DIEU DISPOSE
Des circonstances que nous n avions point prévues, et qu'il serait inutile de rapporter ici, rendirent impossible ce grand voyage pour lequel Gustave et moi nous avions cru partir; nous y renonçâmes à Lorette, après de longues délibérations. Au lieu donc de nous embarquer pour l'Orient, nous reprimes la route de France. Ainsi je n'avais quitté famille et pays, et formé de si longs projets quelques mois auparavant , que pour aller à Rome, et je n'étais allé à Rome que pour abjurer soudainement toute ma vie passée , au seuil inconnu d'un nouvel avenir.
Parmi les grandes et douces leçons que j'avais reçues durant ces jours rapides , je fus encore frappé de cette preuve singulière de la vanité de nos desseins. Malgré tout ce que je m'étais proposé , Dieu me renvoyait fouler la cendre à peine refroidie de Gomorrhe. J'en eus d'abord quelque inquiétude : je me rassurai en pensant que Celui à qui je voulais désormais obéir est souverainement bon, souverainement sage, qu'il sait mieux que nous-mêmes ce qui nous convient , et que sa miséricorde envers les hommes éclate surtout par le mépris qu'il semble faire de leurs entreprises et de leurs conseils.
En effet, je n'ai rencontré, partout où je n'ai pas cherché le mal, que tendresse, affection, secours et respect même. Où j'attendais presque des railleries sur mes résolutions nouvelles, je n'ai entendu exprimer que l'honorable regret de n'en pouvoir prendre de semblables, et le chrétien a reçu des témoignages d'estime que l'homme ne méritait pas. Où je prévoyais des difficultés, il n'y avait que de bienveillants secours ; où je croyais ne contempler qu'un champ aride, j'ai salué mille espérances de moisson. Je m'étais résigné d'avance à l'isolement , et je fus reçu comme un frère dans une famille immense et empressée ; et chaque jour s'accroît cette chère famille, et la faculté d'aimer s'accroît en nous à mesure que nous voyons le cercle s'élargir autour du foyer paternel. 0 mon Dieu î qui m'aurait fait comprendre naguère la sainte ivresse où nageait mon âme, dans cette Babylone redoutée? Mais au milieu de Babylone vos enfants ont reconstruit Jérusalem. Ils y vivent et n'en sortent point ; ils y aiment comme l'on s'aime en vous, sans jalousies, sans trahisons secrètes ; n'enviant que le bonheur de ceux qui savent le mieux vous servir, et chérissant plus tendrement, à cause de cela, ceux qu'ils envient. Que cette mystérieuse Jérusalem est belle et douce au cœur de ces heureux citoyens ! que de manne y tombe chaque jour, et pour la faim du corps et pour celle de l'esprit! Le riche y partage avec l'indigent, le savant donnant sa science, le saint sa prière, et le pauvre même une part de son pain.
Soyez béni, mon Dieu, de tout ce que vous ordonnez : l'homme qui sous vos lois et sous votre conduite ne devient pas un saint sur la terre, et n'accomplit pas des miracles , c'est qu il ne le veut pas.