‹ Rome et les barbares: étude sur la Germanie de TaciteChapitre 7 sur 31 · OUVERTURE D UN MONDE NOUVEAU · texte numérisé non relu

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de lui, et plus utile à comparer avec les relations moins suspectes de Tacite.

Voilà ce que les Romains du premier siècle savaient ou imaginaient sur le ciel , les mers et les terres de Textréme Germanie ou du Nord. Leurs terreurs croissaient en proportion de leur ignorance ; elles se résumaient en une seule idée et un seul mot : ces contrées étaient la fin du monde ; en voulant y pénétrer, on insultait à la nature et aux dieux, on attirait sur soi la Némésis divine. Faire violence à la déesse Nature, chez les Grecs aussi c'était l'argument redoutable qu'on avait opposé aux promoteurs de certaines grandes entreprises, à ceux qui voulurent couper la Ghersonèse de Thrace ou bien l'isthme de Corintlie. II y avait du moins une partie de la Germanie, l'ouest et le centre, que les légions avaient parcourue, et de laquelle on avait d'innombrables témoignages. Gomment cette r^on plus voisine apparaissait- elle aux Romains? Comment accueillaient-ils, alors qu'ils u'en étaient plus réduits à d'incomplètes visions ou à le vagues souvenirs, les plus habituelles manifestaions d'une natuve, d'un sol, d'un climat, qui hier mcore leur étaient nouveaux? César, lui, composait m traité sur Y Analogie en traversant les Alpes S lu lieu d'accorder qudque admiration aux graniioses beautés des montagnes ; Tacite et les éermdns lu premier siècle nous attesteront- ils une pareille raideur de la part de leurs contemporains en présence

' Suétone. César, 66.

de la Germanie? La réponse à de telles questions ne laisse pas que d'être complexe : l'impression produite sur Tesprit romain n'a pas été ici , comme pour l'extrême Nord , d'étonnement presque superstitieux d'abord, puis de crainte et d'horreur. Au contraire, à l'égard de la Germanie proprement dite, Rome a commencé par le mépris hostile, pour en venir ensuite à des impressions qui n'excluaient pas un certain respect. La progression est \isible, et c'est ici encore un curieux chapitre à écrire d'histoire à la fois pittoresque et morale.

Quintilien nous rapporte que les soldats de César, avant de passer le Rhin, ne manquaient pas de faire leur testament \ Toutefois la contrée nord-ouest, comprenant les rivages de la mer du Nord, depuis ce fleuve jusqu'au Wéser, était devenue presque fieunilière aux Romains avant toute autre portion de la Germanie, parce que, dans leur tentative de conquête, leurs chefs voulaient s'appuyer sur les flottes qui, par l'estuaire de l'Ems, apportaient du lac Flévo et du Rhin des approvisionnements et des secours. Pline l'Ancien visita ces parages, et il faut voir quels sentiments lui inspirent les pauvres tribus qui les habitent. Une page de son Histoire naturelle, probablement empruntée à son ouvrage sur les guerres contre les Germains, donne une curieuse peinture de ce qu'il a vu chez les Ghauques, peuple situé sur les côtes du Hanovre actuel : a Envahis deux fois dans les vingt-quatre heures, dit-il, par les flots débordés

' De VlnstituHon oratoire, livre UI, chap. 8.

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deTOcéan, ces peuples bâtissent de misérables huttes sur des monticules qu'ils élèvent au-dessus du niveau des plus hautes marées. Semblables à des gens qui naviguent quand les eaux couvrent tout à Tentour, mais à des naufragés quand elles ont fait retraite, on les voit poursuivre autour de leurs chaumières le poisson qui fuit avec les vagues. De leurs mains, ils façonnent la boue, qu'ils font sécher au vent de mer bien plutôt qu'au soleil , et c*est là tout leur combustible pour cuire leurs aliments et réchauffer leurs entrailles glacées par le souffle du Nord. i> Quel curieux contraste qu'une telle page écrite par le futur observateur des fléaux du Vésuve ! Et quel profond mépris sous la plume de cet homme du Midi quand il achève par ces mots : a Voilà des peuples qui, le jour où ils seront vaincus par nos armes, crieront qu'on leur ravit la liberté. A leur aise! souvent la fortune fait semblant d'épargner ceux qu'elle veut le plus durement punir \ D

* Suot in seplemtrioDe visœ nobis Cbaucorum (gentes) qui majores minoresque appellantur. Vasto ibi meatu, bis dierum Doctiamqae ÛDgalanim intervallis effasas in immensum agitnr OoeanuSy asternam operiens rerum natures controversiam dabiomqiie terr» sit an pars maris. Ulic misera gens tumùlos obtinet altot, ant tribanalia stracta manibus ad expérimenta altissimi sstut, casis ita impositii : navigantibus similes qamii integant aqa» circumdata, nanfragis vero qnnm recesserint ; fiigientesque eom mari pisoes circa tnguria venantur. Non pecudem bis babere, BMi laete ali , ut finitimis, necum feris qnidem dimicare contigit, omni procul abacto fnitice. Ulva et palustri junco fanes nectunt ad prctexenda piscibns retia : captumqne manibos lutum yentis magÎB qoam sole siocantes : terra cibos et rigentia septemtriono

30 IlUMi: Kl LKS HAIlItMlKS.

Tacite a de semblables expressions de dédain. Lui aussi il prend en pitié ce ciel bas, ce climat venteux, ce sol humide *, et un de ses arguments pour croire que les Germains sont un peuple autochtlione est d'affirmer que nul émigrant n'aurait certainement quitté d'autres pays pour une telle contrée. Leur genre de vie est, suivant lui , aussi triste que leur climat : ils font bouillir et mangent l'avoine, qu'à Rome on considérait, peu s'en faut, comme une mauvaise herbe ; il paraît croire qu'ils ne connaissent pas l'automne*, c'est-à-dire, aux yeux des Romains, la charmante saison des réunions champêtres, des fêtes populaires, des dialogues enjoués. Tout au moins n'ont-ils pas la vraie fête des vendanges, cette joie de l'Italie, car a leur boisson est une certaine liqueur faite d'orge ou de froment, à laquelle la fermentation donne une sorte de ressemblance avec le vin '• i> On connaît la caustique apostrophe de Julien contre le Bacchus bâtard des peuples du Nord, qui sent le bouc au lieu d'exhaler l'ambroisie ^. La pensée est la même sous la plume de l'historien et sous celle du philosophe, et il y a loin de ces expressions dénigrantes à l'exaltation Scandinave et germanique de la bière dans les Eddas

viscera sua urunL Potu8 noo nisi ex imbre servato scrobibus in vestibuio domus. Et bas génies, si vincantur bodie a populo romano, servire se dicunt ! Ita est profecto : multis fortuna pareil in pœnam. (Pline, H. N. XVI, f .)

' Germanie, c. ii et v.

' Gemumie, c zxti.

' Gernumie, c. xxiii.

* Anihoiogie grecque ^ IX > S68.

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(Mlles NibeluDgen, à la coupe écumante du poétique roi de Thulé *.

Tacite ne s'est pas contenté du dédain. Son patriotisme jaloux y ajoute une perfidie peu digne de lui quand il laisse échapper ce conseil : « Envoyons des vins à ces peuples. Favorisons leur goût d'ivresse, nous triompherons d'eux ainsi plus facilement que par les armes '. » C'est que, avec le souvenir toujours présent des échecs subis par Rome au-delà du Rhin, tout lui est odieux de la Germanie. Ne lui faut-il pas, dès le début des Annales, mentionner et expliquer le triste renom des marécages situés dans la vallée de la Lippe ou sur les rives du bas Ems ? Au travers de ce qu'on appelle aujourd'hui le marais de Burtange, sur la frontière nord-est de la Hollande actuelle, ainsi que dans la Westphalie orientale, les premiers Romains entrés en Germanie avaient dû jeter quelques-unes de ces constructions comme on en retrouve encore en France même, et partout où les soldats de Rome ont eu besoin de traverser des régions noyées. Joignant aux expéditions militaires les grands travaux nécessaires aux communications, ils ont établi dans ces marais des chaussées composées de rondelles de bois assez peu pesantes pour ne pas s'enfoncer à Texcès dans la vase. Les débris de ces constructions sont désignés de nos jours sous le nom ordinaire de Ponts longs. Difficilement

* Voir le Faust de Goethe, r*. partie, page 105 de rédition îD-ndeCotta.

* Germanie, c xxiii.

drainées, elles ne résistaient pas dans toute leur étendue aux mauvaises saisons : Tacite nous a décrit la désastreuse retraite que Gécina dut opérer en de tels lieux. L'étroite chaussée, rompue çà et là, était jetée sur un terrain d'argile que d'innombrables ruisseaux, probablement les affluents de la Lippe, contribuaient à détremper; des deux côtés, à peu de distance, s'élevaient des collines occupées par des bois. L'habile Arminius, chef des Germains, ^avait pris possession de ces fourrés, d'où il pouvait aisément assaillir ou inquiéter son enilemi. En vain celui-ci essayait-il d'élever quelques digues pour détourner les eaux du marécage. Arminius, des hauteurs, dirigeait vers le vallon de nouvelles eaux qui ruinaient en bas toute protection et toute défense. II faut lire dans Tacite le tableau de la nuit qu'on passa en présence. Du côté des barbares, certains du triomphe, des chants d'allégresse ou de terribles menaces que les échos des montagnes rendaient plus sinistres en les répercutant; « chez les Romains, au contraire, des bivouacs aux feux languissants, des paroles entrecoupées, les soldats étendus çà et là le long des palissades ou errant le long des tentes, veillant par pure insomnie bien plutôt que par obéissance à la consigne ou de leur propre volonté. » Leur chef, le vieux Gécina, en était à sa quarantième campagne '. Accoutumé aux disgr&ces de la guerre, il ne s'étonnait de rien. Il eut toutefois pendant cette nuit un songe affreux. Il crut voir ce même Varus,

. * Annales, I, 64.

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dont le désastre, quelques années auparavant, avait tant humilié Rome, se lever tout sanglant du fond de ces marais, l'appeler et lui faire signe de le suivre. Arminius, quant à lui, comptait renouveler sa victoire ; on l'entendit, quand il fit sonner la charge, crier à ses soldats, en leur désignant le chef romain : « Celui-ci encore estVarus! Voici ces mêmes légions que les destins nous livrent encore une fois*! » Tacite écrivait ce chapitre des Annales environ un siècle après la date de ces grands événements. On peut juger, aux vives couleurs de ses récits, non pas seulement de son talent littéraire, — ce serait trop peu, — mais aussi de l'émotion patriotique que réveillaient chez lui ces noms d^hommes et de lieux d'une célébrité désormais sinistre.

Toutefois le principal épouvantail qu'offrait la Germanie aux Romains, c'étaient ses forêts épaisses. On se rappelle quelle barrière longtemps infranchissable la fortt Giminienne avait élevée entre la Rome primitive et l'Étrurie encore puissante et redoutée. Tite- Live, en racontant sous le règne d'Auguste l'histoire de ces premiers siècles, ne croit pas pouvoir mieux

* Nox per diversa inquies: quum barbari, festis epulis, laeto cantOy aut truci sonore, subjecta yallium ac résultantes saltus eMnplerent; apud Romanos invalidi ignés, interruptac voces, atqoe ipû passim adjacerent vaUo, oberrarent tentoriis, insomnes Biagis quam pervigiles. Ducemque terruit dira quies : nam QuinctiUum Varum, sanguine oblitum, et paludibus emersum , cernere et aadire visus est, velut vocantem; non tamen obsecutus, et ma- Bom intendentis repulisse. Arminius... irrumpere Germanos jabety damitans : En Varus, et eodem itcrum fato victas legionés!... Annales, 1,65.

décrire ce que jadis cet obstacle inspirait de frayeur qu'en le comparant à ce qu'avait été, de sou propre temps, l'immense forêt Hercynienne *. César parait comprendre sous ce nom le Schwarzwald ou Forftt- Noire, le Rauhe Alp, et peut-être même le Jura de Franconie, puisque, faisant commencer la chaîne boisée sur les confins de THelvétie, il la voit se continuer le long du Danube. Elle a, suivant lui, une largeur de neuf journées de marche, et soixante journées ne suffiraient pas pour la parcourir dans toute sa longueur *. Comme dit le proverbe allemand, l'écureuil, sautant d'arbre en arbre, y pouvait courir sept milles sans toucher terre.

Pline l'Ancien a sur elle d'étranges expressions, toutes poétiques. Il admire ces chênes énormes, « contemporains du monde^ » dont les branches, s'inclinant jusqu'à terre, enfantent de nouvelles pousses qui forment à leur tour d'immenses arcades ou s'entrecroisent en murailles inextricables. Il connaît d'autres forêts encore qui couronnent des falaises sur les côtes de l'Océan. Souvent les arbres de l'extrême bord se détachent, avec la motte de terre végétale qu'ont enserrée leurs racines, et glissent vers la mer ; on les voit, debout sur cette sorte d'Ile, flotter à la surface des eaux, et les vaisseaux romains, que leur choc menace, sont tout étonnés d'avoir à livrer des batailles navales contre des troncs et des feuilla-

* Silva ^rat Ciminia magis tum invia atque horreoda quam Duper fuere Germanici sallus^ nuUi ad eam diem ne mercaiorum ^aidem adita. Tite-Live, IX, 36.

> Guerre de Gault, VI, 2^

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ges \ Des animaux jusqu*alors inconnus errent dans ces bois. César y cite un bœuf unicorne qui ne serait, au dire de Guvier, qu'un renne mal décrit, et ce bœuf tmiSy gros comme un éléphant, dont les cornes, montées en argent, servaient dans les festins barbares pour boire l'hydromel : c'est sans doute l'aurochs actuel de Lithuanie. César y désigne aussi des élans aux jambes sans articulations ni jointures, à ce qu'il croit ; ces animaux ne se couchent pas pour dormir, et si quelque accident les fait tomber, ils ne peuvent ni se soulever ni se redresser *. Pline répète quelques-unes de ces fables et les augmente, par exemple lorsqu'il mentionne dans la forêt Hercynienne un grand nombre d'oiseaux extraordinaires, dont les plumes brillent comme du feu dans les ténèbres '. Est-ce le ver luisant qui a donné lieu à ce conte, ou bien le regard étincelant d'oiseaux de nuit? Une autre explication a été proposée : au moyen âge, les voyageurs avaient la coutume, dans le Nord, de marquer leur route au travers des bois par des souches dressées de distance en distance et pourvues sans doute de certains signes. Ces troncs, en se décomposant, pouvaient devenir lumineux pendant les nuits d'été.

* Hercyni» giWaD roboram vasUtas iatacta sévis et coDgenita muDdo, prope immortali sorte miracula excedit, etc. Pline , H. N,, XVI, 2.

' César» Guerre de Gaule, VI, 26, 28, 27. — Pline, H, A\» XI, XLT, 4. — VllI, 16.

* In Hercynio Germaniie saltu inusitata gênera alitum accepimiif , quarum pltimœ ignium modo colluceant noclibus. Pline, H. iV., X,67.

Gomme César et Pline, Tacite redoute les forêts germaniques. Quand il nous raconte que le sol y était sillonné de nombreux souterrains recouverts de broussailles, où les barbares se réfugiaient contre le froid ou bien cachaient leurs grains, il est clair qu il entend aussi que ces cavernes deviendront de secrets et dangereux asiles pour leurs soldats, et concourront à leur système de défense nationale. Il a en mémoire les désastres que les armées romaines y ont déjà subis *. Qu'on relise au premier livre des Annales l'incomparable scène de Germanicus rendant les derniers honneurs aux restes mortels de Yarus et de ses trois légions, dans les mêmes lieux où, cinq ans auparavant, ils avaient succombé. Incedunt mœstos

locoSj visuque ac memoria déformes '. Quelle

intraduisible expression d'un sentiment de terreur toujours subsistante ! Peu de temps encore avant l'époque où Tacite écrivait, n'était-ce pas dans une forêt de Germanie que le Batave Givilis, instigateur et chef d'une vaste coalition entre les Germains et les Celtes, avait réuni en un repas funèbre ceux qui consentaient à le suivre, et leur avait fait prêter le serment d'une haine mortelle contre Rome, absolument comme

* Gei manie, c. xvi. Dans le récit d'AmmieD-MarceUin, au premier chapitre de sod livre XVH, lorsque Julien, en 358, passe le Rhia à la poursuite des Alamans, un transfuge vient Tavertir qu'au fond d*une forêt ténébreuse, sUva squalore tenebrarum horrenda, de nombreuses bandes d'ennemis se tiennent cachées en de vastes cavernes à mille issues, per subterranea qnwdam occuUa fouasque^ tHulHfidas,

^ Amitàes, 1,61.

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jadis le chef des redoutables Samnites avait aussi formé dans les profondes retraites apenuinesy au prix de terribles serments, sa fameuse Légion de lin *? Au fond de leurs bois, les Germains adoraient ces divinités dont Rome elle-même commençait à croire rintervention puissante '• Là se célébraient les sanglants sacrifices, là étaient déposés ces symboles guerriers, ces simulacres de monstres qui servaient aux barbares de signes de ralliement pendant les batailles *. De plusieurs d'entre ces forêts on racontait des choses mystérieuses. Il y en avait une dans laquelle, par une prescription religieuse, on ne devait entrer qu'avec les mains liées; si Ton tombait à terre, il n'était pas permis de se relever \ Dans une autre, la divinité venait à une certaine époque visiter ses adorateurs ; des chevaux blancs étaient attelés à son char, et les témoins de ce qui se passait au fond du sanctuaire payaient ensuite de la vie ce privilège : on les noyait dans un lac consacré *. L'Allemagne du moyeu âge et celle de nos jours ont gardé de curieuses traces du culte même qui était réservé aux arbres. On remarque aujourd'hui, sur les places de beaucoup de villes allemandes, surtout dans le Nord, des statues dites de Roland. Elles représentent en effet le neveu de Charlemagne tenant en main sa bonne épée. Par quelles voies le souvenir du paladin a-t-il dominé de

» Hittoires, IV, îA.^Tile'Live, X, 38.

^ Annales, 11,12, > Histoires, IV, 22.

* Germanie, c. xxxix.

^ Gemumie, c. xl.

la sorte dans une contrée si éloignée de la scène de ses exploits? On a pensé que la légende de Roland n'avait eu d'autre raison de paraître ici qu'une singulière confusion de noms. Les seigneurs féodaux, dès le commencement du moyen âge, avaient suspendu aux troncs de certains arbres le bouclier et l'épée, signes de haute justice. C'était là qu'ils faisaient exécuter leurs sentences, de manière que le sol, tout à l'entour, avait pris le nom de terre rouge, c'est-à-dire arrosée de sang, rothes-land ; la ressemblance de ce dernier nom avec celui de Roland expliquerait toute Ténigme. Quant aux arbres de justice, ils avaient eux-mêmes remplacé des arbres que consacrait une antique tradition religieuse *.

Rien d'étonnant si, du milieu de cette Germanie hostile, de terribles visions s'étaient dressées au-devant des Romains envahisseurs. Ils avaient franchi les premiers obstacles à la voix de leurs chefs, et s'étaient courageusement avancés au travers du pays inconnu; mais, quand ils parvinrent aux rives de l'Elbe et qu'ils s'apprêtèrent à le franchir, le jeune et ardent Drusus, frère de Tibère, qui les commandait, vit apparaître en avant du fleuve une femme d'une taille plus qu'hu-

' On trouvera d'amples développements sur cette curieuse question d*archcologie dans les ouvrages dont les titres suivent : Zœpfl, Deutsche Rechis und Reichs AUerthûmer, 1860, tome U; Rulandibilder in Altpreussen, dans le recueil de Reicken et W^ichert, AUpreussische MonaUchrift , 1864; Die Inschrlfi an der Rulandssdule zu Brandenburg, article de M. Friedlsnder dans la Zeitschrift fur preussiche Geschichte und Landes Kunde, pu* bliée par P. Hassel , juillet 1868.

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