CHAPITRE CINQUIÈME
Tableau de la lutte entre Rome et la Germanie jusqu^au temps
de Tacite.
Caraetère tout germanique de l'invasion des Teutous et des Cimbres, 113 av. J.-C. — Jules César; comparaison de ses Commeniaires et de la Germanie de Tacite. ~ Agrippa franchit le Rhin et transporte les Ubiens sur la rive gauche. — Défaite de Ldlius. — Campements fixes de huit légions sur le Rhin. — Campagnes de Drusus, 12 à 9 av. J.C., de Tibère, etc. — Guerre contre Marbod. — Désastre et mort de Varus, 9 av. J. C. — Avènement de Tibère. — Germanicus vainqueur d'Arminius à Idisiavisus, 16. — Guerre entre Arminius et Marbod. ~ Armiminius assassiné par les siens. — Révolte du Batavc Civilis, 70. — Traits tout germaniques dans le récit de Tacite. — Trajan. Ses travaux de fortification sur le Rhin. — État de la frontière rhénane au temps de Trajan et de Tacite. — Ce dernier a composé son livre avec le constant souvenir de la lutte dtjà subie par Rome et la prévision des luttes futures contre les Germains.
Tacite a donné lui-même dans ses autres ouvrages, notamment dans les deux premiers livres des Annales et les deux derniers des Histoires^ un commentaire si direct et si complet de son livre sur la Germanie que nous ne saurions le négliger. Les récits qu'il nous a laissés de la lutte soutenue par les chefs romains contre les diverses tribus barbares nous mon-
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trent en pleine activité sur la scène historique, c'està-dire dans leur réalité vivante, ces mêmes institutions, ces mœurs, ces sentiments qu'il leur attribue entrait; généraux dans son tableau d'ensemble. En outre, son souvenir attristé embrasse toute la série des guerres entreprises avant lui contre les Germains, de sorte qu'à le suivre soit dans ses allusions lointaines, en s'aidant de quelques autres historiens, soit dans ses propres narrations, on a une vue presque complète de la lutte entre Rome et la Germanie jusqu'à la fin du premier siècle après l'ère chrétienne. C'est une période de plus de deux siècles^ que termine la paix des Antonins, et à laquelle succédera presque immédiatement la mémorable et très-vaste époque de l'invasion proprement dite. Nous parcourrons cette première période avec lui, non pas pour refaire le récit de ces guerres, qui est partout, mais pour recueillir chemin faisant tout ce que Tacite a donné de commentaires utiles, dans le reste de son œuvre, au principal livre que nous étudions.
Son plus ancien souvenir historique, relativement à la grande lutte dont il est si vivement préoccupé, est celui de l'invasion des Teutons et des Cimbres. « Les Cimbres, dit-il au chapitre xxxvii de sa Germanie, petite nation de nos jours, grande nation par son ancienne gloire. Il reste d'immenses vestiges de leur ancienne renommée, des camps sur Tune et l'autre rive, des enceintes qui, par leur étendue, attestent les forces dont ce peuple disposait. Rome comptait six cent quarante années d'existence lorsqu'on entendit pour la première fois le bruit des armes cim-
briques. •• De cette époque au second consulat de
Trajanon compte près de deux cents années : tant la
Gennanie est longue à vaincre , tamdiu Germania
vincthir! » Ce passage de Tacite est précieux : il
nous donne d'abord la date de la composition de
son livre, en 98, année du second consulat de Trajan.
On ne sait à quels vestiges de camps et d'enceintes
fortifiées subsistant, à ce qu'il parait, de son temps
il fait allusion , ni s*il les place dans la Chersonèse
dmbrique, séjour primitif de ces peuples, ou dans la
région rhénane, qu'ils ne paraissent pas avoir habitée;
mais ce qu'il nous atteste du moins sans hésiUition,
c'est que les Cimbres étaient un peuple germain, cum"
dem Geîmanim sinum tenent. S'il ne nomme pas les
Teutons, c'est qu'on les regardait alors comme presque
complètement détruits : excisa gem Tetitonnm^ dit
déjà Velleius ' ; Ptolémée toutefois les nomme dans
ses énumérations purement ethnographiques ; Pline
rapporte le témoignage de Pythéas, qui les a connus
sur les bords de la Baltique dès le quatrième siècle
avant l'ère chrétienne, et il paraît supposer qu'ils y
subsistent encore ' ; tous les historiens les désignent
d'ailleurs comme ayant accompagné les Cimbres, au
moins pendant une partie de leur expédition.
Il est indubitable que l'apparition de ces peuples a marqué la première attaque des Germains contre Rome ; elle a été la première révélation du monde nouveau qui s'agitait confusément encore au-delà du Rhin
' II, n.
' BUtoiie naturelle, 1. XXX VII, xi, 6.
et du Danube, le premier signal delà vaste invasion qui ne devait s*achever qu'au prix d'une lutte incessante de plus de cinq cents années. Ceux-là seuls n'accordent pas à cet épisode une si grande importance dans l'histoire générale pour qui les Cimbres sont des Celtes et non pas des Germains. Un certain nombre des écrivains de l'antiquité, il est vrai. les désignent par les noms de Celtes, de Gaulois, de Galates; mais Tacite lui-même nous a dit que le nom de Germains n'était pas depuis un long temps en usage, et il parait évident que, surtout avant César, ces dernières dénominations s'appliquaient indifféremment à toute la barbarie européenne, jusqu'aux Sarmates et aux Scythes exclusivement. Denys d'Halicarnasse, contemporain d'Auguste, dit encore que le vaste pays compris entre ces limites s'appelait la Celtique, avec le Rhin coulant au milieu : à droite s'étendait la Germanie, jusqu'aux Scythes et aux Thraces, à gauche la Gaule. Des érudits * ont persisté à vouloir confondre eu un seul grand peuple les Celtes et les Germains ; mais, à moins qu'ils n'entendent remonter à la promiscuité des temps antéhistoriques, tout démontre
* ParticuLièrement en Allemagne, jusqu'en ces dernières an* nées. Voir les deux ouvrages de M. Adolf Hoitzmann : Kelten wid Germanen. Eine historische Vntersuchung , Stuttgart, 1855; Germanische ÀlterthùmermU Texty Vebersetzung und Erklxrung von Tacïtus Germania^ ouvrage posthume publié par les soins de M. Alfred Ilolder. Ad. Holtzmann, orientaliste et germaniste distingué, est mort le 3 juillet 1870. M. Ernst MarUn lui a consacré une notice intéressante dans la Ze%Uchr\ft f&r deuUche Philologie de Hôpfner et Zacher , Halle, I87l, 3® volame, pages 201-205.
une distinction profonde entre la civilisation celtique et la barbarie germaine. Rome a appris à redouter la première par les célèbres tumultes gaulois avant de commencer seulement à soupçonner l'existence de la seconde. Elle ne s'est pas trompée sur la différence dès le premier aspect. Cicéron, Salluste, Diodore, Appien donnent, il est vrai, aux Cimbres la dénomination de Gaulois; mais César les range formellement, lui, parmi les Germains; ainsi fait Auguste dans rinscription d'Ancyre; ainsi fait Pline, qui les compte, avec les Teutons, au nombre des Ingévons, une des trois branches principales de la nation germanique; ainsi fait Tacite; ainsi font Velleius, Quintilien et bien d'autres. César, l'empereur Auguste, Pline, Tacite, ce sont là certainement les meilleures autorités sur un tel problème. Les derniers travaux de la philologie moderne paraissent conduire à la même conclusion. On avait dit que les noms des chefs cimbres, tels quMls nous sont donnés par les écrivains aDciens, sont purement celtiques ; cependant les germanistes les expliquent de nos jours à l'aide d'étymologies tudesques. Le mot Cimbres a été rapproché par Jacques Grimm, Zeuss et d'autres, de Kippa, Kimpan, qui, dans les idiomes germaniques, signifient combattre {Kampf, combat, dans l'allemand moderne). Strabon, Festus et Plutarque nous disent que cimbre veut dire voleur : c'est-à-dire que les Romains traduisaient ainsi le mot par lequel ces peuples affichaient leur ardeur guerrière. Tout récemment encore, M. d'Arbois de Jubainville a tiré de l'étude des dialectes néo-celtiques des arguments nouveaux
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à l'appui de lu môme thèse. 11 n'y a rien de ouiumuUj suivant lui, qu'une apparente consonnance de noms entre les Gimbres et les Kymris de la Grande-Bretagne ou de la Gaule *.
Ne suffirait-il pas d'ailleurs, pour distinguer les Celtes et les Cimbres, d'observer comment chacun de ces peuples a procédé dans ses invasions? Ces derniers avancent peu à peu, après des hésitations et des retours qui occupent plusieurs an nées: toujours offrant le service militaire, alors même qu'ils sont vainqueurs, en échange de terres qu'on leur donnerait à cultiver, avec des grains pour ensemencer. Jamais assurément on n'a vu les Celtes procéder de la sorte; dès quils paraissent dans l'histoire, ils sont fixés à l'extrémité de l'Europe occidentale ; ils semblent émigrer uniquement par suite d'un excès de population, et la rapidité, l'élan, le caractère belliqueux de leurs courses n'ont rien d'analogue aux marches lentes et comme inconscientes de tribus non sorties encore de l'état instable. Ce fut en Tannée 6ii de Rome, 113 ans avant J.-C, que le bruit se répandit tout à coup dans Rome d'une foule innombrable de barbares en armes, qui, au nombre de 300,000, dit Plutarque, suivis de chariots portant les femmes et les enfants, menaçaient les frontières et se dirigeaient vers l'Italie. Ils avaient envahi déjà quelques portions du Norique. Papirius Carbon alla donc avec son armée occuper les défilés des Alpes, et les somma de se retirer, parce que les habitants du Norique étaient, disût-
* Revue archéotoglque^ juillei-^ioût 1872.
il, les alliés et les hôtes du peuple romain. Ils s'excusèrent alors, répondant qu'ils n'avaient rien su de :-âj celle alliance, et qu'ils se garderaient de toute offense en\ers ces peuples. Une perfidie de Carbon les irrita seule lorsqu en effet ils se retiraient, et amena sa défaite à Noreia \ Il semblait que cette journée dût ouvrir immédiatement aux Barbares vainqueurs rentrée de ritalie ; mais non : ils se dirigent vers la Gaule, lentement, au prix de cent combats, ou grâce à de temporaires accords avec les montagnards des Alpes de la Suisse. On ne les voit reparaître que quatre ans après la bataille de Noreia, pour remporter une nouvelle victoire sur le consul Marcus Silanus dans le pays des Allobroges (Savoie et Dauphiné). Ils lui avaient cependant offert de se battre pour lui s'il voulait leur faire donner des terres *. Vainqueurs après son refus, ils persistaient dans leurs offres et envoyaient en même temps des députés à Rome demander au sénat qu'il leur donnât, en échange de leur service militaire, des champs et des semences. Certes les Gaulois, dans leurs incursions, n'adressaient pas de si humbles requêtes; ces Germains, au contraire, voulaient obtenir une nouvelle étape, que d'autres étapes sans doute auraient bientôt remplacée et suivie. Ils cédaient à cette convoitise qui attirait les peuples du Nord vers les contrées méridionales. Entraînée par
* Gôrz probablement aujourd'hui, à 1200 stades seulement de l'ancienne Aquilée.
' Florus, ni, 4. Ut Martius populus aliquid sibi terrœ daret, quasi stipendia m; cstcrum ut veUet manibusatque armis suis uteretur.
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leur alliance ou tout au moins par leur exemple, 1^ peuplade des Tigurins (probablement le pays de Zurich) se met alors à envahir, elle aussi, la Gaule, soi^ la conduite de son chef Divicon. Elle s'en va jusqd* dans la contrée d*Agen, sur la Garonne, chez les NiliO' broges ; c'est là que le consul Lucius Cassius Longinu^ voulant arrêter les agresseurs, est tué dans une em.buscade, après quoi son armée est obligée de passe ^ sous le joug. Une meilleure lecture de r£jt>iVomeLxvd Tite-Live, grâce au manuscrit 894 de la bibliothèque^ de Heidelberg, ayant appartenu autrefois à Téglis^^ de Saint-Nazaire à Lorch, nous a appris que cette^ invasion diîs Tigurins avait pénétré jusqu'à la Garonne, jusque chez les Nitiobroges, et non pas seulement chez les Allobroges. Paul Orose nous dit en effet que Cassius poursuivit les Tigurins « jusqu'à l'océan », et l'on voit au livre premier de la Guerre des Gaules de César qu'en souvenir évidemment de leurs pères, les Tigurins de son temps avaient résolu de pénétrer jusque chez les Santones, c'est-à-dire en Saintonge. L'expédition des Tigurins alliés des Cimbres jusqu'à la Garonne expliquerait aussi la défection de Toulouse, qui eut lieu à cette date \ Quand Tacite, au cha-
« Voir T. Livii Ab tirbe condiia librorum CXLll Periochœ^ etcrecensuH et emendavit Otto lahn, in-S", Lipsiae, 1863. — César, Guerre des Gaules, 1, 12. — Pauli Orosii Hlstoriarum Hbri VII, Havercamp, livre V, chap. xv, page 326 : In Gallia Tigurinos usque Oceanum persecutus. — Avec Taocien texte du sommaire de Tite-Live, > iu finibus AHobrogum », comment expliquer le passage de Paul Orose? Amédée Thierry y est embarrassé, et pense qu'Orose a voulu désigner le lac Léman an lieu de l'océan. Histoire des Gaulois, H, 3.
pitre XXXVII de la Germanie, comprend Cassius dans J'énumération des chefs romains battus par les armées g^ermaniques, il songe moins sans doute à Torigine celtique des Tigurins qu'à leur alliance . avec les Gimbres.
Quintus Servilius Cépion avait été chargé de reprendre Toulouse. Après y avoir pillé le temple de l'Apollon gaulois, il se rendit vers le Rhône, pour 6'opposer à un nouvel effort des Cimbres, qui semblaient vouloir décidément envahir Tltalie : mais sa mésintelligence avec le consul Maximus causa Tépouvantable désastre d'Orange (octobre 105). Cette fois ritalie semblait avoir tout à craindre; la terreur était dans Rome, où, comme après Cannes, on prenait les mesures les plus énergiques. Cependant les barbares ne poursuivirent pas leur marche, comme cela paraissait inévitable. Ils s'en allèrent piller TAuvergne, puis redescendirent vers les Pyrénées occidentales, et entrèrent en Espagne. Trouvant la Péninsule bien défendue par les Celtibères, ils revinrent, remontèrent en Gaule jusqu'en Normandie, si Fauteur de VEpitome lxvii de Tite-Live a bien écrit, comme il semble, in Vellocassis \ et rejoignirent là les Teutons, dont ils s'étaient séparés sans doute avant leur excursion d'Espagne. Peut-être se seraient-ils retirés tout à fait par le nord-est; mais ils se trouvèrent arrêtés devant les Belges. Forcés par cette résistance, qui devint décisive, de refluer vers le midi, ils laissèrent
I Et nou in belli casus^ que donnent certains manuscrits. Voyez rédition de M. OUo lahn. Les Vellocassi étaient les habitants du Vexis.
L'iS Ho.MK i:r LKs IlAHIiAnr.S.
leur butin à la garde d'une partie d'entre eux, la tribu des Aduatiques, fixée désormais dans le pays de Maubeuge, entre la Meuse et l'Escaut, pour se diriger enfin versTItalie, cette fois avec un projet bien arrêté et par une marche d'ensemble évidemment concertée. Les Teutons, avec les Tugènes et les Ambrons, peuplades celtiques, devaient prendre par la rive gauche du Rhône, les Cimbres et les Tigurins par le Brenner. Il serait difficile de préciser à quel moment avaient été recrutés ces groupes de Celtes. Il y a quelque difficulté aussi pour ce qui regarde les Teutons : Appiea et Velleius * les montrent associés dès Torigine au( Cimbres, XEpitome Lxvn de Tile-Lîve et Julius Obsequens * ne les réunissent qu'après l'expédition de ces derniers en Espagne. Nous n'avons pas à raconter en détail la double victoire de Marins ; toutefois, à suivre les barbares aux deux journées d'Aîx et de Verceil, on pourrait recueillir plusieurs traits que Tacite nous a signalés comme particuliers aux peuples germaniques. On reconnaîtrait tout au moins, d'après le récit de Plutarque, les chariots rangés autour du champ de bataille, l'habituelle présence des femmes et leur participation aux combats : on les vit, lorsqu'après la journée de Verceil les vainqueurs poursuivaient les fuyards, frapper les lâches, égorger leurs enfans et se tuer ensuite elles-mêmes. Les traits particuliers et les traits généraux concourent ainsi à prouver que la terrible incursion des Teutons et des Cimbres, qui,