‹ Rome et LoretteChapitre 19 sur 50 · SAINTE -MARIE -MAJEURE · texte numérisé non relu

SAINTE -MARIE -MAJEURE

Sainte-Marie-Majeure, la chère basilique où je fis cette communion qu'il m'est doux d'appeler ma première communion, est un temple vaste et magnifique, dont la touchante histoire , lorsque je la connus , me parut avoir je ne sais quelle douce et mystérieuse analogie avec l'acte solennel que Dieu m'avait permis d'y accomplir. On raconte qu'au IV'' siècle de l'ère chrétienne , sous le saint pape Libère , deux époux de grande famille et de haute piété, désespérant d'avoir des enfants, s'adressèrent à la très sainte Vierge , pour que cette faveur leur fût accordée par son intercession, et pour qu'elle leur fît en même temps connaître de quelle manière ils pourraient lui témoigner leur gratitude ; car, après avoir invoqué une si puissante protectrice , ils ne doutaient pas que leur désir ne fût bientôt rempli. La sainte Vierge leur fit connaître qu'elle voulait bien les exaucer : la nuit du 4 août 352, elle les avertit par un songe, qu'eut aussi le pape Libère, de faire édifier une église en son honneur au lieu où, dans la matinée suivante , ils verraient le sol couvert de blanche neige, malgré l'excessive chaleur de la saison. Et ils virent, au jour naissant, qu'une très grande quantité de neige était, en effet, tombée sur le mont Esquilin. La nouvelle de ce fait miraculeux se répandit aussitôt dans toute la ville, et saint Libère, suivi du

clergé et d'une grande quantité de peuple, se rendit sur les lieux. A peine y fut-il arrivé qu'à la vue de cette multitude un nouveau prodige se manifesta : la neige se divisa d'elle-même en grandes lignes, de manière à dessiner sur la terre tout le plan d'un édifice. La douce foi des fidèles n'en demanda pas davantage, on se mit à l'œuvre : l'église fut promptement bâtie, grâce aux largesses des deux époux ; et comme elle se trouva être la plus grandiose et la plus belle qu'on eût encore, dans tout Rome , dédiée à la très sainte Mère de Dieu , elle fut d'un commun accord nommée Sainte-Marie-Majeure; mais on l'appela aussi Sainte- M arie-des-Neiges, en commémoration du miracle de ce manteau blanc et pur, tombé du ciel sur le sol où elle s'élevait ; basilique Libérienne, en souvenir du saint pape Libère, qui l'avait consacrée, et qui avait eu tant de part à sa construction ; enfin Sainte-Marie-du-Berceau , lorsque , plus tard , elle fut enrichie des précieux débris de la crèche où naquit le Rédempteur.

Et moi , ne dois-je donc pas aux prières des amis qui m'ont adopté ma renaissance spirituelle? Ne l'ont-ils pas ardemment sollicitée de la divine compassion de Marie ? N'est-ce pas sur les collines de Rome et dans l'aride été de ma jeunesse, quand le feu de toutes mes passions brûlait et désolait mon cœur, qu'un voile de pureté , tombant tout à coup sur ce cœur misérable , y a marqué les fondements d'un nouvel édifice , a permis à la foi d'y construire un temple où j'adore Dieu, où j'honore et vénère tendrement Marie?... Mère des chrétiens, mon secours , mon refuge et mon espérance ! je vous ai implorée souvent dans mes chutes et dans mes angoisses, et vous ne m'avez pas oublié; car malgré tout j'ai senti

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s'accroître envers vous ma confiance et mon amour ! Hélas! pourquoi mon cœur n'est-il pas assez pur, ass(iz dévoué , assez généreux et grand en tendresse , pour que vous y soyez toujours et sainte Marie des Neiges et sainte Marie Majeure?

Plusieurs souverains pontifes ont eu pour la basilique de Sainte-Marie-Majeure la plus pieuse et la plus amoureuse prédilection ; aussi est - elle devenue par leurs soins d'une richesse et d'une élégance rares , tout en conservant le caractère grave et vénérable qui sied aux lieux sacrés. Saint Sixte III la fit beaucoup embellir à l'occasion du concile œcuménique d'Ephèse , où fut condamné l'hérésiarque Nestorius , impie détracteur des mérites infinis de Marie très sainte : il .l'orna d'un grand nombre de mosaïques représentant divers traits de l'Ancien Testament et de la vie de la bienheureuse Mère de Dieu, couvrit de lames d'argent le grand autel, et donna pour les usages du saint ministère une quantité de vases de prix. Après ce pontife, Symmaque, Grégoire III, Adrien I", Léon III, Pascal I", témoignèrent aussi leur dévotion par la richesse de leurs présents ; Nicolas lY, de l'ordre des Franciscains, y fit faire la magnifique tribune en mosaïque que l'on y admire; Clément YIII, Paul Y, Sixte -Quint, Benoît XIY, Léon XII, y prodiguèrent les marbres, y firent travailler les plus riches métaux par les plus habiles artistes ; et ce serait à n'en finir pas de vouloir suffisamment décrire les chefsd'œuvre qu'ils y ont renfermés. Argent, or, diamants, jaspe , porphyre , y brillent de toutes parts , et toute chose y a son histoire aussi bien que son éclat.

A l'extérieur, la chère basilique n'est pas moins admirable, comme on peut le voir par les deux magni-

fiques planches de Piranèse, le poète inspiré de l'architecture romaine, à laquelle son burin conserve la majesté que lui donnent le temps , le ciel de Rome et ses souvenirs. Sainte-Marie-Majeure a deux façades : devant la principale, au milieu d'une de ces vastes places où les monuments respirent à l'aise et se dressent comme une ville à la limite d'un désert, la statue en bronze de la sainte Yierge tenant l'enfant Jésus s'élève sur une colonne en marbre blanc de soixante-dix pieds de hauteur, la seule qui reste de l'ancien temple de la Paix, chefd'œuvre de grâce, d'élégance, de beauté, type de perfection probablement unique au monde, et l'une des merveilles de Rome que mes yeux ont toujours contemplées avec le plus de ravissement. L'autre façade est décorée d'un de ces obélisques dont le grand pape Sixte-Quint prenait plaisir à semer sa ville, moins pour les relever que pour leur faire porter la croix, afin qu'ayant vu les malheurs de l'Église, ils servissent de témoins et d'instruments à son triomphe.

Mais , plus que la richesse et les arts , ce qui a rendu la basilique de Sainte-Marie-Majeure si chère à tant de pontifes, au peuple romain et à tous les fidèles, c'est le grand nombre de reliques dont elle est le vénérable et auguste dépôt. Là sont quelques-unes des pierres qui formèrent le berceau de l' Enfant-Dieu dans l'étable de Bethléhem , les linges dont il fut enveloppé , la culla faite des mains de saint Joseph , laquelle est portée en procession durant la sainte nuit de Noël et exposée tout le jour suivant à la vénération publique; là sont les reliques de saint Jérôme, de saint Matthias apôtre, de saint Pie Y, et d'une quantité d'autres saints, de vierges et de martyrs. On y voit aussi , et l'on y honore particu-

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lioromont une de ces images niiraculeuses de la sainte Vierge que la tradition atlrihiie au pinceau de saint Luc. Dès les premiers siècles , cette image était si généralement vénérée à Home, que, durant la peste de 59G, qui faisait de grands ravages , le saint pape drégoire le (îrand, qui gouvernait alors l'Église, voulut s'en servir pour implorer en cette extrémité la miséricorde du Seigneur. Le matin de Pâques il se rendit, accompagné du clergé et du peuple , en procession de pénitence à la basilique Libérienne , et , prenant dans ses mains la sainte Vierge, il se dirigea vers la basilique de Saint- Pierre. Arrivé au môle Adrien, où s'élève actuellement le château Saint-Ange , une voix , que tout le monde entendit clairement , retentit dans les airs : Regina cœli, Ixiare , alléluia, quia quem meruisti portare , alléluia, 7'esurrexit siciit dixit, alléluia. Aussitôt, pénétrés de la plus tendre et de la plus pieuse affection pour la très douce Mère, et déjà remplis d'espérance au milieu de leur commune douleur, le pontife et le peuple répondirent d'une même voix à cette voix céleste : Or a pro nobis Deum , alléluia; et subitement la peste cessa dans toute la ville, mais non pas, comme on peut bien le penser, la dévotion singulière que l'on avait à Rome pour la pieuse image et pour le sanctuaire où elle reposait.

De tous les papes qui aimèrent Sainte-Marie-Majeure, aucun ne lui témoigna plus que Clément VII l'ardeur de sa tendresse et l'immensité de sa confiance. Dans les besoins graves de l'Église et de la chrétienté , ce pontife avait coutume de sortir de son palais avant le point du jour, pieds nus , pour aller célébrer la messe à l'autel de Marie. Plus d'une fois on le vit gravir à genoux la

montagne, et, lorsqu'il était arrivé trop tôt, attendre patiemment aux portes de la basilique le moment où elles s'ouvraient. Ce fut ce même Clément YII qui donna à la sainte image sa couronne de pierres précieuses, et à l'illustre chapitre de Sainte -Marie le palais pontifical voisin de l'église.

Je m'arrête avec une très douce complaisance à tous ces détails*, parce que Sainte-Marie-Majeure est aussi mon église bien-aimée, et qu'il n'est pas un lieu dans le monde que j'aimasse autant de revoir, de couvrir de mes baisers et d'arroser de mes larmes, non pas même la tombe de mes parents. Je les ai développés aussi parce qu'ils offrent à l'esprit au moins quelque idée de cette foi généreuse , expansive et charmante , qui caractérise le catholicisme des Romains. Mettant de côté mes croyances et mon amour, je respecte encore profondément cette prodigalité à parer les autels , à embellir les saintes images. Lorsque l'on a donné à Dieu toute son âme, et le bien pour qu'il l'accroisse, et le mal pour qu'il le détruise , ce n'est pas trop d'offrir aux représentations matérielles que nous nous faisons de lui et de ses saints tout ce que le génie des arts peut ennoblir, et tout ce que le sein inépuisable de la terre produit de rare et de précieux. Oui , mon Dieu , à vous toutes choses : et nos pensées , et nos rêves , et nos travaux ; à vous le parfum des âmes et le parfum des fleurs ; à vous l'âme et la fleur aussi; à vous le sang de nos veines , et les fruits de la terre , et les ouvrages de nos

^ Voyez le livre cité plus haut : Le Instituzioni di pietà, etc., dal sacerdoio Costanzi. Nous n'avons point cherché à vérifier dans d'autres auteurs l'exactitude de ces faits. Notre foi n'a pas besoin de s'accroître, et ne craint pas d'être détrompée.

mains ; ot que tout ce que nous ollï'ons, nicmc à d' cintres, soit encore à vous ; car, môme en vos saints , et môme en votre très chère, très aimée et très miraculeuse mère, c'est encore vous. Seigneur, que nous honorons.

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