VINCENT DEL PORTICO
Pie V, type d*un moine-pontife. — Sélim II déclare la guerre à Venise. — Le pape travaille à l'alliance des princes chrétiens contre les Turcs. — Bonne opinion sur les Moscovites à Rome.— Vincent del Portico, nonce de Pologne, est destiné pour Moscou. — Ses instructions. — On ignore à Rome les excès sauvages d'Ivan, rinstitution de Topritchnina , les massacres périodiques, le sac de Novgorod. — Portico s'ouvre sur la mission moscovite au roi de Pologne : ses tergiversations. — Préparatifs de voyage de Portico. — Il envoie à Rome les relations sur Moscou de Schlichting et des ambassadeurs polonais. — Pie V renonce au projet moscovite. — La bataille de Lépante et Devlet- Ghireï.
lE V était rhomme providentiel, qui devait le premier ébranler la puissance menaçante des Osmanlis. Elevé dans la suite à l'honneur des autels, il a été durant sa vie le type du moine,
couronné de la tiare pontificale. Issu de la famille des Ghislieri, il appartenait par le fait même de sa naissance à ces anciennes et fortes générations, qui savaient si bien allier le courage à la piété ; sa jeunesse se passa dans la solitude du cloître, où l'austère discipline et de sérieuses études donnèrent à son caractère une trempe virile et à ses idées une teinte profonde d'ascétisme. Les ministères qu'il eut ensuite à exercer, soit comme religieux dominicain, soit comme cardinal, et qui le mettaient souvent en contact avec les hérétiques au tribunal de l'inquisition, ne firent que développer les deux traits saillants de sa remarquable personnalité. La même empreinte se retrouve encore chez le pontife : d'une piété angélique au pied des autels, il ne recule pas devant les rigueurs nécessaires au maintien de la discipline et à la sauvegarde de la foi; aux progrès croissants de rislamisme, il oppose une ardeur guerrière, dont les circonstances ne tardent pas à lui faire un devoir.
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Les flammes qui avaient consumé Tarsenal de Venise étaient à peine éteintes et la reine de l'Adriatique se remettait lentement de ce désastre ; en Espagne, les Maures de Grenade exerçaient encore de sanglantes représailles contre leurs maîtres, lorsque des bruits sinistres de guerre et d'invasion ottomane se répandirent dans le monde chrétien. L'ombre de Soliman planait au-dessus de l'empire turc, dont ce fameux capitaine avait reculé les frontières à Pest jusqu'à la forteresse de Wan, à l'ouest jusqu'à celle de Gran -, au midi, il avait subjugué Alger, Tunis et Tripoli ; ses talents militaires lui survivaient encore dans la personne du grandvizir Mahomet-Sokolli, qu'il avait légué à son fils, et le sultan Sélim II lui-même n'était pas si adonné aux plaisirs énervants du harem, qu'il n'eût des éclairs de courage et des velléités de conquête. C'était surtout l'île de Chypre avec son ciel d'azur, ses champs fertiles, ses vignobles^ ses mines d'alun, de sel et de cuivre, qui formait depuis longtemps l'objet de ses
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convoitises. Lorsqu'il apprit^que les flammes ravageaient Venise et que le sang coulait en Espagne, il crut le moment opportun pour exécuter ses projets belliqueux et faire valoir ses futiles réclamations au sujet de Chypre. La république de Saint-Marc n'eut pas de peine à en faire justice. Il s'y attendait, et aussitôt les voies de fait succèdent aux menaces :
le i3 janvier 1570, l'ambassadeur de Venise, Marc-Antoine Barbaro, est arrêté, les navires vénitiens sont séquestrés; en même temps les fameux corsaires levantins paraissent dans la Méditerranée et les frontières de la Dalmatie sont infestées par les brigands. Désormais le doute n'était plus possible, les Turcs déclaraient la guerre à la Seigneurie.
Cet événement jeta partout l'épouvante et l'effroi. Le siège de Malte avec ses scènes sanglantes vivait encore dans tous les souvenirs et voilà que le croissant se montre de nouveau à l'horizon; le danger était commun et personne ne pouvait prévoir les conséquences d'une guerre
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malheureuse^ ni fixer des limites aux conquêtes d'un ennemi, qui avait juré la destruction du christianisme. Il fallait donc organiser promptement la défense et, d'après les idées de l'époque, c'était au chef suprême de la chrétienté à s*en occuper, car ce n'était pas une simple lutte de nation à nation qui s'engageait, c'était le croissant qui se dressait contre la croix et Mahomet qui disputait à Jésus-Christ Pempire du monde. Pie V ne faillit pas à sa mission. La pensée d'une ligue universelle contre les Turcs le préoccupait depuis longtemps et, dès les premiers jours de son pontificat, il en avait fait le point de départ de ses combinaisons politiques. A l'approche du danger, il redouble d'activité, cherchant des alliés, armant des galères à ses frais, faisant appel à tous les dévouements. Nous ne suivrons pas le pontife dans ses multiples négociations avec la plupart des princes de l'Occident, voire avec quelques souverains orientaux, dans le but de rallier les uns et les autres sous le même drapeau contre les Osmanlis; le
cadre de ce travail est plus restreint, il s^agit seulement des rapports de Pie V avec la Moscovie, dont les origines remontent à la même source, c'est-à-dire au projet de guerre contre les Turcs.
Dans le rapprochement, sur ce terrain, du pape avec le tsar, il n'y a rien qui doive nous étonner. Le danger était si pressant et la cause d'un intérêt si général, qu'en dehors du monde musulman on pouvait chercher partout, avec l'espoir légitime d'en trouver, des points de contact. A cette époque, on avait d'ailleurs à Rome une idée très favorable des Moscovites et de leur souverain ; les négociations de i55o-i55i en étaient la cause. A deux reprises, on avait ensuite essayé d'envoyer des mandataires à Moscou , chaque fois le roi de Pologne avait suscité des obstacles insurmontables; ainsi rien n'était venu modifier l'impression produite par les avances de Steinberg, quoique, au reste, comme Pie V l'avoue lui-même, on ne sût pas au juste à quoi s'en tenir ni sur l'authenticité de son ambassade, ni
sur la valeur de ses propositions '. Les plus récentes relations ofEcielles n^étaient pas de nature à dissiper ces illusions. Le nonce de Pologne, Jules Ruggieri, de retour à Rome en 1 568, écrivait dans son rapport que le tsar était ennemi déclaré des luthériens et qu'il accepterait peut-être le concile de Florence, si un minisire pontifical trouvait l'occasion de lui en exposer les principes. Quant à la politique, il ne cachait pas au pape Tanimosité qui régnait entre les Polonais et les Moscovites; une paix solide et durable lui paraissait impossible, tout au plus pouvait-on espérer une trêve de quelques années *.
Ces circonstances dans leur ensemble frappèrent l'esprit éminemment pratique de Pie V; elles indiquaient le but à atteindre et la marche à suivre; aussi, dans les instructions données en 1 568 au successeur de Ruggieri, le nouveau nonce est-il mis en demeure d établir la paix en-