AFFAIRE DES FRANCHISES
vardin ne prétend pas l'étendre au delà de la possession dans laquelle les ambassadeurs ont toujours été, que les ducs de Créquy et d'Estrées se sont conservée, non seulement en vertu de cette ancienne prérogative de la couronne de France dans la patrie commune de la chrétienté dont elle a toujours été le plus ferme appui, mais aussi en exécution du traité de Pise, à l'exécution duquel Sa Sainteté n'est pas moins obligée que celui qui Ta contracté, il n'y aura personne de bon sens qui puisse présumer que cette prétendue excommunication puisse regarder ledit ambassadeur ; et sans entrer dans toutes les raisons qui ont été si souvent dites sur labuUe In cœna Domini contre laquelle toute l'Église gallicane, assemblée à Tours en 1810, a réclamé comme étant insoutenable en elle-même et faite par un pape qui s'étoit déclaré ennemi capital de la France, ni dans toutes les autres qui servent de fondement à celle qu'on prétend être de Sa Sainteté, laquelle ne peut être jamais reçue ni publiée dans le royaume, il suffit de dire qu'il est ambassadeur de Sa Majesté très chrétienne et par conséquent exempt de toutes censures ecclésiastiques tant qu'il sera revêtu de ce caractère et qu'il exécutera les ordres du Roi son maître : ainsi il ne juge pas nécessaire d'appeler de cette prétendue excommunication du pape mal informé à Sa Sainteté même, lorsqu'elle sera désabusée, dans l'audience qu'elle lui accordera, des fausses impressions que lui ont données des esprits brouillons, ennemis de la France qui ne travaillent qu'à rompre le bon concert qui doit être entre le Saint-Siège et Sa Majesté ; il estime aussi qu'il est inutile d'en appeler au futur concile légitimement assemblé et néanmoins, dès à présent, autant que besoin seroit, proteste de nullité de tout ce qui pourroit avoir été ou être à l'avenir prononcé ou publié contre sa personne ou sa famille et de se pourvoir ainsi que de raison, déclarant que si quelqu'un de quelque qualité que ce puisse être manque au respect et aux égards qui lui sont dus, il le rendra responsable envers Dieu et les hommes de tous les malheurs que peut attirer après soi l'offense faite à la majesté d'un si grand roi en la personne de son ambassadeur.
Fait, etc.
MÉMOIRE A AJOUTER AUX INSTRUCTIONS DE M. DE LAVARDIN AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE AUPRÈS DU PAPE '.
Le pape est âgé de 7 7 ans et quoiqu'il soit sujet à de fréquentes indispositions, les précautions qu'il apporte pour conserver sa santé peuvent encore prolonger sa vie pendant quelques années. Il en passe au lit la plus grande partie, et il ne sort pas de sa chambre dans les temps auxquels il se porte le mieux. Il n'assiste presque à aucune des fonctions les plus solennelles, desquelles les autres papes se sont rarement dispensés, et la crainte qu'il a qu'une trop grande application aux affaires ne nuisit à sa santé, lui fait accorder avec peine des audiences aux ambassadeurs lorsqu'ils les demandent, quoique, sous les autres pontificats, ils en eussent ordinairement tous les quinze jours, sans même qu'ils les demandassent.
Il est né sujet du roi d'Espagne ; son père étoit un riche banquier établi à Côme, qui lui fit avoir une compagnie de cavalerie dans le Milanais ; mais après la mort de son père, se voyant en état par les biens qu'il lui avoit laissés de faire une plus grande fortune à la cour de Rome que dans le métier de la guerre, il le quitta par le conseil de ses amis, et il se mit dans la prélature; il s'y avança en peu de temps, et l'on dit que la manière dont il sut faire quelques présents à la signora Olympia lui procura la chapeau de cardinal. Ayant été pourvu à l'évêché de Novare, il fit paroître dans le gouvernement de cette église la même humeur qu'on a reconnue en lui depuis qu'il est parvenu au pontificat. Il avoit le même amour pour la retraite et pour la solitude, il se communiquoit rarement même à ses domestiques, il ne faisoit de bien à personne, il étoit sévère à ses diocésains^ et leur
1. Ce portrait d'Innocent XI fait par les ministres de son plus redoutable adversaire est, en somme, remarquable par la vérité des traits et par Timpartialité. U n'y faudrait pas changer grand'chose pour que ce fut, sur le caractère de ce pape, le jugement même de Thistoire.
PORTRAIT DU PAPE. 3tfi
refusoit jusqu'aux moindres grâces. Les mauvais traitements qu'il reçut des Espagnols pendant qu'il posséda cet évèché l'obligèrent à le quitter, et il le remit entre les mains de son frère, qui ne fut pas mieux traité des ministres d'Espagne et qui mourut en odeur de sainteté.
Le pape depuis son exaltation a assez gardé l'indifférence qu'il témoignoit pour les Espagnols, étant cardinal, et il n'a donné aucun sujet à la cour de Madrid de se louer de son pontificat.
Quant à ses qualités personnelles, il a peu de savoir, et la manière dont il gouverne depuis plus de dix ans a fait assez voir que sa capacité pour les affaires est fort bornée. Il suit aisément les mauvais conseils, il croit avec la même facilité tout le mal qu'on lui dit de ceux qu'on veut ruiner dans son esprit, et lorsqu'il est prévenu contre quelqu'un il ne se désabuse presque jamais. La dévotion n'empêche point les mouvements de sa vanité, et la crainte qu'il a eue qu'on ne lui dît que le cardinal Cibo gouvernoit l'a porté à dter à ce cardinal le crédit qu'il pouvoit espérer sous le pontificat d'un pape avec lequel il avoit toujours eu une étroite liaison d'amitié, et aux intérêts duquel il avoit même sacrifié les siens. On prétend que le moyen le plus fort dont se soient servis ceux qui l'ont engagé si avant dans ce qu'il a fait l'égard de la France, aété de lui insinuer que Sa Majesté n'avoit pas pour lui toute l'estime qu'il croyoit mériter ; mais comme il n'a pas changé de conduite nonobstant les preuves que Sa Majesté lui a données, en plusieurs occasions, de sa déférence à ce qu'ilsouhaitoit, ily a lieu de croire que sa répugnance à accorder des grâces le fera demeurer ferme dans ce qu'il a fait jusqu'à présent. Il est d'ailleurs opiniâtre dans ses sentiments, et il ne quittera pas aisément ceux que son zèle, quoique peu réglé, lui aura fait paroitre les meilleurs.
Favoriti ' n'a reçu de lui aucuns bienfaits, et il n'étoit pas
1 . C'était un prélat, familier intime d'Innocent XI ; Tabbë Servien fait de lui un portrait peu flatteur dans une lettre adressée à M. de Croissy, le 2 juiUet 1682. (Voir MiOHAUD, 1. 1«', p. 198.) Voir d'ailleurs tout le chapitre que lui consacre cet auteur (iàid,, pp. 421 et suiTantes). Favoriti mourut en 1682, au moment où il allait être promu au cardinalat. La violence des Français contre lui était telle que le cardinal d'Estrées proposa à la cour de faire briser les statues de son tombeau.
riche lorsqu'il est mort, et quoique Casoni' soit foi*t bien auprès de lui, il ne lui avoit encore rien donné avant la promotion du mois de septembre 1686 qu'il le fit camérier secret participant.
Le désintéressement du pape a paru dans tout le cours de son pontificat, et quoiqu'il ait ruiné plusieurs particuliers de Rome par la diminution des lieux de monts, ce n'a été que pour payer les dettes de la Chambre apostolique, et sans aucune vue d'enrichir sa famille pour l'avancement de laquelle il n'a rien fait depuis qu'il occupe la chaire de saint Pierre.
Le sénateur Herba est celui de ses parents pour lequel il témoigne le plus d'amitié et de confiance, mais il n'a pas voulu lui permettre de venir à Rome depuis qu'il est pape.
Comme il ne fait rien pour dom Livio, et qu'il l'empêche de se déterminer à prendre aucun parti, on ne sait pas trop dans quels sentiments il est pour lui. Plusieurs prélats romains font cependant la cour à dom Livio et il sera à la tête d'une puissante faction si son oncle le fait cardinal', et il y a quelque apparence qu'il le fera, sans que cette promotion empêche le dessein qu'il a depuis longtemps de faire une bulle contre le népotisme.
Il parle du Roi avec beaucoup de respect et souvent même avec tendresse. Mais comme il pleure aisément, plusieurs personnes attribuent les larmes qu'il répand souvent à une fluxion qu'on dit qu'il a sur les yeux plutôt qu'à une véritable sensibilité.
Il n'a rien épargné pour donner à l'empereur les moyens de continuer la guerre contre les Turcs, et il est fort touché des avantages qui arrivent à la chrétienté.
Il croit aisément aux révélations et il écoute avec plaisir les moines qui sont en quelque réputation d'en avoir.
1. Casoni, neveu ou cousin de Favoriti» lui Buccéda dans ses charges et dans la confiance d'Innocent XL II fut, comme lui, un adrersaire déclare de la France. La responsabilité des longs différents qui divisèrent les deux cours retombe, en partie, sur ce prélat. Lui non plus ne fut pas cardinal, et il se plaignait de Tindifférence du pape à regard de sa fortune. M. Michaud lui consacre également tout un chapitre (pp. 461-474).