‹ Rome et ses papesChapitre 47 sur 197 · LIVRE I , CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE I , CHAPITRE VII

sit la force. L'Empire était en feu , et FEglise attisait la révolte en la sanctifiant. Henri tremble : le repentir est la seule chance de salut qui lui reste. Il vient à la cour de Grégoire , qui l'oublie pendant trois jours d'hiver dans un fossé de son château. Là, le monarque se confesse publiquement, et s'avoue indigne de régner.

On le voit s'agenouiller humblement devant l'homme orgueilleux qu'il a méconnu. Grégoire triomphe.

Cependant une comtesse de Toscane , la célèbre Mathilde , avait fait don à Grégoire VII • de tous ses Etats d'Italie L'intimité équivoque de cette femme avec le pape promettait à ce dernier un immense accroissement de puissance. Mais les seigneurs s'alarmèrent , et Henri , qui vit leurs craintes , s'en servit. Il reprit les armes , retrouva des soldats , et , rapide comme l'éclair , il vint assiéger le saint-père. Tout n'était que confusion , depuis le Tibre jusqu'à l'Oder ; de nouvelles censures se croisaient. Le pape quêtait des secours , soulevait la Bourgogne qui

1 On croit qu'il n'y eut pas d'acte de cette donation. La coutume était alors de mettre sur l'autel une motte de terre quand on donnait ses biens à l'Église. Des témoins assistaient au marché.

lui rendait hommage, les Saxons* et les Normand de Naples. Une diète dépouilla Henri de la couronne ; Grégoire nomma même un nouveau césar ; mais Henri triompha de l'anathême et de son rival. Il fit élire avec pompe Clé» ment III pour souverain pontife , déposa son ennemi comme fauteur de tyrans , sacrilège , magicien, puis marcha sur la capitale chrétienne. La ville fut prise après deux ans de siège, et on vit encore une installation papale par un empereur, et un couronnement impérial par un pape.

Grégoire dut son salut à Robert Guiscard , qui pilla Rome au dedans pendant que lejs Impériaux l'assiégeaient au dehors. Errant et fugitif, il alla mourir à Salerne, laissant le monde stupéfié de son audace. Nul de ses devanciers ne fut plus énergiquement entier que lui. Il avait dans Famé tout ce qui peut engendrer l'orgueilleux sentiment d'une force supérieure à tout. C'était ouvertement le fait extérieur et non la conscience de l'homme qu'il voulait gouverner. L'Écriture n'était rien à ses yeux ; l'humilité chrétienne, il s'en moquait. Son but unique", son premier et dernier vœu était la constitution solide du despotisme religieux. Ambitieux , criminel , simoniaque en tous sens ,

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non-seulement i\ abusa des ressources créées , mais il en inventa d'autres pour parvenir à ses fins. Non content d'avoir canonisé l'insurrec-

tion des peuples , il s'arrogea la nomination et la confirmation de tous leurs souverains , et répara , par son langage effronté , les fautes des papes ses prédécesseurs , qui avaient rampé devant l'Empire. On a nié sa sensualité ; mais cette sensualité était trop commune dans le clergé , qui chaque jour se mariait et se battait malgré les règles écrites , pour qu'on puisse la révoquer en doute dans le chef de ce même clergé : elle est d'ailleurs inutile au portrait d'un pontife qui affichait comme prêtre des vices qui tachent un laïque. Après cela il brille au martyrologe , car la société qu'il servit en a fait un saint. Est-ce donc un mérite de se rendre odieux et terrible ? Se fondant sur l'ancien denier de saint Pierre qûe l'Angleterre payait au siège romain , il exigea une fois que Guillaume-le- Conquérant lui prêtât hommage ; mais le prince normand repoussa fièrement le despote. Sans parler d'Henri IV, de l'empereur Nicéphore , des rois de France , d'Espagne et de Pologne , les souverains de l'Italie elle-même essuyèrent le feu de ses anathêmes. Il foudroya jusqu'à ses voisins , rompit de la sorte tous les rapports de

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réciprocité , ferma les débouches , paralysa le commerce et suscita la famine dans Rome. II était ferme, grand et rusé politique, et c'est lui qui reconstitua pour ainsi dire le pouvoir de l'Eglise qu'il avait à son avènement trouvé vague , épars et disséminé. Etonné qu'avec d'aussi frêles principes d'existence, l'autorité papale se fut maintenue , il asservit la société civile à l'Église et l'Église à la tiare; puis rayant la puissance , il en fit un faisceau qu'il déposa sur le trône des apôtres. Les doctrines de son premier concile sont : Que le saint-siége est infaillible ; qu'il dispose des sceptres et des* évêchés , absout des serments et relève de Dieu seul. Sa sévérité effraya jusqu'aux monastères qui firent semblant vers ce temps de réformer leur discipline toute immorale et relâchée. Voilà, autant qu'on peut le dépeindre en quelques lignes ce farouche Hildebrand, qui, avec plus de sagesse et de modération , pouvait arracher l'Italie au sceptre germanique , et en faire une nation.

Comme prince , on en fit un grand homme , comme pape on en fit un béat. Sa mémoire, indélébile comme ses actes, va servir de type et de modèle h Rome.

[1086.] A sa mort, le pontife nommé sous l'influence d'Henri IV, fut méconnu, et Vie-

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tor III fut élu. Élève de Grégoire , il continua la guerre , lança ses foudres excommunioateurs contre l'Empereur et l'anti-pape , et se ligua pour la défense commune avec les Normands et la Toscane. — Des auteurs disent qu'il fut le premier saint-père qui ait envoyé une flotte contre les Sarrazins. Cette expédition donna sans doute l'idée des croisades. — Il mourut empoisonné.

[1087.] Son successeur, Urbain II, chassa l'anti-pape impérial , Clément III , de Rome. — La^uerre durait. — Il fit épouser au roi des Romains , fils de Henri IV, la fille de Robert Guiscard , et entraîna le jeune prince dans la lutte contre son propre père. C'est ce pape qui excommunia le roi de France Philippe I er , parce que ce monarque abandonna sa parente qu'il avait épousée. Le bon roi Robert , grand-père de Philippe , avait été excommunié pour avoir épousé la sienne.

Sous ce saint-père eut lieu la première croisade. Urbain passâ en France, exhorta les chrétiens à la délivrance de la Terre-Sainte; des bandes d'oisifs s'enrégimentèrent ; trois cent mille pillards romanesques abandonnèrent patrie , foyers et famille^ *

On le sait , les croisades portèrent un coup

fatal à la féodalité parce qu'elles délivraient les vassaux des exactions de leurs seigneurs. Les campagnes respiraient pendant l'absence du despotisme. Les nobles revenaient quand la nation

% était habituée à se passer d'eux , quand les peuples et les rois avaiept insensiblement miné des droits que leur présence ne soutenait plus. De la sorte , ils se trouvaient à leur retour plus voisins de leurs serfs dans la hiérarchie sociale, et plus éloignés du monarque. De grands maux naissaient , car le clergé , pour mieux envahir , ne se croisait pas. Pauvres de patrimoine, riches seulement de gloire et de fatigues , les croisés ne retrouvaient que l'indigence dans les palais de leurs aïeux , et leurs principales ressources devenaient le vagabondage et la rapine. Les croisades ont eu d'utiles et de funestes résultats : mais peut être que sans elle le monde européen se fût développé plus tôt, puisqu'elles le débarrassèrent d'abus dont la fin momentanée , voila le besoin d'une réforme.

[1095]. L'armée partit inspirée par un fanatique , Pierre-l'Hermité , dont le nom a survécu à ces stuptdes entreprises. Quelques bandes s'abymèrent en Allemagne , exterminées par les

* Hongrois ; le reste arriva en Afrique , battit les Turcs , prit Jérusalem , fit des rois , et fonda des

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