ATTENTE
C'est un doux moment, dans la vie du chrétien, que celui où, n'étant pas tout à fait encore rentré dans la grâce de Dieu , il est assuré d'y rentrer bientôt , et s'y prépare avec une joie qui n'est pas sans mélange de crainte et de saisissement , cherchant à bien effacer jusqu'aux moindres traces de ses souillures, parfois inquiet de savoir s'il y réussira, mais plus ordinairement rempli d'une confiance surnaturelle dans la voix qui lui promet de lui rendre toute sa pureté. Déjà il parcourt l'Éden des promesses divines : s'il n'est qu'un étranger admis par grâce dans ce beau jardin, demain une grâce nouvelle, et qui lui est formellement assurée, l'en fera possesseur ; il sera l'enfant du maître; tout fleurira, germera, chantera pour lui. Ces amis qu'il y rencontre, demain seront ses frères ; il ira, pénétré d'amour et de reconnaissance, et couvert de la pourpre divine , s'asseoir avec eux au banquet paternel. Que cette attente m'était chère , et de quelles beautés nouvelles Rome et toutes choses ravissaient mes yeux ! Dans ces églises où nous aUions prier, je n'étais plus un vivant blasphème ; j'avais dépouillé l'insolence stupide de mon orgueil, et mille objets, muets et morts jusque-là, commençaient à m'y parler tendrement. Un sens inconnu s'éveillait en moi, qui me faisait respirer au milieu des temples je ne sais quels parfums épanchés par des fleurs invisibles , et qui donnait à leur
KOME ET LOUETTE 167
silence des voix confuses encore, mais si douces pourtant, que jamais musique de midi sous les feuillages, ni savants accords de la lyre , ni accents inspirés de la poésie et de l'éloquence, ne m'avaient plus enchanté. Les saintes images paraissaient me suivre d'un regard fraternel ; quelquefois je contemplais la croix comme si je ne l'avais pas vue encore de toute ma vie ; et véritablement, comme je la voyais alors , je ne l'avais point encore vue. Elle faisait battre mon cœur, elle étincelait de prodiges , elle s'élevait, elle s'agrandissait, elle se perdait dans le ciel et sous mes larmes.
Je comprenais mieux mes amis , et par cela même je les aimais mieux ; je n'étais plus tenté de leur contester des vertus que je sentais possibles à la faiblesse humaine, ayant commencé d'apprendre soUs quelle sauvegarde ces vertus étaient placées. Mon indignité ne m'était plus à charge, parce que j'avais l'espoir et la sainte impatience de m'en délivrer. Un moine qui passait dans la rue, par son seul aspect, illuminait mon esprit d'une soudaine intelligence ; et mille choses que je n'avais pu concevoir m'étaient aussitôt clairement expliquées. Devant les tableaux pieux, je me plaisais à cet aim^able sourire dont les saints et les anges qu'on y a représentés caressent le spectateur ; je leur disais en mon âme : Demain je reviendrai, et c'est à mi frère que votre sourire s'adressera. J'étais noblement orgueilleux de toutes les gloires de la religion et de l'Église; dans l'auréole des saints, dans les cicatrices des martyrs, dans le bois et dans les clous de la croix, je retrouvais des titres de famille , et je sentais que mon âme ne volerait jamais assez haut pour embrasser l'horizon des splendeurs que Dieu m' allait prodiguer.
qu'on lui rende sa robe d'innocence.
Enfin il me fut donné d'achever le lent et pénible, mais sincère aveu, devant lequel j'avais reculé si longtemps. Je l'avais commencé avec des déchirements terribles, je le terminai dans le calme vivifiant de l'espérance et du repentir. A genoux aux pieds du saint religieux qui m'exhortait sur ma vie passée et sur la vie nouvelle qu'il fallait mener désormais, je n'éprouvais plus ni regrets pour les choses abandonnées, ni craintes pour l'avenir. J'écoutais d'une oreille pieusement attentive les leçons de la sagesse divine ; elles portaient dans mon cœur une lumière complète ; je sentais pleinement possibles toutes les œuvres qu'elles me recommandaient ; je n'y voyais plus rien d'assujettissant, elles ne me proposaient plus rien d'obscur ; et jusqu'à cet adorable et facile pardon de tant d'erreurs, tout m'était expliqué par la bonté suprême, qui n'y mettait d'autre condition que de mieux faire à l'avenir, après m' avoir donné dans ce but toutes les grâces dont j'aurais besoin. Je nourrissais une sainte confiance que je ne serais plus nuisible à mes frères , et que Dieu pousserait envers moi la miséricorde jusqu'à me délivrer, dans leurs âmes, du mal que j'y avais jadis occasionné, faisant de mon retour un avis salutaire, dont
ceux qui m'avaient connu seraient maîtres de profiter, et que tous peut-ôtre ne dédaigneraient pas.
Abandonnant ce passé qui n'était plus en mon pouvoir, et sacrifiant de bon cœur les mauvais désirs pour effacer les coupables actions, je sentis non plus le vague vouloir, mais la résolution vraie de marcher franchement dans la voie qui m'était tracée, et où je ne craignais plus de me perdre, parce qu'au lieu d'y suivre mon impuissante sagesse, j'y suivais la sagesse de Dieu, sous Fœil et sous la main de la sainte Église catholique romaine , établie par le Père des fidèles pour diriger vers lui tous ses enfants.
J'étais dans le port, et je regardais d'un œil tranquille cette mer infinie des anciennes tentations , où il ne me semblait pas que de nouvelles tempêtes dussent jamais m' éprouver.
Je savais ce que c'est que le mal : c'est ce que Dieu défend. Vingt- quatre années j'avais vécu sans le savoir et sans pouvoir l'apprendre : je le savais maintenant pour ne plus l'oublier, et toutes mes déceptions, et toutes mes misères, n'étaient plus un mystère où se perdît ma raison.
Je bravais la possibilité de toutes les infortunes , sans daigner même honorer d'un regard celles qui pouvaient me menacer. Dieu intervenait visiblement dans ma vie : j'avais la foi. Je l'avais trouvée, avec toutes les consolations, avec toutes les évidences, avec toutes les certitudes, là où l'on m'avait dit que je la trouverais. « Viennent donc l'orage et le malheur ! je vaincrai par ce signe , » me disais-je en contemplant le crucifix.
Et lorsque, levant la main sur la tête, le ministre du Seigneur prononça d'une voix douce et grave les paroles
sacramentelles de la miséricorde et du pardon , je me courbai plus bas en frémissant d'allégresse ; j'adorai le secret inexprimable de la clémence divine , et je compris que Dieu pouvait me pardonner, parce que je sentis le pardon.
Le lendemain , Gustave , Adolphe et Elisabeth , bénissant Dieu , me conduisirent au banquet céleste de la réconciliation. C'est durant l'octave de Pâques, à la sainte basilique de Sainte-Marie-Majeure. Jésus mon Sauveur, ayez pitié , dans votre grande miséricorde , et de moi si indigne de tant de grâces , et de tous ceux pour qui je vous ai prié ce jour -là !