DU TRAVAIL LITTÉRAIRE
AUX JEUNES É C R 1 VAl N S CATHOLIQUES'
L'heureux vaincu de la grâce, le très glorieux apôtre saint Paul, que nous invoquons spécialement parmi les possesseurs de Téternité céleste, prononce, dans son Épître aux Romains (chapitre douzième), des paroles qui sont pour nous un titre précieux. Je cite la judicieuse paraphrase de Picquigny : « Puisque nous avons des (( dons différents , selon qu'il a plu à Dieu de les distri- « buer à chacun de nous par sa grâce , employons-les « comme chacun de ces dons le demande , et usons-en « avec modestie , nous renfermant dans les bornes du (( don que nous avons reçu... Que celui qui aie talent « d'enseigner les autres, les enseigne avec application « et modestie... Que celui à qui Dieu a donné la grâce (( d'exhorter les autres aux bonnes mœurs et à la piété, (( le fasse pareillement avec humilité ; et qu'il se défie de « la vanité , qui ne se glisse que trop souvent dans ces « sortes de fonctions. »
Yoilà ce qui nous permet d'écrire, c'est-à-dire déparier à nos frères , de les enseigner, de les exhorter. Il est de droit, il est de devoir pour nous, d'user des dons du
1 Ce morceau a été publié dans le Recueil littéraire de la Société de Saint-Paul , qui a bien voulu admettre l'auteur au nombre de ses membres.
Seigneur; car il n'en fait pas de mauvais ni d'inutiles. Néanmoins l'Eglise, prévoyant un abus trop ordinaire à la faiblesse humaine, vient, par de sages préceptes, régler l'emploi de ces richesses divines. Les préceptes sont ici la modestie et l' application . Écrivons , si Dieu nous y appelle ; mais ne le faisons pas avec vanité, ne le faisons pas négligemment non plus.
Ne le faisons pas avec vanité : Dieu ne le veut point, et la simple raison nous le défend. Pour être excellent, ce don est -il, après tout, si extraordinaire? Beaucoup le possèdent, peu savent en tirer pour eux-mêmes un vrai profit. Je ne parle pas des impies , qui le souillent : je parle des chrétiens. Il ne suffit pas de bien parler pour penser juste ; mais surtout il ne suffit pas de savoir donner de sages conseils pour agir sagement. Souvent, au contraire , nos hymnes à la vertu ne sont que l'aveu de nos faiblesses et le cri de nos remords. Tel qui exhorte fort à propos ses frères aurait , plus que tout autre , besoin d'écouter ses propres exhortations. Celui-ci, pour tracer aux justes leur chemin , contemple son cœur fourvoyé dans mille voies coupables ; celui-là trace le portrait d'un humble saint, qu'il voit à l'œuvre : il l'excite, il le reprend, il l'encourage, il le dirige, et se désole en même temps de ne savoir jamais l'imiter. Ainsi Dieu le règle dans sa sagesse, ne voulant pas que les éloquents puissent s'enorgueillir de leur éloquence, préservant les vertueux du subtil contentement de leur vertu, perfectionnant l'humilité par le secours de l'intelligence, convertissant l'intelligence par le doux exemple de l'humilité.
Ne le faisons pas négligemment : nous rendrons compte à Dieu de ce don, qu'il nous accorde pour lui, pour le prochain, plus encore que pour nous. Que notre esprit
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ne clovioiHic pas \o (i^uior de rKvan^ile <'l le talent enfoui sous la terre. Le meilhun* moyen de nous sanctifier nousmt^mes par ces dons, qui sont le hicMi de Dieu et le bien de nos frères , c'est de nous appliquer constamment à les faire fructifier.
Il ne s'aî^it pas de multiplier les œuvres : cela dépend de la nature de notre esprit et particulièrement des choses dont nous voulons traiter. Je dis que nous devons viser à faire de notre mieux tout ce que nous faisons , donner à nos écrits toute la solidité et même tout l'agrément possible, afin que la beauté du vase fasse au moins accepter un breuvage dont la vertu compensera d'ailleurs l'amertume. Et pour y parvenir, quels moyens? Premièrement, c'est de nous livrer à notre vocation ,. non pas à cause de l'attrait qu'elle nous inspire, mais parce qu'elle nous vient de Dieu, et que le travail où elle nous pousse est le vrai travail qu'il attend de nous. Si c'est à quoi Dieu nous appelle, — soyons des écrivains, ne souhaitons que cela ; faisons même, au besoin, de grands sacrifices, pour n'être que cela. Acceptons, dans le travail des lettres, une sorte de sacerdoce ; n'en usons pas plus pour l'avancement de notre fortune que pour la satisfaction de notre vanité. Dieu saura nous faire vivre d'un labeur que nous lui consacrerons, et notre vie, comme elle en sera soutenue, en sera bien assez occupée. La sagesse humaine, ici, nous rappelle encore que celui qui a le don de conseil a rarement le don d'action. Nous nous mêlerons suffisamment des affaires du monde, en donnant à ceux qui les mènent des avis désintéressés, qu'ils sauront peut-être mieux appliquer que nous ; notre parole aura plus de salutaire autorité, quand le public verra que nous n'en faisons pas l'instrument de nos petites ambitions.
Secondement, étudions, étudions sans cesse. N'en croyons pas une imagination qui semble, au nombre et à la fougue de ses premiers jets, ne pouvoir jamais s'épuiser. On pense, au début de la carrière, qu'un siècle ne suffirait pas pour produire tout ce que l'on se sent en germe d'inventions, d'idées, de merveilleux discours; mais, dès le second ouvrage, on s'aperçoit qu'on répète le premier, et que cette imagination intarissable n'est elle-même qu'une imagination. Le terrain le plus riche, lorsqu'il n'est pas remué , retourné , arrosé de continuelles sueurs , ne produit que des ronces , des plantes folles et vaines : pompeux étalage, qui dissimule mal une stérilité réelle et bientôt irrémédiable. Étudions : nous ne sommes que le champ ; l'étude est le soc qui défriche, est la semence qui féconde, est la pluie qui développe, et le soleil qui mûrit. Elle fortifie ce qui existe, elle renouvelle ce qui s'épuise, elle crée ce qui n'est pas. Étudions : pour nous, chrétiens, l'étude est si douce , si belle , si facile même ! Par la grâce de la foi , par l'efPet de ces faveurs dont le Seigneur se plaît à récompenser la bonne volonté et la prière, nous savons naturellement, si j'ose le dire, bien des choses que de plus capables et de moins heureux , après de longues années de recherches , ne voient point et ne soupçonnent même pas. Armés de fausses lumières, ils courent sans cesse après des fantômes fuyants, qui s'évanouissent dans leurs mains quand ils ont cru les saisir. Mais nous, c'est conduits par Dieu même que nous cherchons Dieu. Humbles enfants de l'Église , le premier mot que notre sainte mère nous apprend à prononcer est le mot de cette grande énigme du monde sur laquelle ont pâli avec angoisses des générations de savants. Combien de mystères
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inncxihicincnl clos aux invosti^atioiis do la saf;^ossc huinaiuo, dans Thistoirc, dans la philosophie et dans toutes les branches du savoir, s'ouvrent devant ce mot que nous l)cgayons !
lïtudions : nous sortîmes assurés de n'entreprendre pas un travail stérile. Si nos labeurs ne nous servent point devant les hommes, ils nous serviront devant Dieu. Ici-bas, ils nous révéleront mieux sa gloire ; dans le ciel, ils seront l'objet des récompenses impérissables ; car Dieu nous demande de travailler, il ne nous demande pas de réussir. Le travail est notre lot ; Dieu donne ensuite le succès , ou le refuse : peu importe ! Nous voulons le ciel, le reste est un surcroit dont jqous pouvons nous passer. En agissant pour remuer la monde, peut-être n'éveillerons -nous pas même un écho ; ainsi plaît -il à Dieu? ainsi soit-il ! Travaillons cependant, et jusqu'à la dernière heure du dernier jour.
Voilà notre vie donnée à sa vocation ; voilà, dans l'em-^ ploi de nos jours et de nos veilles , la grande part faite à l'étude ; voilà des connaissances acquises , des matériaux rassemblés : est-ce assez ? non ! Le temps où nous sommes nous impose de plus hauts devoirs, à nous chrétiens , qui devons , petits ou grands , forts ou faibles , travailler selon nos moyens à rétablir tant de choses de l'ordre intellectuel et moral, aujourd'hui misérablement délabrées , ou qui gisent tout à fait abattues. Parmi ces ruines il en est une , entre toutes , à laquelle il faut que nous nous efforcions de remédier : c'est la ruine du langage. L'improvisation a tué le style, et, pour ainsi dire, la grammaire. On entend, on ne lit plus qu'une langue nouvelle , ou plutôt qu'un jargon déshonoré. L'écrivain le plus négligé d'il y a cent aiiw
serait épouvanté s'il pouvait voir ce qui s'imprime partout, écouter ce qui se dit à toutes les tribunes et souvent même à l'Académie. Nombreuses sont les causes de cette décadence. L'habitude de la presse périodique y compte sans doute pour beaucoup ; mais soyez persuadés que l'absence de morale et de croyance y figure pour une plus grande part. Tout se tient, dans le bien comme dans le mal ; et FÉgiise est sage lorsqu'elle ne veut pas de ces louvoiements, de ces demi -résolutions, de ces vieilles et traînantes attaches que l'on entretient encore avec le péché. Un jour vient où ces liens , qu'on a négligé de rompre, se raidissent ; et l'on sent alors , autour de son esprit et de son cœur, mille entraves de l'enfer. Il faut rompre tout pacte avec l'iniquité ; il faut que tout soit bon , pour que tout ne devienne pas mauvais ; que le fond soit entièrement pur, pour que la forme à son tour soit pure entièrement. Le style est comme ces ornements magnifiques qui n'ont jamais leur vraie beauté et toute leur splendeur, à moins d'être portés par un pontife ou par un roi. Quand la pensée n'est pas digne, elle se débarrasse d'une noble forme, qui la gêne et qui ferait ressortir son abaissement ; elle prend le manteau vulgaire et l'allure des rues ; elle s'y fait, et bientôt elle ne sait plus revêtir l'insigne illustre de sa primitive majesté.
Nous ne serons jamais , nous ne pouvons pas être de ceux qui abaissent l'honneur de leur intelligence à tracer, pour réjouir la grossièreté du peuple ou la grossièreté plus repoussante de l'impie, ces récits odieux, ces tableaux funestes, qui sont aujourd'hui l'occupation presque générale des artistes et des écrivains. Nous ne ferons pas notre complaisance de peindre et d'excuser les plus hideuses fureurs de ce vice deux fois réprouvé dans les
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oonimaiulomoiits, ot dont TApotn^ nous ;i dit, : Qnc le nom ncn soi I pas nieme prononcé parmi vous !
De même, — tout en demandant, s'il le Tant, à noti'e travail le pain de chaque jour, — nous ne deviendrons pas de ces mercenaires qui ne veulent qu'être en un instant lus, applaudis, payés, oubliés ; qui déclinent toute responsabilité pour des ouvrages auxquels ils refusent tout soin, tout amour, tout respect; dont la gloire, c'està-dire le profit, n'est pas de bien écrire, mais de beaucoup écrire, n'importe sur quel sujet, n'importe comment ; et qui, travaillant à la toise, croiraient se faire tort de consacrer du temps à leur œuvre, d'en épurer la diction, d'en perfectionner la forme, surtout d'en retrancher les longueurs ; faisant consister l'art, ■ — qui naguère s'efforçait de renfermer en une phrase ce qu'on aurait dit en deux pages, — à délayer en beaucoup de pages ce qui pourrait se dire en peu de mots.
Dieu veut que nous ayons plus de conscience et plus d'égard pour les matières que nous traitons. Dépositaires de la vérité, nous la trahirions en quelque sorte, si nous l'exposions au milieu du monde revêtue , ou plutôt indignement affublée de haillons qui ne serviraient qu'à exciter la risée de ses ennemis. Comme nous devons nous appliquer à bien savoir, il faut nous appliquer à bien dire. Hé quoi ! la probité la plus commune obKgera le défenseur de la moindre cause à préparer son discours : non seulement il rassemblera les preuves , les autorités , il les disposera dans un ordre plein d'art, mais encore il s'efforcera de les faire valoir par les paroles les plus habiles, les plus fortes, les mieux choisies ; il prendra garde de rien oublier, et cependant il cherchera par tous les moyens à ne pas fatiguer l'attention des auditeurs, à
leur plaire même, à leur donner enfin une haute idée de l'intérêt qu'il défend, tant par le soin qu'il y apporte que par l'impression, toujours avantageuse, que son propre mérite peut produire sur eux ; il le fera : sa conscience, sa réputation, l'y obligent. Et nous, à qui Dieu a confié la cause la plus sainte et les intérêts les plus précieux, nous ferions moins ! Nous avons notre âme et d'autres âmes à sauver, et nous y mettrions de la négligence! et nous ne passerions pas des jours et des nuits sur un seul chapitre, sur une seule page, destinée à défendre la cause éternelle du prochain! Àh! Dieu nous en ferait un reproche. Nous savons ce que vaut cette parole ; songeons-y.^'
Cherchons le style : je m'attache à cette pensée, parce qu'elle est essentielle. Que la modestie et l'étude (c'est-àdire, en ce dernier cas, la probité) nous soient imposées : toute conscience chrétienne en conviendra , ne pouvant là-dessus élever un doute ; mais quelques jeunes croyants regardent comme médiocrement important d'écrire avec plus ou moins de correction, d'agrément ou d'adresse. Et moi je dis qu'après la foi et l'instruction, rien ne nous est plus nécessaire : c'est par là que nous serons lus ; c'est par là que nous conquerrons l'attention et l'estime du monde, succès qu'il nous faut absolument obtenir, — non pour nous ( à Dieu ne plaise que nous nous recherchions personnellement en ceci ) , mais pour les vérités que Dieu nous donne à proclamer et à maintenir ; mais pour le monde, qui a besoin d'aimer ces vérités secourables , et de se réfugier à leur foyer divin.
Et d'ailleurs , l'art sublime qui bâtit des palais impérissables à la pensée humaine, le style, n'est-ce pas pour nous, catholiques de France, une gloire de famille, qu'il nous appartient de remettre en honneur? Je con-
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siilrro notre histoire littéraire , et j'y vois que les lettres nationales, dans ce qu elles ont de plus magnifique et de plus élevé, sont filles de rEglisc. Un coup d'œii sur le spectacle qu elles présentent saura mieux que mes raisonnements vous exciter à devenir de fait , comme vous Têtes de droit, les héritiers du passé glorieux que je vais dérouler rapidement.
Avant r invasion des philosophes matérialistes , des orateurs politiques , des journalistes , des traducteurs , des écoliers qui Tout troublée entièrement, la majestueuse littérature française coulait dans son lit comme ces fleuves qui sont formés de deux eaux. L'on y voyait distinctement le cours gaulois et païen, le cours français et catholique. Les flots gaulois semblaient d'abord sourdre du sein même de la nation, dont c'était, à proprement parler, le vrai et original génie qui se manifestait dans les pages nettes , vives et élégantes , mais funestes et réprouvées, des fondateurs du langage, de Rabelais, de Bonaventure Desperriers, de Clément Marot et de leurs disciples , beaux diseurs de philosophie et d'érudition, railleurs, chansonniers, plaisants sournois et implacables , — particulièrement habiles à réveiller les instincts mauvais du coeur, pour les pousser à la révolte contre l'ennemie de toutes les concupiscences , contre l'Église de Dieu, que l'on ne pouvait plus combattre par le fer et par les persécutions. Et ils étaient fort nombreux et agréables ; ils voulaient envahir tout entière la langue qu'ils avaient formée; mais , comme le char d'un vainqueur , qui force tout le monde à lui laisser le chemin , à se serrer sur les bords et à se découvrir devant lui, l'éloquence sacrée, suscitée de Dieu, pleine et puissante des inspirations divines, s'était précipitée avec le bruit
du tonnerre dans la voie de ces moqueurs , de ces sceptiques et de ces amoureux. Elle avait parlé à la fois par la bouche, par j'âme, par la science, par le génie et par la vertu de ces grands hommes, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue; annonçant que, comme des évêques et des prêtres avaient jadis formé la monarchie, des évoques et des prêtres allaient aussi former la littérature. Ils la formèrent, en effet. Quel beau spectacle de les voir, l'Écriture en main et les yeux fixés sur la croix, contraindre au silence, contraindre au respect et aux chastes discours , les lascifs héritiers des troubadours et des trouvères ; et cela sous le règne même de ce roi voluptueux qui pouvait bien se faire adorer par ses courtisans et leur faire adorer encore ses maîtresses, mais non pas empêcher ses poètes, ses adorateurs, ni lui-même , à la fin, de trembler devant les respectueuses admonitions des prédicateurs ; qui voyait souvent, au contraire, et courtisans et poètes , et maîtresses le fuir , au bruit des anathèmes fulminés dans la chaire sacrée ; et Molière , son domestique, n'obtenir que par grâce une sépulture chrétienne ; et la Fontaine étonner Paris de sa pénitence ; et Corneille abriter sa conscience sous le manteau des casuistes; et Racine condamner dix chefs-d'œuvre, dont il se défendait de parler à ses enfants, et tant d'autres se repentir, longtemps avant la mort, d'avoir amusé le public ou Louis ! Que serait devenu le grand roi, — grand encore dans l'histoire et dans la vérité, malgré les fautes qui chargent sa gloire, — si, contre-pesant son cortège de galants et de badins , son paganisme effréné , sa luxure pompeuse et magnifique , et toute la fastueuse abomination de ses commencements , tant d'illustres prêtres n'étaient pas venus protéger sa couronne contre lui-même
iioMi-: i-:t lokktte 'ahi
et contre la inaroUc des hoiifïoiis et des flatteurs? Ce l'ut là (je ne parle pîis des autres belles choses qu'ils firent et qu'ils inspirèrent, et dont le détail serait infini ) l'œuvre glorieusement politi({ue de cette littérature sans précédents, sans modèle, sans rivale, qu'ils créèrent spontanément, qui s'éleva comme un hymne radieux du cœur de la France très chrétienne, et qui retentit assez haut, pendant la durée de près d'un siècle , pour tenir dans une sorte d'effroi le vieil esprit gaulois et rabelaisien, malgré la cour et la ville qui voulaient l'entendre fredonner. On ne peut dire tout ce que la langue dut alors à TÉglise: car ce ne serait point assez de compter ce que l'Église produisit elle-même , il faudrait compter tout ce qu'elle empêcha ; il faudrait étudier son influence, directe ou indirecte, sur ces esprits puissants et redoutables, gaulois dans le fond de l'ame, païens encore par le goût, qui pouvaient donner aux lettres profanes une prédominance si funeste, et qu'elle sut, par l'autorité de son chaste et vigoureux génie, ramener à la soumission, obliger au respect, façonner à la décence, quoique son pouvoir sur tous n'ait pu être ni assez prompt ni assez entier.
Mais ce qui éclate aux yeux , c'est que de l'influence dont nous parlons naquirent véritablement ces beaux ouvrages où l'esprit de l'homme, et non pas sa dépravation, 011 nos faiblesses, et non pas nos débauches, où le cœur enfin, et non pas la chair, sont proposés à notre étude, sont relevés, enseignés, — sont flagellés souvent, — mais surtout ne sont jamais offerts, dans ce qu'ils ont de mauvais, de bas et de condamnable, à nos louanges et à notre admiration. Alors, vraiment, la langue française fut dans le monde comme un flambeau; elle jeta au fond de toutes les ténèbres des lueurs durables ; elle régna par
sa force , par sa clarté , par sa délicatesse, et plus encore par le don qu'elle avait reçu , que l'Église lui avait imposé, de louer noblement Dieu et de peindre chastement l'humanité.
Si cette langue transfigurée, qui, après avoir eu pour type Rabelais et Marot , avait pu montrer avec un légitime orgueil, comme ses maîtres et ses docteurs, Bossuet et Racine, et, derrière ces deux noms splendides, une suite si belle de noms fameux..., aujourd'hui déchue, n'offre plus ni sa majesté du grand siècle , ni même la grâce, la prestesse et la fraîcheur dont l'école gauloise, d'ailleurs détestable, l'avait cependant parée ; si elle n'est plus qu'obscure et fade chez les uns , lourdement et brutalement libertine chez les autres, dévergondée, bâtarde et sans lois chez la plupart ; si ce grand et beau fleuve , à la fois profond et limpide, répandu maintenant sur les terres , n'est plus qu'un marais pestilentiel ; s'il nous faudra bientôt étudier le français de Bossuet comme une langue morte , et celui des journaux comme on étudie l'allemand, — plus ce malheur est déplorable , plus il nous touche, plus nous devons glorifier la foi chrétienne , qui l'a retardé et rendu moins amer, en inspirant tant de chefs-d'œuvre impérissables , pour nous consoler. Plus nous devons aussi, — lorsque Dieu nous permet, à nous, pauvres et indignes, d'élever la voix sur les miracles et sur sa bonté, — chercher à nous rapprocher de ce beau langage, qui fut dans notre France celui de ses fidèles et de ses saints.
Je le dis surtout pour vous qui n'avez pas contracté la lèpre de l'époque , qui n'avez pas communiqué avec le siècle et qui ne vous laissez point entraîner à son cours. Parmi vous se trouvent ceux qui seront plus tard les
bicn-aiiui'^s oiivi'iei's (h D'umi, (huix (jii'il cniploicra pour la roconstnictioii cluTruMiiR' de la Kraiicc , si cette nialheuroiise France n'est pas condamnée à jamais. Vous vous partat;erez le travail, et, réunis sous la poudre des débris qui divisent encore vos aînés, vous n'aurez qu un esprit, comme ils n'ont déjà qu'un même cœur.
Vous donc, qui avez particulièrement la vocation d'enseigner et d'écrire, je vous en conjure, appliquez- vous à restituer au langage sa vieille orthodoxie et son ancienne dignité. Lisez, étudiez les écrivains du xvii° siècle ; soyezen pénétrés, — non pour vous montrer leurs imitateurs serviles, mais pour être leurs légitimes continuateurs. — Outre le profit que vous tirerez de cette é-tude, vous y trouverez les plus excellents plaisirs de l'esprit. Je promets surtout de véritables jouissances à ceux qui voudront lire, dans les écrits religieux, ce que volontiers j'appellerai les œuvres inédites de ces grands hommes; car, qui s'inquiète aujourd'hui de connaître tout ce qu'ont écrit Bossuet , Fénelon , Bourdaloue , Massillon , et généralement tous les maîtres si peu fréquentés de notre littérature chrétienne?
Et ne craignez nullement , par là , de vous trop éloigner de la connaissance des disputes actuelles du monde, qu'il ne faut pas, en effet, que vous ignoriez. D'abord, vous n'aurez pas perdu votre peine, si vous parvenez à vous forger, dans le commerce intime des écrivains du grand siècle, les arm.es les plus solides avec lesquelles on puisse aborder ces disputes, je veux dire un sens nourri de la saine interprétation des divines Écritures , qui sont la sagesse même ; une clarté parfaite et une admirable vigueur d'expression ; un ordre irrésistible et une sûreté majestueuse dans les discours : mérite particulier de ces
puissants orateurs, nommément de Bourdaloue, qui n y a point de pairs. Mais ensuite il faut bien apprendre que les problèmes dont se tourmente aujourd'hui la société ne leur sont point inconnus ; qu'ils les ont, au contraire, traités dans leurs livres ; et, comme ils le savaient faire de tout ce qu'ils entreprenaient, avec une supériorité de vues et «de conseils dont pourraient s'étonner ceux qui les méprisent, si ce mépris n'allait pas jusqu'à dédaigner de connaître leur sentiment sur ces matières, et même jusqu'à vouloir ignorer qu'ils y aient touché. Tel discours de Bourdaloue pour le jour de Noël renferme plus de lumières sur la question de la pauvreté que n'en présenteront jamais tous les économistes charnels , qui se contredisent à ce propos. Yoilà un exemple ; j'en citerais vingt; et cela est tout simple : sous des noms nouveaux, l'humanité souffre et se plaint de ses maux anciens, moins anciens pourtant que ses crimes. Le monde , depuis bien longtemps qu'il offense le Ciel, n'invente plus un seul péché; il n'a donc pas, de nos jours, invezité une seule douleur, il ne peut donc gémir d'une seule plaie dont les hommes versés dans la connaissance des choses de Dieu n'aient sondé la cause et indiqué le remède. Quelle que soit la maladie, c'est le péché. Ceux qui le savent , savent aussi où chercher la guérison et le salut. — Yaisje dire que l'économie politique est dans l'Évangile? Certainement , je le dirai. Et quelle est donc la chose dont se puissent préoccuper les hommes sur laquelle l' Esprit- Saint n'ait point donné ses infaillibles règlements ? Dans quelles angoisses et dans quelles ténèbres peuvent-ils se plonger où ne les suivrait point la lumière et la miséricorde de Dieu, s'ils l'appelaient? où elle ne les ait même précédés, s'ils le voulaient voir? Non, les impies, vain-
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eus et détruits dans tous leurs systèmes sur l'honinio, ne se relèveront pus par ce doute , que , si Dieu règle riiomme en son particulier, il abandonne pourtant les sociétés sans guides dans leurs misères, et que ce que l'on appelle aujourd'hui les q?iestW7is sociaics sont in\cntions nouvelles, auxquelles l'Éternel n'avait pas songé, qui le surprennent merveilleusement, qui ne sont point de sa compétence , qu'il laisse enfin décider à la mécanique, au charbon de terre et aux journaux. Tout cela est bien digne du style constitutionnel et phalanstérien dont on se sert pour l'exprimer. Laissons déraisonner ces docteurs , et demandons aux livres saints le rayon de salut. Là où notre esprit cherche, s'inquiète, se trouble, se désespère. Dieu sait. Dieu voit, Dieu éclaire, et sa parole a toutes les solutions. L'idéal réalisable d'une société heureuse est dans les Écritures... Et où donc serait-il s'il n'était là? Et quel serait donc l'Évangile , si le plus haut secret de la conduite des hommes se trouvait ailleurs ?
Je m'arrête : j'irais plus loin qu'il me convient ici. C'en est assez, d'ailleurs , pour vous, à qui je m'adresse: et pour d'autres, qui m' écouteraient par aventure, que leur dirai-je, s'ils trouvent que Dieu lui-même a trop peu dit? Je reviens à la pensée qui me domine, et je répète que nous devons, mes frères, dès aujourd'hui , nous appliquer, — si nous voulons que l'on nous écoute, et que l'on nous écoute longtemps, — à nous former au noble style qui parle si dignement de Dieu et de l'homme, dont nous aurons à parler aussi. Je ne promets pas que nous deviendrons de grands écrivains; il y a un degré d'élévation dans l'art où ni l'étude, ni la volonté la plus assidue , ni les efforts les plus constants ne sauraient pous-
ser ceux que Dieu n'y pousse pas par l'octroi de certaines qualités rares dans l'histoire de l'esprit humain ; mais , à force de travail, on devient un écrivain pur, clair, correct , élégant même ; on sait manier un langage qui ne plie sous aucune pensée grande , qui ne fait défaut à aucune idée ; et lorsque, avec un pareil instrument, c'est la vérité de Dieu que l'on chante, on trouve des accents que toute oreille humaine écoute et que peut envier le génie. Certes, les écrivains du xvn° siècle, religieux ou profanes , n'étaient pas tous comme Bossuet , comme Fénelon , Racine , Pascal , de ces esprits tout à fait hors ligne , dont les facultés supérieures éclatent , pour ainsi dire, à chaque mot; mais partout, mais chez tous, et même chez les gens qui n'en faisaient pas métier, quel ordre, quelle clarté, quelle élégance, quel choix et quelle noblesse dans l'expression! quel talent, on dirait presque aujourd'hui miraculeux, de rendre avec concision les pensées les plus délicates et les plus profondes, de relever par la diction les choses les plus communes ! Lisez à haute voix une page écrite alors, lisez ensuite une de celles qu'on écrit maintenant (et choisissez cette dernière parmi les plus brillantes), vous com.prendrez , mieux qu'on ne peut l'exprimer, la décadence effrayante de la pensée et de l'art.
Un seul danger existait dans le goût très vif que l'on peut prendre pour cette belle littérature , et il n'est plus. Je parle du paganisme singulier qu elle affectait à l'extérieur , quoique chrétienne de fait , et souvent si chrétienne ! Mais enfin, puisqu'il n'arrive point de mauvaise chose au monde dont quelque petit avantage ne ressorte par la grâce du Seigneur, tout ce vieil Olympe, qui a tant célébré Louis XIY, est tombé avec sa monar-
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chic. Non seulement nous en avons fini avec les h(^,ros , les demi -dieux, dieux bâtards, tritons, nymphes, sylvains, qui se voyaient partout dans les livres, comme dans les bosquets de Versailles ; mais encore c'en est fait de Jupiter, de Vénus, d'Apollon, de Minerve et du reste. Toutes ces statues -là ont été descendues du piédestal littéraire ; et , à l'exemple des Goths de Totila, lorsqu'ils s'emparèrent de Rome, d'autres espèces de Goths en ont de nos jours fait de la chaux et du plâtre. Ce qu'on a nommé le romantisme , et qui fut d'ailleurs une chose si grossière , si barbare , et si véritablement païenne , dans le sang, dans la chair et jusque dans la moelle des os , a servi du moins à consommer cette ruine salutaire , et l'a fait (Dieu merci toujours) à la manière de la peste , qui, après avoir enlevé ce qui est chétif, meurt en quelque sorte devant les forts tempéraments qui peuvent lui résister .jLes vieux modèles sont restés debout , et les barbares se sont retirés après avoir accompli leur œuvre de justice, ou, pour parler comme eux, a leur rôle providentiel, )) en détruisant le peu que ces modèles offraient de défectueux. Le sol est libre ; il n'y a plus à vaincre, il né s'agit que d'édifier; et le plan d'une littérature magnifique, nationale et nouvelle, existe pour une part dans le passé , pour une plus grande part dans l'Église et dans la foi. C'est là surtout qu'on le trouvera, quand on voudra l'y chercher ; il y est , comme toutes les belles et durables choses y sont. Qu'on aille seulement, avec un même désir, s'inspirer au pied des autels, qu'on embrasse fermement la même orthodoxie de croyance et de langage, et qu'ensuite , sous la protection de la prière, on travaille selon les pentes et les qualités diverses de l'esprit : il naîtra une littérature qui sera , comme les
cathédrales du moyen âge, variée à l'infini dans son ensemble imposant.
J'aurais à ajouter, chers frères, beaucoup de choses à ce discours ; mais déjà, peut-être, me suis-je trop longguement abandonné au cordial plaisir de contempler avec vous une partie de F immense étendue de nos devoirs. Car il est doux au chrétien d'avoir à remplir de grands devoirs ; il y puise la certitude des grandes grâces que Dieu lui donnera- pour en venir à bout. En effet, tout nous encourage : si nous examinons l'état présent de la littérature catholique dans notre pays, nous y reconnaîtrons avec joie que l'inspiration de l'Église est, comme toujours , la plus forte , la plus élevée ; et que les maîtres du style en ce temps-ci, bien qu'éloignés de la perfection des anciens modèles, sont encore les chrétiens. Puissionsnous assez nous rapprocher d'eux pour espérer d'élever un jour, entre leurs monuments splendides, quelques humbles maisons parmi celles qui formeront la grande cité dont les plans, dit M-. de Maistre, sont déjà visiblement arrêtés pour l'avenir!
Et nous y parviendrons. — Je l'affirme , quoique nous ne soyons rien encore , — nous y parviendrons si nous le voulons chrétiennement ; si , fermes sous les rayons fécondants du soleil de vérité , unis d'esprit et de cœur, et nous donnant tout entiers à cette entreprise, nous n'y demandons à Dieu que sa gloire et notre salut.