Hist, Russ. mon., I, p. 275 et suiv
s'agit d'un nouveau projet de mission pontificale à Moscou en 1579.
L'empire turc était entré dans sa période de décadence après la mort de Soliman l"'y si la journée de Lépante n'avait pas brisé sa puissance, elle l'avait au moins ébranlée, et spolié le croissant de son prestige d^invincible; Amurat III s'était engagé dans une longue et pénible guerre avec la Perse; le bruit de ses revers s'était répandu en Europe ; une ambassade persane sollicitait à Lisbonne le concours des princes de l'Occident pour porter un mortel et dernier coup à l'empire des Osmanlis. Vivement frappé par cet état de choses, Grégoire XIII reprit les projets caressés par le cardinal de Côme depuis iSjô; il se laissa persuader que les Turcs, harcelés par les Perses, en Asie, ne pourraient guère opposer une longue résistance aux armées chrétiennes qui viendraient les attaquer de toutes parts en Europe. Le point capital, d'où dépendait le succès, était donc d'organiser promptement la ligue pour faire coïncider
une campagne dans la presqu^ile des Balkans avec les opérations militaires que les Perses poussaient vigoureusement en Orient. Le pape résolut de mettre au service de cette idée toutes ses ressources matérielles et tout le prestige de son autorité. La grandeur de la cause semblait digne de tous les suffrages ; on espérait rallier sous le même drapeau PEspagne et Venise, ces deux rivales également fières et puissantes, dont le concours était également nécessaire; on désirait surtout mettre à la tête des armées réunies le roi de Pologne. Les plus graves motifs militaient en faveur de ce choix : Bathory avait sous ses ordres cette brillante et indomptable cavalerie polonaise, habituée de longue date à moissonner des lauriers sur les champs de bataille; il pouvait facilement pénétrer jusqu'au cœur du pays ennemi en traversant la Moldavie et la Valachie, dont Taccès lui était ouvert ; enfin — et c'était le principal — il s'appelait Etienne Bathory. C'était un soldat couronné, mais un soldat dans la grande et belle acception
du mot, austère et simple jusqu'à la rudesse au milieu du luxe qui l'entourait, peu fait pour les joies du foyer domestique, qui lui rappelait Tunion contractée à quarante-trois ans avec une infante de cinquante-quatre, constamment heureux à la guerre, où rien n'égalait la sûreté de son coup d^œil et la rapidité de ses mouvements, moins fortuné à la diète, qui opposait des lenteurs tracassières à ses projets de conquête et à ses ardeurs belliqueuses. A répoque de son élection, loin de le favoriser, Rome avait pris fait et cause pour ses compétiteurs. Etienne, devenu roi de Pologne, eut le bon goût d'oublier qu'on avait combattu la candidature du voïvode de Transylvanie; son dévouement au Saint-Siège égala celui de ses plus illustres prédécesseurs. Grégoire Xlll s'était formé la plus haute idée de son génie militaire et de ses qualités privées; aussi Taurait-il vu d'autant plus volontiers à la tête de la ligue, que Bathor\- lui-même avait plus d'une fois entretenu le nonce de projets analogues et
ROME ET MOSCOU Il3
manifesté des dispositions vraiment chevaleresques.
Mais il y avait auparavant une difficulté à aplanir. Dès le mois de février 1578, la diète de Varsovie avait été saisie de propositions belliqueuses : on délibérait s1l fallait prendre les armes contre le khan de Crimée ou contre le tsar de Moscou ; le second projet prévalut et la guerre moscovite fut décidée en principe. Toutefois la déclaration formelle ne s'en fit à Ivan qu'en juin 1579, lorsque l'armée polonaise fut prête à se mettre en campagne.
A Rome, on comprenait très bien que Bathory ne pourrait pas se mesurer simultanément avec deux ennemis qui, malgré leur épuisement, ne laissaient pas d'être formidables : la paix avec Ivan IV était nécessaire pour concentrer toutes les forces contre Amurat. Cette combinaison offrait un autre avantage : rassuré sur ses frontières de l'Ouest, le tsar de Moscou ne pourrait-il pas inquiéter les Tartares de Crimée, ses ennemis naturels, et ainsi venir en aide à la cause commune au lieu
de l'entraver? A la suite de ces considérations, Grégoire XIII conçut le projet, hardi sans doute, mais digne d^un pontife, de réconcilier les deux rivaux et d'opposer Moscovites et Polonais, désormais pacifiés, au grand ennemi du nom chrétien. Le cardinal de Côme, ministre préféré de Grégoire XIII, fut chargé de cette négociation, et voici les mesures qu'il crut devoir prendre.
Il adressa une longue dépêche chiffrée au nonce de Pologne, André Caligari, promu plus tard à Pévêché de Bertinoro, en lui enjoignant de gagner le roi à Tidée de la ligue, dont il serait le chef, et d'obtenir son concours pour l'envoi d'un nonce pontifical à Moscou, avec mission de rétablir la paix entre les deux nations belligérantes. Caligari devait informer Bathory des circonstances favorables pour une levée générale contre les Turcs, lui dire que le pape le tenait pour le plus courageux et le plus prudent des rois et lui portait la plus haute estime; venaient ensuite la promesse de larges subsides et
le mirage séduisant de la conquête de Constantinople. Ses succès militaires ne seraient pas compromis par les propositions pacifiques, car le pape agirait spontanément, comme à Pinsu du roi de Pologne, de sorte qu'à Moscou on ne se douterait même pas qu*il fût au courant des négociations. Le cardinal de Côme doutait si peu du succès de cette démarche qu'il envoyait sous le même pli à Caligari, non-seulement le bref nécessaire pour entrer, sur ce point, en matière avec Bathory, mais aussi un bref destiné à Ivan IV. Il allait même Jusqu'à donner les plus minutieux détails relatifs à la mission moscovite, sur les dispositions financières à prendre, sur la personne à envoyer (ce devait être un neveu de l'archevêque de Gnesen), sur les instructions à rédiger, dont le point culminant serait la paix entre Ivan et Bathory, et l'union de Moscou avec Rome sur la base du concile de Florence K