‹ Rome et les barbares: étude sur la Germanie de TaciteChapitre 16 sur 31 · II · texte numérisé non relu

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« Julius Obsequens s'exprime ainsi S 43 : Cimbri Alpes traos- ^ressi posl Hispaniam vastatam junxerunt se Teutonis.

pendant plus de dix anDées, a inquiété et insulté la puissance romaine, a été véritablement le premier épisode ou le prélude de Tinvasion germanique.

C'est au souvenir du cruel danger qui avait alors menacé Rome, c'est aux craintes que ce premier péril avait fait naître que César répondit quand, le premier des Romains, il alla trouver ces barbares chez eux. A propos d'une querelle entre deux peuples gaulois, les Éduens et les Séquanes, et sur Tappel de ceux-ci, Arioviste, roi desSuèves, naguère décoré par le sénat du titre de roi ami, avait pénétré en Gaule. Dangereux auxiliaire, il était bientôt devenu hôte oppresseur. Augmentant sans cesse ou peut-être voyant s'augmenter malgré lui son armée, il exigea d'abord des Séquanes un tiers de leurs terres, et ensuite un autre tiers pour un détachementde2S,O0fOHanides, ses alliés : il y avait bientôt 120,000 Germains établis en Gaule. En même temps, voici que les Helvètes, qu^opprime cette domination voisine érigée par le roi des Suèves, encouragés d'ailleurs par le souvenir de leur ancienne incursion vers louest de la Gaule, s'apprêtent à quitter leurs vallées pour recommencer la même entreprise. A ce dessein se rattache celui de leur chef Orgétorix de recouvrer l'autorité royale que sa famille a jadis exercée : il doit y être aidé par sa coalition avec le chef séquane Gastic et l'Éduen Dumnorix; ce triumvirat, qui nous est attesté à la fois par les textes et par les médailles, aspirait à dominer, par la ruine du parti démocratique, sur la Gaule tout entière.

C'était offrir à César autant de motifs d'interven-

2oO ROME ET LES BARBARES.

lion dans le vaste et beau pays dont il méditait la conquête. On sait avec quelle rapidité il contitdgnit les Helvètes, qui avaient déjà brûlé leurs demeures, à rentrer chez eux, au lieu délivrer à la barbarie germanique, si près de la province romaine et de Tltalie, un asile et une forteresse de plus. Pour Arioviste, il lui fit proposer une entrevue, puis certaines conditions, mais n'en reçut que d'orgueilleuses réponses • « César, s'il voulait lui parler, n'avait qu'à venir vers lui. Maître absolu de cette partie de la Gaule qu'il avait conquise, il cherchait en vain ce qu'il pouvait avoir à démêler avec le proconsul. Les Éduens avaient été par lui vaincus : il ne leur rendrait pas leurs otages, et les forcerait à continuer de lui payer le tribut. César devait se rappeler qu'autour duroisuève était un peuple invincible qui, depuis quatorze ans, n'avait pas couché sous un toit. i> Ces dernières paroles ne veulent pas dire sans doute que l'occupation de la Gaule par les Suèves était commencée depuis autant d'années, mais plutôt que ce peuple barbare n'avait pas alors, en Germanie même, des demeures bien fixes. Nous le voyons au temps de César habitei la rive droite du Rhin, Tacite, plus d'un siècle après, le placera sur les rives de l'Elbe.

Les premières campagnes de la guerre des Gaules furent consacrées par César à la soumission du nordest, afin d'isoler les Celtes des Germains. Cela n'empêcha pas 400,000 Usipîens et Tenctères, fuyant h tyrannie des Suèves, et cédant peut-être aussi i quelque appel des peuples gaulois contre Tannée romaine, de traverser le bas Rhin, et de s'avancei

LUTTE entui: iiomi: i:t les (.lin.MAiNs. JM

jusqu'à la Moselle, en demaiidanl des tei'ivs. César marcha vers eux, reçut leurs députés, et, violant une trêve, fit de ces barbares un grand massacre. Mais c'étaient aux Suèves eux-mêmes qu'il fallait inspirer la crainte. César voulut les convaincre que le Rhin ne les mettrait pas à l'abri des atteintes de Rome, et, s'appuyant sur Talliance d'un petit peuple barbare, les Ubiens, qu'ils opprimaient, il résolut en 55 de passer le Rhin. En dix jours, un pont de bois dont une page des Commentaires nous décrit l'habile construction fut jeté, probablement à la hauteur de Bonn, là où le fleuve, après avoir coulé étroitement enfermé entre les montagnes depuis Mayence, voit ses rives s'abaisser et son lit s'étendre. Ce ne fut qu'une excursion de dix-huit jours : on ravagea le pays des Sicambres, desquels on réclamait en vain un certain nombre d'ennemis réfugiés; quant aux Suèves, ils s'étaient enfoncés dans l'intérieur du pays ou écartés sans se laisser atteindre. Il en fut à peu près de même, i la suite d'un second passage du Rhin, deux ans après. Ce n'en étaient pas moins des entreprises trèssignificatives et très-hardies. César désignait par là une future conquête à ses successeurs après celle de la Gaule^ qu'il se chargeait, quant à lui, d'achever. On a dit que, parmi les grands projets de ses dernières années, figurait une campagne en Orient contre les Parthes, au retour de laquelle il se proposait de soumettre la Germanie. Quelque vaste que paraisse un tel dessein, qui peut calculer exactement ce qu'eût pu Caire un César? Cette tâche n'était peut-être ni plus difficile ni moins importante que la conquête des

Gaules, par où l'empire avait acquis enfin son éqi libre et l'Italie quelque protection extérieure : il rest à lui donner au nord un boulevard plus assuré q le Danube en complétant la soumission du mon occidental. César avait su, contre Vercingétorix, sat cher des auxiliaires germains ' ; il avait ces mên barbares avec lui au passage du Rubicon; plus ta: à Pharsale, on les voit se jeter sur les cavaliers Pompée avec une furie qui décida peut-être du gi de la bataille *. Qui sait s'ils n;eussent pas suivi Ce contre leurs compatriotes? Son succès eût ajoui ou tout au moins retardé les grandes invasions.

César avait préparé une si grande entreprise i pas seulement par son épée, mais encore par les ut informations de ses Commentaires. Désormais la ci fusion n'était plus possible entre Gaulois et Germai César témoigne, aussi bien que Tacite, que le i mier de ces deux grands peuples achevait, et i l'autre commençait une vaste période historique, plupart des principaux traits, dans Tun et l'ai auteur, sont analogues entre eux ou identiques. 1 tefois certaines différences éclatent à première \ Tacite, moraliste et historien, étudie dans leur semble le génie et les destinées des peuples barbai U les observe à la fois pour eux-mêmes, chose ren quable de la part d'un Romain, et dans leur relal avec les destinées de l'empire. Aussi n'est-ce pai moment présent qui est le principal objet de son c

* César, Guerre des Gaules, VI!, 1 3.

* César, Guerre civUe, m, 93.

LUTTE ENTRE ROME ET LES GERMAINS. t253

men et de ses raéditatioDS : attentif au progrès de ces peuples, à leur transformation incessante, il cherche surtout à s'éclairer et à instruire ses concitoyens sur les menaces de leur avenir, comme il a étudié leur passé, c'est-à-dire leurs luttes contre Rome, dans ses Amales et dans ses Histoires. César, au contraire, homme de guerre et homme d'État, se préoccupe du moment présent avant tout, car c'est pour la lutte prochaine, c'est pour le combat du lendemain qu'il a besoin d'être informé. A ce point de vue d'abord il a bit son enquête ; il l'a faite seulement au sujet des tribus qu'il pouvait avoir h combattre; et peut-être, même dans ces étroites limites, le travail lui était-il déjà sufQsamment difficile. Toutefois, comme il est un grand esprit et que sa vue est pénéti'ante, il aperçoit plus loin que ne portent ses renseignements, il puisse la physionomie d'une race en ne voulant ]ue s'informer de certaines tribus; en quelques traits, I distingue nettement cette race d'une race voisine; 1 en sonde les forces morales en même temps qu'il m énumère les ressources militaires et physiques; "eligion, institutions, mœurs, figurent par un petit lombre de pages lumineuses dans ce livre qui ne irétend après tout qu'à être son journal militaire. )es lacunes ou ses divergences avec Tacite s'expli- [uent assez par là et par la différence des temps. La [uestion importante est de savoir s'il faut conclure de ette diversité de vues à de véritables changements ccomplis chez les Germains d'une époque à l'autre. ]iésar, par exemple, n'attribue à ces peuples d'autre ulte que celui des astres; peut-être n'y a-t-il là

qu'une information mal comprise et incomplète. Uo certain progrès apparaît mieux par la comparaison des pages qu'ont écrites l'un et l'autre auteur sur le partage des terres à cultiver. C'est aux groupes représentant les familles que, suivant César, la culture temporaire est confiée, tandis que, selon Tacite, c'est aux pères de famille eux-mêmes. Tacite parle seul aussi du petit enclos autour de la maison, noyau delà terre salique. Ces deux derniers témoignages peuvent être interprétés comme constatant, pour le temps où vit l'auteur des Annaks^ la naissance de la propriété foncière privée. On peut croire enfin que la Marche, cet élément représentant la propriété commune, est surtout apparente dans César, mais moins dans Tacite, peut-être parce que, à la dernière des deux époques marquées par ces deux noms, la culture commence à envahir ce sol au profit de It propriété privée. Les deux historiens s'accordent d'ail leurs sur la constitution de la famille germanique sur la situation faite aux femmes chez ces barbares traits carastéris tiques dont on peut suivre la persis tance à travers toute l'histoire dû paganisme germain Au fondateur de l'empire, à Octave-Auguste, in combait le double devoir de consolider la frontière d Danube et du Rhin, et de décider si la conquête rc inaine, qui n'avait jamais cessé d'aller en avant, s'ai rêterait ici. Nous n'avons pas à raconter ses longs i pénibles efforts sur le Danube, car les peuples de ceti frontière, sauf la petite nation des Bastarnes, n'a{ partenaient pas à la race germanique : Tacite nous 1 dit formellement lui-même aux premières lignes c

Ml IF. KNinL KoMF: 1:I I.KS «ir.H.MAlNs. L'.l..

^OIJ livre. Sur le bas Danube se truu\ai<.'nt les l)aces ou Gètes, appartenant au groupe des peuples Ihraco-scythiques ; sur le haut Danube la Rhétie et la Pannonie étaient habitées par des groupes celtiques mêlés d*anciens débris étrusques. Le Dace, fanatisé par un chef puissant, Bœrebistas, avait ravagé au temps de César toute la plaine au sud du fleuve ; re* fusant ensuite l'alliance d'Octave, il avait inspiré pendant Âctium de grandes craintes à l'Italie. Ce que put faire Auguste contre ce danger ne fit que l'ajourner jusqu'au règne de Trajan \ La Pannonie, attaquée dès Tan 34 avant J.-C, ne fut soumise qu'en l'an 8 après l'ère chrétienne. La Rhétie et la Vindélide succombèrent sous les entreprises énergiques de Tibère et de Drusus, les deux beaux-fils d'Auguste. Tibère arrivant par le lac de Constance, Drusus par la vallée de l'Adige, et le soldat romain conservant, dans cette' hardie campagne de l'an 15 avant J.-C, toute son audace au milieu de ces pays de montagnes pour lui si nouveaux , l'ennemi se trouva enserré et bientôt détruit : une des plus vives pages de Florus * fait bien comprendre toute l'ardeur de ces luttes. La force encore intacte des légions se préparait ainsi aux guerres prochaines et directes contre la Germanie.

Celles-ci ne devaient s'ouvrir qu'en Tan 12 avant J.-C. Jusque-là ce ne sont que préparatifs encore indécis. La conquête de la Gaule par César avait été

* Dacia non victa, sed summota atque dilata. Florus.

* nr, 15.

achevée vers Tan 50. Au temps de la mort du dictateur, on voit Munatius Plancus, le célèbre fondateur de la colonie de Lyon, fonder en outre la colonie de Raurica, près de Bâle. L'an 38, le ministre d'Auguste Agrippa franchit, lui aussi, le Rhin, et décide la tribu des Ubiens, celle qui, pour avoir dès le commencement accepté Talliance romaine, se trouvait en butte aux haines de ses compatriotes, à transporter ses demeures sur la rive gauche du fleuve, où elle deviendra comme une gardienne vigilante au nom de ses nouveaux maîtres. Agrippa établit ces barbares sur toute la longue ligne qui s'étend depuis Coblentz et Andernach au sud jusqu'à Gelduba, près de la villb actuelle de Neuss, au nord ; ils allaient y avoir pouf principale ville celle qui prit alors sans doute le noit^ de civitas ou de ara Ubionim, soit qu'ils y eussent ouvert ou trouvé établi un temple à leurs propres dieux, soit que leur soumission récente leur eût imposé le culte devenu général d'Auguste et Rome, et bientôt de l'empereur seul. C'était ce même Agrippa qui avait sillonné de grandes voies militaires, partant de Lyon, la nouvelle province : une d'elles se dirigeait droit sur Genève, et de là côtoyait tout le cours du Rhin, qu'elle traversait môme à la hauteur de l'Ile des Bataves.

Autant de mesures, fort utiles sans doute, mais qui laissaient incertaine la question si Rome voulait s'en tenir désormais à la frontière du Rhin. En tous cas, une série d'insultes qui semblaient concertées avec les incursions des peuples du Danube contraignit la politique d'Auguste à une action décisive. Dès l'épo-

M I FE i;MIiE liOME Kl LKS i.KHMAINS.

que OÙ la rive gauche était devenue romaine, les marchands et négociants de Tempire avaient pénétré dans ces nouveaux pays, et bientôt traversé le flenve. Déjà en l'an 25, quelques-uns d'entre eux avaient été dépouillés et tués par les Germains, et Ton s'était contenté de faire venger leur noort par un légat de légion, Marcus Vinicius. Mais les choses devinrent plus graves en l'an 16. La tribu farouche des Sicanibres, habitant sur les bords de la Lippe et de la llulir, et à laquelle s'étaient adjoints les restes des Usipiens et des Tenctères, échappés du massacre de 35, ne se contenta pas d'égorger cette fois encore plusieurs marchands romains et même quelques centurions, ^fenus pour imposer une sorte de tribut. Conduits par un certain chef Mélo, ils envahirent et ravagèrent toute une partie de la Belgique. Le lieutenant impérial en Gaule, Marcus LoUius PauUinus, courut à eux. Pris dans une embûche, il put échapper à la mort, à cause du voisinage de son camp, mais il perdit une aigle, celle de la première légion Macédonique : ce fut le premier trophée romain dont les forêts de Germanie purent s'enorgueillir.

Heureusement la campagne victorieuse de l'an 15, sur le haut Danube, rendait en ce moment môme à Auguste sa liberté d'action : il en profita pour réparer et venger l'outrage subi par Rome pendant Tannée précédente. Il est évident qu'il faut dater de ces années quelques-unes des principales mesures destinées à préparer les campagnes projetées en Germanie. Toute la rive gauche du Rhin, depuis Raurica jusqu'à l'Ile des Bataves, fut alors constituée en vraie frontière

2o8 ROME ET LES BARBARES.

militaire. Dès lors sans doute furent établis les campements de huit légions, avec les auxiliaires, destinées à avoir dans cette contrée leur base d'opération, dès lors l'habile coup d'œil des chefs romains sut choisir pour ces campements, destinés à donner plus tard naissance à des villes, les lieux désignés par leur situation naturelle pour servir de têtes de ponts aux futures expéditions en Germanie. 11 ne s'agissait pas seulement de points stratégiques pour la défensive, il fallait pouvoir de là transporter l'attaque au seiu du pays ennemi. Il y eut deux légions campées à- Vetera Castra (aujourd'hui sans doute le Vorstenbergy près de Xanten), lieu qui commandait au loin, su^ la côte opposée, la vallée très-ouverte de la Lippe, tfn'y avait qu'à remonter le cours de cet affluent pour^ pénétrer dans le pays des Chérusques et vers la ré^ gion du mont Teutberg ou du Harz; de plus, on séparait de la sorte le pays marécageux des Bructères, au nord, de la contrée montagneuse et boisée qu'habitaient les Sicambres. Ce fut dorénavant en efiTet une des grandes voies que les Romains parcoururent en Germanie. Deux autres légions eurent leur camp d'hiver retranché plus au sud, près de la capitale des Ubiens, destinée à devenir la grande ville de Cologne, lorsque Agrippine, mère de Néron, y fera envoyer une colonie [colojiia Agrippinensis), Eniin, deux légions furent placées à Mayence, c'est-à-dire en face de l'embouchure du Mein, dont la vallée donne accès dans l'intérieur du pays allemand jusqu'aux monts de Bohême, depuis l'endroit où le Rhin, luttant contre la chaîne du Taunus, forme deux angles opposés, de

à Touest, et bientôt du sud au nord, pour couler li'à Bonn très-resserré entre les montagaes, en anl des rapides jadis redoutables. Mayence deit à la fois la clé d'une périlleuse voie fluviale et e vaste plaine en pays ennemi, par sa position cée vers Test; elle commandait en même temps urs central du fleuve et la Germanie méridionale, ossession de cette place et de celle d'Augsbourg ifusta Vindelico7*um)^ récemment coloni:fée par

les Romains n'avaient rien à redouter du sudt. Les quatre légions campées sur le bas Rhin ient former ce qu'on appela l'armée inférieure de aanie ; deux autres, avec une septième en haute 3e et une huitième dans la colonie de Vindonissaj ;nnc ville des Helvètes, sur TAar et sur la voie line conduisant à travers le Rhin jusqu'en Gerie, formeraient l'armée supérieure. Peut-être la action des deux provinces de haute et basse Gerie est-elle aussi ancienne que la formation de eux armées de quatre légions chacune. Ce n'ét pas de nouveaux territoires ajoutés à l'empire, }ue ces deux prétendues provinces ne compreit alors que la rive gauche du fleuve, faisant par- 3 la Gaule; mais cette région était de plus en plus ^e par des Germains alliés de Rome, et, sous ce eau nom, elle servirait de pierre d'attente aux isitions futures. Aux huit légions, fortifiées de

auxiliaires, il faut ajouter la flotte du Rhin, qui, lUt présente sur le cours du fleuve, garantissait e romaine et servait de pont mobile vers la rive sée. Ces préparatifs annonçaient qu'un grand

effort était yv<o\u ; Tempcreur en confia la conduite au plus jeune de ses deux beaux-fils, à ce noble et courageux Drusus, qui venait de faire admirer dans les rudes guerres du Danube ses talents et sa valeur. Drusus conçut un plan de génie. Il vr)ulut se préparer les moyens d'envahir la Germanie par mer, en même temps qu'une partie de ses légions pénétrerait par les vallées des affluents du Rhin. Les fleuves du nord-ouest de l'Allemagne offraient dès lors, même avant les orages du treizième siècle, qui les ont consî' dérablement agrandis, de larges estuaires par où de^ flottes venues de la mer du Nord pouvaient pénétre^* fort avant dans la contrée. C'était toutefois une entre-^ prise singulièrement hardie que de s'avancer pour 1^ première fois à travers une mer entièrement inconnue*. Drusus pensa qu'il fallait du moins abréger la route. Le bras septentrional du Rhin, celui qu'on appelle aujourd'hui le vieux Rhin, et qui, par Arnhem et Utrecht, va se jeter à l'ouest de Leyde, semble avoir eu encore au temps de Drusus un lit plus profond et des eaux plus abondantes que de nos jours. Probablement la flotte romaine aurait pu gagner par là Tocéan germanique; mais il y avait évidemment un trèsgrand avantage à profiter des eaux intérieures qui pouvaient mettre en communication le bas Rhin avec le lac Flevo, et celui-ci avec la mer du Nord. Nous manquons tout à fait de renseignements sur ce qu'était, avant la terrible tempête de 1282, la langue de terre séparant encore de l'océan le futur Zuyderzée ; nous savons seulement que la flotte de Drusus y trouva passage, après avoir dû faire, pour franchir Tespace

entre le Rhin et le lac, d'importants travaux de canalisation. Oi»''?tait-cc au juste que la fameuse fossa ÙTKsiana ? Tacite Ta ï^culement une fois mentionnée S en disant qu'elle précédait « les lacs et Tocéan ». Toutefois il a parlé en deux autres passages ' d'une digue élevée trois ans plus tard par Drusus pour contenir le Rhin, aggerem coërcendo Rheno y et il est fort probable que ce second travail se rattache au premier. On peut penser que, réunissant diverses eaux éparses, il a ouvert au bras septentrional du Rhin, depuis Arnhem environ, un canal vers l'Yssel, qu'il rencontrait à Doesborg ; il lui aura fallu, pour détourner et retenir la meilleure partie possible du Rhin, des digues comme celle dont parle Tacite : de plus, il aura dû creuser et agrandir le lit même de TYssel, et y amener soigneusement les eaux voisines, celles du Berkel et de ses affluents. C'est au prix de pareils travaux que sa flotte passa par les lieux où s'élèvent maintenant Zutphen, Deventer, Kampen, traversa le Flevo et sans doute quelque lac secondaire oublié aujourd'hui, puis déboucha dans l'océan, entre les terres dont les débris mutilés forment de nos jours les îles de Vlieland et de Ter Schelling.

Drusus n'avait pas négligé de se ménager des alliances parmi les peuples du littoral inconnu qu*il allait aborder. Les Bataves lui envoyaient leur cavalerie, très-habile à traverser les fleuves à la nage; mais, ce qui était plus précieux encore, l'amitié de

t AnnaUsy II, 8.

* Annaks, XIII, 53. — Histoii^es, V, 19.

ces tribus, ainsi que celle des Frisons qui habitaient sur la côte, depuis l'embouchure de TEms jusqu'à celle du Wrser, allait lui assurer des matelots, des pilotes, des interprètes, des guides expérimentés. U se serait infailliblement perdu, sans de tels secours, devant ces rivages déchirés, au milieu de ces sables et de ces îles, sur une mer dont les phénomènes habituels n'étaient pas familièrement connus de ses équipages. Une autre précaution de l'habile chef fut de ne pas laisser derrière soi des mécontentements dé" clarés dans la province de Gaule, que l'empereu^ lui avait confiée. 11 réussit à attirer autour de luî^ dans Lyon, les principaux de chacune des grande^ cités gauloises, sous le prétexte d'ériger, comme on 1^ faisait dans tous les grands centres de Tempire, unr temple à Auguste et Rome; réunis de la sorte, ils étaient entre ses mains autant d'otages. Il fit d'ailleurs appel et aux sentiments de respect que la récente visite d'Auguste en Gaule leur avait inspirés, et à leur orgueil national : autour de la statue colossale de l'empereur furent représentées d'une manière allégorique les soixante cités qui les avaient délégués, et les noms de ces cités figurèrent inscrits autour du nouvel autel.

Il était d'autant plus urgent d'apaiser tout mécontentement en Gaule que déjà quelques groupes d'Usipiens et de Sicarobres, attentifs à profiter de toute diversion, avaient insulté la rive gauche du Rhin. Drusus leur répondit par une excursion chez eux ; il ravagea et brûla, afin de leur imposer silence pendant qu'il ferait sa grande expédition maritime. Nous n'a-

LLITK KNritK IlOMK ET LliS (iElt.M M NS. Jii:!

^oI]^ malheuroll^enleIlt sur ces campagnes de Dru>iis que quelques lignes dans Dion Cassius et quelques mots dans Strabon. Au commencement de Tété de l'an 12 avant J.-C, il partit enfin avec sa flotte, renouvela son alliance avec les Frisons contre les Chauques, qui habitaient entre le Weser et l'Elbe, laissa chez le premier de ces peuples, près de rembouchure des eaux intérieures, une place forte appelée Flevum, et prit sur sa route l'île de Byrchanis ou Burchana, sans nul doute l'Ile actuelle de Borkhum, en avant du DoUart. De cette île, qui allait servir désormais aux Romains de point de relâche ou de refuge, il remonta l'Ems, rencontra, suivant Strabon, les barques des Eructeras qui s'avançaient contre lui, et les battit sans peine. Il revenait à Borkhum pour soumettre les Chauques à leur tour, quand ceux-ci firent leur soumission, d'autant plus aisément sans doute qu'ils étaient souvent en guerre avec les tribus voisines. Drusus eut occasion de profiter bientôt de cette alliance. Une violente marée ayant mis en danger sa flottille, probablement en vue des côtes du golfe actuel de la Jade \ ce furent les Chauques qui seuls lui portèrent secours et le préservèrent d'un entier désastre. Peut-être fut-ce pendant le retour de cette campagne que Drusus voulut visiter certaines colonnes d'Hercule (probablement quelque antique établissement phénicien) que la renommée plaçait sur les bords de cette mer. a L'audace ne lui manqua pas.

* Ce golfe n'a sa forme et son étendue modernes que depuis

26i ROME KT LES BARBARES.

dit Tacite, mais l'océan protégea les secrets d'Hercute et les siens. Depuis, nul mortel n'a tenté une teV* recherche : on a jugé plus discret et plus respectueti^ de croire aux œuvres des dieux que de les approfo^' dir*. >^ A de pareils scrupules de la part d'un Tacî^ nous pouvons mesurer quelles étaient en réalité ^^ hardiesse et la force d'âme d'un Drusus.

La seconde campagne du jeune chef romain, cetC^ ^ fois à travers l'intérieur du pays allemand, comment -^ au printemps de l'année ii avant J.-C. 11 voulait ma cher droit contre les Sicambres, qui occupaient 1 pays de la haute Lippe, et il était parvenu à s'assur l'alliance des Galles, situés plus au sud, dans la Hess^^ actuelle. Les Sicambres avaient appelé à eux les Ché — rusques, les Usipiens et les Tenctères, en se réser- ^ vaut de châtier, dès qu'ils le pourraient, ceux qui trahissaient la cause nationale, mise en péril au centre comme au nord de la Germanie par les dissensions intérieures. Drusus partit de Vêlera, remonta par la rive droite la vallée de la Lippe, rejeta en arrière les Usipiens, traversa la rivière et parcourut le pays des Sicambres, en le ravageant, de la Lippe à la Ruhr; puis il parvint au pays des Chérusques sans rencontrer de vrais obstacles, et atteignit, près de la ville actuelle de Paderborn, la rive gauche du Weser. Pousser jusqu'à l'Elbe, il ne l'osa pas ; car, à cette .distance du Rhin, on pouvait lui couper ses vivres. La saison avançait, les tribus barbares se soulèvement d'un commun effort : il jugea prudent de commencer sa

^ Germanie, chap. xxxiv.

Il I I K KMKE IIOMi: Kl L].> «.I.KMA 1 NS , Jti.i

'ï'trait(\ (l'était là que les Ixirhares rattciidaieiit. Chérusques et Sicambres épièrent sa route, inquiétèrent ses traînards, le fatiguèrent par de perpétuelles escarmouches, et finirent par Tenserrer dans un lieu dangereux, que Pline appelle Arbalo, sans doute dans la région de la haute Lippe, et d'où il ne se dégagea qu'après de grands efforts. C'est par souvenir de ces dangers qu'il voulut élever, en Germanie même, dans ^ne contrée assez voisine du Rhin pour que des garnisons romaines pussent y subsister, un fort, connu alors sous le nom d'Aliso, et dont on a cherché à fixer remplacement à Hamm, ou bien à Lippstadt, ou lien à Liesborn, ou mieux sans doute à Elsen, près de Paderborn, au confluent de l'Aime, sur la rive méridionale de la Lippe. Telle en était Tétendue que plusieurs légions au besoin pouvaient y trouver place. Des postes romains, disséminés tout le long de la Lippe, tiendraient en perpétuelle communication avec Tarraéc du Rhin cette place importante, dont l'utile situation allait diviser comme par un coin les forces de la Germanie centrale, permettre de séparer les Bnictères des Sicambres, de surveiller aisément les Cattes au sud et les Ghérusques à Test, ainsi que tout le massif montagneux et boisé de la forêt de Teutberg, c'est-à-dire les petites chaînes de la Westphalie orientale, TOsning, le Lippischer-Wald et TEgge. Pendant chaque hiver, Drusus retournait à Rome. Il y avait revêtu, au commencement de Tan il, Tédilité; cette fois il y obtint Tovation et les insignes triomphaux, car désormais le vrai triomphe n'appartiendrait plus, sauf de rares concessions, qu'à Tem-

pereur, sous les auspices duquel on combattail; mais il permettrait aux chefs militaires d'en porter en certaines circonstances publiques les ornements, et de les faire figurer à leurs obsèques. Tibère obtenait au même moment cette sorte d'honneurs, pour avoir réprimé de la façon la plus énergique les dernières tentatives d'indépendance de la Pannonie et de la Dalmatie. Tout réussissait donc, grâce à la valeur de ses deux beaux-fils, pour les armes d'Auguste. Od le vit, dès le printemps de l'année 10, se rendre avec eux en Gaule, sans doute pour concerter une grande expédition jusqu'à l'Elbe. La politique romaine considérait certainement alors ce fleuve comme la frontière naturelle de l'empire ; Rome ne renonçait pas ^ poursuivre le mouvement traditionnel de la conquêi^- Drusus eut à faire, pour l'entreprise nouvelle qu'i^ méditait, d'immenses préparatifs : c'était la forteres^ d'Aliso h souder fortement avec la ligne du Rhin, ^^^ une route dont nous retrouvons les débris au nord S- ^ la Lippe, au moins jusqu'à Hamm ; c'était Mayenc^ à défendre par un fort sur la rive droite du fleuve aujourd'hui le faubourg de Gastel. Les Gattes, qu:::^ habitaient cette partie de la Hesse actuelle, ainsi qu^ les Mattiaques (dans le pays tout voisin de Wies-^ baden ), étaient obligés, malgré leurs velléités d'indépendance, de subir l'alliance romaine et de tolérer ces travaux. L'ensemble en fut complété par la construction de la forteresse d'Artaunum ou Arctaunum S ainsi désignée par Ptolémée, la même sans doute à

1 Ptolémée, II, 11,29.

|uelle Tacite fait allusion au premier livre des Anles \ et dont on pense retrouver les restes à Salburg, is la partie du Taunus qu*on appelle die Bôhe, au *d de Hombourg.

jes anciens textes n'indiquent toutefois aucun imtanl fait d'armes pendant cette année 10 avant G. ; ils nous montrent au contraire Drusus cèlent, au 1" août, la grande fête en Thonneur d'Aute autour du nouvel autel érigé dans la ville de )n. On remettait à la saison prochaine le grand ef- . de la conquête. Drusus, après la préture, avait appelé au consulat pour cette même année ; mais, is son ardeur, il n'attendit même pas jusqu'à son rée en fonctions, et quitta Rome avant le commenlent de l'an 9. Malheureusement, cette fois encore, is n'avons que peu de lignes, dans le seul Dion isius : « Drusus, dit l'historien grec , envaliit le s des Cattes, pénétra, non sans peine, jusqu'au s des Suèves-Marcomans, se dirigea ensuite vers ays des Chérusques, traversa le Weser, et ravagea t le pays jusqu'à l'Elbe. Il aurait voulu aller auà ; arrêté dans sa course, il éleva des trophées et nmença sa retraite. » Il avait pris sans doute, au tir de la Hesse, le grand chemin qu'offrent les ines au nord du Thuringer-Wald : il avait traversé te l'Allemagne centrale par une marche hardie, i devait frapper les esprits des barbares autant que fait pu faire son expédition maritime de l'an 12.

Positoque castelio super vestigia paierai prassidii in monte mo. Annales^ I, 56.

Mais Dion Cassius ' et Suétone ' rapportent que, sur les bords de l'Elbe, une femme d'une taille surhumaine lui apparut, et lui déclara que le terme était arrivé de son ambition insatiable, de ses courses audacieuses et même de sa vie. A quelque temps de lu, pendant la retraite, il fit une chute de cheval, et mourut trente jours après, le 14 septembre, à peine Agé àe trente ans. Ce n'était pas seulement Thabile général que Rome regrettait en lui. Son ouverture d'esprit, son ardeur de découverte, son intrépidité devant Tinconnu, avaient frappé ses contemporains; on lui attribuait en outre de généreux sentiments en politique, et Ton disait que, s'il avait un jour le pouvoir, il s'en servirait au profit de la liberté, et rétablirait les institutions républicaines. Aussi la douleur de son armée fut-elle sincère et profonde. Le lieu oo il était mort reçut le nom maudit de Castra sceU' rata ; les officiers voulurent porter eux-mêmes so^ cercueil jusqu'au retour à Mayence, et là il falli^^ tout l'ascendant de Tibère pour empêcher les soldat^ de garder le corps de leur général, auquel ils décer*^ naient un culte de héros. Tibère était accouru en tout^ hâte ; il avait pu embrasser, avant le dernier soupir^ son frère bien-aimé. Il ramena sa dépouille mortelle jusqu'à Pavie; là Auguste lui-même se joignit au cortège jusqu'à Rome, où les suprêmes honneurs furent rendus au jeune prince avec toute la pompe accoutumée. Le sénat ajouta par décret au nom de

* Livre LV, diapilre I".

* Claude, î.

LlIIi: I.MIlK KdMi: Kl MiS Gll;M\|\.s. :'<.'.«

Druai? h' .snriioiii du (icriiiauicus, (jur >uii lil^ allait couvrir d'un nouvtil éclat, et qui était destiné à marquer le moment du dernier grand essor de la politique romaine. Ce fut Tibère qui lui >uecéda à la tôte des légions du lihin : sa campagne de Tan 8 ne fut pas difficile, au milieu de la terreur dont les barbares étaient saisis. Les Sicamhres seuls lui ayant opposé quelque résistance, il en transporta 40,000 sur la rive gauche du fleuve ; on vit paraître à leur place, pour combler le vide, la tribu des Marses, destinée à devenir célèbre. Pour le moment tout paraissait soumis; on proclama à Rome qu*on avait conquis la Germanie jusqu'à l'Elbe, et Auguste, solennellement, recula le pomœrium, privilège des chefs militaires qui avaient réussi à étendre les frontières de l'empire.

Dix années environ sans hostilités graves entre Rome et les Germains succédèrent aux campagnes de Drusus, achevées par Tibère. On vit, pendant cet inter\'alle, les légions parcourir de temps en temps la Germanie occidentale, et y entretenir des garnisons permanentes : Domitius Ahénobarbus, par exemple, parti du Danube, pénètre en Tan 6 avant J.-C. jusqu'à l*Elbe, traverse le premier ce fleuve, et, pendant son retour vers le Rhin, construit au nord de la Lippe, à travers un pays marécageux, la célèbre route des Pônts-Longs. Tibère lui-même, que certains dégoûts avaient comme exilé plusieurs années à Rhodes, revient en Germanie pendant les années 4 et H après J.-C, et fixe au cœur de la contrée des quartiers d'hiver. La soumission semblait marcher a grands pas. Gr&ce à des colonisations réciproques, grâce au com-

merce, grâce à racciieil qu'on faisait dans Rome a chefs barbares et à la séduction qu'exerçait la maj de Tempire, la civilisation romaine paraissait faire progrès au-delà du Rhin. Les barbares adoptaient mœurs, dit Florus. Après les campagnes de Dru ajoute le même historien, il régna en Germanie u paix en apparence si entière qu'on eût dit que Thumeurdes hommes, et le soFet le ciel même, y étaient devenus plus doux et moins intraitables. Ea in Germania pax, ut miUati homines, alia terra, cœlum ijh sum mitius molliusque solito videretur. Dion Casr sius dit également que les barbares s'harmonisaient au monde romain, èc tov xo<j(aov ( Pwaauov) (UTepp- 1 6[jLt^jvTo. Tibère, en succédant à son frère Drusus, V n'avait pas compromis ces espérances ; Velleius af- l firme qu'il employa plus souvent la politique que les l armes, et qu'il avança la soumission de la Germanie \ presque jusqu'à en faire une province tributaire, plura 1 cansilio quam viperfecit. Sic perdomuit Germaniam ut in formam pêne stipendiarise redigei*et provinciœ.

Ces dehors trompeurs cachaient aux Romains de grands périls. A l'heure où ils croyaient triompher, la Germanie élevait contre eux deux ennemis puissants \ elle se groupait en silence autour de deux chefs trèsdifférents de génie et de vues politiques, mais l'un et l'autre résolus à prendre en main, avec des moyens divers, la cause de l'indépendance nationale. C'étaient Marbod etArminius.

La dernière campagne de Drusus, en l'an 9, avait violemment ébranlé le peuple des Suèves-Marcomans.

lith: en mil koml: et ees (.ehmains jTl

Uaiis leur détresse, ils iDireiiLù leur lèLe uu de leur? unes chefs de haute naissance, Marbod, qui, élevé Rome dans la faveur d'Auguste et le service impéal, avait appris la discipline et la tactique romaines, s oublier le dévouement à sa patrie. Il conçut le •rojet défaire servir à Taffranchissement de son peule la science qu'il devait à l'empire, et il se trouva ^prét au moment du danger pour de grands desseins. ' Sa première mesure fut d'une singulière énergie : trouvant sa tribu, là où elle habitait, trop voisine des -; Romains, qui, de Mayence et d'Augsbourg, la suri veillaient et l'épiaient, il l'entraîna à sa suite, et, re- "^^ montant la vallée du Mein, il la transporta dans la ^ contrée entourée par l'Erzgebirge, le Riesengebirge, ** le Bôhmerwald et les monts de Moravie ; c'était le " pays habité par les Celtes-Boiens et qui doit encore ■r aujourd'hui à ces anciens habitants le nom de Bohème. I Ainsi séparé désormais de toute influence barbare, et • protégé par les montagnes et le Danube, Marbod résolut d'instituer un gouvernement nouveau, substi- [ tuant à l'imperfection des coutumes germaniques un ensemble de lois politiques et militaires de nature à permettre aux siens de lutter, avec espoir de succès, contre Rome même. Tandis que le reste des Germains fuyait les villes, il eut une capitale, à laquelle Tacite, au second livre des Annales^, fait allusion par ces mots, regia castellumque juxta situm % et que

t Ghap. 62.

s Cest probablement le Marobudum de Ptolcmée, II, il, 29, Bodweiss aujoard*hai. Quelques archéologues veulent reconnaître la situation de cette place par les ruines de ce qu^on appelle encore

Strabon désignait déjà sous le nom de Boutaifiov. Velleius définit très-bien la nature de la souveraineté que Marbod sut acquérir, par ces expressions, qui la distinguent nettenoent de ce qu'était à l'ordinaire la royauté germanique : certum imperium^ vis regia^ un commandement fixe, une puissance vraiment royale, 7iofi tximultuarium neque fortuitwn nequt mobikm et ex voluntaie parentium comtantem pr'm* cipatum^ une autorité non soumise à des élections tumultuaires, aux caprices fortuits d'une nombreuse clientèle. En quelques années, Marbod eut une armée de 70,000 fantassins et de 4,000 cavaliers organisés et équipés à la romaine. S'il ayaii choisi un pays fortifié et séquestré par la nature, c'était seulement pour ébaucher en sécurité son œuvre ; mais il comptait bien la propager au dehors et l'agrandir par des annexions ou des conquêtes. Précisément au nord-est de la Bohême actuelle, sur les bords de l'Elbe et audelà, il rencontrait le groupe nombreux des Suèves, auxquels l'unissaient des liens de commune origine; il s'adjoignit, de gré ou de force, une des principales tribus, les Semnons, celle précisément de laquelle Tacite nous apprend, dans sa Germanie, qu'elle était la plus noble et la plus ancienne, et chez qui se trouvait cette forêt sainte oîi se réunissaient à des époques marquées, pour des sacrifices communs, tous les députés du peuple suévique. Par des combats ou des traités, Marbod avait rattaché à son royaume les Lom-

de nos jours la Tour des Marcomans, au connuent de la Moldau et <^e la WolUu.

LUTTE EmnE ROME ET LES GERMAINS. 273

»ards, les Lygiens et les Vandales, habitants des basans de roder et de la Vistule. Il s'étendait ainsi depuis le Danube jusqu'à la Baltique ; il touchait à Vempire encore inconnu des Goths. Toute la Germanie de Test et du sud allait se trouver réunie sous k main d'un seul homme. Déjà il était assez fort pour laisser pénétrer ou même s'établir chez lui des marchands romains, et pour stipuler avec l'empire une convention, lui reconnaissant et à son peuple ' kjus commerça^. Rome allait-elle voir grandir audelà du Danube et du Rhin une puissance barbare capable de lui tenir tête et de grouper autour de soi, si près de Tltalie, tant de forces éparses? Nul doute que, dans les conseils d'Auguste, la résolution n'ait été prise de bonne heure de travailler à détruire Tœuvre de Marbod. Nul doute que l'expédition hardie de Domitius Ahenobarbus au-delà de l'Elbe, en l'an 2 après J.-C, puis les campagnes de Tibère, dans les années 4 et 5, de concert avec la flotte romaine, qui venait, par le même fleuve, lui apporter ses vivres jusque dans son camp, n'aient été des reconnaisumces destinées, tout en soumettant à nouveau les ribus du nord, à préparer la guerre contre l'empire les Marcomans. On écrivait à Rome que la nouvelle rontière du nord-est était assurée ; la flotte s'en allait lécouvrir, au-delà même des embouchures de l'Elbe, es côtes occidentales du Slesvig et du Jutland, et s'ée%ait jusqu'à la pointe du Skager-rack : Auguste 'en montre très-fier dans l'inscription d'Ancyre. On

* Tacite, Annales, H, 45, 62.

n*eD était pas moins trës-convaiDcu que ce seraient là de très-fragiles succès tant que Marbod conserverait sa puissance. On chargea donc l'habile légat impérial, C. Sentius Saturninus, d'achever vite par des traitésla soumission des peuples du nord-ouest, et Ton se résolut à attaquer le roi des Marcomans, pour faire avancer la domination romaine, si l'on pouvait, jusquaiii sources de l'Oder et de la Vistule.

Le plan d'attaque était formidable : on y employait jusqu'à douze légions, environ 150,000 hommes en comptant les auxiliaires. Sentius Saturninus devait partir du Rhin, Tibère du Danube, sur les bords duquel il avait transporto son camp, de Poetovio, sur la rive droite de la Drave, à Carnuntum,. près de Vienne. Les deux armées romaines ne se trouvaient plus qu'à quelques journées l'une de l'autre; elles allaient se réunir et envahir ensemble le territoire ennemi, quand tout à coup retentit la terrible nouvelle d'un vaste soulèvement des Pannoniens et Dalraates : c'était le passage des Alpes et l'entrée de l'Italie menacés, c'était le signal donné aux barbares du Rhin de rompre leurs récentes entraves. Nous n'avons pas la preuve que la politique de Marbod fût l'instigatrice de cette révolte, et il suffit bien pour rex]f)liquer que les populations des Alpes aient vu le grand effort qui allait réunir sur un seul point tant de forces romaines. II est sûr en tous cas que l'attaque des légions était tout à coup suspendue, et que Marbod, au moins pour un temps, était sauvé. Tibère se hâta de négocier avec lui ; l'imprudent chef barbare commit la faute d'accepter un traité sur le pied d'égalité.

Lee à la trêve, pour lui fatale, qu'il accordait ainsi, lère put employer les années 6 et 7 à dompter les ntagnai-ds : il en triompha par la famine, et se veni par le fer et le feu.

C'est probablement après avoir échappé à de tels. ngei-s que la politique impériale décida de réduire finitivemcnt en province la Germanie, depuis le lin jusqu'à TElbe, afin d'avancer d'autant les gamins romaines vers l'est, et de préparer la revanche Dtre l'ennemi qui venait de lui échapper. Nous avons l quelles circonstances pouvaient faire croire h la îile et prompte exécution de cette mesure admistrative. Le dernier légat, Sentius Saturninus, par n habile et sage gouvernement, avait paru gagner aucoup d'adhérents à la cause romaine ; grâce à i sans doute, un des principaux chefs des Chérusles, Ségeste, s'était mis à la tôte d'un parti romain ns sa propre tribu, et le fils de Ségeste, Sigmund, ait accepter de devenir prêtre d'Auguste à l'autel 5 Ubiens. Une autre famille chérusque, celle du issant Sigemer, s'était laissé aussi entraîner, et lit livré ses deux fils pour aller prendre du service QS les armées de l'empire. C'était cependant une lie que de se fier h de si belles apparences : des Lix frères, l'un s'appelait Arminius; il allait, ainsi e Marbod, prendre en main la cause de son pays, attirer sur les légions un mémorable désastre, de tare à changer les destinées.

La mission d'accomplir la réduction de la Germa- 5 jusqu'à l'Elbe en province romaine incombait au uveau légat, Publius Quintilius Varus, appelé à

remplacer Sentius Saturninus vers Tété de Tan 7 aprfe

J.-C. Varus était noblement apparenté et fort biei

en cour. Sa femme était petite-nièce de T empereur

et son fils fiancé avec une fille de Germanicus, fil

de Drusus. Nommé précédemment gouverneur d

Syrie, on disait que pauvre il était entré dans cell

province opulente, et qu'il avait quitté fort rich"

cette province appauvrie. Peut-être s'était-il condui

comme le plus grand nombre des gouverneurs ro

mains ; mais précisément son grand tort ou son mal

heur paraît avoir été de ne s'être pas élevé au-dessu

d'un niveau médiocre alors qu'il se voyait désigni

pour une tâche exigeant une grande habileté politique

Parmi les reproches que lui adressent les historiens

il faut distinguer ceux qui sont tout personnels, e

qu'on a pu inventer ou exagérer après son désastre

et ceux qui nous aident à distinguer quels griei

les Germains avaient contre lui. Quand Florus l'accuî

d'arbitraire, d'orgueil, de dureté, il peut être suspec'

mais il se fait l'écho des rebelles quand il rappor

que Varus les indigna en les convoquant à son tr

bunal, en voulant leur distribuer la justice suiva

les formes de la procédure romaine, en produisant (

pleine Germanie la toge détestée, les verges du l

teur, la voix du héraut, ausus ille agere conventun

in castris jus dicebat ; vidervnt togas et sœviora am

jura. Dion Cassius ajoute qu'il exigea le tribut. ]

voilà assez pour comprendre que le tort de Vai

fut de n'avoir pas compris quelle distance il y av

entre les coutumes traditionnelles de la German

expre?sion d'une civilisation peu complexe, mais d'

génie libre et sincère, et la loi romaine, œuvre savante, dont les détours et Tappareil devaient apparaître tout d'abord à ces barbares comme incompréhensibles et odieux. L'application subite et entière de ce droit écrit, de ces formules inquiétantes, de cette administration tracassière, était une insigne mala- ' dresse ; il y eût fallu des lenteurs, des atermoiements, de la dextérité. C'était la rencontre de deux génies naturellement différents, inégaux, et bien faits pour se choquer et s'offenser avant de consentir à s'examiner et à s'entendre.

Arminius fut ici le perfide et habile conseiller de sa nation. C'est lui qui, avec quelques autres chefs, Irama le complot et creusa l'abîme où devait tomber Varus. Le général romain se fiait à lui comme à un allié de Rome ; il l'entraîna dans la contrée montagneuse et boisée de l'Osning; il l'entoura de faux avis qui lui dénonçaient, ici ou là, de prétendus mouvements à châtier, et puis, quand il le vit perdu au fond de la contrée la plus dangereuse, il donna lui-même le signal aux barbares, devenus ses confidents secrets, €t de toutes parts les Romains se trouvèrent entourés sans presque pouvoir se défendre. Dion Cassius, dans une page mutilée, mais infiniment précieuse en l'absence d'autres renseignements, nous a décrit la triste marche des légions en des lieux inextricables, où il fallait s'ouvrir un chemin par la hache, sur un sol détrempé par les pluies d'automne, où bêtes de somme et bagages ne se pouvaient dégager, à travers les incessantes attaques de l'ennemi, a Ayant enfin rencontré un lieu moins défavorable, dit-il, Varus ordonna de

préparer le campement, et brûla une partie de ses chariots. Le lendemain il se remit en route, mais ne trouva devant lui que de nouvelles forints, où Tattendaionlles mêmes attaques... Le troisième jour après son départ (de la région du Weser), il fut assailli par une pluie torrentielle et un grand vent... Le combat contre les barbares recommença, ctVarus ainsi que les principaux chefs, bientôt blessés, se donnèrent la mort. Dès que cette funeste nouvelle fut connue dans Tarmée, nul ne se défendit plus, et le Germain fit un carnage terrible. » Tel est le récit de Dion \ que nous ne pouvons, à vrai dire, ni développer ni presque critiquer. On a cependant essayé de restituer cette page de géographie et d'hi>toîre. Les trois jours de marche furent les 9, 10, 11 du mois de septembre de Tan 9 après J.-C. Les trois légions détruites par Tennemi furent la xvii% la xvni* et la xix'; les numéros qu'elles portaient furent désormais proscrits, et on ne les revoit plus en effet cités dans l'histoire de l'empire '. La contrée de ces tristes scènes, ce que les anciens appelaient la forêt de Teutberg, est située dans la principauté de Lippe-Detmold et la Westphalie orientale. On a cru pouvoir fixer le oampemeut de Varus après le premier jour de marche, en venant du Weser vers l'ouest, à Salzuffeln, dans la Lippe, au nord-ouest de Detmold et de Lemgo. Les combats de

• livre LVI, c. 20.

' Œuvres de Borghesi, tome IV, page 242 et suivantes, dans le mémoire sur les Légions du Rhin. « Pel sinistro augurio non più rlnnovate. » Cette conclusion a conduit Borghesi à corriger pluneun passages des Histoires de Tacite, l, 18, 55, 56, etc.

la seconde journée auraient eu lieu à Detmold, dans la vallée de la Berlebecke. Pendant le troisième jour, les Romains auraient pris, entre Detmold et Paderborn, par le troisième et le plus méridional des passages du Lippischer Wald, et le dernier désastre aurait eu lieu au-delà de ce passage, dans la région appelée Die Senne, qui s'étend à Touest de la chaîne. Suivant dautres calculs, les trois principales étapes, toujours dans la même contrée, seraient marquées par les localités actuelles de Lemgo et de Lage, puis par le second passage du Lippischer Wald, le Dorenpass, que tra^efse aujourd'hui la route de Lage à Paderborn. Ici aurait eu lieu le dernier combat. Ce qu'on peut appeler la tradition officielle est marquée par l'érection, en 1867, d'un monument commémoratif de la bataille de Teutberg sur le haut de la montagne nommée Grotenburg ou Teutburg, près de la ville de Detmold. Sauf quelques fuyards qui avaient pu gagner la forteresse d'Aliso, trois légions, trois corps de cavalerie, six cohortes auxiliaires avaient été anéantis. On voit aujourd'hui au musée de Bonn la pierre tumulaire d'un centurion de la xvm* légion, Marcus Cœlius, qui succomba dans cette guerre avec ses deux afiFranchis, Privatus et Thiaminus \ Des trois aigles, Tune, celle de la xix% fut retrouvée six ans après par L. Stertinius, lieutenant de Germanicus ; Tacite dit simplement qu'elle avait été perdue avec Varus, amissam cum Varo, ce qui permet de penser que Tofû-

' Muralori, ^ovus Thésaurus veterum inscrlpiionum, tome IV, liage 2030. — ^Brambach , Corpus inscriptionutn rhenanarum, page 57, n"* 209.

2vS0 l;ijMi; LT LKS r.AlUlAHES.

cier romain à qui elle était confiée ne la laissa pas a t/J mains de rennemi, mais sut, avant de mourir, la cacher en quelque lieu. L'an 16, Germanicus retroura une seconde aigle chez les Marses, et la reprit par uo combat heureux *. Ce fut enfln chez ce même peuple que, sous le règne de Claude, Gabinius recouvra la troisième. On avait dédié dès la fin de Tan 16 unarc de triomphe, près du temple de Saturne, en mémoire des deux premières aigles reconquises par les armes de Germanicus, sous les auspices de Tibère *. — C'est une fausse conjecture sans doute qui a fait donner le nom de trésor de Varus à un certain nombre de vases ou patères, en argent ciselé, qu'on a trouvés en octobre 1868 à Hildesheim, au sud-est de Hanovre. Une de ces patères représentant le dieu Lunus, qui avait un principal temple en Syrie, on s'est rappelé que Varus avait gouverné cette province; mais il suffit de remarquer que, sur quelque autre de ces objets, se trouvent des inscriptions parmi lesquelles on lit un nom d'artiste de l'époque des Ântonins'.

On sait quelles furent la stupéfaction et la douleur d'Auguste en apprenant un si grand désastre, qui mettait fin à l'essor de la conquête romaine, et marquait le commencement d'une nouvelle période. Ce n'était pas le seul peuple des Chérusques qui avait combattu ; les Marses, les Cattes, les Bructères s'é-

' AnnaUSy il, 2S.

* Annales^ U, 41.

» V. Fr. Wieseler, Der HildeshHmer SUber/und, !M9, in-4. — ArchxologUehe ZeUung de Berlin, année 1869, page 131.— H. Holler, Der HUdesheimer SUber/und, 1870, in-8, etc.

iaieut joints à eux; Arminius avait soulevé toute une partie de la Germanie : la cause de l'indépendance nationale était, au-delà du Rhin, désormais assurée; Rome ne devait plus songer qu à une attitude défensive ; il lui fallait se protéger et se fortifier elle-même, ifin de conserver du moins ses frontières définitives. L*espoir d'une vengeance, le vœu de pouvoir laver u plus vite un dangereux affront, était du moins perais. Après le premier moment de stupeur, on avait ompris à Rome que les barbares ne profiteraient pas mplement de leur victoire. lis avaient bien pu assiéer Aliso ou même détruire cette place, après que les .omains l'avaient quittée par une sortie heureuse; lais ils étaient incapables d'assiéger avec succès des imps fortifiés comme ceux de Vetera et de Mayence. a réfléchit en outre que les seules tribus du centre étaient soulevées, mais que les Bataves, les Frisons t les Chauques étaient restés fidèles. C'était inutilelent enfin qu'Arminius avait envoyé, après lajournée e Teutberg, la tête de Varus à Marbod, pour l'exciîT sans nul doute à la révolte ouverte. Le chef Maroman, soit par suite de quelque haine personnelle u nationale, soit par l'orgueilleux et vain espoir .'une alliance permanente et d'une sorte d'égalité avec lome, ne se départit pas de sa politique d'abstention, t envoya même le hideux trophée à l'empereur. La ivision était donc parmi les barbares; ce n'était pas, lour les Romains, une raison suffisante de persévérer lans le projet d'une entière conquête, mais c'était ssez pour espérer que le ch&timent destiné aux vain- [ueurs de Varus ne tarderait pas. Les cinq dernières

années du règne d'Auguste furent consacrées à k préparer avec une entière prudence. L'empire eut alors, par un accroissement de forces, jusqu'à vingtcinq légions. Deux en Pannonie, deux en Méï?ie, outre une flotte particulière, défendirent le Danube; mais les huit légions du llhin furent désormais permanentes \ Ce que Tacite appelle l'armée inférieure, c'est-à-dire de basse Germanie, compta: laP légion, surnommée (jermanique, de formation toute récente, et la XX% surnommée Valeria victrix, formée en Tan 6 après J.-C, lors de la révolte pannonienne, mais promptement aguerrie dans la guerre des Alpes. Ces deux légions étaient campées dans la ville des Ubieiis. A Vetera furent fixées la V* Alauda, et la XXP Rapax : cette dernière était formée des levées faites à la hâte tout récemment dans Rome ; elle comprenait un bon nombre d'hommes habitués aux plaisirs et au tumulte de la ville; ce fut peut-être ce qui lui fit mériter son surnom. L'armée supérieure se composait des quatre légions suivantes : la II* Augusta^ la XIV* Gemina niartia Victrix, la XVI* Gallica^ établies à Mayence, et enfin la XIII* Gemina depuis longtemps campée à Vindonissa. L'habile et expérimenté Cœcina Severus commandait la première de ces deux armées; le jeune et brillant C. Silius CsBcina commandait la seconde. C'était à Tibère que l'empereur avait confié le soin d'une nouvelle expédition destinée à raffermir non-seulement chez les Germains, mais chez les populations de la rive gauche du fleuve,

* ÀnnaUs^ IV« 6.

Liiii: i:nii;i: j;nMi: ki li-s (.i:iiM\iN>. J^?

rascfiidaul de reiiipirc. Il lui avait adjuiiit Clfi-iuaiiicus, qui allait bientôt, par suite de la mort d'Auguste et de ravénement de Tibère, demeurer seul chargé, sous de tout nouveaux auspices, des guerres contre la Germanie.

C'est ici que nous rejoignons le récit de Tacite dans les deux premiers livres des Annales, et que s'offre à nous cet ample et riche commentaire à son ouvrage de la Germanie, Il faut étudier avec soin tant de précieuses indications.

L'ouverture des hostilités fut retardée par des révoltes militaires. C'était pour l'institution encore mal affermie de l'empire une difficile épreuve que celle de la transmission du pouvoir, surtout avec l'incertitude qui planait sur la question de droit. Les lois républicaines n'avaient pas été abolies, et Auguste lui-môme avait parlé d'un rétablissement possible de l'ancien état de choses. Tibère avait été, il est vrai, adopté par l'empereur, mais à la condition d'adopter Germanicus ; Tibère, au caractère énergique mais âpre, ne s'était fait bien venir ni d'Auguste ni des Romains; on parlait à voix basse des intrigues par lesquelles sa mère, Livie, était parvenue à lui assurer le pouvoir. Germanicus, au contraire, avait hérité de la popularité de son père Drusus. 11 avait épousé la petitefille d'Auguste, la fille d' Agrippa et de Julie, la fière et vertueuse Agrippine. L'opinion populaire, particulièrement celle de l'armée, voulait donc voir en lui un rival du nouvel empereur. On pensait qu'Auguste, s'il avait vécu plus longtemps, l'aurait préféré, et que lui-même se prêterait à devenir, dans l'intérêt de son

ambition, Tinstruinent des légions: c'était mal connaître la loyauté de Germanicus.

Éveillé par le changement de règne, Tesprit de trouble se manifesta presque en même temps parmi les légions de Pannonie et du Rhin. Les premières demandaient le congé après seize ans de service, un denier de paye par jour, et que les vétérans ne fussent pas retenus sous les drapeaux. Elles commirent des violences, jusqu'à ce que Tibère leur eût envoyé son propre flls, Drusus César, qui sut les diviser, et ensuite les châtia cruellement. Celles de Germanie avaient pour chef suprême Germanicus; en exprimant les mêmes plaintes, elles lui offraient de plus ouvertement Tempire; la XXP et la V% nouvellement formées, entraînaient les deux autres de basse Germanie. On se rappelle les belles pages de Tacite: Agrippine enceinte, tenant son fils Caligula par la main, obligée de fuir le camp des révoltés pour aller demander un asile à des étrangers, aux Trévires. L'indiscipline finit cependant par céder devant Ténergie de Germanicus, qui punit sévèrement, lui aussi, les rebelles. Afin d'ensevelir ces tristes scènes dans l'oubli, il se hâta d'entraîner l'armée au-delà du Rhin, où nous avons vu qu'une nouvelle expédition avait été mûrement préparée. On était toutefois au commencement d'octobre de l'année 14 ; il ne pouvait donc s'agir, dans cette saison avancée, que d'une rapide razzia contre im des peuples qui avaient pris le plus ardemment part au désastre de Varus, contre celui de ces peuples qui se trouvait le plus voisin de la frontière et le plus facile à atteindre :

i.riri: KMr.i: i;«>mk et li:s <.i:i;m \i.\s. j^:.

<- t'i.iiciit li'S Mar^(.'.>. (lerinaiiiciis jKirlii de W-teni avec 12,000 légionnaires, c'est-à-dire la moitié de l'armée du bas Rhin, auxquels il ajouta vingt-six cohortes d'auxiliaires et huit ailes de cavalerie. On surpritles Marges au milieu d'une de leurs fôtes religieuses, accompagnée de banquets et d'ivresse. On n'eut pas de peine à les massacrer, et l'on rasa avec leurs demeures le bois sacré qui servait de temple à la déesse Tan fana, profana simtd et sacra et celéherrimtmi illis gentihus teniplum, quod Tanfanœ ^Qcabant, solo œqnantur \ La retraite fut inquiétée par les Bructères, les Usipiens et les Tubantes ; mais on repoussa leurs attaques, et l'on rejoignit le Rhin avec l'oubli des précédentes discordes, avec la joie d'avoir mis la première main au châtiment des meurtriers de Varus.

C'était à Arminius à montrer s'il saurait faire plus que d'envelopper un général inhabile par une conspiration perfide, s'il serait assez fort pour soutenir la lutte ouverte contre l'empire romain. Lui aussi, comme Marbod, il avait pu voir à l'œuvre et méditer la discipline romaine; il ne méprisait pas, comme le roi des Marcomans, les coutumes militaires et la tactique des barbares, qu'il saurait opposer à celles des légions. Peut-être n'eut-il pas le temps d'interve-

* Annalesj I, 51. Tacite, au neuvième chapitre de sa Germanie, a dit expressément que les Germains auraient cru offenser leurs divinités en les enfermant entre des murailles. Au chapitre f^o du même ouvrage, il a employé lui-même le mot templum en parlant du bois sacré de la déesse Nerthus. « Est in iosula Oceani castum nemos... donec sacerdos deam templo reddat. » Il n*y a donc nulle «ODtradiction, si Ton entend bien l'expression dont il se sert.

nir lorsque, dès les premiers jours de Tannée 15, Germanicus envoya Calcina faire une rapide incursion chez les Cattes. D'ailleurs de cruelles dissensions l'affaiblissaient, au st'in même de sa tribu, et favorisèrent, singulièrement la politique et les armes de Germanicus. Probablement l'expédition de Cœcina contre les Cattes, voisins des Chérusques, n'avait eu déjà pour principal objet que de ranimer chez toutes ces tribus le parti romain et d'effrayer le parti populaire. Ségeste, avons-nous dit, était en même temps Tennemi politique et personnel d'Arminius, qui avsdt enlevé sa fille alors qu'elle était fiancée à un autre, et l'avait épousée. Ségeste, naguère gratifié du droit de cité par Auguste, déclarait régler le choix de ses amis et de ses ennemis uniquement sur le bien de l'empire, dont l'intérêt paraissait se confondre avec celui de sa patrie *. Il n'avait pas tenu à lui que Vanis n'échappât à son désastre, car, à l'heure du dernier festin, après lequel ceux qui l'avaient si perfidement entraîné couraient aux armes, il l'avait averti de faire arrêter, pendant qu'il en était temps encore, les principaux chefs des Chérusques, et Varus, et luimême. S'il y avait parmi les- Germains un traître, c'éUiit à son avis Arminius, violateur des traités. La guerre avait fini par éclater entre eux avant de leur être apportée de nouveau par l'armée romaine. Assiégé dans une de ses places par son gendre, Ségeste envoya implorer le secours des légions. Ce n'était pas une occasion à mépriser : Germanicus marcha contre

Annales, 1, 58

assiégeants, et Ségeste fut enlevé de leurs mains, c une partie de ses clients et de ses proches*. is le nombre, dit Tacite, se trouvaient de nobles mes, parmi lesquelles l'épouse d'Arminius, qui réservée pour le triomphe du vainqueur.

lU souvenir de sa femme livrée par un père traître famille en même temps qu'à sa patrie, à la penie son enfant captif dès le sein maternel, Armi- 1, fou de colère, parcourut le pays des Chérusques îs appelant à la vengeance. La vengeance, c'était intiment qui animait les deux partis, plusieurs déjà blessés et victorieux tour à tour. Germanicus avec soin les dernières dispositions militaires. Les re légions de Germanie inférieure*, avec leur CfiBcina, durent marcher vers l'Ems par le pays 3ructères, c'est-à-dire par la vallée de la Lippe ; lême, avec les quatre légions de haute Germanie, barqua sur le Rhin pour suivre le chemin qu'ajadis frayé et parcouru son père ; la cavalerie I, sous les ordres du préfet Pedo, dut pénétrer e pays des Frisons alliés. Le rendez-vous général la rive gauche de l'Ems. Encore quelques étaet l'on touchait à la région de Teutberg. Il faut ians Tacite seul le premier épisode de la campac'est-à-dire l'inimitable page où il a décrit la 5 des derniers honneurs rendus, six ans après le

finales, I, 57.

faut entendre certainement ainsi les quarante cohortes de , Annales^ I, 60. On sait que chaque légion comptait dix tes. Deux passages suivants, Ann., I, 63, 70, prouvent qu'il bien de la double armée de Germanie. Cf. I, 37.

fatal désastre, aux restes des légions de Varus. Qud-B ques-uDS de ceux qui avaient échappé à la catastro-B phe en se réfugiant dans la forteresse d'Alîso, ou bienB qui s'étaient sauvés de la captivité, décrivaient \esmprincipales scènes de la lutte à la vue des restes de re- M tranchements ou bien des ossements blanchis surlaB' terre. Après qu'on eut achevé la sépulture, on éleva I un tertre de gazon, pour marquer la triste place, et M comme une sorte d'hommage. Tibère, nous dit Ta- 1 cite, n'approuva pas ce qui avait été fait. 11 pensait F peut-être que ces impressions sinistres pouvaient dé- r courager le soldat au début de la campagne ; ou bien, I gardien sévère de la religion officielle, il devait blà- 1 mer qu'un général consacré par l'augurât n'eût pas I évité le contact d'objets funèbres. Ainsi pen?e l'histo- I rien romain, sévère observateur lui-même, nous l'a- I vons dit, des rites religieux. Plusieurs inscriptions 1 paraissent confirmer cette interprétation de son texte | en attestant l'augurât de Germanicus, et l'on sait que, suivant la religion romaine, la présence des cadavres souillait les lieux consacrés [templa) et les prêtres eux-mêmes.

On a vu que cette campagne avait été précédée et probablement retardée par une expédition commencée au printemps. Peut-être la saison trop avancée explique-t-elle le peu de résultats qu'on obtint. Germanicus était parvenu à l'extrémité du pays des Bructères, nous dit Tacite, et sur les frontières des Chérusques, c'est-à-dire sans doute au pied de la chaîne de l'Osning, dans la Westphalie orientale, quand Arminius s'enfonça en des lieux impraticables, où le Romain

[iout d'abord le suivit. Il s'agit très-probablement, ici bCDcore, des passages de TOsning ; c'était à travers ces mêmes lieux que Varus avait été jadis entraîné. Bientôt Germanicus arrêta son ennemi dans une petite plaine et Ty attaqua; mais, après un combat indécis, il donna à toute son armée le signal de la retraite. On était au milieu de septembre ; on avait à dos les passes peu nombreuses de la montagne, faciles à fermer; Drusus, aprèa avoir pénétré par le même chemin, avait vu, lui aussi, son retour gravement inquiété par les barbares. On savait par le passé et l'on vérifia cette fois encore qu'il fallait toujours, dans ces redoutables guerres de Germanie, tenir un grand compte de telles difficultés. La retraite se fit donc dans le même ordre et par les mêmes routes, peu s'en faut, que l'arrivée, c'est-à dire que Germanicus s'embarqua sur le bas £ms, avec les quatre légions de l'armée supérieure (la 11% la XIIP, la XIV" et la XVI*). Pedo reconduisit par le rivage de l'océan la cavalerie qu'il avait amenée le long des frontières des Frisons : peut-être ne faut-il pas voir une grande différence entre les deux routes ainsi désignées par Tacite. L'historien ne nomme pas ici Pedo, il est vrai ; mais nous le retrouverons (c'est sans doute le même) célébrant en vers les campagnes de Germanicus, et particulièrement celle de l'année suivante. Il n'avait donc pas disparu, et il devient probable qu'étant préfet d'une aile de cavalerie, il était resté à la tête de ses troupes. Tacite, à propos de cette marche nouvelle, dit pars equitum; mais ne peut-on pas croire qu'il a entendu par là cette partie de l'armée qui comprenait la cava-

lerie? On ne voit pas du moins qu'il en soit rest« quelque partie avec Caecina. Ce dernier, avec se* quatre légions de l'armée inférieure, c'est-à-dire la I^> la V% la XX' et la XXP {suum militemducebat),xm^ Tordre de franchir au plus tôt les Ponts-Longs; mais Tacite nous dit expressément que c'était pour lui uœ route connue, nota itiîieraK En effet, il allait se retirer par où il était venu, par la région qui s'étend au nord de la Lippe. Il devait faire hâte, parce qu'il a^ait à traverser, dans le pays de Munster à Coesfeld, an pied du Baumberg, une plaine argileuse praticable en été, mais facilement délayée par les pluies d'automne. C'était ce qu'Arminius savait bien. Nous avons dit au premier chapitre ce que l'automne avait fait des PontS' Longs, comment Arminius, une fois qu'il vit les Romains engagés dans les défilés, occupa les montagnes, noya davantage encore la route déjà marécageuse en rassemblant les petits affluents de la Stever, qui contribue elle-même à former la Lippe, et fit courir à l'armée de Cœcina un péril dont l'intrépidité et l'expérience de ce vieux chef pouvaient seules triompher. 11 n'avait pas, disions-nous, de cavalerie, car on ne peut compter pour tels les chevaux du train ni ceux que les lieutenants et les tribuns de légions et lui-même avaient pour leur usage. On le voit, lorsqu'il veut faire une sortie, distribuer ce peu de chevaux et les siens propres aux plus braves d'entre les soldats : voilà sa cavalerie improvisée *. Qu'étaient cependant devenus

* Annales, I, 63.

* Annales, \, 67.

i.LTn: e.mkl: ro^ik i:r ij;s gehmains. 2'.»1

les autres corps? Tacite ne nous dit rien des escadrons de Pedo ; mais des quatre légions embarquées avec Germanicus, deux, la II* et la XIV% qu'il avait débarquées pour alléger ses vaisseaux, furent maltraitées par une marée d'équinoxe et pensèrent périr; tant il était vrai qu'on rencontrait au-delà du Rhin non pas seulement des peuples, mais une nature, un sol, un océan et des dieux ennemis. C'était ce dont se plaignait le soldat romain : il demandait à se battre en plaine, non pas au milieu des bois et des marais; il voulait, disait-il, que tout fût égal, le terrain et les dieux : non silvas nec paludes, sed œquis lacis sequos deos ^

Il n'était pas bien étonnant qu'en face des résultats de cette année Tibère montrât quelque mauvaise humeur. Très-résolu à ne reprendre ni l'espoir ni le dessein de conquérir la Germanie jusqu'à l'Elbe, il eût voulu qu'on se bornât à fortifier et à défendre les rives du Rhin. Il comprenait toutefois qu'on devait, pour imposer le respect, frapper un grand coup, de nature à effacer de fâcheux souvenirs. 11 était donc forcé de laisser continuer une lutte qui coûtait fort cher et qu'il trouvait peu fructueuse. Germanicus, de son côté, ne négligeait rien pour que la campagne de Tan 16 fût enfin décisive. Il fit construire dans la région rhénane une flotte de mille voiles, s'engagea avec elle dans la fosse drusienne et les lacs, puis la mer, et remonta quelque peu l'Ëms, sur les bords duquel il débarqua pour se diriger par terre sur les

< Annales^ 1, 6d.

rives du Weser et attaquer les Chérusques. Bientôt le Weser lui-même fut franchi, sans doute à la hau^ leur de Rinteln, et c^est dans la plaine dldisiavisu^^ c'est-à-dire dans la « prairie des fées * » , entre ce fleuve et une rangée de collines, que se livra la bataille- Germanicus, pendant la nuit précédente, avait par-^ couru sous un déguisement les tentes de ses soldats, et il avait entendu leurs expressions de dévouement envers lui, de colère contre les barbares. Des songes favorables étaient venus en outre l'encourager. Le champ du combat, appelé aujourd'hui Hessisch-Oldendorf , au pied du Sûntelberg, était bien choisi par les barbares. Vaincus, ils trouveraient un refuge sur les sommets boisés, tandis que les Romains, en cas de revers, auraient un fleuve toujours difficile à franchir à la hâte. Arminîus avait placé en arrière, sur les dernières hauteurs, la masse de ses Chérusques, à la fois cœur de son armée et forte réserve. Lui-même s'était posté un peu en avant et sur la pente des collines ; il avait enfin rangé au bas, dans la plaine, une partie de ses alliés. Son plan était d'attirer les Romains, en réservant ses dernières lignes ; mais il put se convaincre que ses hommes étaient incapables d'une longue discipline : ce n'étaient pas les soldats de Marbod ; il leur avait laissé toute leur fougue germanique. La bataille dut commencer vers onze heures du matin, pendant une des dernières journées de juillet ou une des premières du mois d'août de Tannée 16. Les Romains s'avancèrent en

' V. la Deutsche Myihologie de J. Grimm, 3« édition, page 372.

boD ordre : à l'avant-garde les auxiliaires, Celtes et barbares, à pied et à cheval ; derrière eux les archers à pied, puis quatre légions; au milieu le général, avec deux cohortes et un escadron d'élite pour sa protection personnelle. Venaient ensuite quatre autres l^ons, avec les archers à cheval et le reste des cohortes auxiliaires, en tout plus de cent mille hommes, sous les ordres de Germanicus. A peine les Chérusques placés sur les hauteurs eurent-ils aperçu Tennemi, qu'ils s élancèrent bien avant le signal, et entraînèrent ceux qui étaient devant eux. Germanicus profita de cette faute, et Tissue du combat se trouva immédiatement décidée. Stertinius reçut Tordre de tourner, avec une partie de la cavalerie, ce qui restait de réserves barbares, en même temps que Tinfanterie romaine, encouragée par un signe heureux, le vol de huit aigles, continuait de marcher contre le gros de l'armée germanique au centre de laquelle se tenait Arminius. Mais déjà les fuyards se précipitaient par les côtés et se noyaient daus le Weser, ou bien rencontraient les archers romains envoyés à leur poursuite. Arminius faisait de vains efforts pour rétablir le combat. Avec sa garde, il tenta un coup furieux contre les auxiliaires ; mais la marche en avant des cohortes gauloises, vindéliciennes et rhétiennes, paralysa ce mouvement. Déjà blessé, il ne lui restait plus qu'à se soustraire à une mort certaine. Il se barbouilla la figure avec son sang pour ne pas être reconnu des Romains; seulement il le fut par les contingents Ghauques de Germanicus, qui favorisèrent sa fuite : curieux trait, qui montre quel ascendant exerçait le chef bar-

bare en dépit des divisions de son peuple. De la même façon sans doute échappa son oncle, le vieil Inguio- . nier; peut-être était-ce lui qui, avec son ardeur irréfléchie, avait entraîné les Chérusques et amené la défaite. Une fois déjà, lors de la retraite de CœciDa à travers les Ponts-Longs, il avait de la sorte empêché Arminiufl de vaincre. Il fallut la nuit pour arrêter le carnage ; à une distance de quatre heures de marche, la plaine, et puis les hauteurs et les bois, étaient coaverts de cadavres. Les Grermains avaient apporté des chaînes pour les prisonniers qu'ils comptaient faire: on répondit à cette bravade par Térection d*un trophée portant les noms des cantons vaincus dans la journée d*ldisiavisus.

Us n'étaient pas pour cela subjugués. Quand Germanicus voulut pousser plus avant, jusqu'à TElbe, il rencontra un nouveau ban d'ennemis soulevés par ArnÛDius, et commandés par Inguiomer. Il fallut soutenir un nouveau combat, que Tacite a placé sur l'ancienne frontière, dit-il, entre les Chérusques et les Angrivariens, peut-être sur la rive gauche du \Veser, non loin de Mindeu, entre le Wiehegebirge et la Bastau. Ce fut encore, à ce qu'il semble, une trèssanglante journée, dans laquelle les Germains eurent une nouvelle preuve de l'infériorité, soit de leur discipline et de leur tactique, soit de leur armement. Leurs longues lances et leur manque d'armes défensives les livraient, dans les combats d'homme à homme, aux légionnaires armés de courtes et fortes épées et protégés par leurs boucliers.

Ce succès important de Germanicus détermina la

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U TTE ENTRK HO.MK Kl LES (.EU.M MN<. •2*XJ

soufflissiou de plusieurs tribus. Le vaiiiquuur ('rigea jm trophée avec cette inscription : « Victorieux des nations entre le Rhin et l'Elbe, César a consacré ce monument à Mars, à Jupiter et à Auguste. » Touteibis on touchait à septembre, et il fallut donc préparer le retour. Quelques légions furent renvoyées par la Voie de terre vers leurs quartiers du Rhin. Germanicus fit embarquer le reste sur TEms et regagna l'océan. C'est pendant cette nouvelle traversée qu'il fut assailli par l'orage si admirablement décrit par Tacite, et qu'a raconté aussi, dans une page curieuse, le poète Pedo Albinovanus *. La seule nouvelle de ce désastre suffisait à ranimer quelques mouvements chez les barbares : Germanicus les voulut tout de suite étouffer, en châtiant de nouveau les Cattes et les Marses. Encore une campagne Tannée suivante, pensait-il, :^el son œuvre en Germanie serait achevée. Tibère ne le permit pas; peut-être suffit-il des raisons que nous avons indiquées plus haut pour expliquer cette dé* fense. Il n'envia pas du moins à Germanicus un nouveau triomphe après celui que le jeune prince avait déjà obtenu, au commencement de Tan 12, pour sa participation à la guerre contre les Dalmates et les Pannoniens. Ovide, dans une de ses poésies Pontiques% raconte, quoique absent, la première de ces deux journées ; la seconde nous est décrite par Strabon* et Tacite*. Celle-ci eut lieu, suivant l'historien

* Voir notre premier chapitre.

' 11, l.Cf.1II,4.

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