‹ Rome et les barbares: étude sur la Germanie de TaciteChapitre 6 sur 31 · OUVERTURE D*DN MONDE NOUVEAU · texte numérisé non relu

OUVERTURE D*DN MONDE NOUVEAU

Il y a au musée de Dresde uq paysage célèbre de Rembrandt qui est d'un sombre et terrible effet; il représente le moment qui précède l'orage : le vent du sud semble avoir pris possession de toute la nature, et une lumière blafarde s'échappe d'un immense enroulement de nuages obliques. Ajoutez à ce souvenir une mer furieuse de Bakhuysen, un ciel orageux de Ruysdael, et vous aurez une série de pages pittoresques à côté desquelles se place naturellement le poétique tableau que nous devons à Tacite. Son récit a encore un autre intérêt, disions-nous; à côté du peintre il y a l'historien moraliste. Cette terreur dont la narration de Tacite se trouve empreinte, ce n'est pas une invention du narrateur; loin de là, il traduit des émotions communes à ses contemporains, et qui ont été vraiment ressenties. Nous en avons l'intéressante preuve dans un fragment en vers de la môme époque qui, par bonheur, nous est reste. Pedo Albinovanus, sous le nom duquel nous avons quelques poésies, et le même peut-être que Tacite a mentionné comme chef de cavalerie dans ses Annales^ avait écrit

apud insulas loDgius sitasejects; milesque, nullo iUic bominum cultu, famé absumptus, nisi quos corpora equorum eodem elisa toleraverant. Sola Germanici triremis Chaucorum terram appulit, quem , per omues illos dies noctesque , apud scopulos et promi- Deutes oras, quum se tanti exitii reum clamitaret, vix cohibuere amici quominus eodem mari oppeteret. Tandem, relabente œstu, et secundanie vento, claudas naves raro remigio, autintenlis vestibus... revertere. Ut quis ex longinquo revenerat, miracula narrabant, vim turbinum et inauditas volucres , monstra maris, ambiguas bominum et beUuarum formas , visa , sive ex metii crédita. Annales, II, 23, 24.

en vers le récit de cette journée : Sénèque nous a transmis ce morceau dans son curieux recueil de thèses de rhétorique :

(( Depuis longtemps déjà nous avons laissé derrière 'nous la lumière du jour. Nous sommes emportés vers les limites du monde connu; nous naviguons dans la nuit par un sentier sacrilège, audacieusement résolus à atteindre le point extrême où tout finit. Voyez! la surface de la mer s*enfle lourdement et se hérisse, et les monstres, géants avides de sang, se dressent autour de nous ; déjà ils saisissent de leurs griffes redoutables les flancs du navire. Et ces mots qu'on entend murmurer augmentent la crainte : «c Le navire n*avance plusl un souffle de vent ne viendra plus animer notre voile! Il faut obscurément périr ici tous, sans défense, proie malheureuse des monstres de la mer ! » Et du bord élevé le pilote essaye de plonger son regard dans Tespace, de percer les ombres de la nuit; mais sa vue ne peut rien découvrir. Alors de sa poitrine oppressée s'échappent ces paroles entrecoupées par répouvante : « Où voulons-nous aller, mes amis? Le jour a disparu, la déesse Nature nous ferme par des ténèbres éternelles le chemin qui conduit aux extrémités de l'univers. Cherchons-nous encore des hommes, avec un nouveau ciel sur leurs tètes? Cherchons-nous un autre monde duquel nul récit ne nous a affirmé l'existence? La divinité nous ordonne de retourner en arrière : nul œil mortel ne doit contempler les limites du monde. Que l'audacieux aviron n'irrite plus le flot sacré; cessons de profaner par

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notre approche la demeure silencieuse et paisible des dieux ' I »

Que le rhéteur se fasse quelquefois entendre, nous n'en disconvenons pas; mais un sentiment réel d*étonnement et de crainte domine cependant cette rhétorique, et, rapprochés l'un de l'autre, les deux écrivains, Tacite et Pedo Albinovanus, sont les interprètes directs de ceux qui les entourent : nous avons dans leurs témoignages les fidèles échos de la profonde impression que les Romains avaient éprouvée au premier aspect des océans du Nord.

Des terres enfin qu'on pouvait rencontrer au milieu de ces mers, Tacite ne sait rien non plus, que de morues et repoussantes traditions. Ou bien ce sont des tles

> Jam pridem post terga diem solemque relicium, Jam pridem notis extorres finibos orbis, Per non coocessas audaces ire tenebras , Resperii metas, extremaque litiora mundi.

Maqc niam, pigris iromaoia monstra sub undis Qui fcrat, Oceanam, qui sxvas undiquc pristis iEquoreosqae canes, raiibus consurgere prcnsis. Accumulât fragor ipse metus ; Jam sidère limo NaTigia , et rapido deseriam flamine classem , Scque feris credunt per ioertia fat? marinis Tam Doo felici laniandos sorte relinqui.

Atque aliquis prora spectat sublimis ab alta Aéra pugnaci luctatos rumpere uisii.

Ut nibil erepto faluit dignoscere mundo, Obstructo taieis cffundit pectore Toces :

Quo ferimur f Ruic ipse dies , orbemque relicluin Ultima perp«tuif claodit natura teoebris :

Anne alio potitas ultra sub cardtne gentes, Atquc alium litnis intactum quzrimus orbem?

Di rcrocant, rerumque Tétant cognoscerc flnem Ifortaleis oculos : aliéna quid aequora reoiis Et sacras violamus aquas, di>umque quietas Turbamus sedes?

immenses, insularum immensa spatia\ qui, parmi im monde étrange, réservent aux naufragés un hideux esclavage^ ou bien les côtes mêmes de la Baltique orientale offrent des monstres à tète humaine, au corps et aux membres de bêtes sauvages. Tacite voudrait ne pas croire à tant de rapports effrayants ; il se contente finalement de permettre le doute ^ Pline l'Ancien, lui, enregistre sans scrupule, à propos de ces îles septentrionales, les plus bizarres légendes. Il en connaît où les hommes naissent avec des pieds de cheval ; il mentionne des tribus qui se nourrissent exclusivement d'œufs d'oiseaux et d'avoine, et des indigènes qui vivent nus, mais avec de si vastes oreilles qu'ils peuvent s'en couvrir tout le corps. Pline égale ici les rapports du Grec Ctésias sur les merveilles de l'Inde, sur ces hommes à qui leur unique pied servait de parasol, sur les fourmis chercheuses d'or, etc. \ Bien que toute l'antiquité ait ri de Ctésias, la science moderne explique certaines de ses informations ; mais il n'y a pas apparence qu'il doive en arriver ainsi pour les légendes de Pline sur ces îles de la Baltique. Trop souvent dépourvu de critique , il n'en est pour nous qu'un rapporteur plus fidèle de ce qu'on pense autour

' Germanie, c. i.

* Tacite tennine ainsi sa Germanie f Tout ce qu'on ajoute est fabuleox : par exemple, que les Helluaièiit et les Oxiones sont des monstres à tète et à visage d'homme, an corps et aux membres de bétes : ce que je laisserai dans le doute comme une chose dont i n*y a pas de preuves; — quod ego, ut incompertum, in medim . relinquam.

' Pline, jy. iV., VII, ii, 15.

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