LES CARDINAUX DELPHIN ET FRANSONI
mémede justice pendant sonministère : ainsi elle ne sera pas fâchée qu'il trouve des obstacles d'ailleurs à son exaltation, n'ayant pas sujet de souhaiter qu'elle réussisse et ne voulant pas aussi que la faction s'emploie à la faciliter.
Le cardinal Ottoboni^ qui est aussi créature d'Innocent X, pourroit fonder sur son âge les espérances d'un pontificat; son savoir, sa capacité, son application au travail, son esprit et la réputation qu'il a acquise dans les congrégations où il a été employé l'en rendroient digne si ces bonnes qualités n'étoient combattues par sa dureté, sa duplicité et son avarice qui seront des obstacles aussi grands pour son exaltation que celui de son pays, aucun Vénitien n'ayant été pape depuis Paul IL Cette raison seule paroît suffisante pour l'empêcher de parvenir au pontificat sans qu'il soit besoin d'une exclusion formelle de Sa Majesté qu'il mériteroit par l'animosité qu'il a témoignée dans l'aiTaire de la régale et qui procédoit de sa seule prévention touchant l'autorité du Saint- Siège, étant d'ailleurs indifférent pour les couronnes et ayant toujours conservé pour Sa Majesté tout le respect qu'il devoit : ainsi ledit sieur de Lavardin ne devra se donner aucun mouvement pour ce qui regarde ce cardinal.
Sa Majesté ne veut point que son ambassadeur ait recours sans une extrême nécessité aux exclusions publiques, ces voies étant odieuses et y en ayant de secrètes pour détourner un choix qui seroit désavantageux à l'Eglise ou contraire aux intérêts de Sa Majesté.
Par l'instruction qu'elle envoya au duc d'Estrées, le 1*' août 1676, elle lui ordonna de ne point concourir à l'élection des cardinaux Conti et Spinola, évêque do Lucques, de la faction de Chigi,et elle témoigna agréer les cardinaux Delphin etFransoni : le premier est sans contredit le plus digne sujet qui puisse être choisi, mais ce sera pour lui un obstacle insurmontable
i. C'est le futur pape Alexandre VIII. Pierre Ottoboni, né à Venise, le 10 avril 1610, d'une bonne famille de cette ville. Docteur en droit, membre de la Rote, élevé à la prélature par Urbain VIII, toute sa carrière s'était passée à Rome, dans les bureaux. Cardinal en 1652, sous Innocent X, dataire sous Alexandre VII qui lui était très attaché. C'est le signor Oirolamo Lando qui prépara et ât réussir son élection en octobre 1689. Cette élection trompa tout le monde, les espagnols et les français. Alexandre VIII mourut après quinze mois de règne, laissant la réputation d'un pape aride, double et adonné, d'une façon excessive, au népotisme.
3oO LE MARQUIS DE LAVARDIN, 1687.
d'être né Vénitien et il ne peut être considéré que pour opposer à d'autres qui ne plairoient pas ; quoi qu'il en soit, ledit sieur de Lavardin pourra l'informer lorsqu'il sera à Rome des bons sentiments de Sa Majesté et du désir qu'elle auroit de contribuer à son exaltation.
Le cardinal Fransoni, âgé de soixante-quinze ans, a toujours assez bien agi dans les affaires qui ont regardé la France ; mais comme il est Génois, son pays lui seroit aussi un obstacle pour son élévation. Il est d'ailleurs trop préoccupé de l'autorité du Saint-Siège et il régleroit mal le zèle qu'il a pour l'augmenter ^ n'ayant aucune connoissance des affaires étrangères et ne s'étant élevé que par des charges de finances. Il acquit l'amitié du cardinal Altieri sous le pontificat de Clément X en se déclarant fortement contre les immunités des ambassadeurs. Il a toujours aflecté de ne s'intéresser ni pour la France, ni pour l'Espagne, mais les Espagnols lui seroient favorables sans qu'il ait cependant entretenu aucune liaison particulière avec eux. Il a vécu exemplairement dans son évêché de Camerino et il s'est fort appliqué à l'étude et à la lecture des canons et des conciles, mais la confusion de son esprit lui en a fait prendre des idées si brouillées que les avis qu'il est obligé de donner dans les congrégations sont toujours obscurs et peu intelligibles. Cependant, Sa Majesté ayant témoigné l'agréer dans le dernier conclave, elle veut que les cardinaux de faction y concourent à l'avenir d'autant plus qu'il ne parolt pas jusqu'à présent beaucoup de sujets papables.
Le cardinal Barbarigo * est Vénitien et d'une si grande austérité qu'il n'y a aucune apparence qu'il puisse parvenir au pontificat, et s'il y avoit quelque disposition Sa Majesté veut que ledit sieur de Lavardin et les cardinaux de la faction de France tâchent de l'empêcher sous main sans en venir à une exclusion formelle.
Le cardinal Carpegna*, âgé de soixante-deux ans et de la faction de Clément X, s'est toujours appliqué à l'étude du droit canon beaucoup plus qu'à la théologie. Le pape Clément X le déclara
1. Gregorio Barbarigo, Véûitien, ne en 1626, cardinal en 1660, renommé pour ses vertus et sa *piétë. C'est probablement à cause de ces qualités que la cour de France le combattait sous main. Il mourut en 1697.
2. Carpegna était très impopulaire à Rome. A l'entrée du conclave de 1689, on cria : u Ne faites pas pape Carpegna. C'est un tyran et un voleur! »
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dataire aussitôt après son élection sans en consulter le cardinal Altieri. Il le fit ensuite cardinal, il lui donna le vicariat à Rome et la préfecture des congrégations des immunités et de celles des évoques réguliers, et, quoiqu'il ait toujours bien vécu avec le cardinal Altieri, il ne lui doit point son établissement et est fort ami du cardinal Chigi.
Sa Majesté favorisoit Télection de son oncle au conclave de Clément'X. Celui-ci tâche à se ménager également avec la France et TEspagne et Ton ne doute pas qu'il n'ait pris des mesures avec cette dernière couronne par le moyen du cardinal Mellini ^ qui lui a de grandes obligations et par celui du cardinal Porto-Carerro ' qu'il a bien traité pendant qu'il étoit dataire. Les pratiques qu'il fait à Rome et qui découvrent trop l'envie qu'il a de parvenir au pontificat lui ont fort nui dans l'esprit du pape des cardinaux et du peuple qui craindroient sa sévérité et l'avarice dont on l'accuse ; le nombre de ses parents lui feroit avoir des égards pour les couronnes, et comme il est un des plus considérables sujets du sacrécollège par son esprit et par sa capacité, il est presque assuré qu'on le proposera dans le premier conclave et il ne paroit pas que Sa Majesté ait intérêt à empêcher son exaltation, quoiqu'il ait témoigné beaucoup de chaleur dans l'affaire de la régale. On croit que le cardinal Azzolin s'opposera fortement à son élection; et comme Sa Majesté avoit ordonné au duc d'Ëstrées lors du dernier conclave de ne l'exclure ni le favoriser à cause que le cardinal Altieri, dont il étoit créature, n'étoit pas encore rentré dans les bonnes grâces de Sa Majesté, (elle) veut aussi que ledit sieur de de Lavardin tienne la même conduite à l'égard dudit cardinal..
Sa Majesté avoit donné le même ordre au duc d'Ëstrées pour le cardinal Crescentio, âgé de quatre-vingts ans* et de la faction de Clément X. On prétend qu'il n'y a que son âge qui puisse le faire regarder comme sujet papable. Son ignorance, ses manières rudes, son humeur prompte et l'incapacité dont il est pour les affaires l'excluent suffisamment du pontificat : ainsi ledit sieur de
i. Saro MeUiniy Romain, cardinal en 1681, à trente-huit ans. Il avait une mau- Taise réputation et fut fort maltraité par les pasquinades. Mort en 1701.
2. Louis-Emmanuel Porto-Carrero, Espagnol, cardinal de 1669, fut ambassadeur extraordinaire de TEspagne à Rome. Mort en 1709.