L EPREUVE
Je vous appelle, et vous revenez en hâte, — et c'est par ma faute que je suis condamné à vous contempler encore, — ô fantômes dangereux ! indomptables images, rêves pleins de vanité , souvenirs chargés de langueurs ! légions funestes et trop chères , formées de tout ce qui doit ne plus être et de tout ce qui n'est plus ! Comme un meurtrier voit partout l'ombre de sa victime , meurtrier de ma jeunesse, je la vois qui me poursuit; elle me montre tous mes souhaits fauchés dans leur fleur, et tous mes plaisirs saintement immolés. Qui dira la profondeur des misères humaines ? J'ai fait l'action d'un chrétien; j'ai dit adieu pour jamais aux vanités du monde, et mon cœur, après ce généreux effort, retombant dans la détresse en dépit de tant de longs anathèmes, est épris plus que jamais de ces vanités. — Oh ! il n'avoue pas qu'il voudrait les voir revivre; mais il les évoque sans cesse ; il va pleurer sur elles, avec un secret espoir que ces pleurs leur rendront la vie.
Seigneur, déhvrez-moi du tourment de ma jeunesse , éteignez les ardeurs de cette intelligence troublée par le péché; délivrez-moi de mes regards et précipitez mes
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jours, on tiuil au moins VH'illisstv. mon cu'ur, si l'iiMi nejHMit. l't'pni'cr.
Ilôlas! la nature entière est mon ennemie ! les parfums de l'air me sont funestes; je crains l'ombre des chemins ot le murnuire des fontaines ; et il m'a fallu fuir en tremblant la chanson de l'oiseau dans les bois. J'ai cherché la solitude , et je me suis trouvé sans défense contre moimême. J'ai abordé le monde, et je me suis laissé prendre à tous les pièges de l'orgueil.
0 douleur ! les promesses de la vie ne renferment pas un mensonge que je ne connaisse très bien ; mais ma raison est le jouet volontaire de toutes leurs apparences et de toutes leurs tromperies. Le moindre danger à fuir me coûte d'immenses efforts; la séduction la plus vulgaire a de l'empire sur moi.
D'où vient ce jeune homme? il sort de l'église, il emporte la bénédiction du prêtre et le prix du saint sacrifice. Parmi cette foule où se heurtent tant de corps sans âme , qu'il doit s'estimer heureux de connaître les dons du Seigneur, et de se savoir frère de Jésus-Christ ! — Il y songeait, il en bénissait Dieu!... Mais il a vu passer devant lui, comme une vapeur de l'abîme , quelque image de ses anciens jours , et voilà sa paix disparue. Tout à l'heure il chantait les louanges du Trèsllaut dans l'assemblée des saints et des anges; il adorait Dieu et l'appelait son père ; il sentait planer sur son âme , comme le plus doux et le plus vivifiant soleil , les maternels regards de Marie... L'orgueil ou le plaisir a traversé son chemin , et tout aussitôt il se lamente , il se dit seul dans le monde , il trouve la vie un fardeau trop lourd pour sa lâcheté. Ne lui parlez plus de grâces immenses répandues à foison sur son âme. Je ne sais si
cette âme ingrate et basse n'est pas toute prête à regretter ses ténèbres et sa stérilité.
0 mon Dieu , quelle épreuve ! et que cette importune jeunesse est insatiablement éprise de ses maux ! Si je vous sers, j'y recherche encore ma gloire; et j'aime tant à fixer l'attention du monde, que, quand je m'agenouille dans vos temples , ce n'est pas toujours devant vous que je me prosterne, mais souvent devant lui. Je voudrais être aimé , je consentirais à être haï ; mais d'être indifférent à tous, mais d'être oublié, mais d'être inconnu (ce à quoi il faudrait viser sans cesse), hélas ! où en trouver le courage, et comment parvenir à le désirer? Aidez -moi contre mes propres vœux, ô mon secours suprême! revêtez-moi d'une ombre impénétrable ! et que mes désirs, si vous m'en laissez le supplice, se consument et se dévorent dans leur inutilité.
Jésus , Fils du Dieu éternel ! Jésus , mort pour mes péchés , ne me laissez pas périr !
Et la voix , la douce et consolante voix de mon Dieu , s'élève au milieu de ces tempêtes. D'abord elle est faible, et je ne l'écoute pas; car telle est ma misère : je me plains, et je crains d'être consolé. Mais la voix devient plus forte : bientôt elle domine l'orage, et Dieu parle seul à son pauvre enfant :
(( Ne crains pas, c'est moi, je suis là. Ta jeunesse touche à son terme, chaque jour en emporte un lambeau; et, si tu veux regarder, tu verras de combien d'épreuves j'ai délivré tes jours.
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« \){\\h tu peux voir sur ton front ia place où seront hientôt les rides; tes cheveux, tombant connue la couronne (le fleurs des convives , t'avertissent que le ban- (|uet iW la jeunesse touche à sa lin; tes yeux aflaiblis vont ne pas saisir d'aussi loin les images funestes, et j'ai par là dépeuplé l'espace de mille choses que tu n'y vois plus.
<( Combien de fois t'ai-je retiré des Ueux où ton cœur avait pris racine dans une terre de péché , pour te promener au loin , parmi des spectacles propres à fortifier ta croyance et ton amour ! Aussi souvent que le danger a été véritable, autant de fois que je t'ai vu trop faible et obstiné à te perdre, le cours des choses a changé pour toi, comme on voit souvent changer le vent. Je t'ai emporté jusqu'au delà des mers, et partout j'ai choisi parmi les saints un tuteur pour tes frêles résolutions.
(( Je t'avais promis que tu ne m'appellerais jamais en vain : tu m'as appelé , je suis venu. Lorsque tu m'appelleras, je viendrai toujours ; ma providence sera là, toujours pour te soutenir.
(( Mais cependant ne compte pas qu'un jour tu n'auras plus à lutter. Je ne t'ai sauvé du sommeil de l'erreur que pour t' appeler au combat: C'est le combat qui fait la gloire, et l'on ne récompense le soldat qu'après qu'il a bien combattu. Prends sur ta jeunesse abandonnée au mal une revanche généreuse. Au prix de tes larmes, et, si je veux, de ton sang, triomphe de toutes ces passions naguère encore si vite obéies. Chacune de tes victoires est une expiation que ma bonté te prépare ; et plus elle est pénible et douloureuse, plus grande aussi est la tache qui s'efface à mes yeux.
(( Et bénis ma providence si j'éloigne de ton cœur des
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joies légitimes ; car je pourrais tenir un compte rigoureux de tous ceux de tes plaisirs qui furent une offense mortelle; et alors quel repos laisserais -je à ta vie? Tu souffres parce que je t'aime.
« Oui , tu les reverras souvent , ces fantômes de ton passé. C'est moi qui ne veux point qu'ils meurent; ils tourmenteront tes jours et tes veilles , ils troubleront tes prières ; je te les enverrai pour que tu fasses , armé de mon nom, subir, malgré toi-même, l'humiliation d'un refus à ces vanités, à ces séductions, à ces émissaires du Maudit, qui te redemandent toujours...
« Et de tout refus dont tu les humilies , de toute distraction et de toute tentation dont tu cherches à te sauver à mes pieds, je fais, dans la plénitude de mon immense amour, la couronne et la palme que tu porteras devant moi par delà les éternités de l'éternité. »
Eh bien , j'aime à sentir que ma nature est rebelle , et qu'il faut quelques efforts pour la dompter. J'aime à sentir en moi la force qui me contraint, la force mystérieuse et sensible qui fait tout plier, passion, orgueil, habitude , et qui soumet au frein le délire même. Cette force c'est Dieu. J'aime à voir qu'il ne se retire pas avec dégoût devant les instincts d'une chair maudite , mais qu'il est là, pour la mater, pour sauver mon âme... près de périr dans ses liens mortels.
J'obéis à la crainte ; mais cette crainte n'est pas avilissante... Et, après tout, je veux bien qu'elle le soit ! A quel titre, en effet, vous demanderais-je , ô mon Dieu,
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cette grAce accordée aux plus chers de vos saints , dv. n'ohéir ()u'à Taniour? Je suis un iniscrable esclave, délivré (i'hiiM-, niali:ré moi- même; je porte encore des stigmates de la servitude, je ne sais pas ôtre libre; il faut qu'on me commande, il faut qu'on me menace. Vous m'avez donc bien aimé , mon Dieu , pour vous souvenir de moi dans le triste état où j'étais réduit, et pour briser, sans que je l'aie même voulu , des fers dont je chérissais le poids honteux ! . . .
L'homme s'abandonnerait à un orgueil effroyable s'il n'était pas soumis à ces luttes, à ces misères, à ces continuelles tentations , à ces chutes dont l'imminence le rabaisse sans cesse devant lui-même , lundis que la force de Dieu sans cesse le relève et le contient.
S'il lui suffisait de faire une fois le signe de la croix pour amortir sa mauvaise nature , il tomberait dans les dangers de l'oubli ; et non seulement il n'aurait plus les mérites du combat, mais il se fatiguerait de n'avoir rien à faire; et bientôt il querellerait Dieu de cette quiétude éternelle, où il faudrait dormir jusqu'au sommeil de la mort.
Acceptons-nous tels que Dieu nous a faits : capables d'apprendre la vérité , capables de la connaître, de l'aimer, de la servir, incapables de nous dépouiller, pour l'amour d'elle , des impressions contre lesquelles elle veut que nous luttions continuellement... Et louons le Seigneur, qui, de ces imperfections mêmes, fait sortir notre avantage, et, nous laissant voir jusqu'où nous pouvons tomber, nous montre également jusqu'où son amour daigne descendre pour nous secourir.