A' MAME ET C", IMPRIMEURS- LIBRAIBES
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Réflexions. — Départ de Marseille. — Le château d'IfT. — Le colonel Niel remettant les clefs de Home au saint-père. — Orage lointain. — L^escadre française. — La mer au clair de la lune. — La prière sur le pont.
A boîÀ du Montetumaf 18 juillet 1849.
Une heure s'est à peine écoulée depuis notre séparation, chère Céline, ma joue est chaude encore de vos baisers et de vos larmes, et déjà une immense distance nous sépare. La vapeur, cette force merveilleuse et si longtemps inconnue , semble employer toute sa puissance à nous entraîner , vous sur la terre , moi sur Peau, à deux cents lieues l'une de l'autre; mais ce soir vous aurez rejoint votre bonne mère , vous aurez retrouvé votre paisible demeure et vos amis ; et moi ,
je serai seule et isolée sur cette maison flottante, si
admirablement suspendue entre la voûie des cieux et Tabime des mers.
Alors comme à présent , coname toujours, ma Céline, je penserai à vous, si tendre et si dévouée ; et je prierai le Dieu tout -puissant de vous combler, vous et les vôtres , de ses faveurs les plus précieuses ; puis je me
reconforterai par Pespérance de vous revoir bientôt
Mais si la Providence en ordonnait autrement ; si la mort, cette reine du monde, la seule puissance que Pincrédulité des honunes n'ait osé nier , tranchait subitement le fil de ma vie languissante , ne pleurez pas sur moi , mon amie ; car Dieu me fait la grâce de ne considérer la mort que comme le passage pénible , mais extrêmement court, d'une vallée semée de ronces et d'épines à ces jardins enchantés, à ces torrents de délices, dont la vision passagère faisait dire à saint Paul : « Non, l'œil de l'homme n'a jamais vu, son « oreille n'a pas entendu , son cœur n'a point compris (( la félicité que Dieu garde à ses saints. »
Vous l'avouerai-je , ma Céline , l'idée même de me séparer de vous, quelque pénible qu'elle me paraisse maintenant, ne troublerait point, je crois, ce moment suprême ; est-il pour le chrétien des adieux étemels î ne sommes-nous pas sûrs de nous retrouver un jour au sein de la divinité , au milieu du chœur des anges et des bienheureux , et cela après ime vie si courte en comparaison de l'éternité, puisque «mille ans sont devant le Seigneur
ROME. â
« comme l'heure qui vient de s'enfuir. » Donc si vous apprenez la nouvelle de ma mort, encore une fois ne versez point de lannes, mais réjouissez-vous dans le Seigneur de ce qu'il aura mis fin à mes peines ; car je n^ai ni mari, ni enfants; je ne suis bonne à rien ici-bas. Ne cherchez pas non plus à m'élever un tombeau somptueux, ni à faire transporter ma froide dépouille dans le tombeau de nos ancêtres, comme votre bon cœur et votre affection pour moi vous porteraient peut-être à le désirer; mais seulement priez le Dieu de miséricorde de me pardonner mes fautes et de me recevoir dans son sein. Peu m'importe en effet le lieu où l'on déposera mes rester mortels, que les vers ou les poissons se repaissent de mon cadavre, que les passants oublieux foulent à leurs pieds la poussière qui fut mon corps , pourvu que mon âme remonte vers Dieu , qui la créa à son image.
Du reste, ma Céline, ne prenez pas ces lignes tracées à la hâte pour le testament d'une mourante ; mais regardezles seulement comme les confidences intimes d'un cœur qui aime à s'épancher dans le vôtre ; ne vous tourmentez donc point à mon sujet, vous si bonne et si tendre, car jamais je ne me suis mieux portée qu'aujourd'hui , malgré mes inquiétudes pour mon frère. Le mal de mer, que j'appréhendais beaucoup, ne m'a point encore fait sentir ses langueurs , de sorte que j'en serai , je crois , pour mes frais d'imagination et pour ma résolution bien arrêtée de le supporter avec courage : il est vrai que nous avons
aujourd'hui le plus beau temps du monde ; je le dois sans doute à vos prières. La mer est calme et bleue comme le lac le plus limpide ; le long sillon d'écume que tracent les roues du bateau sont les seules rides qui paraissent à sa surface ; de nombreux poissons aux écailles argentées suivent le bâtiment en nageant entre deux eaux; ils sautillent de temps à autre avec une agilité merveilleuse; passagers et matelots, tout le monde est SUT le pont pour jouir de la beauté de ce spectacle.
En sortant de Marseille, cité florissante qui se glorifie encore de son origine phocéenne, nous avons d'abord traversé le canal entre les lies Pomègue et Ratonneau , arides et presque désertes, et celle qui porte le château d'Iff , prison d'Ëtat où furent enfermés jadis Mirabeau et Philippe d'Orléans le régicide, et où se trouvent actuellement détenus quelques prisonniers, accusés d'avoir pris une part coupable aux tristes événements qui ont affligé Marseille au mois de juin de l'année dernière. Us y jouissent cependant d'une certaine liberté; on leur permet quelquefois de prendre le plaisir de la pêche, et, sauf les remords de la conscience pour ceux qui se sentent criminels , leur sort n'est guère plus à plaindre que celui des soldats préposés à leur garde, et qu'on ne relève que tous les mois.
Nous avons maintenant à notre gauche les côtes de cette belle Provence que M. de Grignan appelait la jjruettôe parfumée, mais pour laquelle je n'accepte que l'épithète
louangeuse ; devant nous et à notre droite Timmensité de cette mer d^azur qui semble se confondre avec l'horizon.
( Cinq heures du soir. ]
Je viens de causer longuement avec le capitaine de la frégate. C'est un de ces marins aux manières un peu brusques, mais à la physionomie franche et ouverte ; ses cheveux d'un blanc de neige contrastent noblement avec son visage bruni par le soleil. Nous avons salué en passant la ville de Toulon, créée par Louis XIV, et où le jeune commandant d'artillerie, qui remplit plus tard le monde entier du bruit de ses conquêtes et de l'éclat de son nom , commença à illustrer sa carrière militaire en décidant de la reddition de la place ; puis les lies d'Hyères , et Fréjus aux souvenirs historiques. Ce brave marin cause bien et volontiers , il m'a donné des détails fort intéressants sur la révolution de Rome ; il a vu le pape à Gaëte, et s'est agenouillé, plein de respect, pour recevoir la bénédiction du saint pontife. Rien de plus vénérable, difr-il, que le visage de Pie IX , rien de plus touchant que la douce résignation peinte sur tous ses traits. Le colonel Niel a été chargé par le général en chef Oudinot , duc de Reggio, de lui remettre les clefs de la ville de Rome. Pie IX les a placées au-dessous d'im tableau de la sainte Vierge qui orne l'autel oîi il venait de célébrer la messe ; puis, après avoir exprimé sa vive reconnaissance envers l'armée fran-
çaise , il a demandé au colonel ce qu'il pourrait accorder au porteur d'une si bonne nouvelle. Celui-ci a répondu dignement qu'il était déjà trop heureux d'accomplir une pareille mission , mais que , puisque Sa Sainteté voulait bien lui offrir une récompense, il la priait de lui donner un chapelet béni de sa main pour le porter à M^^Jfiel. Le saint-père remit aussitôt au colonel un chapelet de cornaline, et lui donna en outre la croix de commandeur de l'ordre de Saint-Grégoire-le-Grand.
Vous ne vous doutez pas , mon amie, que pendant que j'écris ces lignes la foudre gronde dans le lointain , et que l'éclair sillonne les nues en longs rubans de feu. La pluie tombe par torrents à un quart de lieue de distance ; mais l'orage n'arrive pas jusqu'à nous ; à peine quelques gouttes d'eau tombent-elles sur le pont , qui semble pai^ semé de perles liquides. Nous jouissons fort à notre aise de toute la grandeur de la scène.
Voici les grands vaisseaux de l'escadre de l'amiral Baudin qui se rendent à Toulon; ils ajoutent encore à la magnificence du spectacle. J'en compte sept dont je distingue k merveille les rangées de canons. Les mâts s'inclinent , quelques matelots serrent la voile ; hardis moi^ tels dont le pied n'a pour appui qu'un mince cordage au-dessus de l'abime !
Maintenant la foudre se tait, l'orage se dissipe, quelques gros nuages assombrissent encore l'horizon ; mais le vent les chasse devant lui, et l'arc du Dieu vivant , un
pied sur la terre, l'autre sur la mer, étale daius les deux ses brillantes couleurs. Puissent ainsi s'éloigner les tempêtes qui semblent menacer la société tout entière! puisse le Mtour du saint-père être un signe de réconciliation entre Dieu et les hommes !
(Neuf heures.)
Encore quelques mots au clair de la lune. Je viens de la voir sortir et s'élever peu à peu du sein des ondes ; elle brille d'un éclat si pur que j'écris facilement à sa lumière. La mer bleue et profonde réfléchit son globe argenté et scintille sous ses rayons. La terre a disparu à nos regards ; je n'aperçois plus que les globes lumineux que Dieu suspendit sur nos tètes , et les flots succédant aux flots, la mer, la mer encore se confondant avec l'azur des cieux. Cette faible image de l'Être infini élève jusqu'à lui mes pensées et jette mon âme dans une douce extase ; tout ce qui est immense, . tout ce qui est magnifique porte naturellement à la * prière et aux méditations religieuses. Je contemple cette belle frégate que vous avez admirée ce. matin dans le port. Qu'est-elle maintenant aux yeux des habitants des côtes? un objet presque imperceptible, une coquille de noix surnageant à la surface des flots, un point noir dans Tespace; moins que tout cela, rien, absolument rien, car nul ne peut plus nous apercevoir. Mais Dieu nous voit toujours aussi distinctement, si petits que nous
soyons; il lit au fond de nos cœurs, et il recueille nos adorations et nos soupirs. J'ai prié avec bonheur, ainsi suspendue entre le ciel et Tonde dont une seule planche nous sépare, et je suis persuadée qu'un grand nombre de voyageurs et de matelots ont éprouvé les mêmes émotions, car j'en ai vu plusieurs élever leurs regards vers les cieux dans une attitude respectueuse, et j'ai regretté vivement que, comme jadis, la voix d'un aumônier, dominant le bruit des vagues , ne prononçât pas à haute voix la prière commune. Tous ces grains d'encens qui brûlaient isolément, réunis, pour ainsi dire, dans le même encensoir, eussent composé pour le Très- Haut un parfum plus agréable. Figurez-vous, ma chère, tous ces officiers de marine, tous ces matelots aux membres robustes rassemblés sur le pont, le front découvert, dans l'attitude du recueillement et de l'adoration , entonnant après la prière du soir un cantique à la sainte Vierge, cette étoile de la mer qu'ils vénèrent avec tant d'empressement dans la chapelle de Notre-Dame-de-la- Garde. Un tel spectacle ne remplirait-il pas d'une sainte joie tout cœur vraiment chrétien?... Et quand, au lieu du calme dont nous jouissons, la tempête gronde, les vents se déchaînent et les vagues amoncelées soulèvent le bâtiment pour le replonger dans l'abîme, lorsque les voiles se fendent, lorsque les mâts craquent et se brisent, lorsque le navire gémit et s'enfonce sous le poids de l'eau qui. le rempUt de plus en plus , croyez-vous que la
présence d'un prêtre dont la main s'élèverait pour bénir, la voix pour prononcer des paroles d'absolution et de pardon , ne serait pas un grand bienfait pour des chrétiens? Il me semble fort dur d'exposer ces pauvres gens à mourir ainsi sans consolation et sans sacrement, et je prie Dieu de tout mon cœur pour qu'il inspire au gouvernement la bonne pensée de rendre aux marins et aux soldats les aumôniers qu'on leur accordait jadis.
Maintenant je vous quitte, ma Céline ; le vent fraîchit , l'heure s'avance ; je suis presque seule sur le pont avec le pilote et l'officier de quart; je vais rejoindre ma cabine en pensant à Dieu et à vous, puis encore et malgré moi à mon pauvre frère, dont l'état me donne de vives inquiétudes. A demain.
Le mal de mer. — Les bonbons de Malte. — Détails sur rentrée de Tarmée française k Gività-Ve^hia. «- Débarquement
A bord du Montezuma, 15 juillet 1849.
Je vous avais dit : A demain ; mais l'homme propose, et Dieu dispose ; il en est ainsi des moindres résolutions comme des plus importantes. Hier, en m' éveillant au
dO ROM E.
point du jour, je me suis sentie si mollement bercée par les vagues , que la sensation aurait dû me paraître fort douce ; mais il en arriva tout autrement ; ma tête s'alourdit, mes entrailles se soulevèrent, mes forces s'anéantirent, ma volonté même fut comme paralysée, et moi, qui croyais braver le mal de mer, je le subis avec toutes ses conséquences humiliantes. Dans cet état je ne me sentais le courage ni de parler ni d'agir, je tenais les yeux fermés , mes lèvres mômes me refusèrent leur concours lorsque je voulus leur faire prononcer mes prières du matin. Comme je suis loin de posséder la vertu de sainte Thérèse, qui demandait à Dieu la souffrance ou la mort, je désirais de tout mon cœur d'arriver àCività-Vecchia ou de sentir les vagues se calmer. La pensée qui me préoccupait le plus vivement était celle-ci : lors même, me disais-je, que les tourments des damnés ne seraient autre chose qu'un mal de mer continuel , l'idée de l'endurer une année tout entière ne serait-elle pas désespérante ? Comment pourrions-nous donc nous exposer à souffrir éternellement des maux mille fois plus terribles !
Le capitaine du bâtiment a été plein de bonté pour nous ; il vint me voir plusieurs fois lui-même , et mit son domestique à mes ordres ; car ma femme de chambre , ma pauvre Thécla , était comme moi sans mouvement et sans force. On m'offrit plusieurs fois du bouillon et du potage , mais il me fut impossible de prendre aucune nourriture. J'avalai cependant quelques bonbons de
ROME. Il
Malte, qu^un voyageur obligeant me fit accepter, les croyant sur la foi des^ journaux im remède excellent contre le mal de mer; et je vous déclare, ma chère, que le bonbon de Malte est une drogue détestable, qui ne produisit aucun* bon effet. Rayez-le donc de votre pharmacie préservative lorsque vous entreprendrez un voyage de long cours.
Nous passâmes devant Capraïa, qui tire son nom des chèvres dont elle est remplie ; puis auprès de Tlle d'Elbe, demeure célèbre par le premier exil de Napoléon ; mais je ne vis rien de tout cela. La nuit vint enfin, et je m'endormis. Ce matin j'ai pu me lever et reprendre la plume, car le ciel a retrouvé sa sérénité première. Mon malaise d'hier n'est déjà plus qu'un songe à moitié oublié ; il en sera de même de tous les maux de cette vie lorsque nous arriverons à son terme ; une seule chose nous restera alors des joies et des peines d'ici-bas, l'usage que nous en aurons fait.
Mais n'est-ce point Cività-Vecchia que j'aperçois dans le lointain?
C'est bien en effet le port désiré, je le vois distinctement avec le secours de la lunette d'approche, et maintenant mes yeux suffisent pour distinguer ses tours crénelées, ses fortifications, qui ne sont pas, dit-on, susceptibles d'une grande résistance. Le capitaine avoue néanmoins qu'elles auraient fait perdre un temps précieux à nos braves soldats lorsqu'ils se présentèrent
li ROME.
devant la place le 25 avril, si la garnison avait été bien résolue à leur en fenner l'entrée.
a Ils nous accueillirent alors, dit toujours le capitaine, témoin oculaire (puisqu'il faisait partie de Tescadre), sinon avec Tenthousiasme dont quelques journaux nous entretinrent à cette époque, du moins sans répugnance ; ne faisant entendre aucun vivat, aucun cri désapprobateur, ne se prononçant ni pour le pape ni pour la république.» Cette indifférence apparente s'explique aisément , dilron , quand on connaît le caractère des Italiens, qui poussent souvent la prudence jusqu'à l'excès. I^ gouvernement français s'était d'ailleurs prononcé d'une manière si peu explicite sur le but de l'expédition, que les habitants de Gività ont jugé plus sage de s'abstenir de démonstration quelconque, afin de ne se compromettre envers aucun parti.
Mais, pendant que je cause avec vous, notre frégate mouille dans la rade, car le port de Civitaest trop petit pour notre bâtiment. Le capitaine, toujours bon et aimable, met une chaloupe à ma disposition. Encore quelques minutes , et je toucherai au sol de l'Italie !. . .
RQME. 13
Le chftteau des papes. — L'église des Capucins. — Les femmes de Gività-Vecchia. — Le Te Deum. — Un dîner avec les officiers français. — La vérité sur la journée du 30 avril.
Gività-Vecchia, 15 juillet.
Vous ne devineriez jamais , ma chère y d'où je vous écris. C'est du château des papes, dans la salle même du trône , au pied du fauteuil de Sa Sainteté, que je trace rapidement ces lignes à votre adresse. Monsieur votre oncle, pour lequel vous m'avez donné une lettre de recommandation , occupe plusieurs pièces dans ce bâtiment un peu délabré , mais beau encore par son architecture , et surtout par sa vue admirable sur le port et sur la rade de Cività. Il a insisté d'une manière si obligeante pour me faire accepter son hospitalité tout aimable , que je n'ai pu refuser de me reposer quelques heures dans le bel appartement qu'il a mis à ma disposition. Il m'a donné des nouvelles de mon frère, dont la blessure n'est pas très-dangereuse; j'en ai rendu grâces à Dieu dans l'église des Capucins, oîi j'ai entendu la grand'messe. Des chants pleins d'une suave harmonie,
dignement accompagnés par les sons graves de l'orgue, portaient l'âme au recueillement et à la prière; une foule brillante remplissait Tenceinte sacrée, car c'est aujourd'hui dimanche, et, contrairement à ce qu'on voit en France, les hommes étaient aussi nomtireux que les femmes. La plupart de celles-ci avaient la tète couverte d'un grand voile de tulle blanc, retombant gradensement sur les épaules ; les autres portaient des chapeaux arriérés de deux ans au moins sur nos modes françaises, ce qui ne les empêche pas d'être jolies.
Nous avons ensuite parcouru la ville , dont les rues sont droites et asisez bien percées. C'était autrefois un pauvre village; il fut agrandi par l'empereur Trajan, qui fit creuser ce port, dont le bassin est un chef-d'œuvre. Plus tard , Totila s'empara de Cività - Vecchia et la mit à feu et à sang. Narcès la reprit, et ne fut pas plus humain que le chef barbare. Le pape Urbain VII l'entoura des fortifications qu'on voit encore aujourd'hui, et Benoît XrV lui accorda la franchise du port dont elle jouit de nos jours.
Vers lès quatre heures nous avons assisté au Te Deum chanté dans la cathédrale en actions dé grâces pour le rétablissement du pouvoir temporel du saint- père. J'ai dîné ensuite avec monsieur votre oncle et plusieurs autres officiers de l'armée française , dans une immense salle à manger, donnant sur une grande terrassé qui domine la mer. Une musique militaire italienne nous a fait entendre
de charmants morceaux exécutés avec beaucoup d^ensemble et de précision. C'est dans oe même château, où les souverains pontifes venaient autrefois passer deux à trms mois de l'été, que le général Oudinot s'était étabU avçc son étatrmajor piendant le peu de jours qu'il est resté à Cività avant de marcher sur Ronde. C'est ici qu'il a reçu les envoyés des triumvirs, et qu'il leur a déclaré sa résolution d'entrer de gré ou de force dans la capitale du monde chrétien , gémissant sous la tyrannie des ingrats amnistiés de Pie IX.
Tous les renseignements que le général en chef de l'année française avait reçus depuis- son débarquement dans les États pontificaux devaient en eifet le déterminer, conformément à ses instructions , à se porter sur Rome dans le plus bref délai. .
« En avant, général ^ lui écrivait le duc d'Harcourt, « ambassadeur de France', il est important que vous « hâtiez votre marche sur Rome ; votre arrivée subite et a inattiendue a étonné et terrifié ; c'est une situation dont « il faut profiter. Si vous laissez aux mauvais sujets de « Rome le temps de se remettre de leur premier effroi , « ils prépareront des moyens de résistance, et feront c( verser du sang, ce qu'on désirerait éviter.
« Â Gaëte on voudrait que nous fussions des agents « passifs et non des médiateurs. Nous ne pouvons éviter tt cette mauvaise et mesquine position qu'en allant sans K rétard à Rome. Malgré la rodomontade romaine, vous
« ne trouverez pas de résistance dans cette ville ; la ma- « jorité sera pour vous dès que vous lui aurez fait appel. » D'un autre côté, le lieutenant Feraud, et peu après le capitaine Fabart, envoyés à Rome inunédiatement après le débarquement, retournaient porteurs de dépêches annonçant que l'intervention française serait accueillie avec reconnaissance , et qu'il était urgent de presser le départ*
Dès le 28 avril, le général en chef, obligé de laisser une petite garnison à Gività, qui était la base de ses opérations , nomma le colonel Blanchard pour commander la place, et partit à la tète de 5,500 hommes seulement, car la moitié des troupes désignées pour l'expédition était encore à Marseille, attendant les bâtiments qui devaient les transporter en Italie.
Ce petit corps d'armée se composait de deux brigades, l'une commandée par le général Mollière, et l'autre par le général Charles Levaillant, formant une division sous les ordres du général Renault de Saint-Jean-d'Angely. M. Dutheil, sous- intendant militaire de première classe, dirigeait les services administratifs.
Les troupes bivouaquèrent le soir même à Palo, et le 29 à Castel-di-Guido, petit village situé sur une éminence à quatre lieues de Rome. Le général en chef envoya son frère, le capitaine Oudinot, pousser une reconnaissance à la tète de quinze chasseurs à cheval. Cet officier retourna peu de temps après, visiblement ému.
ROME. il
« Qu'est -il arrivé, et que veulent les Romains? lui demanda le général en chef, qui se trouvait entouré de son état-major.
— Les Romains veulent la guerre, car ils m'ont reçu à coups de fusil , répondit le jeune officier, qui , fidèle à ses instructions, s'était replié immédiatement sans riposter à l'ennemi.
— S'ils veulent la guerre, ils l'auront, répliqua le général ; mais je veux encore tenter de l'éviter. »
Gomme différents rapports annonçaient que les Romains simuleraient une espèce de défense pour sauvegarder l'honneur dé leurs drapeaux, et comme le poste qui avait tiré sur les Français avait aussitôt pris la fuite, on crut qu'on ne pouvait préjuger sur un fait isolé les véritables dispositions de Tennemi, et Ton espéra encore entrer à Rome sans obstacle ; ce qui serait arrivé probablement si Garibaldi et les aventuriers dont il était le chef n'avaient eu le temps de se jeter dans la ville et d'organiser la défense.
Le 30 au matin, les troupes se mirent en marche, et, peu de temps après, l'avant- garde s'arrêta devant im pont coupé par l'ennemi ; mais les soldats eurent bientôt exécuté les travaux nécessaires pour rétablir la communication. Ils continuèrent à s'avancer, et arrivèrent à douze cents mètres de la ville sans avoir rencontré la moindre résistance .
Deux routes se présentèrent alors aux Français; le
général en chef lança les voltigeurs du 20' de ligne dans celle de droite, que la nature du terrain rendait difficile à côtoyer, et le gros de l'année s'engagea dans celle de gauche , dominée par des hauteurs qu'on fit occuper par les chasseurs à pied.
Après un quart d'heure de marche, on entendit des coups de canon que les soldats prirent d'abord pour im salut militaire ; mais une seconde décharge d'artillerie ne laissa bientôt aucun doute sur les intentions des garibaldiens. Quelque insuffisant que fût le nombre de ses troupes , le général Oudinot ne voulut point se retirer sans combattre ; il espérait toujours qu'une grande partie de la population romaine le seconderait dans son entreprise. Par ses ordres, deux pièces de canon furent placées sur une éminence pour répondre au feu bien nourri qui, partant d'un bastion avancé, mitraillait la grande route. Pendant ce temps, Garibaldi, avec quelques milliers d'hommes , se glissait à travers les arbres de la villa Pamfili pour essayer de surprendre nos troupes; mais ils furent découverts, vingt-cinq chasseurs à pied et quelques compagnies du 20' de ligne suffirent pour repousser ce nombreux détachement , qui se sauva en désordre , après avoir éprouvé de grandes perles.
Cependant les artilleurs romains, à l'abri derrière leurs remparts, continuaient à faire pleuvoir sur nos soldats la mitraille et la mort. « Mon général , dit alors le, capitaine Fabart, je connais un chemin par lequel
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nous pourrons arriver aisément jusqu'à la porte Angelica ; c'est là que doit se produire la manifestation préparée en faveur des Français. »
Confiant dans une assertion si positive , le général en chef donne à cet officier l'ordre d'y conduire la deuxième brigade , qui s'engage aussitôt dans un chemin creux , foudroyé à chaque instant par le feu de l'ennemi. Le brave et téméraire capitaine , que ses souvenirs avaient mal servi sans doute , paya son erreur de sa vie , et les troupes du général Le vaillant, écrasées par la mitraille, furent obligées de se retrancher dans les maisons qui bordaient la route.
Pendant ce temps, le général MoUière, secondé par les colonels Bouat et Marulaz , combattait avec un courage opiniâtre sous les murs mêmes de la place. Une compagnie du génie et une autre de chasseurs à pied s'avancèrent jusque sur la porte Cavallegieri, et essayèrent de l'enfoncer à coups de hache, au milieu d'ime grêle de balles partant des remparts.
De son côté, le commandant Picard, à la tète de deux compagnies du 20*, se présentait à la porte Saint-Pancrace, d'où les Romains sortirent en s' écriant :
w La paix! la paix! Soyons amis! soyons frères! »
Conmie le feu s'était alors ralenti , le commandant pensa que les Français étaient entrés à Rome par la porte Angelica, et, trompé par les démonstrations amicales des Italiens, il pénétra dans la ville; mais déjà les témoi-
gnages de sympathie avaient cessé, et sa troupe, qui s'était laissé entourer sans défiance , avait été désarmée et faite prisonnière.
Cependant la nuit approchait, et Tannée française combattait toujours avec une bravoure digne d'un meilleur sort; ofiBciers et soldats firent preuve de valeur et de constance. Le général en chef, quoique malade , se montra constamment aux endroits les plus périlleux; le général MolUère se distingua par son intrépide fermeté. Le sous-intendant Dutheil allait avec un admirable sangfroid, à travers une grêle de balles, de Tambulance de réserve à celle qu'il avait établie à deux cents pas de la ville , pour qu'elle fût à la fois protégée par les replis du terrain et à portée de recueillir les nombreux blessés. Néanmoins il devenait évident que l'arrivée récente des garibaldiens comprimait l'élan des citoyens en faveur de l'intervention française; d'ailleurs la nuit approchait, et le moment était venu de penser à la retraite. Elle s'exécuta sans obstacle. Les Français rétrogradèrent en bon ordre jusqu'à Palo , afin d'y attendre les renforts et le matériel nécessaires pour entreprendre le siège d'une grande ville. Le général en chef, son aide-de-camp Espiventde la Villeboisnet, le sous-intendant Dutheil, les officiers de santé et le bataillon de chasseurs, qui formait l'arrière-garde, ne quittèrent le poste périlleux des ambulances qu'à trois heures du matin , lorsque les blessés furent évacués jusqu'au dernier sur Maglianella.
Voilà, ma chère amie, la vérité tout entière snv cette jom^née du 30 avril, qui émut si péniblement les esprits lorsque ses résultats furent connus en France. Je tiens ces détails de témoins oculaires et impartiaux, qui m'ont tout raconté avec plus de chaleur et d'une manière beaucoup, plus intéressante que je ne puis le faire moi-même.
Vous n'en seriez pas quitte à si bon marché de mes souvenirs historiques, si votre oncle ne m'engageait à parcourir la ville, que les habitants ont illuminée en signe de réjouissance ; mais je vous promets que vous ne perdrez rien pour attendre. Vous avez voulu de longues et fréquentes lettres ; je vous servirai peut-être au delà de vos désirs.
Accidents de voyage. — Le lever du soleil. — La campagne romaine. — Réflexions sur la décadence de Tagriculture. — EfTorts des papes pour la mettre en honneur. — Ossuaire de Gastel-di-Guido.
Castel-di-Guido , 16 juillet.
Un accident arrivé à notre chaise de poste m'oblige à m'arrêter quelques heures à Castel-di-Guido , et j'en profite pour vous écrire, chère amie.
Je suis partie de Cività-Vecchia munie d'un laissez-
passer du commandant de la place , et d'un sousK)fficier, armé de pied en cap, occupant le devant de ma voiture. Ceci est une attention délicate de votre bon oncle, qui a craint pour deux femmes seules les périls d'un voyage de nuit dans une contrée à peine soumise , et que Garibaldi parcourt peut-être avec sa bande ; car vous saurez que ce chef d'aventuriers a quitté Rome avant l'entrée des Français, emportant avec lui une foule d'objets précieux. Le général Morris est à sa poursuite.
Mon compagnon de voyage est un beau jeune homme, enchanté d'ime mission qui lui procure le plaisir de passer trois jours à Rome ; et quoique j'espère bien y arriver sans accident romanesque, je vous assure qu'il m'a été déjà d'un grand secours pour me défendre, non contre les brigands, mais contre l'importunité des postillons et des garçons d'écurie, dont les demandes sont incessantes et la cupidité insatiable.
Il était trois heures du matin lorsque nous nous sommes mis en route, car je n'ai pu avoir des chevaux de poste. L'extrême fraîcheur de la nuit m'a forcée à fermer les stores de la voiture, et ce n'est qu'à travers les vitres, ternies par l'humidité de l'atmosphère , que j'ai vu les étoiles pâlir aux premières lueurs de l'aurore , l'horizon se colorer peu à peu d'une teinte de pourpre et d'or, et enfin le soleil se montrer radieux dans un ciel sans nuage, dont la limpidité est plus grande encore que dans votre beau pays. Celui que nous parcourons est loin
d'être comparable à ce charmant comtat d'Avignon dont vous êtes si fière. Ici point de jardins verdoyants, peu de maisons des champs pour animer le paysage et reposer les regards; mais une terre desséchée et presque inculte, où paissent de distance en distance quelques maigres troupeaux de bœufs errant dans la campagne déserte.
Un prêtre français qm se rend à Cività-Vecchia , et que j'ai rencontré par hasard dans la petite auberge où nous sommes descendus, m'a assuré que la paresse des Romains , bien plus encore que l'influence du mauvais air, contribuait infiniment à cette stérilité désolante qui frappe tous les voyageurs. «Autrefois, disait-il, toute cette immense plaine, cultivée avec soin, était couverte de cités florissantes et populeuses; la malaria n'est donc point un obstacle insurmontable au développement de l'agriculture. Il est certam d'ailleurs que l'influence maligne perd beaucoup de son intensité et disparaît même presque entièrement dans les lieux où la population s'agglomère ; et les cultivateurs qui rentrent le soir dans un lieu peuplé se livreiït presque sans péril aux travaux des champs. »
Lorsque les descendants des fondateurs de Rome, dévorés par la soif des conquêtes , eurent subjugué toutes les villes bâties entre Cività-Vecchia et Viterbe, et confié la culture des terres dont ils s'étaient rendus maîtres à des esclaves, toujours moins industrieux que les propriétaires, on vit diminuer peu à peu la fertihté du terrain. Les riches Romains , qui habitaient la ville , cherchaient