PROMOTION DU DUC DE MERGŒUR
touchent de parenté; qu'il n'y en a point de plus illustre que de pouvoir compter pour aïeul paternel Henri le Grand, comme fait ledit sieur duc de Mercœur, pour lequel Sa Majesté recherche aujourd'hui Sa Sainteté de cette grâce ; que les services qui ont été rendus à la chrétienté par Taïeul maternel dudit sieur duc de Mercœur S prince en qui la valeur et la piété éclatèrent à l'envi en la guerre contre les infidèles, où il mourut commandant Tannée chrétienne, pourroient seuls donner sujet à cette grâce en les reconnoissant aujourd'hui, en son petit-flls et héritier, par l'honneur de la pourpre, en ce temps où ^Sa Sainteté convie les princes chrétiens à une ligue contre les mêmes ennemis, et où l'exemple d'une telle reconnoissance ne pourroit être que très utile; mais qu'il sembleroit encore bien plus à propos de dire que celui-ci n'a pas moins de vertu, pas moins de zèle pour la foi, ni moins de réputation de valeur et de bonne conduite au commandement des armes, pour l'inciter par cette nouvelle dignité à donner son sang à la défense de l'Église à laquelle il vient de dévouer le reste de sa vie.
Toutes ces considérations concourant au dessein de la poursuite dont ledit sieur d'Aubeville est chargé, il aura à les faire valoir dans l'audience qu'il pourra prendre de M. le cardinal Ghigi, afin qu'il les insinue à Sa Sainteté pour la porter, par ses bons offices, à traiter favorablement cette affaire.
D'ailleurs les lettres particulières qui seront rendues par le gentilhomme dudit sieur duc de Mercœur à Sa Sainteté et aux cardinaux feront assez juger, par la part que le roi, les reines, les princes et les premières personnes de la France y prennent comme parent, que Sa Sainteté, accordant cette grâce, oblige très particulièrement toute cette cour, et qu'elle n'en peut négliger l'occasion sans y causer du regret, pour l'espérance qu'ils ont conçue de la faveur de Sa Sainteté en une si favorable poursuite, en laquelle ledit sieur d'Aubeville n'omettra rien pour conduire cette affaire à ime heureuse fin.
1. Philippe- Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, chef delà ligue en Bretagne. En 1601, il alla en Hongrie où Tempereur Rodolphe II lui confia le commandement des troupes impériales contre les infidèles. 11 mourut de maladie à Nuremberg, en 1602. Il avait marié sa fille, Françoise de Lorraine-Mercœur, avec César de Vendôme : c'est par là que le duché de Mercœur appartenait aux Vendôme.
94 LE SIEUR D'AUBEVILLE, 1661.
Il est aussi à propos d'ajouter ici que le Roi ayant ci-devant fait représenter à Sa Sainteté le long temps qu'il y a que l'église de Reims est sans pasteur par la difficulté que l'on fait à l'expédition des bulles qui se poursuit pour M. le cardinal Antoine Barberin sur la nomination de Sa Majesté, elle désire que ledit sieur d'Aubeville fasse en son nom auprès de Sa Sainteté et oùbesoia sera, les offices convenables pour porter Sa Sainteté à accorder lesdites bulles, et ne souffrir pas qu'une église métropolitaine et si recommandable par ses prérogatives qu'est celle de Reims, demeure davantage sans chef. Ledit sieur cardinal Barberin qiii sait les raisons de résoudre les difficultés qui se font à cette poursuite, lesquelles on prétend tirer de l'incompatibilité de la dignité épiscopale avec le camerlingat, en instruira pleinement ledit sieur d'Aubeville pour servir aux intentions de Sa Majesté en ce fait, où la satisfaction dudit sieur cardinal lui est fort à cœur.
LE DUC DE CRÉQUr
L'ensemble des instructions données au duc de Créqui découvre, d'un seul coup, l'orgueil du nouveau roi de France et l'habileté de ses ministres. On trouve, en effet, dans la rédaction de ces documents la manifestation de cette double influence.
Il est certain que la France, pour mettre le dernier sceau à ses succès sur les Espagnols, était dans la nécessité d'arracher la cour papale à la domination séculaire qu'ils lui avaient imposée. Il est certain également que, dans les matières religieuses, la tradition nationale recherchait toutes les occasions d'affirmer son indépendance à l'égard du Saint-Siège : le gallicanisme existait, avec toutes ses revendications, avec toutes ses fiertés, avant que Louis XIV montât sur le trône.
Aussi le roi de France, en prenant la défense des intérêts de l'Église gallicane, en se déclarant prêt à résister aux empiétements ultramontains, en s'eflforçant même de saisir à Rome une juste part d'influence, ne faisait que remplir son devoir de souverain ; il était soutenu par la majorité de son clergé, approuvé par tous les esprits politiques du royaume.
Mais cette œuvre pouvait être entreprise et conduite à bonne lin par des moyens divers ; l'orgueil personnel de Louis XIV ne lui a pas permis de choisir les meilleurs. En effet, il ressort de la lecture de ces instructions que le nouveau Roi, dans ses premières démarches auprès de la cour de Rome, s'attacha presque exclusivement aux questions de forme, s'appliquant à faire montre de son autorité et
i. Aff. fttr. Rome, volume CXLIX, fol. 9,
96 LE DUC DE GRÉQUi, 1662.
de sa puissance au lieu de les employer à des entreprises vraiment utiles et pratiques.
Pourquoi choisit-on Créqui ? Quelle attitude lui conseUle-t-on ? Quelles concessions Tautorise-t-on à faire ?
On choisit en lui un soldat, de grande situation, de grande autorité, de grande morgue, d'aucune souplesse ; ce caractère est déjà dangereux par lui-môme. On s'attache à Texagérer encore. Dans cette cour de Rome si attentive aux questions d'étiquette, où la forme presque toujours emporte le fond, c'est sur les questions de préséance, de pas, de visite, de carrosse, qu'on attire toute son attention et, si Ion a des sujets de mécontentement à l'égard du pape régnant, on recommande à l'ambassadeur d'en faire peser les suites sur les prétentions plus ou moins justiliées de la famille papale.
Et ce n'est pas sur ceux-ci seulement ; c'est sur toute la cour romaine, sur les familles les plus influentes et les plus dévouées, sur les Ursins, sur la connétable Colonna, sur les cardinaux, même ceux qui sont le plus attachés à la France, sur les ambassadeurs étrangers, en particulier sur l'ambassadeur d'Espagne. A tous, Louis XIV veut faire sentir, d'une façon étroite, pointilleuse, dans les moindres contacts de Texistence officielle, qu'il es/ le premier* roi de la chrétienté et que pas un souverain ne peut entrer en comparaison avec le roi de France.
Quelles difficultés une pareille attitude prise de prime-saut ne devait-elle pas faire naître ? Dans l'état où étaient les esprits, c'était en quelque sorte décréter pour le duc de Créqui l'impossibilité de vivre à Rome. Ce n'était plus une ambassade d'obédience^ mais bien une ambassade d'insolence qu'il allait remplir près du Saint-Père.
La témérité d'une pareille conduite apparaît à tous les yeux. Le monde peut, un instant, s'incliner devant une volonté hautaine, appuyée sur une force redoutable, môme si Texercice d'une telle puissance s'accompagne d'une insistance irritante et d'une sorte d'étalage fastueux.
Si importantes en effet que soient, dans les relations des États, ces questions de forme qui affirment et précisent, par l'éclat même, la véritable influence politique, cependant les esprits sérieux auxquels est confiée d'ordinaire la direction des empires subordonnent l'étiquette aux intérêts majeurs de la paix. Ils préfèrent s'incliner et attendre.
Mais une telle vanité, s'accroissant parles concessions même qu'on lui fait, les susceptibilités et les intérêts qu'elle blesse se multiplient. Et comme ces froissements et ces rancunes, loin de se dissimuler dans le silence du cabinet, sont rendues apparentes à tous les yeux, elles se reconnaissent, se rapprochent, setâtenten quelque sorte, jusqu'au