laboureur sème le grain ! — Et nous, soyons
réconciliés et partout unis, sur montagne ou rivage,
sur terre ou glacier. Joignons nos mains, observons
la foi jurée. »
Nul doute que nous n'ayons, dans cette page d'une des sagas islandaises, de laquelle nous pourrions rapprocher plusieurs morceaux analogues, une élaboration en prose de quelque formule très-ancienne composée probablement d'abord en vers i)our aider au travail de la mémoire. Nul doute que nous ne rencontrions ici les origines païennes de la paix ou de la trêve de Dieu, devenue plus tard si fréquente et
liUéraire Scandinave, Nordisk^ Oldskrifter, udgivtic a/' det nordiike Lileralur'Saî^fund,Kïœ\),, 1853, in-l2. La formule de paix est à la page 166. — N. M. Petersen en a donné une traducliou danoise dans le 4* volume de ses Historiske ForMUnger om IsUcndernes Fœrd, Récits historiques sur les expéditions des Islandais, 1844, in-8. La formule est à la page 2 19.
si utile pendant le désordre du moyen âge\ Alors» comme au premier ou au second siècle chez les Germains, c'était le progrès des mœurs qui, s' autorisant du respect religieux, invitait la loi à combattre des traditions de violence inconciliables avec un établissement régulier. Ainsi l'idée d'un intérêt supérieur à l'intérêt privé, de ce que nous appellerions aujourd'hui l'intérêt social, l'idée d'une sécurité et même d'une moralité publique à sauvegarder de certaines dangereuses atteintes, commençait à se faire jour dans les lois. Les crimes de trahison, de désertion *, de lâcheté, et celui d'impureté infamante, crimes de nature à léser non pas peut-être quelque autre intérêt individuel que celui du coupable, mais l'honneur et la sûreté de la tribu tout entière, étaient punis de mort. 11 en sera de même chez les Francs assez longtemps encore après la conquête.
Outre ce mouvement intérieur d'une société encore confuse qui cherche ses destinées, Tacite fait clairement comprendre, dans la partie ethnographique de son livre, à quelle instabilité ces tribus barbares sont en proie, combien de déplacements, de migrations, de vicissitudes imprévues et diverses viennent modifier incessamment, sous ses yeux mêmes, l'aspect de la Germanie. Nous pouvons en réunir beaucoup de preuves, si nous comparons en-
* Voir le livre de M. E. Semichon, la Paix et fa Trêve de IHeu^ Paris, 1857, in-8.
' Theudiscâ linguâ heriflis,,. — Quod factum Franc! heriflU dicant... Capitulaire de 801 et 2" capitulaire de 813 ; Baluze, t. I, col. 3^7, k9k.
semble les indications variables de la carte du monde barbare, telles que nous l'offrent successivement César, Strabon, Pline TAncien, Tacite, Ptolémée. A chacune des époques, peu distantes entre elles, que les noms de ces écrivains représentent, on voit les mêmes peuples habiter des lieux quelquefois trèsdifférents, ou bien de nouvelles tribus succéder à celles dont le rôle est achevé.
Ces perpétuelles alternatives ne sont- elles que la stérile agitation d'une barbarie confuse? Il y avait, à la vérité, des luttes intérieures après lesquelles le plus faible, le vaincu, pouvait périr : Tacite rappelle, par exemple, dans le trente-troisième chapitre de sa Germante^ qu'une tribu presque entière, celle des Bructères, vient récemment de disparaître, 60,000 hommes à la fois, dispersés ou tués dans une guerre intestine, et par les mains d'autres barbares. C'est en cette occasion qu'il pousse ce cri où se révèlent toutes les craintes de son patriotisme : « Puissent ces nations, à défaut d'amour envers Rome, persévérer dans ces haines contre elles-mêmes, puisque, au point où en sont les destinées de l'empire, la fortune ne peut plus rien pour nous que de perpétuer les discordes de Tennemi ! » Il faut lire ces lignes dans son admirable et intraduisible langage : Marieat, quœso, duretque gentibus, si non amornostri, ai certe oflium sut, quandoy iirgentibus imperii fatis, nil jam prse^ store fortuna majus potest quam hostium discor^ diam * .' Il y avait aussi des divisions et des rivalités,
* Le sentiment qai anime Tacite dans ces lignes est tout romain.
comme celle qui arma pendant longtemps Arminiuj chef des Chérusques, contre Marbod, chef des Mai comans et des Suèves. Mais le plus souvent ces div sions et ces luîtes avaient pour résultait la formatiu de confédérations ou de ligues, qui se développeroi au troisième siècle et prendront une part trt'S-acti> dans le grand mouvement de Tinvasiou. Dès la fi du premier siècle. Tacite nous découvre de parei traits, quand il montre par exemple sur quel terri toire se réunissent les députés des diverses tribus n connaissant la domination des Suèves. C'était sai doute Tavant-garde de ces peuples que César ava jadis combattue sur les bords du Rhin ; ils habitaiei maintenant sur la rive orientale de l^lbe et jusqu'à Danube. En recueillant de telles indications, Taci nous montre en Germanie F ébauche d'un organisa que déjà il redoute en vue de la lutte eneagée p; les barbares contre Rome.
Tel est en effet le remarquable caractère de se livre, et ce qui en fait une œuvre de tant de prix. Noi seulement il a su, ne partageant pas le dédain de s compatriotes pour les peuples qu'ils appelaient ba bares, distinguer les principaux traits du génie < toute une race qui lui était étrangère, mais il a cor
On se rappelle Scipiou Ëmilien assistant du haut d'une coUîdi une cruelle bataille entre Carthaginois et Numides. U disait da la suite qu'il n'avait contemplé nul combat a\ec un plus plaisir : cent mille hommes non Romains s'y entr'éiiorgeaient tel spccUcle, ajoutait-il, n'avait été donne avant lui qu*à J piterdu haut de l'Ida, et à Neptune du rivage de Samothrace p< dant la guerre de Troie. Appien, VHl, 71.
pris en outre que ce génie se transformait au moment même où il l'observait, et, par quelques traits concis, mais non équivoques, il a su placer sous les yeux mêmes du lecteur le tableau mouvant de cette transformation. Déjà, en rapprochant ses témoignages de ceux de César, nous avions pu saisir certains progrès accomplis par les Germains, pour la constitution de la propriété par exemple ; mais n'eussions-nous pas César, le seul tableau de la famille germanique dans Tacite, peinture à la fois pénétrante et délicate d'un intéressant essor, nous instruisait d*un progrès actuel et continu. C'est le suprême mérite auquel puisse aspirer l'historien d'entrer en si pleine intelligence de la réalité vivante que, non content d'avoir évoqué le passé pour montrer ce qui en subsiste, et d'avoir signalé à temps les aspirations nouvelles, il pénètre pour ainsi dire dans les conseils de la Providence, et esquisse à l'avance le plan de l'avenir. Tacite n'a pas , fait moins que cela pour les destinées d'une des races les plus actives et les plus influentes dans l'histoire générale de la civilisation.
Quelles vues particulières s'ajoutaient dans le livre de Tacite à la vue d'ensemble que nous venons d'exposer? En d'autres termes, quelles institutions un tel état social comportait-il, et quelles aptitudes l'historien romain pouvait-il y découvrir?
On a fait souvent honneur aux Germains d'un vif sentiment d'indépendance personnelle: « Ce qu'ils ont surtout apporté dans le monde romain, dit iM. Guizot, c'est l'esprit de liberté individuelle, le besoin, la passion de Tindépendance, de l'individualité... L'es-
'^"î i;n.MK I i j.j s i;Ai;r.Ai;i:s.
prit d'égalité, d'association régulière, nous est venu du monde romain, des municipalités et des lois romaines. C'est au christianisme, à la société religieuse, que nous devons l'esprit d'une loi morale. Les Germains nous ont donné l'esprit de liberté, de la liberté telle que nous la concevons et la connaissons aujourd'hui. » En regard de ces lignes, on se rappelle le mot de Montesquieu * : «• Si Ton veut lire Tadiav rable ouvrage de Tacite sur les mœurs des Germaine ^ on verra que c'est d'eux que les Anglais ont tiré l'idée* de leur gouvernement politique. Ce beau système ^ été trouvé dans les bois. » Les formules très-générale^' risquent d'être voisines de l'inexactitude ; M. Guizo^ lui-même, h propos du passage que nous venons d^ citer, en fait la remarque, et, usant de prudente res — triction quand il faut conclure, il est d'avis que la so^ ciété formée après la conquête a eu son origine bien^ plutôt dans les nouveaux rapports issus de cette con — quête même et dans la nouvelle situation faite aux vainqueurs et aux vaincus que dans les anciennes coutumes germaniques. C'est là une observation d'une extrême justesse, et qui peut nous servir ici pour restreindre le champ de nos propres recherches. Quant au sentiment de l'indépendance personnelle, n'a-t-il pt\s été à vrai dire le privilège ordinaire, dans notre Occident, de tout peuple jeune entrant dans la carrière ? Apparemment les Grecs du temps homérique, les Romains du temps des rois n'en étaient pas dépourvus. Ils élisaient eux aussi leurs chefs, ils
* Esprit des Lois, livre XI, chapitre vi, vers la fin.
INSTITUTIONS ET MŒURS GERMAMOl'ES. "205
prenaient des résolutions communes dans les assemblées composées des pères de famille, et se gardaient d'accepter, sauf en guerre, le despotisme d'un chef absolu. Il est vrai cependant qu'à considérer certains traits de la vie privée et de la vie publique des Germains signalés dans Tacite, ces peuples paraissent avoir été particulièrement attentifs à sauvegarder la liberté des individus. Rome avait édifié au-dessus de llndépeudance des citoyens l'autorité de l'État; la Crèce n'avait imposé à cette indépendance d'autres limites que celles de l'étroite cité ; la Germanie l'enferma seulen[ient dans le cercle peu étendu de la tribu ou dans celui, plus resserré encore, de la famille. Tacite nous a conser\'é plusieurs témoignages trèscurieux de cette humeur ennemie de toute contrainte, soit quand il nous représente ces barbares arrivant le plus tard possible aux assemblées communes, afin qu'on ne les soupçonne pas de quelque asservissement à une règle imposée *, soit lorsqu'il nous montre la liberté reconnue au jeune Germain * : une fois parvenu à l'âge viril, loin d'appartenir comme une chose ou un esclave à son père, ainsi que cela se faisait à Rome, où trois ventes consécutives rendaient seules effectif l'affranchissement du fils, il se voyait publiquement émancipé par l'assemblée nationale; revêtu des droits de citoyen, il n'appartenait plus qu'à sa tribu et à lui-même. A ces chefs improvisés, qui, avec
* Illud ex libertate vitium, quod non simul nec ut jussi con- Teniant, sed et alter et tertius dies cunctatione coeuntium absumitar. Germanie, chapitre ii.
. * Germanie, chapitre xiii.
•J(i!. I;(tMl. 1.1" ].].< i; MlHAUI s.
un»3 (roupe «rentants perdus, compa-MO!is dé\ou^'^ ti fidèles, eiitreprcnaieiit quelque expédition aventureuse et lointaine, à ces pirates qui s'en allaient, sur un tronc d'arbre creusé en barque, piller les mers et les riva^'-os, il fallait, cela est sûr, une singulière confiance dans leur propre force. De là un soin jaloux de leur indépendance personnelle. Dans rintérieur de leur pays, nous dit Tacite, les Germains ne pouvaiea*souffrir les villes, «vraies prisons d'esclaves,» ou^ comme parle Ammien Marcellin, «bûchers entourée de filets pareils aux pièges qu'on dresse aux bête^ fauves '. » Ils ne voulaient pas même de maisons conliguës, plus difficiles d'ailleurs k construire. II? proféraient les habitations éparses, suivant que les invitaient la lisière d*un bois, le bord d'un lac, le voisinage d'une source *. Il importe peu ici de savoir jusqu'à quel point Tacite a eu raison d'affirmer l'absence des villes au-delà du Rhin et du Danube. Qu'était-ce cei>endanl que ces séries entières d'étapes que Ptolémée désigne dans le centre et l'est de la Germanie, et qu'il appelle des villes, TidÀei;, entrepôts ou marchés tout au moins d'un commerce actif de pelleteries et d'ambre avec la mer Baltique ou la mer Noire? Le témoignage de Tacite est en tout cas si formel qu'il faut bien y voir un trait spécial au génie des barbares, précieux indice et d'une vue particulière de
* AmmieD Marcellin, XVI : Givitates Barbari possidentes, territoria earum habitant ; nam ipsa oppida utcircumdata retiis biuta déclinant.
' Germanie, chapitre xvi.
la nature et d'un tempérament politique nouveau, destiné à marquer sa trace.
Par suite peut-être de ce sentiment inné d'individualisme, l'esprit germanique n'a jamais su réaliser fortement Tunion politique et civile. On sait quel confus édifice était au moyen âge le saint empire romain ; la confédération allemande, que notre siècle a vue naître et mourir, n'a sans doute donné cinquante ans de tranquillité à TAllemagne et à l'Europe que parce qu'elle se trouvait, par le peu de rigueur de ses ressorts et de ses cadres, d'accord avec l'humeur nationale. Les Germains toutefois étaient capables d'une certaine discipline, qui paraît avoir dû introduire parmi eux dès les premiers temps quelque organisation. Il est facile de distinguer dans les récits de César et de Tacite l'existence de petits groupe? d'autant mieux constitués que les cercles en sont plus étroits, et qu'on se rapproche davantage du groupe le plus simple et le moins nombreux, celui de la famille. César et Tacite désignent trois sortes de circonscriptions par des termes difficiles à bien entendre et par conséquent à bien traduire : ce sont les vici, k s pagi et les civitates. Par ces trois mots ils interprètent évidemment des qualifications barbares dont ils peuvent n'avoir pas eux-mêmes saisi le vrai sens. Pour essayer de le retrouver, nous devons, comme nous l'ayoDS fait au sujet des dieux barbares, invoquer les analogies conservées au moyen &ge par les peuples germaniques \
* Voir dans la Revue hisiorique danoise, UUtorUk Tidskrift,
208 ROME El^ LES BARBARES.
Chez diverses tribus allemandes, chez les Franc
après la conquête, ou bien chez les Anglo-Saxons i
les Scandinaves, nous voyons subsister des divisior
sociales qui se perpétuent dès Torigine, et dont h
noms, si nous savons les comprendre, disent le sei
primitif. La famille naturelle, composée du père, ^
la mère et des enfants, n'étant pas assez forte poi
être assurée d'une existence indépendante, il a bi^
fallu qu'elle s'unît étroitement aux groupes paieJ
désignés par le double lien de la parenté et du voisE
nage. C'était indispensable pour doubler, dans u
état de société incomplète, les ressources et les profi
de l'activité humaine, pour garantir la sûreté, la d
gnité, le respect des droits, et les revendications pei
sonnelles. Dix feux ou ménages, réunis par le vois
nage et la consanguinité, constituèrent donc primit
vement la famille au sens large du mot, la gens. C
premier groupe, cette première association servit c
point de départ, d'unité organique. Dix de ces groi
pes, dont chacun comptait dix familles, formère
ensuite la dizaine, tithing en anglo-saxon, decuri
décanta, décima dans le latin du moyen âge, dén
minations auxquelles celle de vicus^ employée p
César et Tacite, et le mot français de bourgade i
village correspondent, très-imparfaitement sansdout
publiée naguère par C. Molbech, au quatrième volume, 1843, utile travail de ce même savant sur les conditions et les divish agraires chez les peuples Scandinaves dans les plus anei( temps : Indledning og Vdkast til en SkUdring qf den germani skandinavisie Forfatning, med Hensyn til dens agrarish offènilige Forhold i Oldtiden,
La dizaine était représentée par cent pères de famille. Qu'après cela dix de ces groupes (on sait que les peuples primitifs affectent volontiers dans le détail de leurs institutions l'adoption constante de certains chiffres) se rapprochassent et se réunissent, on obtenait un autre degré d'association, représentée cette 'ois par mille pères de famille, et nommée dans les iiverses langues germaniques Awnrfr^rf, hundari^ etc., s'est-à-dire la centaine, la réunion de dix groupes de xntfeux ou de cent groupes de dix. Or c'est là précisément ce que César et Tacite appellent pagus^ la réunion des centeni^ ce que nous appelons, nous, peut-être du mot latin cetitum^ le canton *. La constitution anglo-saxonne nous offre une pareille organisation persistante à travers le moyen âge. \s^fridborfj ou tenmann taie y correspond à la gens réunissant, primitivement au moins, dix foyers. Dix de ces groupes forment la dizaine, tithing^ et cent le hiiyidred^ que représentent mille pères de famille. Le texte des lois d'Edouard le Confesseur le dit expressément. De même, selon l'antique coutume des premiers Romains, dix maisons forment une gens^ dix gentes ou cent maisons forment une curie, etc.
Il est bien entendu qu'une telle application de certains nombres, habituelle dans les civilisations tout à fait primitives, n'était déjà plus qu'une tradition et
' Pagu$ vient sans doute de peut, pango, izàyta, Turjyvuixt. Pago est une forme déjà adoptée dans la loi des XH tables pour signifier une convention de paix jurée (Cic. ad Herenn.t II, 13 : rem ubi pagunt, orato ; ni pagunt...)— Fici» est otxoc(Cic. adfam., XIV, 1). y. Gromatici veteres de Rudorff, tome II, pages 239, 240.
•JK» HOME ET LES HAIUiAUES.
qu'un souvenir chez les Germains de César et de Tacite. Ce dernier nous en avertit formellenient. Il renoarque à propos des membres de la centaine [centeni) que ce mol, jadis simple expression d'un rapport de nombre, était devenu un qualificatif, bien plus un nom et un titre d'honneur *. On pouvait donc dire : un membre de la centaine, dix, vingt, cent, trois cents membres de la centaine, comme ou aurait dit au moyen Age dix, vingt, cent, cent cinquante centeniers, comme on dirait chez nous dix ou vingt, on cent cinquante Gent-Suisses ou Gent-gardes, sans qu'il fût absolument nécessaire que le corps des Cent- Suisses ou des Cent-gardes comptât actuellement encore un nombre exact de cent hommes, et sans que la centaine ou le hundred antique, après avoir été en effet dans l'origine la réunion de cent pères de famille, fût tel encore rigoureusement. Ainsi peut-être le mot de milicien^ miles, désignait primitivement un fantassin fourni par une des mille maisons qui composaient la cité, réunion de dix curies.
Cette observation nous met à l'aise pour expliquer certiiins textes de César et de Tacite. Quand ils nous disent que tel peuple de la Germanie a cent cantons, centitm pagos habent, nous pouvons sans doute l'interpréter en ce sens que ce peuple connaît et pratique la division traditionnelle par hundreds. Nous serions tenté môme de Yw^centumpagosQn un seul mot, composé à la manière de tant d'autres mots, décemvirs,
' Centeni ex singulis pagis sunt; idqne ipsum inter suos vocantur, et, quod primo numerus fuityjam nomcn et bonor est. Germanie, chapitre ri.
INSTITUTIONS El' MŒURS GERMANIQUES. 2U
centumvirs^ etc. ; mais comment interpréter les données si différentes des deux auteurs sur le nombre des hommes armés que fournissait annuellement chacune de ces divisions? César, bien qu'il ne soit pas là réellement clair, paraît demeurer le plus fidùle aux anciens chiffres quand il avance que chacun des cent canlons donnait par année mille combattants. Un poète du neuvième siècle décrit de môme, sans doute en se rappelant ces partages traditionnels, lesSouabes avançant au passage du Rhin par troupes de mille ^' que composent les hommes des centaines, comme s'il avait dit par chiliades sorties des hundreds \
Quant au groupe supérieur, que les historiens romains appellent c«î;//tZ5, c'est la tribu. Il est clair que cette désignation est appliquée très-diversement. Pour César, par exemple, la population celtique des Helvètes, considérée dans son ensemble, et la réunion des peuples belges tout aussi bien que le pays de Beauvais ou celui des Nerviens, aujourd'hui le Hainaut, forment autant de civitates. De même l'auteur de la Germanie désigne également la cwitas des Suèves ou des Lombards, peuples considérables, et celle des Ubiens ou des Chérusques. Il nomme celle des Cimbres *, sans distinguer nettement, il est vrai, entre cette partie de la nation qui avait jadis envahi, de
* Ermoldus Nigcllus, livre HI, vers 261 (Muratori, Rerum iialicarum scriptores, tome 2 du second volume, page 52.) :
Alba Suerorum veniunt trans (lumina Rbciii Hiliia centenis accumulata viris.
' Gimbrj... parva dudc civitas, sed gloria ingens. Germanie, chapitre xxx\ II.
•ilJ H(»Mi: KT IA< r.AIirsARLS.
concert avec les Teutons, le territoire de la n'*publiqii^ romaine, et cette autre partie qui formait encore à 1^ fin du premier siècle de Tère chrétienne un groupe chétif sur les bords de la Baltique. Il s'agit donc loi de peuples particuliers ou de tribus. Le lien commuta n'est plus la parenté seule : c'est le rapport d'origine, c'est la communauté de souvenirs mythiques, de séjours primitifs, de migrations ultérieures. La tribu forme un tout indépendant; jusque-là seulement le» Germains ont su réaliser l'idée de l'État. Quelquefois on voit plusieurs de ces tribus réunies sous les ordres d'un seul chef, ou d'une seule tribu , pour les expéditions militaires, volontairement ou par suite d'une défaite; mais bien rarement peut-on signaler entre elles les traces durables d'une association vraiment politique. L'unité nationale ne subsiste, à vrai dire, que par la langue, la religion et les traditions communes.
Il n'y a nulle contradiction à montrer la permanence de ces différents groupes, le vicn^, le pagus, la civitaSy chez les barbares dont nous avons décrit l'état social comme à peine fixé, entre les limites indécises de la vaste Germanie, au-delà desquelles un mouvement non interrompu continuait de les entraîner comme à leur insu. En effet ces divisions, loin de tenir au sol, étaient l'expression d'une solidarité issue, nous l'avons dit, de la parenté et du voisinage temporaire. Nées sans nul doute dès avant l'établissement des Germains entre le Rhin et le Danube, c'étaient des cadres flexibles et mobiles, se déplaçant avec le peuple ou la tribu, se prêtant aux vicissitudes d'ac-
cfoissemeiU ou de perte, se modifiant en une certaine mesure selon les migrations ou les dissensions intestines. Aussi lisons-nous dans César et ailleurs des expressions telles que celles-ci, que les cent cantons des Suèves sont en marche et s'apprêtent à passer le Rhin ^ Précisément c'est peut-être quand ces barbares sont en marche qu'apparaissent le mieux dans leur relief et leur utilité pratique ces groupeinnits héréditaires. Il en a été ainsi de tous les peuples, particulièrement dans l'antiquité : ils n'ont fait qu'appliquer, au lendemain de leurs établissements nouveaux, des coutumes immémoriales.
S'ils n'ont pas su s'élever aux conditions de l'uuité politique, les Germains n'ont pas manqué du moins d organiser par certaines institutions régulières le gouvernement de chacun des groupes que nous venons de nommer. Les témoignages sont ici encore incomplets et peu clairs ; mais si Ton invoque, pour les interpréter, les analogies que présentent les constitutions allemandes du moyen âge, on distingue certains traits communs à tous ces peuples. On voit par exemple, au centre de chacune de ces divisions de l'ancienne société germanique , des chefs élus et une assemblée des hommes libres délibérant ensemble et décidant de leurs intérêts. Une phrase obscure de Tacite sur les magistrats qui rendaient la justice, dit-il, avec l'assistance des membres du hundred %
< Pagos centum Suevorum ad ripas Rheni consedisse, qui Rhenom transire conarentur. César, Guerre des Gaules, I, 37. * Eiiguntur in iisdem conciliis et principes, qui jura per pagos
désigne sans nul doute rassemblée particulière à ceUi circonscription : un grand nombre d'indices épar étendent et confirment cette conjecture. Mais c'es surtout au chef-lieu de la tribu que se trouvait un assemblée supérieure chargée des affaires générales de la guerre, de la paix, des alliances. Tacite parai indiquer deux de ces assemblées par an; Tnne tout préparatoire, à laquelle n'assiste pas le gros des hom mes libres; l'autre plus autorisée et plus solennelh oîi se rendent et votent tous les citoyens, car il n'y nulle trace de délégation ni de gouvernement repn sentatif \ C'est la mémo institution qui se retrouver profondément transformée, chez les Francs de Cha lemagnc. En tout cas, Timportance de cette réunie générale des hommes libres est extrême : c'est en el que la constitution de l'ancieune Germanie concent réellement toute la vie politique et sociale.
Tacite nous a donné de la grande assemblée q représente la tribu une vive peinture % à laquelle, < suivant les destinées de la môme institution chez 1 divers peuples germaniques pendant le moyen âg
vicosquc rcddunt. Centcni singulis ex plcbe comités, consiHu simul et auctoritas, adsunt. Germanie, chapitre xii.
* De minoribus rébus principes consultant, de majoribus oi nés; ita tamen ut ca quoque, quorum pênes plebem arbitriu est, apud principes prœtractentur. Coeunt... certis diehus. Gt manie j chapitre xi. Le manuscrit Pontanus, de Leydc, écrit sii plement ptrnctenfur ; les autres manuscrits lisent pertractentt un seul prictractcntur^ qui est peut-être la bonne leçon. — I principes, non élus pour cette fonction spéciale, ne peuvent repi sentcr ici, ce s^emble, une ébauche de gouvernement représentât
* Germanie, chapitre xi.
Dous pouvons ajouter plus d'un trait certainement aathentique. Il y a, dit-il, des sessions ordinaires, à jours fixes, et des sessions extraordinaires quand les circonstauces Texigent. On prend pour date de ces réunions la nouvelle ou bien la pleine lune, deux phénomènes qui passent pour être d\in heureux présage. Les hommes libres, chacun à son heure, y viennent bien moins remplir un devoir qu'exercer un droit. Dès qu'on se trouve assez nombreux, on ouvre la séance, tout en armes. D'abord le prêtre commande le silence; à lui seul appartient pendant la session le droit de réprimer et de punir; puis on discute les propositions de l'assemblée préparatoire. Vu des principaux ou des chefs prend la parole; il recommande ou blâme les mesures prises en délibération : la résolution définitive appartient à Tassistance, qui approuve en faisant retentir Tair du choc de ses annes, et qui blâme ou refuse par ses muimurcs. C'est dans celte grande assemblée générale (jue le
jeune Germain reçoit publiquement le bouclier et la framée; à partir de ce jour, il fait partie de la cité et non plus seulement de la famille : il peut suivre un chef illustre dans quelque expédition guerrière, et se préparer ainsi aux droits comme aux devoirs du citoyen. C'est là aussi que sont nommés par la réunion des hommes libres ceux d'entre eux qui seront chargés de présider au gouvernement civil du htmdredj et de rendre la justice pour les affaires courantes soit dans le hundred^ soit dans le tithintj. Du reste la grande assemblée de la tribu peut devenir, elle aussi, un tribunal pour les affaires les plus im-
21 <i ROME £T LES BARBARES.
portantes, pour les crimes politiques, pour la tions aux lois militaires et les oclioiis iiifamai délits moins graves y sont punis par le w C'est elle enfin qui résout les expéditions, ca; tour à tour assemblée politique, cour ci\ile, et conseil militaire. Peut-être en cette demi lité voit-elle se célébrer ces jeux guerriers d( Tacite, des exercices d'équitation, une dan:
les épées nues *.
Voilà ce que nous apprend Tacite ; mais
consultons les documents du moyen Age,
trouvons moins sobres de détails. Ils nous of
sujet de cette même assemblée principale >
siste à travers les âges, mille traits dtî date
cienne, quelques-uns non-seulement conte;
de Tacite et de César, mais antérieurs à leui
et sans doule aussi vieux que les Germî
mômes, (a' qui autorise à en juger ainsi,
ces mêmes traits se retrouvent identicjues <
les peuples germaniques et non pas chez deu
seulement. Qu'on examine ensemble le
Francs, le yemot des Anglo-Saxons, le rva?)
sons, le t/n7}f/ des Scandinaves, on les verra (
de même, grâce évidemment à de très-;»nti
ditions léguées à ces peuples par le temps
trouvaient encore réunis. Les sagas island.
tout, en particulier la saga de Niai, nous ont
un tableau complet de VA/i/mig^ car cette i
est restée pendant plusieurs siècles la clé de
' Germanie, chapitres vi el xxiv.
INSTITUTIONS ET MŒURS GERMANIQUES. 2i7
Tctat républicain fondé en Islande par les émigrants de Norvège qui, fuyant l'invasion du christianisme, conservaient avec un soin jaloux leurs antiques coutumes conformes au germanisme primitif. Qu'on joigne à leurs récits ce que nous révèlent les lois barbares, les plus anciennes chroniques, les découvertes de Tarchéologie, et Ton peut restituer une page importante de la plus ancienne civilisation germanique.
Les assemblées se tenaient près des lieux sanctifiés, dans le voisinage soit d'une forêt consacrée, soit d^m temple célèbre, car l'acte politique qu'on venait y accomplir, se confondant presque avec un acte religieux, ne se passait ni des sacrifices ni des prêtres. La scène était particulièrement grandiose en Islande. L'AIlhing, nom qui désigne encore aujourd'hui dans cette île la représentation nationale, tenait ses séances dans la plaine de Thingvalla, sur un bloc de lave isolé, portant le nom de Montagne de la Loi. Près de là étaient un autel, un lac où Ton puisait l'eau pour laver le sang des victimes, un roc d'où l'on précipitait certains condamnés. Les sacrifices étaient suivis de banquets solennels, et peut-être est-ce de pareils repas que Tacite veut parler quand il dit que les Germains discutaient à table des questions qu'ils résolvaient seulement le lendemain. En même temps qu'ils inauguraient ainsi l'assemblée, les prêtres proclamaient la trêve sainte, c'est-è-dire une paix particulière qui devait, à partir de ce jour et pour toute la durée de la diète, suspendre les guerres privées et ITOtéger tout le pays. Toute infraction à cette paix
:Ms r.uMi: rr Li:s lî.Msr. \r.i:s.
était une offense envers les dieux qu'il appartenait aux prêtres de chAtier. La présidence et la conduite de rassemblée variaient suivant que les tribus reconnaissaient un chef suprême ou seulement divers magistrats. C/était un droit partout revendiqué de venir en armes au tliing. Tacite a exprimé dans ses Histoires le sentiment d'humiliation des Tenctères. obligés de tenir leur assemblée sans boucliers ni glaives, et sous les regards d'un délégué romain. 11 dit qu'on marquait son approbation par le bruit des armes entrechoquées. C'est là un trait si aullientiquo que nouî* le retrouvons à travers toute la première moitié du moyen âge. La sanction donnée de la sorte, c'està-dire par le vap7iatak, a, dans les lois islandaises, un caractère plus respecté que les autres modes d'acceptation, et celui qui la viole est puni d'une double amende. L'usage en est si familier aux Anglo-Saxons
que le mot tcnpentakpy dans les lois d'Kdouard le Confesseur, désigne un certain district autour du lieu oîi s'accomplit cette sorte de démonstration. L'assemblée connaissait d'abord de toutes les affaires d'une nature générale; mais on y voit aussi traiter, après la conquête, à la fois les questions concernant le gouvernement du pays et les ventes de terres, les mariages importants, les affranchissements des serfs. Bien plus, l'époque de l'assemblée étant solennelle, c'est, pour tous les habitants, le signal d'une réunion qui, en des temps et en des pays de comnninications difficiles, devient très-intéressante pour le commerce et les échanges de la vie sociale. C'est à l'Althing que l'Islandais puissant et riche, tout en exerçant son
INSTITUTIONS ET MŒURS GERMANIQUES. 2lîl
droit politique, fait montre de sa nombreuse escorte et augmente son crédit. C'est à TAlthing que se rencontrent les chefs des divers districts et les voyageurs revenus de l'étranger. Il devait en être de même chez les Germains de Tacite. Le mal était sans doute déjà pour eux ce que nous voyons qu'il fut pour la plupart des peuples barbares au lendemain de leur établissement, le principal organe du gouvernement et de la civilisation. Que les hommes libres deviennent très-nombreux, que le progrès de la vie publique et de la vie privée multiplie les relations et les devoirs, il deviendra impossible aux chefs de famille de se rendre, comme autrefois, aux diètes solennelles, et de l'absolue nécessité sortira le germe du gouvernement rei)résenlatif.
A côté de l'assemblée publique, Tarméc; car telle est la double expression de la tribu germanique, selon qu'on la considère se gouvernant elle-même, ou déployant ses forces pour l'attaque et la défense. Dans Tune et l'autre fonction, aussi bien que dans la vie civile en pleine paix, son organisation est la même. Le peuple romain, réuni au Champ de Mars dans ses comices, s'appelait exercitus, parce qu^il s'y rendait en armes, et en observant dans le double exercice de ses devoirs politiques et militaires la même distribution de ses différents groupes. Il en était sans nul doute ainsi chez les Germains. On voit dans Tacite le prmceps, c'est-à-dire le chef du //?mértd, jouer en certains cas un rôle dans l'assemblée, Mdemment au nom des membres de ce groupe qui ifpiileDL Dans les sagas islandaises, on distingue
fort clairement que les hommes de chaque canton se
rendent et siègent ensemble à TAlthing. Pour ce qui
est de l'armée, César et Tacite, on Ta vu, signalent
des corps de cent et de mille hommes, qui répondent
assurément aux circonscriptions civiles desquelle;
nous avons dit que, primitivement au moins, elles s
composaient de cent ou de mille pères de famille. L
groupe du hundred, qui est Tunité principale dans 1
constitution civile, Test aussi dans la constitutio
militaire : herr er hundred^ dit Snorre Sturleson, '
chroniqueur islandais, c'est-à-dire Tarmée est 1
hnmlred^ ou réciproquement le hundred est Tarméi
Peut-être le mot herr^ seigneur, est-il d'abord syn(
nymc du latin centenarius^ chef du hundred. Taci
nous dit d'ailleurs expressément que les combattan
étaient répartis par familles et yentes; les femmi
suivaient avec les enfants, prêtes à examiner et
panser les blessures pendant la bataille, et à cou
battre elles-mêmes si le courage de leurs maris et <
leurs ûls faiblissait malgré leurs excitations. Il e
donc clair que Tarmée était la tribu entière i
armes, toute disposée, en cas de victoire, à s'établ
immédiatement sur les terres nouvellement conquise
ou bien, en cas de revers, à faire retraite dans que
que lointaine vallée.
Les chefs naturels et ordinaires de l'armée so précisément les mêmes, disions-nous, qui préside comme magistrats civils au gouvernement du hm dred. Tacite nous les a montrés, sous le titre de pri cipeSj élus chaque année par l'assemblée et rendi)
la justice * ; mais il les suit également jusqu'au milieu de la bataille, où il les voit entourés de compagnons hardis et dévoués. Ne fallait-il pas cependant un chef commun tant qu'une guerre ne serait pas arrivée à sa fin? Ce chef, représentant non plus d'un Awwrfrerf particulier, mais de la tribu en armes, c'est celui que les auteurs latins appellent diix; il était élu probablement dans une assemblée extraordinaire, au commencement de l'expédition. On le choisissait d'après son mérite, soit parmi les chefs de himdreds signalés dans quelque combat, soit parmi les hommes libres que désignaient leur bravoure et leur énergie. Autour de ce général aussi bien que des chefs locaux, se rangent les comités ou compagnons*. Ce sont en général des jeunes gens qui ambitionnent de combattre auprès d'un chef respecté, auquel ils se dévouent. A celui-ci de les conduire à la victoire ; ils n'auront, eux, d'autre pensée que d'exécuter ses ordres et de le suivre fidèlement. Ils lui serviront au besoin d'otages ; ils mourront, s'il le faut, avec lui ou pour lui, ou plutôt ils reviendront ensemble vainqueurs, et il leur offrira en récompense une part du hutin ennemi, une f ramée sanglante, un beau cheval de bataille ou bien de riches banquets. La guerre terminée, ce sera un grand honneur pour un chef militaire de rester entouré d'un comitat nombreux et renommé, jusqu'à ce qu'une expédition nouvelle, Vielquefoîs entreprise pour leur compte et sans le
* Gwmanie, fin du chapitre xii et chapitre xiv. ' IBerwtanie, chapitre xiu.
concours des précédents chefs, les entraîne ver: d'autres aventures.
Ces éléments d une organisation civile, politique et militaire à laquelle la famille sert d'inébranlable base, cette élection de chefs respectés, ces assembléei où chaque homme libre vient exercer ses droits, c( sont des traits authentiques de self-yovernment et pai conséquent de démocratie. Cependant ces niêmei barbares, ennemis d'une forte unité qui eût coulé i leur instinct d'indépendance, acceptaient une nobles» héréditaire, quelquefois même une royauté. Ui grand peuple issu d'eux en ligne très-directe a s conserver à travers toutes les vicissitudes et concilie: sans compromettre finalement la liberté, des inst tutions si diverses.
Le régime oriental des castes était inconnu d* Germains, mais non pas un système de classes doi les cadres n'étaient pas infranchissables. Un d poëmes de l'Edda de Sœmund, le Rigsmal, racon que Heimdal, l'un des Ases, visita la terre et voyage sous le nom de Rig. 11 arriva près d'une maison ei tr'ouverte. Aï et Édda, vêtus à l'antique, les chevei blanchis au travail, étaient assis près du foyer. R partagea leur grossier repas, puis il dormit entre 1 deux pauvres époux, et Edda mit ensuite au jour i fils nommé Trœl, au noir visage, aux longs pieds, i dos courbé, aux doigts épais. 11 employa ses forces tresser des écorces, à porter chaque jour des fagc au logis. Ses fils et ses filles fumèrent les champ élevèrent les porcs, firent paître les chèvres et expie tèrent la tourbe. C'est l'origine de la race des e
ISfSTlTDTIONS ET MŒURS GERMAI>I1QU£S. 223
daves. — Rig entra dans une maison entr'ouverte.
Afe et Amma, l'homme et la femme, étaient près du foyer; le mari préparait le bois pour Tourdissoir et le tissage ; sa femme faisait tourner le rouet et réparait les vêtements. Rig dormit entre eux, et Amma donna le jour à un fils nommé Karl, qui apprit à dompter les animaux, à construire des granges et à labourer. On lui amena sa fiancée : ils se marièrent et eurent des fils et des filles d*où descendit la race des hommes. — Rig entra dans une salle au plancher parsemé de sable. Fader et Moder y étaient assis : le père fabriquait Tare et taillait les flèches; la mère, aux longs habits et au sein blanc, disposait le linge. Elle couvrit la table et y posa des gâteaux de froment, du vin, des viandes et du fruit. Rig dormit entre eux, et Moder donna le jour à un fils nommé larl, aux cheveux blonds, aux yeux brillants. Il grandit au logis, il monta à cheval, il lança le javelot, il mania le glaive; de plus, il apprit les runes. 11 épousa la blanche Erna, et leurs enfants furent les premiers des nobles.
Voilà par quels principaux traits le mythe Scandinave représente Torigine des esclaves, celle des hommes libres, celle des nobles. On voit que Traîl, Karl et larl, les trois ancêtres, sont également fils d'un dieu \ Le mythe est d'accord sans doute avec la réalité historique, en montrant l'esclavage soumis chez les Germains, dès l'antiquité la plus lointaine Que nous puissions atteindre, à des conditions moins
* CL J. Grimm, Mythologie, page 304.
dures que dans le monde classique. Assurément,
chez les barbares aussi, on vendait ses esclayes comme
un bétail, on les égorgeait pour les sacrifices, on h
brûlait sur le bûcher de leur maître ou bien on h
ensevelissait dans le même tumulus. Ce sont là de:
faits d'une antiquité primitive, que les Eddas et le
Nibelungen nous rappellent. Toutefois Tacite noui
est témoin d'un sérieux progrès. « Le maître tui
quelquefois ses esclaves, dit-il, mais en général seule
ment dans un mouvement de colère, comme on tui
un ennemi, à cela près que c'est avec impunité*; j
de sorte que la vie de l'esclave est en somme presqui
autant sauvegardée chez ces barbares que celle d
l'homme libre. Tacite remarque que les esclaves ger
mains ne sont pas, comme ceux de Rome, attachés
la personne du maître, à son service honteux et coi
rupteur, mais plutôt à la glèbe, avec condition d'ui
redevance en blé, en bétail, en vêtements ; nous avoi
vu la tradition eddique décrire le travail servile presq
sous les mêmes couleurs que celui de l'homme libi
plus pénible et plus grossier seulement. Du re
l'esclavage conserve sans doute chez les Germains :
sources particulières : le jeu et les dettes font pen
à beaucoup, dit Tacite, leur liberté'; les enfants i
de mariages entre hommes libres et esclaves s<
esclaves eux-mêmes. Cependant la source princip
est toujours la guerre ; ce sont les vaincus qu'on
serve, ce semble, soit pour les sacrifices aux diei
* GermaniCf chapitre xxv.
* Germanie, chapitre xxiv.
UfSTITUTIONS El* MŒURS GERUANIQUES. 225
soit pour la servitude. Germanicus ramena plus d'une fois des convois de soldats romains pris par les barbares et par eux réduits en esclavage. Quand sa flotte fut dispersée à rembouchure de TEms par ce terrible orage que Tacite a si admirablement décrit, beaucoup de ses hommes, échoués sur les côtes septentrionales, éprouvèrent le même sort; il fallut les aller racheter en Germanie. Les sagas islandaises montrent, à côté de Tesclavage proprement dît, le travail libre protégé par la loi, et les langues germaniques ont encore au commencement du moyen âge une série d'expresâons qui dénotent plusieurs degrés entre les dernières classes. Celle de lue ou lète, par exemple, avant de s'appliquer au barbare qui, en échange de terres concédées, s'est engagé envers l'empire au service militaire et à une redevance, parait avoir désigné d*abord une condition d'asservissement modéré. Il en était de même, sans nul doute, de la condition représentée par le mot meier ou meiger : c'était le serviteur surveillant ou intendant, le villi" eus romain, le majordome et plus tard le maire. Tacite nous dit, en parlant des Suèves, que les esclaves germains se distinguaient des hommes libres en ce qu'ils n'avaient pas la permission de porter les cheveux longs; probablement il y avait aussi des différences de vêtements que nous ne pouvons reconnaître aujourd'hui. Quant à l'affranchissement, les nombreuses cérémonies et formules dont Grimm a recueilli les traces ultérieures prouvent qu'il était trèsfréquent en Germanie avant même que l'influence chrétienne y vînt le multiplier.
Il n'y avait pas sans doute d'aristocratie sacerdotale. César remarque déjà qu'on ne trouvait pas audelà du Rhin un sacerdoce comparable à celui du druidisme celtique, la religion des barbares n'exigeant sans doute ni un si grand appareil ni les soins ] exclusifs d'hommes engagés par des liens spéciaux '. Tacite, de son côté, ne désigne nulle part un clerjjé germanique; mais il mentionne plusieurs fois des fonctions, religieuses ou simplement civiles, qui sont remplies par des prêtres en vertu, ce semble, d'une délégation publique et peut-être uniquement à titre temporaire. Il parle quelque part du prêtre delà tribu ou de la cité*. Un très-curieux morceau d'Eunape représente les Goths traversant le Danube pour entrer dans l'empire, et la petite troupe de chaque district emportant ses objets sacrés que le prêtre accoiupagne\ Dans chacun de ces exemples, le prêtre est sans doute une sorte de magistrat, revêtu d'un caractère sacré pendant ses fonctions seulement. Il inaugure, avons-nous dit avec Tacite, les délibérations de rassemblée nationale par des sacrifices, par la prCK clamation de la trêve sacrée, par l'injonction d^ silence. Pendant la session, il réprime seul et punî^
* Germani nequc Druides habent qui rehus divinis pnesio^'' neque sacrificiis student. CcAar, Cucire des Gaules, VI, 21.
^ Si publiée consuintur, sacerdos civitatis, sin privatim ipi*^ paterfamiliff... Sacerdos ac rex vel princeps civitatis comitantar'^ hinnitusque ac fremitus equorum observant Germanie^ cb&-^ pitre 3[.
' Ft^e tï 1x9.(1X71 9^X9^ ^cpa ts orxoOsv rà naTpia (nivc9t>xo|ftlvi| 9 xal Upf'a; toutûv xai lepeta;, etc. Excerpta ex EunapU HUioria^ |)age 82 du volume de la coUeclioD de Bono.
INSÏ1TLTI0^S ET MŒURS GERMANIQUES. 227
les infractions à ses ordres; mais il peut être remplacé, du moins pour certains actes d'un caractère civii, par un autre magistrat ou par un simple père de famille.
S'ils n'admettaient pas un clergé proprement dit, les Germains de César et de Tacite connaissaient une véritable noblesse. On n'en saurait douter à voir le soin que met ce dernier historien à distinguer le noble non pas seulement de l'homme libre, de l'affranchi et de l'esclave, mais encore de l'homme qui a conquis simplement une illustration personnelle*. Une noblesse s'appuie d'ordinaire sur des privilèges héréditaires : celle-ci ne pouvait se fonder sur la propriété foncière, qui n'existait pas. Peut-être jouissait-elle
' Ibi eniin et super ingénues et super nobiles adscendunt [liberti]. Germanie^ chap. xxv. — Neque nobilem, neque ingenuum, ne libertinum quidem. Ibid,, chap. xliv. — L'historien Nithard <lilde même des Saxons (iv, 2, Dom Bouquet, tome VII, paf;e 29) : « Qiup gens omuis in tribus ordinibus divisa consistit : sunt enim ioter illos qui edhilingi, sunt qui frilingi, sunt qui lazzi illorum liogua dicuntur. Lalina vero lingua hoc suut : nobiles, ingcnui- Ittaïque serviies. • —Voilà pour le partage en classes ; les principAttx textes de Tacite affirmant en particulier Texistence d'une noblesse sont : Germanie, chap. vu : Reges ex nobilitale, duces ttvirtute sumunt. — Ibld.t viii, : Inter obsides pucHœ quoque oohiles imperantur. — IbUi.j xi : Mox rex vel priuceps, prout *tas cuique, prout nobilitas, decus bellorum, prout facundia C'tt, audiuntur.— /6i(/., xiii : Insignis nobilitasaut magna patrum Mérita principis dignationem eliam adolescentulis adsignant. ^ HobUitas , dans ces deux derniers passages» ne peut signifier ooiqaement l'illustration personnelle, car celle-ci ne venait guère ^^ les Germains que par le renom militaire, qui est mentionné ^part — Voyez encore Germanie^ xiv, xviu; Annales, I, 57; ^l» 16, 1 7 ; Histoires, IV, 12, 28, etc.
d'un wehrgeld supérieur ; c'était dans ses rangs d moins qu'on choisissait volontiers les maj^MStrats, e que, pour certaines tribus, se recrutaient les titulaire de la royauté. La plus grande puissance de cetk aristocratie avait dû être contemporaine des plus an* cîeus temps de la Germanie; la lutte contre Roraeel les troubles de l'invasion en h&tèrent la chute, et, chez les peuples immédiatement mêlés à ces agitations, les familles nobles de sang royal survécurent seules, ou peu s'en faut.
Doit-on compter comme faisant partie de la noblesse, au temps de Tacite, les compagnons du chef, les membres du comitatiis, et plus tard, au lendemain de l'invasion, les an trustions ou leudes, ceux qui sont entrés dans la triistis royale? Non sans doute. D'une part Tacite dit expressément qu'il y avait dans te rangs du comitatus beaucoup de non nobles, et qa( cette institution se recrutait à divers degrés. Le« comités, en promettant au chef assistance et fidélité ne contractaient qu'un engagement tout individuel non héréditaire, qui pouvait être annulé par chacun des deux parties si elle trouvait qu'à son égard le conditions n'avaient pas été exécutées. Il est biei vrai que, pendant l'époque mérovingienne, la condi tion de l'antrustion du roi (on ne voit plus aloi d'antrui'tions autour des autres chefs] est fort élevée elle est réservée à l'ingénu né Franc, à l'exclusion d Gallo-Romain ; alors même que le Gallo-Romai pourra parvenir au titre d'antrustion, son virehrge restera trois fois moins fort que celui du Franc revél de cette dignité; des terres du fisc, mais souvent aus
ies objets mobiliers, ou de For simplement, seront donnés aux membres de Tantrustionat; en tous cas, ni le titre airee les fonctions, ni les domaines ne seront, primitivement au moins, héréditaires; il y aura plusieurs occasions de voir se rompre de tels liens. S'il y a, au temps mérovingien comme dans Tantique Germanie, une noblesse réelle, il semble qu'on ne la trouve, jusqu'au huitième siècle, que dans la race des Francs saliens, dont le wehrgeld est triple de celui du Romain. Plus tard les liens de la vassalité et l'affaiblissement du pouvoir royal viendront modifier profondément cet état de choses et donner naissance à la noblesse féodale, issue indifféremment de tous les ordres de la nation \
La royauté germanique, elle aussi, dut être une iostitution fort ancienne, destinée en tous cas à demeurer très-vivace. Les Cimbres et les Teutons la pratiquaient déjà. César ne la connaît pas : suivant lui, les peuples barbares n'avaient pas de chef commun pendant la paix ; mais César n'a guère connu en Germanie que les Suèves et quelques tribus situées Don loin de la région rhénane, tandis qu'au conndre, Tacite nous le dit, c'étaient surtout les peuples orientaux de la Germanie, exempts de tout rapport avec les Romains, qui avaient conservé ou adopté des fois. Puisque nous lisons souvent dans les textes que d'anciennes familles avaient été longtemps en posses-
' Cett le point de vue que développe avec une science exacte rt précise M. Maximin Deloche , dans son livre de la Tntstis et fantrvition royal sous les deux premières races, un volume grand ÎB-S', 1873.
230 HOME ET Li:S DAllDARES.
sioii de donner des rois à ces peuples, il csit clair que par le fait, et conséquemment par une sorte de droit issu de lacoutume, cette suprômcdignitc'* était devenue à peu près héréditaire. Cela n'exclut pa> un certain droit d'élection, tout au moins d'approbation ou de sanction populaire, allant peut-ôtre jusqu'à permettre soit de choisir entre les divers membres de ce> familles, soit môme de leur préférer par intervalles quelque chef sans nïeux, devenu tout d'un coup illustre. Toutefois l'empire d'une sorte de tradition devait rendre nécessairement ces exceptions assez rares. Tacite dit particulièrement des Goifiones^ qu'ils étaient plus soumis que les autres peuples germains à la royauté, mais sans que leur liberté eût beaucoup à eu souffrir. C'est dire qu'en général la liberté frermanique el l'institution royale n'étaient pas inconciliables, que celle-ci n'était pas de nature à prévaloir sur celle-là. On se rappelle, en effet, Childéric expulsé par ses sujets et remplacé par Syagrius. On connaît l'histoire du vase de Soissons sous Clovis; elle prouve que, si le roi des Francs était tout-puissant pendant laguerre, il ne rétait plus après la victoire remportée en commun. Beaucoup de traits de l'histoire du Nord seraient à citer dans le même sens. Le roi de Suède Olaf Skotkonung, pendant le thing de 1021, refusait de conclure avec le roi de Norvège une paix désirée de ses sujets. Comme il venait d'exprimer impérieusement son refus en présence de tout le peuple, il se fit un grand silence , puis le lagman Thorgny se
' Chapitre xliv.
le?â, et l'assistance presque entière avec lui. « Nos rois, paraît-il, sont aujourd'hui d'autre humeur que jadis. Mon grand -père m'a souvent parlé du roi d'Upsal Éric Emundsson, qui, chaque année victorieux, n'en écoutait pas moins de fort bonne grâce tout ce que ses sujets avaient h lui dire. Mon père a vécu longtemps à côté du roi BiOrn; le royaume était vaste et florissant, et cependant le roi Biôrn était d'un facile accueil. Mais le roi que nous avons aujourd'hui ne consent à rien entendre que ce qui lui plaît. Hé bien ! nous voulons, roi Olaf, que tu fasses la paix avec le roi de Norvège et que tu lui donnes ta fille Ingegerd en mariage. A cette condition, nous te suivrons tous pour aller reprendre les États que tes aïeux ont jadis possédés. Sinon, nous t'attaquerons et nous te tuerons, afin de ne souffrir de toi ni guerre ni injustice. Ainsi firent nos pères lorsque, au thing de Mula, ils précipitèrent dans UD marais, comme tu le sais fort bien, cinq rois orgueilleux comme toi. Parle donc et dis à l'instant quelles conditions tu acceptes. )) Ces paroles à peine prononcées, l'assemblée les approuva en frappant de l'épée, ce que voyant, le roi déclara qu'il ferait ce qu'on lui demandait, puisque les rois ses prédécesseurs avaient toujours admis leurs sujets dans leurs conseils *. — Ces exemples, qu'on pourrait multiplier, montrent une des 'principales différences entre le monde germanique et les Celtes,
^ Saga d'Olaf le Sainte chap. 79, page 48 du IV« volume des OIdnardisàe Sagaer. Kiœbenhavn, 1831, ia-8*.
.';;■-! Hn.MI. i:i LKS IlAMB.vriES.
chez qui, suivant le témoignage de César et au moinir à partir de son temps, le peuple était privé de toute initiative.
En résumé, les institutions que le livre de Tacite nous laisse apercevoir chez les Germains du premier siècle après Tère chrétienne sont encore indécises, mais les principaux linéaments en sont très-visibles et très-vivaces, et traduisent clairement ce qu'était ce génie barbare. Si toutes les tribus n'admettaient pas encore universellement la royauté, elles y inclinaient toutes cependant, voyant en elle une dignité plus militaire que religieuse, une fonction d'intérêt commun déléguée par la confiance des peuples, fortifiée ensuite et en partie consacrée par leur dévouement, toujours conditionnelle néanmoins et révocable. Conception bien différente de celle du monde romain, suivant laquelle tout magistrat passait pour recevoir comme inaliénable, pendant un temps^ le dépôt de l'intégrité du pouvoir. L'existence d'une aristocratie était chez les Germains, il est vrai, un fait plus général que celle de la royauté, mais il faut remarquer qu'elle avait sa raison d'être^ elle aussi, dans la reconnaissance nationale pour des services permanents et héréditaires, plutôt que dans la seule vertu de la tradition. Ces barbares semblent n'avoir pas aliéné volontiers leur indépendance ; égaux entre eux sous des chefs élus par eux-mêmes, nous les avons vus traiter leurs affaires en commun dans leurs assemblées partielles ou génél'ales. En même temps la famille nous est apparue chez eux avec un caractère de solidarité protectrice et non pas de despotisme oppressif. Nous avons saisi^
d'après les indications de Tacite, qui les a le premier si bien découvertes et comprises, les traces d'un développement graduel se traduisant dans les mœurs et bientôt dans les lois. C'est dire qu'il y avait chez ces tribus le sentiment peut-être confus encore, mais inné, de la liberté civile et même de la liberté politique, et que nous ne devrons pas nous étonner de les voir, dans leur lutte avec Rome, maintenir énergiquement leur indépendance. L'nistoire de cette lutte jusqu'au temps de Tacite, racontée presque tout entière par lui-même, achèvera de nous montrer dans son jeu et sa vie cette civilisation dont le prochain développement doit se mêler aux origines les plus directes de la société moderne.
La lecture de ce chapitre à V Académie des sciences morales et politiques y a donné lieu à de savantes observations, que Tauteur s'empresse de reproduire d'après le Compte rendu des séances et travaux, octobre 1872^ pages 578-581. Il faut absolument reconnaître, avec M. Passy, que Tétat social des Germains du premier siècle après rère chrétienne est simplement une dts phases par où chaque grande race a dû passer, et qu'il ne peut y avoir à y distinguer que les traits de caractère particuliers à tel groupe plutôt] qu'à tel autre. Le fait si intéressant que M. Passy a signalé pour ce qui concerne les tribus américaines du Nord ne suffit pas assurément à détruire des analogies toutes générales, qui sont incontestables. Nous remarquerons seulement que ces ressemblances n'ont pas continué : l.es mêmes germes distribués ici et là ont prospéré d'un c6té et péri de l'autre;
•2ri HuMK KT KKS H\H1UKE<.
ils ont fructilié chez le grand peuple germanique el soa^ devenus stériles chez les pauvres tribus américaines. Ge^ tribus elles-mômes ont disparu; probablement doncelle^ n'étaient pas douées d'une égale force vitale, et un esprit très-clairvoyant eût sans doute discerné chez elles certains symptômes de mort prochaine , certaines marques de stérilité. — Les observations de M. Wolowski et celles de M. Guizot s'ajouteront utilement soit à celles de M. Passy, soit aux pages qui précèdent, pour marquer avec le plus de précision possible quelle a été la vue de Tacite^ notamment sqr un objet aussi grave que la question de la propriété chez les Germains.
Voici l'extrait du Compte rendu des séances de r Académie:
« M. Passy n'admet pas que les écrivains qui ont cru retrouver dans l'Amérique du Nord les mœurs et les coutumes des Germains de Tacite se soient mépris autant que parait le supposer l'auteur du savant mémoire dont TAcadémie vient d'entendre la lecture. A pareils degrés de développement intellectuel , les hommes pensent et agissent de la même manière^ et les modes d'existence et d'activité qu'ils adoptent ne diffèrent qu'à raison de la disparité des circonstances locales et de celle des ressources qu'ils ont appris à utiliser. En Amérique, lors de l'arrivée des Européens , les civilisations n'étaient pas toutes également arriérées, et les em* pires fondés au Mexique, au Pérou, dans le Cundimarca, ressemblaient réellement à ceux que la vieille Asie avait vus naître et s'élever sur les bords du Tigre ou de l^Euphrate. Quant aux tribus américaines du Nord, celles qui passaient de l'état .sauvage à l'état agricole et se-
deotaire, les Natchez, les Delawares, les Mingoués, vivaient comme les tribus de la Germanie, et eussent vécu complètement comme celles-ci, si an fait d'une importance capitale nVût opéré comme cause de dissemblance. Ce fait, c'était le manque, en Amérique, d'animaux domestiques. Privés de chevaux, de bœufs, de moutons^ les Américains n'avaient pu user de moyens d'action et de subsistance dont avaient joui les peuples de l'ancien monde, et pour eux n'avait pas existé la phase pastorale. Rien qui ait pesé si dommageablenient sur leur marche et ait tant contribué à les retenir dans l'enfance. Mais, compte tenu de ce fait et de ses conséquences naturelles, celles des peuplades de l'Amérique qui commençaient à cultiver la terre auraient offert à Tacite bon nombre des principaux traits du tableau qu'il a tracé des clans de la Germanie.
a 11 n'y a pour en acquérir la certitude qu'à consulter Touvrage de Heckewelder, missionnaire morave qui, après avoir passé plus de trente années au milieu des Indiens de la Pensylvanie et des territoires voisins, a décrit avec la plus consciencieuse exactitude les faits dont il avait été témoin '. Idées, sentiments, usages, préjugés, snper^tilions, tout ce qui caractérisait les Germains, existait chez les Indiens, sans autres diflcrences notables que celles qui provenaient de ce que ceux-ci ne possédaient ni troupeaux , ni bêtes de somme ou de trait. Tacite remarque, par exemple, que les Germains dédaignaient les travaux et les laissaient en partage aux femmes et aux faibles. Ainsi faisaient les Américains. La chasse et la guerre, voilà les seules occupations qu'ils
• À NarraUve of the mission 0/ the United Brethren among the Delaware and Mohegan Indians, by John Heckewelder, Philadel" phia, 1810, in-s".
jugeaient dignes d'hommes en état de porter les armes, et c'était aux femmes et aux faibles qu'ils abandonnaient le soin de cultiver la terre et de fabriquer les vêtements et les ustensiles à leur usage. On sait, au surplus, quelle était à cet égard la manière de voir des Grecs et des Romains, et que, de nos jours encore, on retrouve chez la plupart des nations de l'Europe plus d'un reste des mépris qui, aux âges à demi barbares, ont pesé sur les occupations manuelles et mercantiles.
« Quant à Tusage que les Germains faisaient des terres, il n'eut rien non plus qui leur ait été particulier. L'exploitation en commun et les partages annuellement renouvelés entre les diverses familles appartenant au même groupe de population ont partout précédé rétablissement définitif de la propriété privée, et l'auteur du mémoire en a cité avec raison de nombreux exemples. Toutefois, le baron de Haxthausen ne me parait pas avoir saisi la véritable raison du maintien en Russie des régimes qu'il y a trouvés en pratique. Chez les nations slaves, la noblesse était maîtresse du sol et seule avait le droit de le posséder. Elle ne laissait aux laboureurs que la simple jouissance, d'abord^ des terrains dont ils avaient besoin pour bâlir leurs demeures et se créer des jardins potagers, puis des champs sur lesquels ils recueillaient les moissons qui subvenaient à leur subsistance. C'étaient ces champs qui tantôt étaient cultivés en commun, tantôt divisés en lots répartis entre les ménages et variant chaque année d'étendue à raison des changements survenus dans le nombre des personnes qu'un seul lot devait nourrir. Or ce qui perpétuait ces modes de culture dans les communes russes, c'était, outre l'impossibilité pour les serfs d'arriver à la propriété, l'intérêt mal entendu que bon nombre de seigneurs attachaient à leur faire sentir leur dépendance. On le voit bien aujour-
inSTllTTlONS ET MŒURS GERMANIQUES. 237
dlui. Il y a dix ans à peine que le servage a été abolie et déjà le régime que le baron de Haxthausen a cru favorable aux paysans est attaqué de toute part. Les cultivateurs les plus intelligents et les plus capables demandent à conserver le champ qu'ils sauraient rendre plus fécond s'ils étaient assurés de pouvoir recueillir dans l'avenir le fruit des sacrifices qu'en exigerait Tamélioration. Il y va d'un tel intérêt social de faire droit à leurs réclamations que, sans nul doute, elles ne tarderont pas à obtenir un plein et entier succès.
c En soumettant ces observations à l'Académie, mon bot a été de rappeler que les mœurs et les coutumes des Iribus de la Germanie n'ont pas différé sensiblement de celles de toutes les populations arrivées à l'époque où il leur faut commencer à demander à l'agriculture les moyens de subsistance que la chasse et le produit des troupeaux cessent de leur procurer en quantité suffisante. De tous temps^ mais plus encore durant les premiers âges, les modes d'existence et d'activité des sociétés humaines dépendent principalement de la somme des connaissances qui président à l'emploi de leurs labeurs, et de là, entre celles de ces sociétés dont la civilisation a atteint le même point de développement, des ressemblances toujours bien plus nombreuses et plus complètes que ne le sont les dissemblances.
a M. Wolowski ajoute aux remarques de M. Passy quelques indications sur ce qui se passe en Russie. Il dit que rémancipation des serfs a eu pour résultat une notable extension de la propriété prîvée. Depuis longtemps on s'était aperçu que le partage périodique des terres enlevait à ceux qui ont amélioré et fécondé le sol tout le bénéfice de leurs efforts : d'où l'état arriéré des cultures en commun. Le partage dont on a parlé était désigné en