‹ Rome et LoretteChapitre 50 sur 50 · EN PAIX · texte numérisé non relu

EN PAIX

Au nom du f^èrc, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

Mon Dieu, ne me donnez ni la richesse ni le repos, ce rêve de ceux qui ne croient point à leur imuiortalité.

N'écoutez point des vœux insensés , des plaintes involontaires , qui s'échappent de mon cœur : choses vaines comme le bruit que fait un arbre tourmenté par le vent ! Laissez mon âme s'abattre dans la fatigue ; laissez-la tressaillir aux cris de joie des petits enfants , et faire ainsi chaque jour mille demandes. Dans ma force , dans ma paix, dans ma raison, que je tiens de votre miséricorde et dont je vous glorifie, je n'avoue nullement pour mes vrais désirs ces produits de l'inquiétude humaine. Je les accepte comme une épreuve et un affront trop mérités ; je les prends , à mesure qu'ils renaissent ; je les arrache à pleines mains de ce cœur fécond en œuvres stériles, et les jette à vos pieds. Ce sont, ô mon bon Maître , les plantes folles de la terre d'exil : je ne puis les empêcher de croître et de grandir; mais j'y porterai le feu. Je sais que je suis dans l'exil, et j'y veux bien rester longtemps ; je veux bien , si vous le voulez , qu'à l'exil s'ajoute la solitude ; je veux bien n'avoir pas de famille ; je veux bien que jamais une émotion paternelle ne fasse trembler mes mains étendues pour bénir sur la chevelure soyeuse d'une tête

de chérubin. Qu'importe au chrétien son désir! L'homme ignore ce qu'il souhaite , et vous , mon Dieu , vous savez ce que vous lui donnez. Celui qui n'a rien considéré dans la vie ni dans son âme arrangera le plan de sa destinée terrestre ; il vous demandera de conformera ses rêves d'un jour vos desseins éternels ; mais, par pitié pour lui, vous ne r écouterez pas.

Quant à moi , puisque , par une autre de vos miséricordes, je n'ai point perdu tous les enseignements que vous m'avez prodigués, je veux uniquement ce que vous voulez, — ou du moins je veux le vouloir. Certes je ferai d'indiscrètes demandes ; peut-être tout à l'heure m'entendrez-vous désirer de faux biens, gémir après des souffrances que vous m'épargnez. Mais, voyant que vous ne donnez pas , je me consolerai saintement ; car je sais, que nous demandons souvent des choses qui seraient nuisibles à notre félicité véritable.

Oh! que vous êtes bon, mon Dieu! combien ai -je souhaité , depuis que je prie, de choses que vous m'avez refusées , et qui me seraient aujourd'hui des supplices î

Vous ne me laissez aucun mérite à vous remettre mes vœux , me faisant voir sans cesse avec quelle sagesse prévoyante et tendre vous travaille? , contre moi-même , à l'œuvre de ma paix sur la terre et de mon éternité. Yous ne me laissez aucun mérite , et soyez-en béni , car vous accroissez d'autant la confiance et l'amour.

Yoilà donc à quel point vous êtes clément et père î Yous ne m'exaucez point quand je m'égare; troublé, je vous demande le trouble, et vous me donnez la paix ; mes yeux, effrayés il n'y a qu'un instant parmi de si nombreux périls , se reposent sur vous ; mon cœur se calme, et se retrouve tout près de votre cœur; et de

cette voix qui délirait vous voulez bien que je vous entrctieiuie à loisir de mes regrets, de mes résolutions. Vous me laissez dire, vous ne m'interrompez pas, vous m' écoutez, vous êtes tout à moi. — Mon Dieu, je comprends bien que cela ne peut être ainsi toujours sur la terre. Vous nous ranimez de la sorte quand le combat nous a trop fatigués ; mais le combat doit durer jusqu à la mort. Il va recommencer, et j'y consens. Avant cependant qu'il recommence, daignez permettre, Père, que je prenne auprès de vous quelques sûretés contre moi-même, llélas ! dans un instant, serai-je maître de mes vœux?

Refusez -moi la renommée si je la souhaite , et faites que l'autorité m'échappe si je la poursuis. Tout homme, lorsqu'il paraîtra devant vous, reconnaîtra qu'il s'est trop considéré dans le monde ; et je n'ai pas besoin d'accroître encore cette estime insolente et ridicule de moi-même, d'un misérable bruit que pourrait faire mon nom. Quant à gouverner les autres, le désir m'en viendra sans doute ; mais je n'ai pu encore apprendre à me gouverner moimême. Ayez pitié de moi ; plongez-moi plus avant dans l'obscurité, dans la faiblesse, dans l'ignorance ; et quand vous m'inspireriez , pour instruire le monde , ces conseils que vous savez mettre au besoin dans la bouche des plus vils animaux, daignez ne me donner la force d'action que d'une main parcimonieuse , et à la juste mesure de mes nécessités.

Que je sois humble d'esprit et de cœur comme de fortune. Attentif à dire la vérité , que je ne mette point d'orgueil à la faire prévaloir. Car la vérité est à vous ; vous nous la donnez moins que vous ne nous donnez à elle. Vous demandez des cœurs qui l'aiment plus que la vie; mais vous condamnez ceux qui, après l'avoir dé-

fendue, la regardent comme leur création, se souciant plus de l'imposer que de l'observer eux-mêmes , et, lorsqu'elle triomphe, ne s'applaudissent que de leur succès.

Si parmi les vœux que je forme il en est de légitimes et d'innocents, mais qui ne regardent que moi, je les abandonne, et ne vous demande de voir réussir aucun de mes desseins les plus chers , non pas même ceux que vous bénirez. Et ce n'est pas un grand sacrifice que je fais , puisque j'en jouirai saintement dans l'éternité de votre satisfaction.

Ce que je vous supplie de m' accorder. Dieu puissant, c'est de n'être plus désormais languissant à vous servir; c'est de brûler d'une ardeur incommensurable , de l'ar deur qui a dévoré les saints , pour le salut des âmes et pour la gloire de votre nom; c'est d'être toujours prêt, toujours dévoué dans ce but unique, y employant mes forces, mon temps, ma pensée, ma vie.

Comme le travail du laboureur, comme la pluie et le soleil concourent à faire mûrir le fruit sur l'arbre et le grain sur la terre , que toutes choses dans ma vie , jours mauvais et jours prospères , joies et angoisses , veilles , études , voyages, sentiments , répugnances , tendresses, — mes bonnes actions si j'en fais , et mes fautes ellesmêmes, — me servent à instruire mes frères, à vous glorifier, à vivre dans votre service, à mourir dans votre amour. Amen ! Amen !

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