‹ Rome et les barbares: étude sur la Germanie de TaciteChapitre 3 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la place qui est due au livre de Tacite dans Tbistoire intellec* tuelle et morale. — L'imagination romaine et Taspect d'un moode nouveau.

Incertitude des anciens sur le haut Nord. — Ce qu'ils savaient de rioégalilé des jours, des aurores boréales. — Ëtonncment que l'ambre leur causait. — Leurs craintes à la vue des mers du Nord. Naufrage de la flotte d» Drusus en 16 ap. J.-C. — Leur mépris pour les peuples qui habitaient ces rivages. — Répugnance et terreur que leur inspiraient les marécages et les forêts de Germanie. Les statues de Roland. — Progrès d'une civilisation mixte dans la région rhénane. — Cooeenions de Tesprit romain. Différences entre le génie germanique et le génie classique.

L'antiquité nous a laissé peu de monuments aussi graves, au double point de vue de l'histoire politique et morale, que ce petit écrit d'une vingtaine de pages où se résument les observations de Tacite sur les mœurs et le rôle futur des Germains. Plusieurs motifs d'un pressant intérêt se réunissent pour en accroî-

tre à nos yeux la valeur. L'ancienne Rome, au temps de Tacite^ c'estrà-dire à la fin du premier siècle de l'ère chrétienne, est engagée dans une lutte providentielle d*où vont dépendre ses destinées déjà chancelantes. Les peuples qui ont ouvert cette lutte contre elle sont jeunes, pleins de sève, doués d'un génie propre capable d'exercer une réelle influence dans l'œuvre prochaine de la civilisation. Issus du même tronc que les peuples classiques, mais non de la même branche, venus d'Orient à une autre époque et par d'autres chemins, ils apportent un différent trésor de sentiments^ d'idées et de souvenirs. De plus l'observateur, à la veille d'une fusion entre ces deux mondes, est l'historien philosophe duquel Montesquieu a dit, précisément au sujet de ce court volume, qu'il a tout résumé parce qu'il a tout vu. Ce n'est pas à l'Allemagne seulement, c'est à l'Europe moderne que Tacite a légué ce livre (Vor de ses origines *, puisque tout entière elle s'est ressentie du contact des barbares. Les héritiers de ces peuples ne se retrouvent pas uniquement aujourd'hui sur les bords de l'Elbe et du Danube : on ne doit oublier ni le puissant génie anglo-saxon ni le mélange de nos propres origines. A le bien étudier, on peut lire dans l'ouvrage de Tacite le testament de la vieille société à côté des titres de la société future, tant il est vrai que nul des principaux traits, sur une si vaste scène, n'échappe

* Le plus grand nombre des manuscrits ou anciennes éditions de la Germanie, dus à rAllemagne, s'accordent à ajouter au titr» ces mots : Libéllw aureus.

OUVERTURE D UN MONDE NOmTCiU. 3

à rWstorien. Quiconque veut se rendre compte des anxiétés qu'inspirait aux bons citoyens de Rome la décadence de l'époque impériale dès Pftppaiition de ses premiers symptômes doit en chercher ici le vivant reflet. Quiconque veut surprendre les premiers linéaments d'un monde nouveau doit étudier ici dans leurs germes quelques-unes des institutions du moyen âge. Tacite nous éclaire à la fois sur l'antiquité et sur les temps modernes ; il nous montre d'une part certains abtmes de la société romaine, qu'il ne contemple lui-même qu'avec terreur, et il soulève le premier devant nos yeux un coin du voile qui couvre encore l'avenir des peuples barbares.

Je voudrais montrer d'abord quelle place importante le livre de Tacite occupe dans l'histoire purement intellectuelle et morale. Je crois qu'on peut observer et mesurer à l'aide de ses témoignages, complétés par ceux de quelques-uns de ses contemporains, quel ébranlement a été ressenti , quelle intime transformation a commencé de s'accomplir dans les intelligences et dans les âmes lors de la solennelle rencontre du génie classique et du génie germanique. Nul peuple étranger n'avait encore forcé la conscience romaine à cet aveu, plusieurs fois exprimé par l'historien , qu'il pourrait arriver qu'un jour l'empire tombât en subissant la défaite. Pour la première fois, Rome remplace par une virile mais amère prévision ses habituels dédains. Un changement moral s'annonce. II s'exprime tout d'abord par l'étonnement visible, par le sentiment de crainte incertaine et quelquefois de terreur qu'inspire la vue de cet autre

univers se révélant au-delà du Danube et au-del Rhin. L'imagination romaine ne s*était jamais n trée si attentive tox impressions de la nature : qu'à ces impreanons, jadis pour elle presque inc rentes, se mde désoroiais un grave soupçon de ï nir. Essayons de nous rendre compte de cette oi ture des esprits, qu^nne secrète angoisse accompa Voyons les âmes romaines, au seul aspect phys de ces vastes régions jusqu'alors inconnues, branler, devenir anxieuses, et chercher dans le i tère d'un nouveau climat et de nouveaux horizon indices d'obscures destinées.

A un tel examen se rattache d'ailleurs une a recherche d'un intérêt très-général et très-élevé se rappelle quel grand objet Alexandre de Hum s'est proposé dans son Cosmos *. Il a voulu « Tesprit humain prenant possession, feuillet par let, du livre du monde. A mesure que la natur s'est laissé arracher quelqu'un de ses secrf bien qu'elle a permis d'entrevoir quelque raye beauté, des témoins se sont rencontrés por mettre à la fois la peinture de cette vue n celle de l'impression par eux ressentie. Cet chantant la jeunesse du monde, le gcog çant de lointains rivages, le voyageur ( régions où il avait pénétré le premier, l étudiant des animaux ou des plantes ir

^ Le premier volume du Cosmos a paru V. la traduction française de tout l'ouvrage p et Paye, Paris, 1848-1800, 4 vol. in-8.

OUVERTURE d'uN MONDE NOUVEAU. 5

tronomc découvrant des astres encore sans nom. Humboldt a entrepris de FecadUir chacun de ces témoignages, comptant retrouver ainsiy pour chaque grande scène, la fraîcheur du premier aspect et la joie de la première découverte, comptant jouir à la fois et du génie humain et de la iurture dans quelques-unes de leurs plus pures mamfestations. Ceux-là mêmes qui, faute de connaissances spéciales, n'ont lu que son admirable second volume, diront assez s'il n'a pas merveilleusement réussi. Linné, dans le secret de son cabinet de travail, penché sur une fleur qu'il étudie, découvre une loi de la botanique, et, se relevant, s'écrie : « J'ai vu passer Dieu omnipotent, omniscient I » Humboldt , lui , en réunissant de tels hommages comme des chants épars, a reconstitué l'hymne continu de l'humanité reconnaissante au souverain Créateur. De cette histoire, curieux développement de l'idée du Cosmos, le livre de Tacite nous sera toute une page, d'un grand prix et d'un suprême intérêt \

Le monde oriental ou grec n'avait pu léguer à l'imagination romaine, qui n'était guère prête d'ailleurs à les féconder, qu'un petit nombre de données con-

' « Deum sempiternum, immensum, omniscium, omnipoten* tem expergefactus a tergo Irauseuntem vidi et obstupui ! r» Ainsi s'est eiprimé Linné au commencement de son livre sur le Système de la nature, 1735. Nous avons encore une autre expression de ses profonds sentiments religieux en un petit livre inédit et bien peu connu, dont j'ai donné l*analy8e dans la Revue des Deux- Mondes du i*"' mars 1861. Voir l'étude intitulée : Nemesis divina, écrit inédit de Linné.

cernaDt la nature et le climat du Nord. Peu îo tait que les Phéniciens en eussent parcouru les i peut-être jusque vers les côtes de Suède et de vége. Peu importait qu'un des navigateurs en par Tantique Garthage au-dalà des colonnes d'He eût visité les côtes occidentales de la Gaule^ et i élevé jusqu'aux Iles Britanniques ; ces souvenirs é< à peu près perdus. Vainement aussi, au temps lexandre ou de ses successeurs, Pythéas, le de pouvoirs du commerce marseillais, avait pé au fond de la Baltique , pour renouer au nom c commettants les relations engagées autrefois p négociants .de Marseille phénicienne ^ Les Roi

* Ce n*e8t pas ici le lieu de nous étendre sur les conna primlUves des anciens concernant le nord de l'Europe. U suédois, le professeur Niisson, dont on a commencé de tr; français Je livre intitulé : les Habitants primitifs de la i vie (Reinwald, 1868), est peut-être celui qui a cru pouv naître le plus loin vers le Nord quelques traces des ey phéniciennes. 11 veut retrouver jusque dans les lies I restes du culte de Baal. 11 explique ingénieusement > de Pythéas, pour en conclure que ce voyageur ' formation de la glace le long des côtes norvégien lation des voyages de Pythéas était consignée duns Description de VOcéan et Périple. Nous n'en ave des fragments, surtout dans Strabon et Pline l'A à Texistence d*une ville phénicienne ayant prè phocéenne, qui date de Tan CGC, elle est désorr Voyez les diverses publications de M. Tabbé d'hébreu à la Sorbonne : Temple de Baal à M tUm phénicienne découverte dans cette ville 1847, in-8; Nouvelle interprétation de Cins 1858, in-4; Nouvelles Observations, 1868, i av. J.-C que les deux navigateurs carthag

OUVEUTURE d'un MONDE NOUVEAU. 7

semblent avoir appris seulement par Tinvasion gauloise, en 390, puis par celle des Gimbres, en J12, -qu'à Touest et au nord des Alpes il y avait des barbares très-redoutables. On disait des Gimbres qu'ils avaient quitté leur pays chassés par un débordement de la mer, après avoir lutté contre les vagues Tépée à la main. Strabon rejette comme une vaine fable ce récit d'une grande inondation maritime; mais la science moderne est plus attentive : le savant professeur de Kiely M. Forchhammer, a retrouvé dans la partie occidentale des duchés de l'Elbe et du Jutland les traces de ce qu'on appelle le déluge cimbrique. Les flots auraient déposé dans tout ce pays un grossier galet facilement reconnaissable ; bien plus, des études récentes, dues aux disciples mêmes de M. Forchhammer, ont paru montrer les restes de ce fléau s étendant par toute la vallée de TEyder jusque dans la ville de Kiel, dont une grande partie serait construite sur de tels atterrissements *. Pourquoi d'ailleurs les côtes de la mer du Nord eussent-elles été exemptes dans l'antiquité des désastres qui les ont

con ont été visiter, le premier les côtes de TAfrique occideutale, le second celles de TEurope au nord du détroit de Gadès? Il est impossible de le déterminer. Du voyage d*Himilcon nous n'avons 'Conservé qu'une sorte de sommaire dans Pestas Avienus; mais nous avons un Périple^ sous le nom d*Hannon, qu'on trouvera dans les divers recueils intitulés : GeograpM minores.

^ V. Tindication des divers ouvrages de M. Forchhammer dans le Dictionnaire des auteurs danois de Ersluw, 1848.— M. W. Fack a publié Die cimbrische Fluth in ihrer Binwirkfing auf den £oden bel Kiel, On trouvera encore d'intéressantes indications sur le déluge cimbrique dans l'ouvrage du professeur Nilsson.

8 îiOyiE £T LES BÂllDAlŒS.

tant de fois mutilées depuis? L'histoire des tribus frisonnes, dispersées encore aujourd'hui sur ces rivages, est celle d'une perpétuelle lutte contre les invasions de la mer. Les annales du littoral hollandais n'ont pas de trait plus saillant, et l'imagination a peine à reconstruire les terribles scènes à la suite desquelles, au treizième siècle, s'est égrenée cette série d'îles, du DoUart au Zuiderzée, alors que la mer rompait aussi , par de formidables orages, la langue de terre qui faisait jadis de ce dernier golfe un lac intérieur : trente-trois villages, en l'espace d'une année, y furent engloutis *. Un semblable désastre eut lieu encore en 1825. Que l'antique tradition attachée au souvenir de l'émigration des Cimbres fût exacte de tout point ou seulement en partie, elle n'en a pas moins été pour Rome la première révélation de certains traits réels du climat du Nord.

Ce fut César qui, en reculant la frontière jusqu'au Rhin, en conduisant ses légions au sein de la Ger-

* « Anno 1277 maris ioundatione 33 pagi hoc ïn loco periere.» Telle est la brève et sinistre inscription qu*on lit, aux embouchures de TEius, sur une ancienne carte géographique citée par M. Esquiros dans ses curieuses études sur la Néerlande et la Vie hollandaise. Le nom même que porte Testuaire de TEms, Dollart ou Dollardt signifie le Furieux, peut-être par souvenir du choc terrible qui ouvrit le passage aux vagues. En 1282, après une suite d'irruptions et de déluges maritimes, le Zuiderzée, c'est-àdire la mer du Sud (par opposition à la vaste mer du Nord), devint une baie entièrement ouverte. — Je lis dans un petit écrit de M. A. Dederich, Jii/it/5 Ccesar am Mhein^ 1870, in-l2, que le même auteur aurait démontré dans son livre intitulé : Einleitung zur Geschichte der Ramer, des modifications Importantes survenues dans le cours du bas Rhin vers Tan 1000 après J.-C.

OUVERTURE hVS MONDE NOUVEAU. 9

manie et de la Grande-Bretagne, ouvrit hardiment ce monde barbare, où pénétrèrent après lui les lieutenants d'Auguste. Strabon, dans sa Géographie^ Pline TAncien dans son Histoire naturelle, à côté de laquelle nous voudrions pouvoir placer son ouvrage en vingt livres, malheureusement perdu, sur les expéditions des Romains en Germanie S nous ont conservé le trésor des informations acquises à la suite de ces guerres; le livre de Tacite, commenté par la comparaison avec leurs témoignages, nous rendra au complet Timpression profonde que ces nouveaux spectacles avaient produite sur l'esprit des Romains. Le haut Nord était pour eux la région vague et sans limites où se plaçait la dernière des terres , la mystérieuse Thulé. Il restera sans doute toujours impossible de déterminer précisément ce que les anciens entendaient sous ce nom. Était-ce l'archipel des Féroe, ou bien seulement les îles du Danemark , ou bien la vaste péninsule Scandinave, qu'ils croyaient une île, ou bien Tlslande? Il est infiniment probable qu'ils ont appliqué cette dénomination tour à tour à chacune de ces contrées ; elle aura changé d'objet suivant le progrès de leurs connaissances vers le Nord. De même le nom d'Hespérie, qui s'appliquait à l'Occident, avait successivement désigné, selon Tavancement des notions géographiques, la Grèce par rapport à l'Asie, puis l'Italie par rapport à la Grèce, puis la côte de Carthage et le versant septentrional de l'Atlas, avec les fameux jardins des Hespérides, puis les côtes

' Pline le Jeune, Lettres ^ m, 5.

de r Espagne méridionale avec Tartessus et fiadès. enfin, au-delà des colonnes d'Hercule, les îles Fortunées. Les découvertes modernes devaient encore ajouter, par-delà la fabuleuse Atlantide, Timpropre désignation des Indes occidentales.

Quoi qu'il faille penser de l'ancienne Thulé, il es incontestable que les Romains du premier siècle aprèi notre ère ont déjà une certaine connaissance de h nature septentrionale, et qu'ils ont été étonnés àei phénomènes étranges que leur présentaient ce ciel ces eaux et ces rivages. Tacite avait pu recueillir sui tout cela des récits de témoins oculaires. Il avait mL h profit sans nul doute les souvenirs et au besoin lei notes de son beau-père Âgricola, dont les vaisseau allèrent conquérir les Orcades et aperçurent Thu! à travers les neiges ^ Il lui avait été facile d'inte roger dans Rome même des soldats, des matelots t des barbares esclaves, tels que ces auxiliaires g< mains qui, enrôlés par Âgricola, avaient déserté trois chaloupes ; errant sans pilotes au gré des f pillant sur divers points du littoral, mais partor poussés, réduits à manger les plus faibles eux , ils firent de la sorte le tour de la Gra' tagne, et échouèrent enfin sur les côtes du Suèves et des Frisons, qui les traitèrent ei Devenus esclaves, ils furent amenés parmi Tacite, et acquirent une certaine célébr singularité de leurs aventures '.

* DUpecta est et Thaïe, quam hactenus oix bat. Agricola, \.

^ Primum a Suevis, mox a Frisiis intercep

OUVERTURE D Vfi MONDE NOUVEAU. \ i

Les premiers phénomènes que des habitants de la zone tempérée avaient dû remarquer, en passant pendant la saison d'été sous le climat du Nord, étaient évidemment ceux de la lumière. Il n'en est pas qui parlent plus intimement aux sens et à Tâme, ni qui exercent une influence plus pénétrante et plus irrésistible ; il n'en est pas, dans les pays septentrionaux, de plus remarquables ni même de plus excessifs. De ritalie aux contrées riveraines de la mer du Nord ou de la Baltique la différence n'est pas seulement dans un soleil d'été ici moins implacable, dans un asur moins intense, dans une atmosphère plus subtile, ce semble, et d'un rayonnement plus doux; il y a aussi des traits tout à fait particuliers, comme la fréquence des aurores boréales et les jours continus, sans coucher de soleil. Ce dernier phénomène, pour n'être pas accidentel, n'en surprend pas moins, par des dehors étranges, par une apparente dérogation aux lois qui régissent les autres climats, l'hôte inaccoutumé. Je rentrais une fois à minuit, au milieu de juin, du parc voisin de Stockholm vers la ville. Le soleil ne se montrait pas, mais un clair crépuscule égalait, peu s'en faut, la lumière du jour; il s'en distinguait par un reflet uniforme, blafard, voilé, rappelant cette lueur inquiétante qui accompagne les éclipses. Quelques vapeurs condensées en traînées cotonneuses et blanchâtres planaient sur les eaux; la ville, silencieuse,

quos, per commercia venamdatos, et in nostram usque ripam mutatione ementium adductos, indicium tanti casus iUustravit. Agricola, xxviii.

paraissait obéir à un sommeil magique : c'était ui entière évocation de la nature romantique du Non Ce que nous admirons aujourd'hui, croiton que L anciens ne le remarquaient pas ? Tacite n'a pas mai que de signaler la singularité de ces manifestatioi lumineuses ; par deux fois, il a noté le phénomèi des longs jours, d'abord dans VAgricola, en décriva: le climat au nord de la Galédonie. « Les nuits mèm y sont claires, dit-il ; aux extrémités de ce pays, ell sont si courtes qu'un crépuscule sépare seul le joi qui s'achève du jour suivant qui commence. Si 1 nuages n'interceptaient la vue, les habitants dise qu'on apercevrait l'éclat du soleil, qui ne se lève ne se couche, mais ne fait que raser la ligne d'hc zon *. » Ces derniers mots donnent une descript remarquablement exacte et fidèle de ce qu'on j observer le 24 juin vers la latitude où se trouve sommet de la Baltique, la ville de Tornéo. L*ey tion que Tacite en propose est moins heureuse à l'entendre, que ces extrémités de la terre s^ plates; il en résulte que l'ombre n'y peut g' que la nuit ne saurait s'y former jusqu'à a ciel et les astres. II n'est pas facile assuréi terpréter cette réponse, et nous devrons a' grand écrivain des notions morales, d'é)

* Et nox Clara, et ex tréma Britanuiœ parte atque inîlium lucisexiguo discrimine inlernosc DOD ofilciant, adspici per noctem solis fulgorf exsurgere, sed transire affirmant. Agricola, < qua solstitio nuUas esse noctes indicavimus, trauseunte, nullosque contra perbrumamdies.

OUVERTURE d'uN MONDE NOUVEAU, 13

vives peintures, plutôt que des enseignements météorologiques. Tacite revient dans sa Germanie à ce même ti*ait du climat septentrional, observé non plus à l'extrémité de la Grande-Bretagne, mais sur les côtes lointaines de la Baltique, et cette fois il ajoute à son récit quelque mention des légendes que la réalité mal comprise avait enfantées dans l'imagination populaire, a Au-delà des Suiones, dit-il, est une mer qu'on croit la limite et la ceinture du monde, parce que les dernières clartés du soleil couchant y durent jusqu'au lever de cet astre, et jettent assez de lumière pour effacer les étoiles. La crédulité ajoute qu'on entend même le bruit qu'il fait en sortant de Tonde, qu'on aperçoit la forme de ses chevaux et les rayons de sa tête *. » Virgile disait déjà, usant d'une métaphore qu'expliquaient de vieilles croyances superstitieuses, qu'on voyait sur les rivages de la Scythie le soleil laver son char dans TOcéan rougi de ses feux.

Prscipitem Oceani rubro lavit œquore currum ' .

Le génie romain, peu inventif, ne savait que faire appel à tout l'antique appareil de la mythologie classique en présence de manifestations incomprises. Déjà cependant, devant une nature différente, ses

* Trans Suionas aliud mare, pigrum ac prope immotum, quo cÏDgi dudique terrarum orbem bine fides quod extremus cadentis jam 8oUs fulgor in orlus edurat, adeo clarus ut sidéra bebetet. Sonum insuper emergentis audiri, formasque equorum et radios Cipltu adspici persuasio adjicit. Germanie^ c. xly.

* GéorgiqueSf UI, 359.

comparaisons prenaient d'autres tours et admettaient d'autres éléments : de nouvelles sources s'ouvraient pour l'imagination romaine. Ce serait à nous à deviner si) en divers cas, elle n'a pas voulu rendre des impressions dues au seul aspect du ciel germanique. N'y aurait-il pas déjà quelque allusion par exemple, dans ce dernier passage de Tacite, au spectacle merveilleux des aurores boréales?

Personne n'ignore combien de formes singulières affectent ces apparitions magnétiques, beaucoup plus fréquentes et complètes dans le Nord que partout ailleurs. Tantôt ce sont des flammes répandues par tout le ciel et qui convergent vers un centre constant, dégagé de lueurs; tantôt au contraire un foyer de lumière intense darde d'éclatants rayons ; ou bien un vaste mur incandescent 86 replie en formant des sinuosités aux vives arêtes ; ou des séries de colonnes aux couleurs changeantes se dressent pour se dissoudre bientôt dans un océan de feu. Est-il vrai, comme on le dit, que les aurores boréales soient accompagnées d'un bruit semblable à la crépitation des étincelles électriques ? M. Siliestrœm, un des membres de la mission scientifique du Nord, dirigée par M. Gaimard de 1838 à 1840 ', s'abstient de rien affirmer à ce sujet ; il est disposé toutefois à se défier d'une confusion entre le sens de l'ouïe et le sens de la vue, facilement explicable. En voyant ce ciel cou-

1 Voyage de la comvi^ssion scientifique du Nord, sur la eor^ vetie LA RscHEmcHB, sous la direction de M. Paul Gaimard, pendant les années 1838, 1839, 1840. Paris, 1845.

OUVERTURE d'uN MONDE KOUVEAC, 15

vert de flammes, dit-il, ces lueurs aux transformations rapides, ou bien ces rayons formés en un instant, gui traversent le ciel comme des fusées avec une vitesse effrayante et qui étincellent d'une très-vive lumière, il est naturel qu'on rapporte par erreur au sens de l'ouïe les seules perceptions du sens de la vue, et qu'on s'imagine entendre un pétillement. On s'expliquerait d'aiUeurs sans trop de difflculté un tel bruit là oîi l'électricité joue évidemment un si grand rôle^ Ce qui est certain , c'est que le nombre est considé-

' M. Siliestrœm, d'après les scènes dont il a été le témoin^ donne les descriptions les plus curieuses et les plus variées de ce qu'il appelle Tare de Taurore, la guiriande, la couronne boréale» « Nuit du 21 au 22 septembre 1838. Il parait au Nord une rangé» de petites colonnes blanches qui, en une demi-minute, se changent en cinq colonnes d'an blanc rougeàtre, entre lesquelles se forment de petites barres blanches, tandis qu'elles prennent ellesmêmes une couleur rouge brillante. En sept minutes tout a disparu. Après cette disparition, une tache blanche se montre au Nord. Son éclat augmente en peu de temps, et, après une demiminute, une colonne blanche se forme de cette tache. Bientôt après, d'autres colonnes de la même couleur apparaissent et se répandent avec une telle rapidité qu'en huit secondes tout un immense espace en est rempli. — J'ai interrogé les habitants du Finmark, dit-il encore. La plupart m'ont assuré qu'ils avaient véritablement 6/1 /67IC/U l'aurore boréale dans les moments où le phénomène était le plus brillant. Plusieurs me dirent qu'ils avaient vu l'aurore descendre sur la terre et les entourer tout à fait de sa lumière intense, surtout quand ils traversaient en hiver le grand plateau montagneux entre le Fimnark et la Laponie proprement dite. Les Lipons croient généralement qu'on entend un certain bruit pendant les aurores boréales; ils le comparent à celui qui se produit dans les articulations des jambes des rennes pendant leur marche, et qui ressemble à la décrépitation des étincelles âectriques. »

rable, au moyen âge et dans l'antiquité, de récits superstitieux ou légendaires qui s'interpréteraient par l'aspect mal compris des aurores boréales. Telles seraient certaines circonstaDces de la tradition, si populaire chez les peuples germaniques, sur le chasseur invisible, c'est-à-dire Odin, ou le Freîschatz, ou Robin Hood. Dans la région qu'il traverse, les nuages s'illuminent de sinistres clartés, et l'on entend au loin les aboiements des chiens et le sifflement des traits au milieu des airs. Grégoire de Tours raconte qu'un jour une lumière fulgurante enflamma tout k coup l'atmosphère, et qu'il y eut, tant qu'elle dura, comme le bruissement intense d'un arbre au vaste feuillage tombant au travers d'une forêt '. Un chroniqueur parle d'une colonne bleue qui apparut au ciel, et de laquelle semblait sortir un bruit de Qèches dardées h l'entour. Faudrait-il expliquer par l'aurore boréale et ces curieux récits et tant de singulières expressions des écrivains de l'antiquité, les cœli hiatus et les arma cœlestia de Pline, les arma crepitantia cœlo de TibuUe et d'Ovide*, les souvenirs analogues con-

' Livre V, chap. xxur. Cf. livre VIII, chap. vtit.

' TibuUe, ÈligUt, II, v. 73. — Ovide , Milamorphoseï, XV, 783. — Cr. Virgile, Géorgiquei, I, 4'4 ; Armorum sonilum loto Germania cœlo Audiit. — De pareils phcoomènea eurent lieu lors delà guerrecoatre les Cimbres: Annoruin crepitusel lubKSODitui audilos e cœlo Cimbricis bellis accepimus : crebroquD rt prius ri poslea. Tertio vero coniulatu Marii ab Arménie et Tuderlibus spectata arma cœlcatia ab orlu occasuque iatir se CDDCurreotia, pulûs qus ab oceaiu eraot. [paum aidere cœlum miDime mimm Mt, et sapiuivisum, majore igné nubibuBcorreptie. (Pline, ff. IV., It, sa.) — Plutarque, Uarlvs, 17, rKonle la mèiue scène. On

ODVERTURE d'cN MONDE NOUVEAU. M

signés par Virgile et Tacite? S'il en était ainsi, nous aurions un nouveau et précieux témoignage des impressions que la vue du ciel septentrional avait produites sur l'imagination des Romains.

De cette lumière du Nord quelques anciens croyaient voir des cristallisations délicates et charmantes dans la curieuse matière de l'ambre, qui se recueille en si grande quantité sur les côtes de la Baltique, et dont Tacite nous rappelle que les Romains^ comme toute l'antiquité, étaient avides. L'ambre peut être considéré comme ayant joué un grand rôle dans Thistoire antique du commerce, et par conséquent de la civilisation. Les plus anciennes sépultures, égyptiennes, orientales, étrusques, nous montrent combien il était précieux au luxe des premiers peuples. Les Phéniciens le recherchaient avec avidité pour le transmettre aux Grecs, qui aimaient à s'en parer dès le temps d'Homère. Par quelles voies et dans quels lieux les navires de Byblos ou de Tyr venaient-ils charger leurs cargaisons ? Tacite, en mentionnant la tradition de nouvelles colonnes d'Hercule sur la côte nord-ouest de la Germanie, permet de croire que le commerce phénicien exploitait la mer du Nord. Bien plus, s'il est vrai

avait vu, la nuit, dans le ciel des lances de feu et des boucliers, d'abord séparés, puis méirs, figurer les dispositions et les mouvements des deux armées en lutte ; les uns ayant cédé à la fin et les autres s'ctant mis à leur poursuite, ils avaient tous pris leur direction vers le couchant. — On trouvera un très-grand nombre de textes anciens ou modernes sur ce sujet réunis dans un savant mémoire sur l'histoire des aurores boréales inséré au tome IIl et au tome vin des Mémoires de TAcadémie de Copenhague, année 1760.

i8 ROME ET LES BABBARES.

que Pythéas, à eu croire un fragment de sa relation dans Pline, ait vu le Frische-Haff et les rives orientales de la Baltique \ comme il semble n'avoir fait que visiter les anciens comptoirs des Phéniciens pour renouer, au nom et au profit de Marseille, leurs traditions de commerce, on peut penser qu'ils ont, eux aussi, pénétré à la recherche de Tambre dans cette mer éloignée. Us durent toutefois se contenter souvent de venir le recevoir dans leurs comptoirs du nord de TAdriatique, où il arrivait en traversant, de tribu en tribu, toute l'antique Germanie. Ainsi s'expliquerait la tradition qui rattachait à la région de TËridan la production de cette précieuse substance. Làétait tombé Phaéton, disait-elle, et ses sœurs, désolées de sa mort, avaient été changées en peupliers sur les bords du fleuve ; mais elles n'avaient pas cessé de répandre des larmes, et ces larmes, que chaque tronc d'arbre distillait^ c'était l'ambre ^ A la suite des Phéniciens, les Grecs étaient venus par la voie de terre chercher l'ambre aux lieux de son exploitation principale : on a trouvé dans le pays de Posen de très-anciennes monnaies d'Athènes qui paraissent l'attester*. M"^ ce qui abonde dans le sol des provinces baltique sont les monnaies ronàaines, puis les monnaies

' Pline. //. A., XXXVn, le.

' PU ne, Ibidem.

^ V. dans les Abhandlungen ou Mémoires de VA Berlin^ 1833, p. 181, le travail de Jaîwczow : Ueber Gross-Herzogthum Posen in der Satie der Seize gej griechische Miinzen. Ces monnaies grecques remonte lui, au commencement du cinquième siècle.

Page 1