‹ Rome et LoretteChapitre 47 sur 50 · LA PREDICATION DKS CHOSES · texte numérisé non relu

LA PREDICATION DKS CHOSES

Il y a des heures d'abattement et de tristesse où toute la nature semble gémir au fond de notre cœur brisé. Ni fleurs, ni soleil, ni sourire, ni aucun spectacle agréable ne peut nous distraire de cette mélancolie. Les projets d'avenir, comme les souvenirs du passé, n'y apportent que des teintes plus sombres ; toute pensée qui s'éveille dans l'ame se plaint, et tout bruit qui frappe l'oreille ressemble à l'accent d'une grande douleur ! 0 nature, punie par le péché de l'homme ! si tu portes le poids de mes fautes, que de fois aussi j'ai porté le poids de tes misères ! Vagues éternellement plaintives , soupirs du vent , cris aigus des pauvres créatures condamnées à la souffrance, au travail , à la guerre, à la destruction, — que de fois , en vous contemplant , je me suis senti coupable ! combien je vous ai demandé pardon , et avec quelle effusion de désir j'ai prié Dieu d'abréger ma course dans la vallée de larmes, où tant de splendeurs ne paraissent plus que les débris d'une pourpre déchirée !

De nouveau, j'étais loin, bien loin de tous ceux que j'aime; une vague inquiétude, un désir de curiosité , ou plutôt, je l'espère, un dessein de Dieu, m'avait jeté sur ce sol de douleurs , qui pouvait être un sol de bénédiction et de gloire : j'étais à Alger, seul au bord de la mer; et là, parmi cent choses nouvelles, inattendues, extraor-

dinaircs, je ne revais qu'à la noire tristesse de mon cœur. Quel spectacle cependant! Je contemplais l'étendue des flots ; je voyais à gauche les murs dentelés et les minarets de la ville , à mes pieds le mouvant faubourg de Babazoun ; autour de moi les collines vertes du Sahel , semées de blanches maisons ; un peu plus loin , à droite, un vaste espace de la plaine de la Mitidja, en vain arrosée de sang et de sueurs ; les premières collines de l'Atlas s'y élevaient comme une sombre muraille , et les crêtes neigeuses des monts Jurjura , les dominant de leur hauteur sublime dans un lointain immense et magnifique, fermaient une moitié de l'horizon. Certes la mer était bleue et douce au regard, et ne donnait rien à craindre aux petites nefs qu elle berçait, quoique un peu de vent accrût , ce jour-là , son mouvement sur la rive; le souffle chaud de l'été promenait dans l'air toutes les suaves émanations du printemps ; jamais , à l'époque oii les orangers fleurissent , nos jardins de France ne m'avaient laissé respirer sous leurs beaux ombrages une plus exquise harmonie d'enivrants parfums. Comme on distingue chaque instrument dans une symphonie où leurs voix diverses forment un ensemble parfait, je reconnaissais dans ce muet concert les fleurs des champs, la senteur des haies, l'amandier, ce messager impatiemment attendu qui vient clore nos tristes hivers ; le poirier, ce vieil ami d'un autre séjour, ce cher ornement du pauvre enclos où mon grand-père aimait à cultiver de modestes plantes , dont ses filles , les sœurs de ma mère ( qui sont , hélas ! mortes aujourd'hui; et l'une d'elles était ma marraine) , se faisaient d'humbles bouquets. Je reconnaissais aussi l'oranger , qui me rappelait de moins innocentes émotions et des

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jours plus loiii^tcinps regrettés. Kt que cette nature embaumée était l)ell(^ ! Çà et là, sur le versant des coteaux, dans le creux des ravins, les oliviers sauvages, les caroubiers, dont les feuilles luisantes bravent l'IiiNer, les lentisques frtMes, odorants et gracieux, les platanes, les trembles et les saules pleureurs se couvraient d'une tendre verdure. Tous ces arbres charmants, les uns fils du sol , les autres implantés comme moi , semblaient comme moi s'arrêter immobiles , se pencher, pour songer, pour entendre et pour voir.

Sur les chemins, bordés de robustes aloès et quelquefois entièrement murés par ces immenses figuiers de Barbarie, dont on ne se lasse pas dç contempler le bizarre enchevêtrement , passaient des êtres aussi variés , et pour la plupart non moins étranges à mes yeux que les lieux où je me trouvais. C'étaient des Européens, serrés dans leurs vêtements étroits ; des dames vêtues au dernier goût de Paris ; des Juives enveloppées du sarrau antique , et traînant leurs sandales ; des femmes de Malte , coiffées du petit châle aux couleurs éclatantes qui couvre toujours leurs cheveux noirs et luisants ; des Mauresques masquées de leurs voiles ; des Arabes enveloppés des pieds cà la tête d'un ample haillon ; .des Kabyles à peine vêtus. Un marchand maure, gravement huche sur son chameau , dont il ne cherchait point à hâter le pas risible , paraissait à côté d'un jeune officier qui faisait caracoler son joli cheval de Tunis. Souvent, parmi ces paisibles promeneurs , passait au grand trot , dans la poussière , une ordonnance allant au camp voisin. Un détachement de cavalerie maure, après avoir battu la plaine, rentrait fatigué, mais joyeux : il rapportait , ainsi que je devais l'apprendre le soir, une

demi -douzaine de têtes coupées dans une embuscade à quelques lieues d'Alger.

J'étais triste , et pourtant ce curieux spectacle me rendait, par une foule d'images mystérieuses ou frappantes , une foule de lieux connus et chéris. Le faubourg de Babazoun est un village de France ; je trouvais des traits, mutilés, mais encore charmants, du golfe de Naples, dans la forme des rivages que battait la mer; les neiges du Jurjura représentaient cette cime du Moléson que j'avais si souvent contemplée de ma fenêtre, à Fribourg , lorsque dans la paix de la retraite , de la prière et de l'innocence, je me promettais , hélas ! de ne jamais m' arrêter qu'au seul projet de bien servir Dieu.

Je me demandais pourquoi j'étais triste , et je ne m'apercevais pas que depuis une heure, dans l'aspect de tous les objets, dans toutes les formes, dans tous les parfums , dans tous les murmures , je lisais l'histoire de mon passé..., cette histoire sombre et douloureuse pour tout homme en ce monde , et même pour les saints ; car de combien de bonnes résolutions mal suivies ou tout à fait abandonnées , de combien d'erreurs, de combien de fautes et de misères n'est-elle pas remplie ! x^rbres, flots et montagnes , et le vent , et l'herbe , et la fleur, me parlaient de tout cela, me le reprochaient doucement.

Eh bien ! me disait la cime neigeuse , cet homme purifié parmi effort des miséricordes divines, qui jurait naguère, en regardant les montagnes, de veiller à son cœur et de le maintenir inébranlable sur les chastes hauteurs de l'obéissance et de la foi , s'est-il, depuis, souvenu de ses serments ? et , s'il s'en est souvenu, les a-t-il respectés? Quels combats a-t-il livrés pour résister à l'attrait des choses mortelles ? Quel mépris a-t-il fait de la vaine

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gkniv. et des vainos ospérances , et de toutes les vanités (ju'il sait pourtant si méprisables? Les bons conseils, il les a écoutés d'une oreille soumise, mais d'un cœnr à demi révolté ; il n'a fermé ni ses yeux ni son anie; en s'éloignant, il a fui lentement, il s'est retourné dans sa fuite, comme la femme de Loth, non pour voir brûler le lieu de ses fautes, mais pour l'embrasser d'un regard tout chargé de lâches regrets !

Je baissais la tète et je regardais la mer; et la mer me disait : « Insensé ! insensé ! tu joues comme moi sur l'obstacle , et tu ne le franchis qu'avec le secours de la tempête ; et quand, par un grand secours que t'envoie le souffle de Dieu, tu l'as franchi, tu ne tardes pas à revenir à ton indolence première. Ce sont quelques grains de sable qui me bornent, et ce sont mille futilités qui t'arrêtent. Mais c'est la volonté de Dieu qui retient dans leur lit mes flots prêts à tout envahir ; et toi, tu combats contre l'esprit de Dieu, qui te pousse à vaincre le monde, à submerger sous les effusions de ta foi toutes les barrières que t'opposent la coutume et tes lâches désirs.

Ainsi me parlait la mer, pendant que ses flots battaient la rive, se retirant et revenant toujours sans avancer jamais.

Et les parfums, à leur tour, semblaient emprunter une voix à la brise : Peu de richesses ont passé par tes mains; mais pourtant tu n'as pas toujours été pauvre : qu'as-tu fait de tes richesses? L'humble fleur des champs livre à tous les regards sa beauté , donne à tous les vents ses odeurs ; elle ne se cache pas pour n'être vue que de ceux qui lui plaisent ; elle ne se ferme pas quand le vent souffle du côté de la solitude et du désert ; elle n'envie point la parure de ses compagnes plus rares et plus

belles, ni le lieu plus favorable où elles sont placées. Sur le bord du chemin, dans la poussière , sous les buissons épineux, parmi les grandes herbes des prairies, partout où Dieu l'a mise , elle croît, elle s'épanouit, elle est contente, elle ne demande pas un destin plus magnifique : as-tu fait ainsi? As-tu donné généreusement tout ce que tu pouvais donner? N'as-tu pas sacrifié au plaisir la part sacrée de Findigence? Plus jaloux d'être applaudi que d'être utile , n'as-tu pas réservé pour ceux qui pouvaient t' honorer d'une approbation stérile ce peu de mérite dont il fallait user pour quiconque , sans le connaître , en aurait cependant profité ? 0 toi ! que la grâce de Dieu avait placé parmi les pauvres , es-tu resté vraiment le frère des pauvres? Contemplant les puissants et les riches, n'as-tu senti pour eux que de l'amour, et point de haine ; que de la pitié lorsqu'ils s'égarent, et point d'envie? Lorsque la tige si frêle a pris quelque force, lorsque la lumière de Dieu a prêté quelque éclat aux pâles fleurs de ton esprit et leur a fait répandre quelque bonne odeur, en as-tu renvoyé la gloire à Dieu seul, évitant l'orgueil d'un bien qui ne t'appartenait pas?...

A toutes ces pensées , je gardais le silence ; mon cœur m'abandonnait, je n'osais plus lever les yeux vers le ciel. — Et pourtant, semblait reprendre l'arbre qui avait fleuri dans le pauvre jardin de mon aïeul, et pourtant que de bons exemples t'ont été donnés ! x\s-tu donc oublié ceux de qui tu sors , et perdu le souvenir de leurs vertus? Tu as vu ces âmes simples et rudes contentes dans le labeur, résignées dans l'infortune , et généreuses encore au milieu de la misère et des privations. Ta mémoire a gardé quelques vers des chansons qui étaient

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la soulo jou' (11' K'iii' travail, d, lu sîiis maiiiU'iianl re qui» leur coûlail vv uuhtimu de pain noir (ju'ils savaient Umjours pju'lai^ei' au ineiidiant. rarcjuel prodige le elirétieii, inoiulé de fa>eurs et de lumière, a-t-il moins d'âme et moins de vertu que l'indigent sous le poids de l'ignorance et du besoin ?

L'oranger me disait : (les parfums que je t'envoie , tu te les rappelles. Jadis, en d'autres lieux, ils ont bercé dans ton cœur les funestes songes et l'orgueil de la vie. Sous des ombrages embellis par l'art et la richesse , fréquentés par les mortels les plus fiers et les plus heureux, tu t'abandonnais à l'égoïsme de tous les désirs, et tu rabaissais le spectacle saint de la nature à n'être plus qu'une de tes misérables voluptés ! Tu t'en souviens ! Mais pour cela, fais-tu pénitence? demandes-tu seulement pardon à Dieu. . . de l'usage coupable où tu réduisais tant de choses créées par lui ?

Chrétien ! semblait à son tour crier la foule des passants, par où te distingues-tu de tant d'impies et de tant d'infidèles, à qui Dieu n'a pas fait les mêmes grâces qu'à toi? Comment te montres-tu plus reconnaissant que tant de misérables qu'il semble abandonner à F immensité de leurs maux ? Quels biens te voyons-nous poursuivre autres que tous ceux qui nous tentent ? Comment pouvons - nous voir en toi une âme que Dieu a voulu sortir de nos ténèbres , un cœur qu'il a pris la peine de transformer ?

0 mon Dieu ! sous le poids de ces reproches et de ces anathèmes , que je me sentis indigne de vos miséricordes, et que je compris bien la profondeur incalculable de mon abaissement! Mais vous me frappez..., donc vous songez à moi ; vous ordonnez que je me re-

lève. Je me relève, Seigneur, et j'embrasse mes devoirs. Cependant aidez-moi toujours par ces coups et par ces menaces qui ont commencé ma conversion. Il faut que je sois sous le fléau , sous la meule , et que je m'épure au feu.

Et vous qui m'avez parlé , choses en apparence insensibles , — et pourtant saintes , car vous êtes les œuvres de mon Créateur et vous ne l'offensez point ; — ô vents , ô mer, ô feuillages , ô merveilles ! parlez-moi toujours ; épouvantez le coupable de la même voix dont vous charmez les saints !

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