A UN JEUNE CHRETIEN
Doux frère, tu resteras peu parmi nous ; tu nous quitteras , tu mourras avec ton printemps , tu mourras avec les lis , qui te ressemblent , candide , virginal , et frêle comme eux. Tes désirs, ces parfums de ton âme, s'envolent tous au ciel, et tu les suivras. Tu t'en iras là-haut rejoindre tes chers modèles, saint Louis de Gonzague et saint Stanislas , anges de pureté , que le monde vit la durée d'un jour, et qui retournèrent à Dieu. L'un mourut à vingt ans, l'autre plus jeune. Dieu ne voudra pas te laisser vieillir. Cette fleur du paradis, la chasteté divine, pareille aux plantes d'un sol privilégié, ne peut-elle vivre ailleurs que dans son air natal ? On le croirait , si Dieu n'en accordait souvent l'exemple au monde, et l'aimable mérite à ses saints. Mais tel est cependant son prix inestimable, que le Très-Haut s'en montre, pour ainsi dire, jaloux. Prodigue envers elle des honneurs dont la terre est avare, il ne l'expose pas longtemps au souffle des corruptions humaines ; il la laisse voir, il la laisse briller un moment, et se hâte aussitôt d'en orner son empire, où, dans la gloire d'une éternelle beauté, elle s'épanouit sous la douceur éternelle des regards divins.
Que t'importe quand viendra ton heure? tu vis, et tu veux vivre comme si elle était venue. Tes yeux ont à peine aperçu les plaisirs du monde, et se sont baissés
pour toujours. Entre ces plaisirs, entre ces vanités et ton âme, déjà s'est élevé par tes soins le mur du tombeau. Tu sais oii l'on prie, où l'on souffre, où l'on pleure : c'est là que tu vas; mais dans l'arène des joies, des ambitions et de toutes les affaires humaines , tu ne parais jamais : tu n'en sais pas le chemin ; et si parfois , suivant les traces d'un malheureux à consoler, tu traverses ces voies de nos ivresses, tu l'ignores ; tes pieds y sont fermes, et pas une des ronces qui nous retiennent n'arrête au passage la blanche tunique dont les anges font revêtu. 0 miracle ! sans même avoir eu besoin de combattre , tu as vaincu ! Tu triomphes par la seule grâce de ton innocence, toujours conservée , toujours plus forte ; et ce facile triomphe te sera plus glorieux que tous nos combats , et la virginale couronne de ton baptême sera plus resplendissante au jour de l'éternité que les palmes et le sang des martyrs !
Mais quoi! n'es -tu pas aussi un martyr? Facile triomphe, ai- je osé dire en parlant de ton humble vie : qu'en sais-je? et qui donc m'a fait lire, hélas! dans l'âme profonde et silencieuse des saints? Parce que tu n'as point, en punition d'un passé funeste, à te rouler chaque jour dans la boue contre C9nt ennemis infâmes , parce que tu n'es pas meurtri, parce que tu n'es pas chancelant, parce que tu n'es pas flagellé par la crainte, mais saintement exalté par l'amour, que sais-je si tu ne vois pas face à face des adversaires plus nobles en apparence , et par cela même plus dangereux que tous ceux dont nous sommes combattus ? Que sais je si Dieu ne te demande pas des efforts qui nous décourageraient, et que tu fais généreusement, sans autre témoin que lui?... 0 saint, d'où vient ta pâleur. Ai -je compté durant la
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imit les lieiircs que tu doniics k la prirre , (;l, sous tes vêtements, les pointes de hi ceinture cachée qui réduit ta chair innocente, et les sillons sanglants du fouet, qui punit des fautes dont nous ne songeons pas même à nous accuser? Qui m'a dit encore combien de pièges adroits l'esprit du mal tend sans cesse à ta candeur, à ton ignorance, à ton humilité? Je te crois indifierent, parce que tu ne veux pas voir ; paisible , parce que tu sais garder le silence ; heureux , parce que tu ne te plains jamais. Heureux, tu l'es sans doute : voudrions -nous de ton bonheur? Ai-je pu savoir de combien d'actes sublimes s'accroissent tes mérites , quand toutes nos vanités cliantent autour de toi ; quand nous, te louons ; quand nous prétendons te donner des conseils ; quand nous nous oublions à des confidences imprudentes ; quand nous nous plaisons même à t' adresser des lailleries?
Oui, la raillerie ; et la raillerie de tes frères , cette tentation subtile et venimeuse, ne t'est pas épargnée. Les uns te reprochent trop de douceur, et les autres trop de sévérité; ceux-ci seraient près de penser que tu joues un rôle ; ceux-là , que ton intelligence est faible , et les femmes , surtout , t'accusent d'avoir peu de bonne grâce et d'esprit. Mais tu laisses parler ; tu veux bien que les beaux diseurs, les présomptueux, les chrétiens de mme s'amusent de tes pratiques , de ta retenue , de ta simplicité ; de peur que l'orgueil ou l'amertume ne paraisse en tes discours , tu ne réponds pas ; frappé par tous ces glaives d'une persécution que Dieu n'oubliera point, tu fais pénitence ; si tu les a sentis , tu les tournes humblement vers le maître à qui seul tu veux plaire , et tu vises en silence à la perfection.
Poursuis, ta route est belle; poursuis, cœur vrai-
ment pieux, âme vraiment chrétienne ; jusqu'au dernier souffle, accomplis les desseins de ton amour. Sois parmi nous un exemple nécessaire. Humilie toutes les vanités, toutes les convoitises mondaines ; couvre-les de cet entier et suprême dédain que nous en devrions faire , et que nous n'en faisons pas. Sois chrétien, pour que nous tous, qui prétendons l'être, nous sachions qu'il est possible, en effet, d'être chrétien. Ah! l'esprit de sacrifice semble mourir, et nul ne veut se dévouer qu'avec pompe , un œil sur le ciel peut-être, mais de l'autre cherchant et appelant tous les dédommagements de la gloriole humaine ; — et encore ceux-là sont les héros , que l'on imite peu.^ Les uns aiment l'argent, les autres le pouvoir, les autres la renommée; tous aiment leur volonté particulière. C'est à qui n'obéira pas ; c'est, j'ose le dire, à qui marchandera le mieux pour avoir le ciel à meilleur prix ; on ne donne rien à Jésus de ce que l'on croit pouvoir impunément retenir ; on laisse au sacerdoce le fardeau des œuvres pénibles ; on se paye de mille défaites pour vaquer avant tout aux misérables soins de la fortune, de l'avancement, du bien-être ; on se figure que la gloire de l'Église est intéressée à ce qu'on devienne riche, influent, à ce qu'on rie et qu'on se porte bien ; on outrage la foi par mille concessions que l'on veut lui arracher chaque jour... Sois la belle image du sacrifice ; nous en avons besoin. Tu es jeune et pur : donne à Dieu, qui veut de virginales victimes, et le combat et la gloire du combat. Cache ta vertu, c'est la vertu cachée dont on ne doute point lorsqu'on la découvre, et qui fait des émulateurs. Après t' avoir soumis à nos jugements frivoles ; après nous être vantés de connaître plus de choses et de subir plus d'épreuves , il viendra un jour, une heure , où nous rece-
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vrons ih Dieu , pout-iMro par la grAœ de tes lumières , qnehiuc liiinirrc soudaiiK; qui nous fera rougir et qui nous convertira. Nous comprendrons que la fuite du péché, et de roccasion du péché, est le plus méritoire des efforts, le plus rude et le plus glorieux des combats : car combien est-il parmi nous de pécheurs qui veulent lutter contre le mal pour avoir un prétexte de l'embrasser et de Tétreindre encore, n'ayant ni assez de force pour le fuir, ni assez d'audace pour aller à lui résolument? Nous comprendrons qu'il faut enfin renoncer à servir deux maîtres, et qu'en dépit des formules nous sommes tout au monde si nous ne sommes tout à Dieu. Nous comprendrons qu'il faut se taire, pour ne pas recevoir et dépenser misérablement en cette vie la récompense de nos plus chrétiennes actions; que ce n'est rien d'immoler la chair, sans l'esprit, et que c'est, au contraire, un calcul d'usurier, dont Dieu se rira , de prétendre acheter du sacrifice de quelques sensualités grossières l'honneur et le renom des saints.
Alors , mon frère , réellement convertis , et réellement entrés dans la voie du salut , nous ne regarderons plus si la frivolité fardée de dévotion, si le cœur plein de convoitises mondaines sous le manteau du renoncement, se scandalisent de notre ferveur ; nous nous occuperons peu de savoir si les gens d'esprit nous improuvent, si les faux docteurs ont de bonnes raisons pour nous dispenser du jeûne, de la retraite, du travail et de l'humilité ; si les femmes nous signalent comme dépourvus d'agrément et de savoir-vivre : nous nous occuperons de devenir parfaits comme notre Père est parfait , et, sans prétendre y parvenir, nous ne laisserons pas cependant de le tenter ; nous nous occuperons de ramener sans
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cesse sur notre cœur, sur nos volontés , sur nos désirs , le cilice caché d'une humilité véritable ; nous serons martyrs de toutes nos passions domptées, méprisées, foulées aux pieds; nous prierons, nous souffrirons, nous renoncerons, pour Dieu seul, et Dieu seul le saura, nous irons chercher les pauvres , les ignorants , les affligés , les coupables ; et quand nous passerons près des heureux, nous leur ferons l'aumône d'une prière, sans le leur dire, et sans les blâmer. Nous aimerons tendrement les heureux.
Yoilà ce que tu verras du haut du ciel , oii le Seigneur te fera place dans le virginal cortège de l'Agneau. Ravi de notre conversion , tu voudras élever la voix pour en glorifier le Tout -Puissant. Tu rencontreras alors le regard charmé de ta reine et de ta mère, la sainte Vierge Marie ; et ce regard ineffable célébrera devant l'assemblée des élus la noble part de tes sacrifices, de tes souffrances et de ta chasteté , dans ce grand ouvrage qui réjouira le ciel.
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