U ROM
à tirer de leur patrimoine le plus d'argent possible , et à la production des grains , qu'on fit alors venir des provinces conquises 9 ils substituèrent les troupeaux qui produisent beaucoup et demandent peu de soins et de dépenses.
Telle fut l'origine de la ruine de l'agriculture en Italie. Ce mal empira à l'époque de l'invasion des barbares, possesseurs de nombreux troupeaux, et à cause même de leur vie nomade, qui les rendait dédaigneux de tout autre soin. La féodalité améliora quelque peu cet état de choses ; les barons retirés dans leurs châteaux , bâtis sur les lieux élevés et propres à la défense, cultivèrent au moins les collines d'alentour ; mais les plaines furent plus que jamais abandonnées et désertes. Les papes, toujours pleins de sollicitude pour le bien-être des peuples, ont fait de leur mieux pour remettre en honneur les travaux de l'agriculture (1). Malheureusement l'excessive paresse des Romains les a empêchés jusqu'à présent de seconder les sages intentions des souverains pontifes. Le premier village où Ton relaie après avoir quitté Cività-Vecchia se nomme ^Santa-Severa ; il était nuit lorsque nous l'avons traversé. Palo, qui vient ensuite, est situé au bord de la mer et défendu par un château-fort, dont les Français se sont emparés pendant la campagne , et qu'ils occupent encore dans ce moment. Castel-di-Guido ne mérite pas même le nom de village ; mais j'y ai vu une joUe église et une chapelle remplie d'ossements symétriquement rangés
les uns sur les autres, tètes sur têtes, tibias contre tibias. A qui ont appartenu ces crânes humains , ainsi empilés sans distinction de rang ni de sexe ? Quelles pensées futiles ou profondes ont germé et se sont développées dans ces boites osseuses, maintenant creuses et vides ? nul ne le sait, nul ne s'en occupe sans doute. Le savant et l'ignorant , le triomphateur et l'esclave ne tiennent pas plus de place Pun que l'autre dans cet étroit réduit. Ainsi la mort nivelle tous les rangs ; mais l'âme échappe à son empire, et Phomme ne fait qu'échanger une vie périssable pour celle où il doit être éternellement traité suivant ses mérites.
Adieu, ma chérie, je ne vous écrirai plus maintenant que de Rome , où nous serons dans deux heures. Comprenez-vous toutes les émotions que me cause cette proximité, tous les souvenirs qu'elle réveille? Rome la maltresse du monde, Rome le cœur du christianisme, Rome le tombeau des martyrs, la ville des miracles, le siège de la papauté! Rome encore toute fumante du sang de nos soldats , dont les traces sont partout visibles sur la route que je parcours. Oh ! ma . plume est impuissante à rendre tout ce que je sens.
installation à Rome. — Récit du voyage. — Un cavalier démonté. — Confidences du capitaine Marceau. — Camp et tombes françaises. — Rencontre de M"* de Leyris. — Les ambulances du 30 avril. — Arrivée au palais TiberL
Rome, 17 juillet 1849.
J'ai trouvé mon frère presque entièrement guéri et fort heureux d'une visite qu'il n'espérait presque pas. Le motif qui a déterminé mon voyage n'existe donc plus, ma chère Céline; mais, puisque j'ai tant fait que de l'accomplir, je ne quitterai point la capitale du monde chrétien sans visiter les merveilles qu'elle renferme, quand ce ne serait que pour vous en rendre im compte fidèle. Me voici donc installée dans un appartement que j'ai loué sur la place des Saints-Apôtres, près du palais qu'habite Alexandre, et que, malgré ses pressantes sollicitations, je n'ai point voulu partager avec lui, afin de n'enchaîner ni sa liberté ni la mienne.
Je ne connais encore de Rome qu'une toute petite église où j'ai entendu la messe ce matin ; mais dès demain nous devons commencer nos excursions pieuses et artistiques ; en attendant je veux vous raconter la fin de mon voyage d'hier.
Nous avions parcouru envii'on deux milles depuis Castel-di-Guido, lorsque nous fûmes dépassés par un officier français que le galop de son cheval emportait avec une vitesse extrême ; il était facile de voir que le pauvre cavalier n'était plus maître de sa monture, et qu'il ne se maintenait qu'avec les plus grands efforts sur la croupe de l'animal indocile. Bientôt cette lutte inégale se termina, comme je le craignais, par la chute de l'officier^ qui roula dans la poussière, tandis que le cheval poursuivit sa course rapide jusqu'à ce qu'il fût arrêté pai' un paysan italien qui s'avançait en sens contraire. Je descendis aussitôt de voiture , et je courus vers le cavalier qui se relevait clopin-clopant, faisant retentir les airs d'une exclamation assez peu catholique.
« Vous êtes-vous fait beaucoup de mal , Monsieur ? lui dis-je.
— Non , pas le moins du monde , » répondit-il , en s'époussetant de son mieux.
Mais il était aisé de voir à sa manière de marcher qu'il était au moins contusionné fortement.
C'était un capitaine du 36® de Hgne, dont les cheveux grisonnants annonçaient déjà un âge respectable.
« Vous allez prendre place dans la voiture , lui dis-je , et je vous conduirai jusqu'à Rome.
— Ma foi, je ne demanderais pas mieux que de profiter de votre obUgeance, me répondit-il , car je ne suis pas très-fort cavalier ; mais il faut bien que je ramène
ce maudit cheval de louage, dont je me suis emharrassé , je ne sais trop pourqpioi.
-^ Capitaine 9 je monterai le cheval, si vous le permettez, dit le jeune sous-officier qui m'escortait,
— A la bonne heure , » répondit le capitaine en donnant la bumonmano (2) au paysan qui lui ramenait Taoimal.
Et , sans se faire prier davantage , il prit place à côté de moi.
I^ conversation ne tarda pas à s'engager, et, tout en frottant ses jambes endolories, il m'apprit qu'il était marié à Marseille avec une femme pieuse et bonne , qui lui avait fait promettre au moment du départ de réciter ses prières matin et soir, et de porter une médaille de la sainte Vierge; qu'il avait toute confiance dans le bon jugement de M"** Marceau et qpi'il suivait toujours ses conseils.
Je lui dis en riant que sa femme ne lui aurait probablement pas conseillé le juron que je lui avais entendu proférer tout à l'heure.
t< Que voulez-vous, Madame? me répondit-il, c'est une vieille habitude dont j'aurai bien de la peine à me corriger, surtout en faisant des sauts périlleux conune celui dont vous avez été témoin, » ajouta-t-il en se frottant de nouveau.
Nous arrivâmes devant un pont coupé par les Romains ; il nous fallut mettre pied à terre pour franchir l'Ar-
rone (3) sur des troncs d'arbres jetés en travers, qui ont servi au passage de Tarmée française. Le capitaine m'offrit son bras avec bonhomie , tandis que la voiture traversait le lit de la rivière , dont les eaux n'étaient pas hautes.
Peu de temps après nous atteignîmes une éminence , du sonmiet de laquelle on distinguait parfaitement le fameux dôme de Saint-Kerre.
« C'est cette nuit qu'il fallait voir cette merveille, me dit mon compagnon de voyage ; le dôme était complètement illuminé en l'honneur de la fête; et de Gasteldi-Guido, où j'ai couché cette nuit, on eût dit un immense globe de feu s' élançant dans les airs. »
Bientôt nous passâmes devant im terrain foulé et entièrement dépouillé de verdure , mais sur lequel on apercevait encore des branches à demi consumées , des pierres noircies par le feu et des débris de toute sorte.
« Nous avons campé là plusieurs jours, » me dit le capitaine.
J'aperçus alors , avec im serrement de cœur inexprimable, une douzaine de tombes reconnaissables à l'exhaussement du terrain et quelquefois à la petite croix formée de deux branches d'arbres qui les surmontait.
« Ce sont des soldats tués pendant le siège, » repri1r-il en se découvrant.
A mesure que nous approchions de Rome, la campagne devenait moins aride. Quelques bouquets d'arbres ver-
doyants rompaient runiformité du lerrain; des haies d'aubépine et de clématite bordaient la route , et quelques petites villas , entourées de vignes et de figuiers , animaient le paysage. Comme nous avancions rapidement, nous fûmes croisés par une calèche découverte, dans laquelle se trouviût une dame jeune encore et qui me parut fort jolie, accompagnée par deux officiers français.
I^ capitaine salua respectueusement.
tt Quelle est cette dame? lui dis-je.
— C'est M"*« de Leyris, femme du colonel du 68*.
— Elle n'a pas perdu de temps pour rejoindre son mari.
— Elle était à Cività-Vecchia depuis longtemps , me répondit-il. La pauvre femme a bien souifert pendant cette campagne ; elle venait de perdre son fils unique, lorsque le colonel de Leyris fut désigné pour faire partie de l'expédition. Elle lé suivit à Marseille , dans l'espoir de l'accompagner jusqu'à Rome ; mais il y avait ordre de n'embarquer aucune femme. M"« de Leyris solUcita alors du général Carrelet, commandant la division, une autorisation parlicuUère, assurant qu'elle ne serait pas gênante à bord et qu'elle se contenterait de la dernière plaoe parmi les matelots. Malgré sa bienveillance naturelle, et dans l'intérêt même de M™** de Leyris, il refusa cette permission. Le colonel partit, et sa femme demeura seule à Marseille, plongée dans la plus profonde tristesse.
«c Le commandant du Sané eut pitié d'une si vive douleur, et, sur les instances de M"* de Leyris, il consentit enfin à la prendre à son bord. Elle s'embarqua joyeuse, et souffrit beaucoup du mal de mer pendant la traversée ; mais Tespérance de revoir bientôt son mari la soutenait et lui faisait supporter patiemment les incommodités du voyage.
tt Le Sané arrive enfin dans la rade de Cività-Vecchia; encore quelques heures, et cette jeune femme pourra se rendre au camp français. Déjà la chaloupe qui devait la transporter à terre était prête à la recevoir, lorsque le commandant reçut communication de Tordre laissé par le général en chef de ne laisser débarquer aucune fenune. L'oiBcier de marine dut se soiunettre et concourir à l'exécution de cette mesure , nécessaire dans la circonstance ; et le Sané ayant été chargé de transporter en Corse les blessés du 30 avril, M"* de Leyris fit encore cette nouvelle traversée, sans être encouragée cette fois par l'espérance; ce ne fut qu'après plusieurs voyages que la pauvre femme put enfin prendre terre pour occuper à Cività-Vecchia une petite chambre dans un hôtel encombré de monde, avec la seule consolation d^étre plus à portée de recevoir des nouvelles de son mari.
— C'est déjà beaucoup ' en pareille circonstance, » lui dis-je; et comme je m'apitoyais sur le sort des pauvres fenunes d'oificiers, dont la vie est si souvent pleine d'alarmes, le capitaine m'interrompit pour me faire
visiter en passant les deux villas qui ont servi d'ambulance à nos troupes dans la journée du 30 avril. La plus grande des deux , celle de droite, est une belle maison de campagne que la fermière nous montra sans difficulté ; nous vîmes la fontaine qui fournit de Teau pour le pansement j la table sur laquelle on couchait les blessés qu'on devait amputer, les fauteuils éventrés par les chirurgiens afin d'en tirer la bourre nécessaire pour étancher le sang, dont les traces étaient encore visibles sur les murs et sur le parquet.
Je quittai cette villa le cœur gros de soupirs en pensant aux victimes de cette malheureuse journée. Une descente rapide nous conduisit sous les murs de Rome ; là de toutes parts nous aperçûmes des maisons en ruine, des bâtiments percés à jour par le boulet, des décombres amoncelés. Mon compagnon m'apprit que les républicains avaient jeté à bas toutes ces habitations, de peur qu'elles ne servissent d'asile aux assaillants.
Arrivé à la porte Gavallegieri , le bon capitaine a pris congé de moi avec affection, en me demandant la permission de venir me remercier de mon hospitalité après sa mésaventure. Je jetai un coup d'oeil en passant sur la magnifique place Saint-Pierre, et les chevaux m'emportèrent rapidement jusqu'au palais Tiberi , où le jeune sous-officier m'avait devancée d'une heure avec son cheval de louage.
Et maintenant adieu , chère Céline, peut-être ne vous
écrirai-je plus aussi régulièrement que je l'ai fait depuis mon départ; mais mon amitié pour vous sera invariable.
La villa Pamfili. — Détails sur les évéDements du siège. — Le général MoUière. — Le sous-intendant Dutlieil. — Le capitaine de Laas. — L'assaut — Histoire touchante d'un jeune capitaine de grenadiers.
Rome, 19 juillet 1849.
Vous savez, ma chère Céline, combien je tenais à visiter la célèbre villa Pamfili et les travaux du siège avant que des mains mercenaires eussent réparé les brèches faites par le canon et les ravages de la mitraille. Les monuments de Rome sont presque étemels , comme la ville qui les renferme; j'aurai toujours le temps d'admirer les chefs-d'œuvre entassés dans la capitale du monde chrétien ; mais suivre pas à pas les travaux de l'attaque et de la défense avant que les vestiges en soient effacés, recueillir sur ces ruines de remparts réduits en poudre, sur ces marbres mutilés, dans ces champs bouleversés, dans nos Hgnes creusées sous le boulet, les preuves vivantes de la valeur française, des souffrances et des
périls de nos guerriers; m' associer ainsi plus intimement
à leur gloire, qui est celle de la patrie, j'ai voulu le faire sans retard.
A six heures du matin , je montais avec mon frère et quelques autres officiers en voiture ; car il faut être matinal à Rome, si Ton veut dans cette saison faire une course un peu longue, sans être calciné parles rayons du soleil. Nous sortîmes de la ville par la porte Cavallegieri, devant laquelle le connétable de Rourbon fut jadis blessé mortellement; et bientôt la grille du parc de Pamfili s'ouvrit devant nous.
Vous vous souvenez, ma chère, que l'occupation de cette magnifique villa signala la reprise des hostilités et le commencement du siège.
Après la journée du 30 avril, le quartier général de l'armée fut établi à Palo, dont le .fort est susceptible de défense , et qui pouvait recevoir par mer les approvisionnements nécessaires. Par ordre du commandant en chef, le capitaine d'état-major Castelnau, à la tête de trois compagnies d'infanterie, s'empara sans coup férir de Fiumicino, petit port que sa position sur l'un des bras du Tibre . pouvait rendre fort utile; et l'on attendit le matériel nécessaire pour faire un siège en règle.
Quelques jours après, les soldats du 20^ de ligne tombés le 30 avril dans le piège de la porte Saint-Pancrace, et que les républicains et les républicaines de Rome avaient en vain entourés de flatteries et de séductions pour les engager h signer une protestation contre le but
et l'esprit de rexpédition française , vinrent rejoindre leurs frères d'armes. Ils avaient été mis en liberté par les triumvirs, qui, selon les propres paroles de Mazzini, espéraient envoyer ainsi des apôtres de leur cause jusqu'au sein du corps expéditionnaire.
Malgré l'évidence du motif qui les avait fait agir, et la proclamation de Mazzini excitant les soldats français à la désertion et à la révolte, le général Oudinot répondit généreusement au renvoi de ces 250 prisonniers par celui du bataillon de 800 républicains qu'on avait été contraint de désarmer à Cività-Vecchia.
Cependant les renforts demandés, les munitions de guerre, les pièces de siège arrivaient peu à peu; le quartier général fut alors transporté à Gastel-di-Guido , où le sous-intendant Dutheil fit construire des fours pour l'approvisionnement de l'armée. La première et la deuxième brigade occupèrent les hauteurs de Maglianella et de la Lungaretta. Le brave colonel Blanchard, à la tête de son régiment et de cent chasseurs à cheval , fut envoyé à Acqua-Traversa, afin d'intercepter les arrivages sur Rome par les routes de Florence et d' Ancône.
Toutes les dispositions étaient prises pour faire avec succès le siège de la ville, lorsque M. de Lesseps arriva de France, chargé d'une mission dont il abusa pour conclure de son propre chef une trêve désavantageuse , et paraliser pendant plus d'un mois la bravoure française. Il obtint même du général en chef qu'on enverrait un
caisson d'ambulance, à titre de présent, à la municipalité romaine, assurant que cette démarche devait amener d'heureux résultats pour ses négociations pacifiques.
Le triumvirat, feignant de rendre gracieuseté pour gracieuseté, envoya au camp français un fourgon chargé de cigares et de tabac ; mais nos soldats s'aperçurent bientôt que chaque paquet était plié dans des proclamations incendiaires que les républicains croyaient propres à ébranler la discipline, et ils s'écrièrent en riant : « Ce sont de fameuses carottes que les Romains nous ont tirées là. »
Pendant ce temps de trêve , Garibaldi sortit de la ville et attaqua les Napolitains, qui, après avoir campé à Velletri et à Albano, se décidaient à faire un mouvement rétrograde et à laisser à la France l'honneur et les périls de l'attaque. Après un combat de quelques heures, dont les deux armées ont revendiqué l'honneur, le roi de Naples prit le parti de se replier sur Terracine.
Malgré les dégoûts dont la conduite tortueuse de M. de Lesseps abreuvait l'armée française, on n'en continuait pas moins les préparatifs du siège. Le général Vaillant était venu prendre le commandement du génie, le général Thierry celui de l'artillerie, l'intendant Paris la direction de l'administration. Toutes les armes avaient reçu de puissants renforts. Les généraux de Rostolan et Gueswiller, nommés commandants de la seconde et de la troisième division, campaient aux environs de San-
tucci , où le commandant en chef venait de transporter son quartier- général pour se rapprocher de la place ; et quand il fut évident que notre ministre plénipotentiaire, cédant à Tinfluence de la démagogie , lui sacrifiait les intérêts de la grande nation qu'il avait Thonneur de représenter, le général Oudinot, d'accord avec les autres chefs de l'armée , déclara « que ne pouvant consentir à des conditions qui révoltaient notre honneur militaire , il n'écouterait désormais que ses propres inspirations, et que sa main se dessécherait plutôt que de signer un traité qui impliquerait l'abdication de notre dignité nationale, n
Le diplomate quitta le camp plein de confusion et de rage, et le général Regnaud de SaintnIean-d'Angely fut chargé de faire connaître au gouvernement français les véritables motifs de cette rupture. Mais, au moment où l'honorable général allait se mettre en route pour Paris, une dépêche télégraphique annonçait à nos troupes que la voie des négociations était épuisée et la mission de M. de Lesseps finie.
Cette dépêché fut reçue avec d'unanimes transports de joie par les chefs et les soldats. Les triumvirs sont immédiatement avertis de la reprise des hostilités ; M. de Gérando, chancelier de l'ambassade, est chargé de prévenir les étrangers résidant à Rome qu'im refuge est ouvert au monastère de SaintrPaul à tous ceux qm désireraient quitter la ville.
La villa Pamfili offrait une position avantageuse et indispensable pour défendre la gauche de la tranchée qu'on voulait ouvrir. Les brigades des généraux MoUière et Levaillant en débusquèrent les soldats de Garibaldi, et s'y établirent dans la nuit du 2 au 3 juin, après un combat opiniâtre, où Ton fit plus de deux cents prisonniers. Immédiatement ensuite nos troupes s'emparèrent de l'église Saint -Pancrace et des villas Valentini et Corsini, qui auraient permis aux Romains de nous écraser de leur mitraille. Ce dernier point paraissait si important aux deux armées qu'il fut pris ou repris cinq fois dans le même jour; il resta définitivement aux Français. La garde de toutes ces positions fut confiée à la brigade Mollière et aux i 3® et 25» léger, sous le commandement du général Regnaud de Saint-Jean-d'Angely. Tous ces braves, dont mon frère faisait partie, campèrent là jusqu'à la fin du siège , n'ayant d'autre couche que la terre nue, d'autre toit que la toile des tentes ou le feuillage des arbres , exposés au feu de l'ennemi qui les atteignait nuit et jour; et cependant, dès que les ténèbres couvraient la terre et que les sentinelles étaient posées, ils s'endormaient d'un sommeil paisible. Un seul homme veillait pour tous; c'était le brave général Mollière, qui, chargé plus spécialement de la surveillance du camp, ne s'en rapportait qu'à lui-môme et ne prenait aucun repos pendant ces heures nocturnes, toujours l'oreille au guet, toujours prêt à combattre, si l'ennemi avait essayé de le
surprendre. Puis, dès que les premières lueurs de Taurore se glissaient à travers les grands chênes, ces vaillants guerriers se levaient à la hâte, au premier coup de tambour. Quelques -mis cependant manquaient à l'appel ; c'étaient ceux qu'un boulet tiré au hasard avait frappés dans les bras même du sommeil.
Oh! que de sensations diverses m'assaillirent à la fois quand j'aperçus ces grands arbres de l'immense parc atteints par le feu de l'ennemi, ces branches cassées, ces troncs lacérés, ces cascades charmantes, ces superbes bassins pleins d'une eau limpide veufs de leurs naïades mutilées, puis l'emplacement des tentes reconnaissable encore par l'absence de gazon ! Je frémis malgré moi en pensant à l'affreux malheur qui pouvait remplir de régime ts et de deuil le reste de ma vie, et mon cœur s'éleva plein de reconnaissance et d'amour vers le Dieu de bonté, (jui avait couvert de son égide impénétrable l'objet de ma légitime affection.
Le général MolUère me raconta lui-même , dans son style brillant et rapide , quelques épisodes de cette vie de péril et de gloire. Sous un arbre qu'il me montra, deux soldats, deux frères d'armes, unis par les plus doux sentiments d'amitié, avaient été tués sur le coup par le même boulet de canon, pendant qu'ils tressaient ensemble une couronne de chêne pour la tombe à peine fermée d'un sergent de leur pays.
Sur l'escalier du jardin, un sous-officier avait failli
seule ne saturait inspirer ; heureusement que nous n'avons pas les mêmes obstacles à vaincre. »
Je Im témoignai le désir d'être instruite, au moins sommairement, des événements du siège.
« Pendant que les généraux Mollière et LevaiUant s'emparaient de Pamfili, me dit-il, le général Sauvan, avec ime partie de sa brigade , passait le Tibre à Ponte- Molle , après un léger combat. 11 établit une tète de pont sur la rive gauche du fleuve.
« L'ouverture de la tranchée, faite à trois cents mètres de la place, a été une opération bien hardie ; mais favorisée par deux fausses attaques, qui firent sur deux autres points une utile diversion, elle réussit complètement.
a Des ofliciers espagnols et napolitains vinrent offrir au commandant en chef le concours de leurs troupes ; le général Oudinot les reçut avec une grande politesse, mais il refusa leur secours , voulant réserver à la France seule l'honneur de rétablir le saintrpère.
« Quelques jours après, M. de Corcelles, envoyé extraordinaire de France , arrivait au quartier général. Déjà toutes les batteries étaient prêtes à ouvrir le feu ; mais le duc de Reggio , avant d'attaquer sérieusement la ville , voulut adresser au triumvirat une dernière sommation ; ses propositions bienveillantes furent de nouveau repoussées, et le 13, nos batteries commencèrent à battre en brèche les murs de la place. Voyez -vous, Madame, ce canon romain dont la bouche a été ébréchée par un de