‹ RomeChapitre 11 sur 24 · TIVOLI · texte numérisé non relu

TIVOLI

CE matin-là, je quittais Rome dès l'aube pour aller à^Tibur!...

Ainsi parlait Horace !

D'ailleurs, c'est lui que j'allais voir.

Quand je dis que c'est lui, j'exagère un peu ; on sait que depuis dix-neuf siècles et un appoint il est empêché de recevoir ses amis; mais quelques pierres, dont l'authenticité est d'ailleurs fort contestée, font semblant de préciser l'endroit où s'élevait sa maison ; et, en attendant que les savants se soient mis d'accord sur ce point, ce sont ces pierres que j'allais voir.

C'était un charmant matin de mai, comme on dit au commencement des histoires roses ; le ciel était pur, la cigale chantait, l'air était embaumé de toute la floraison printanière; et, l'esprit meublé de récentes lectures, ma visite à l'ami Horace s'annonçait riche d'impressions fécondes.

Quatre bonnes heures de patache nous avaient amenés au pied de la longue pente qui mène de la campagne romaine à Tivoli, et, peu après, nos malheu-

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reux chevaux, harassés de chaleur et de fati2:ue, nous déposaient à l'entrée du village.

C'était une Infiorata, c'est-à-dire une fête des fleur? comme notre bois de Boulogne n'en connaît pas et comme nos « belles madames » ne sauraient en concevoir.

Qu'on se figure une place longue de cent à cent cinquante mètres, large de quinze à vingt; sur le sol ont été dessinées à la pointe, des figures, des arabesques de la plus naïve fantaisie; puis, patiemment, par les femmes et les enfants, chaque creux comme chaque relief a été rempli ou recouvert de pétales multicolores oii toutes les nuances de l'innombrable famille des roses s'harmonisent, en s'appuyant sur le bleu foncé des bluets, le jaune roux des giroflées et le rouge vif des coquelicots. C'est comme un immense tapis de fleurs où nul n'a garde de poser le pied, sans qu'il soit besoin d'agents pour l'interdire ou de cordes tendues pour arrêter les distraits, car c'est par là que tout à l'heure doit passer la procession !

Au bout de cette place, un grand reposoir, comme on en pouvait voir jadis en nos campagnes le jour de la Fête-Dieu. Un autel élevé de trois marches et surmonté d'une niche dorée avec une grande croix derrière ; de chaque côté, trois cierges élevés dans des chandeliers d'un mètre et demi. Un tapis au bas, une fine dentelle sur l'autel où se montre aussi la porte fermée du tabernacle.

Cet appareil religieux me fit hésiter. Irais-je voir

Horace? Resterais-je pour la cérémonie? Je ne sais à quoi j'allais m'arrêter, lorsque la demie de neuf heures sonna à l'église assez voisine de la place.

La foule très compacte, qui se tenait sur les côtés, laissant le milieu — llnfiorata — immaculé, se prosterna; les femmes jetant en hâte un fichu ou quelque étoffe sur leur chevelure, les hommes se découvrant; puis, se rapprochant peu à peu, commencèrent des chants liturgiques.

Les foules italiennes n'ont rien de commun avec les nôtres. Chacun peut y circuler tranquillement et se rendre d'un point à un autre sans risque de bousculades ou d'injures, pourvu que le geste soit lent et la langue polie.

Muni de ces deux passe-partout, je pus gagner facilement le voisinage immédiat de l'autel et j'attendis.

Très peu. — Du coin d'une rue je vis déboucher la tête de la procession qui s'engagea lentement sur l'espace laissé libre, foulant aux pieds nus de ses moines les fleurs si laborieusement étalées au cours de toute la nuit précédente.

C'étaient d'abord des religieux en robe de bure, corde aux reins et le crâne cerclé d'une étroite couronne de cheveux, dernière épave d'une radicale tonsure; puis, d'autres moines parurent, blancs, gris, tous portant une bannière ou un cierge allumé ; puis encore les membres d'une bizarre confrérie aux robes de calicot blanc avec cagoules amarantes, rabattues sur le visage et percées de deux trous pour les yeux:

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enfin, sous un dais soulenu par quatre diacres parut le prêtre portant le Saint-Sacrement.

Au milieu des psalmodies, alternées et répétées par l'assistance, la procession arriva près de l'autel et s'y groupa; le prêtre en gravit les marches, bénit le peuple, plaça l'ostensoir dans la niche dorée et, après avoir dépouillé la chape et revêtu la chasuble, commença sa messe en plein air au milieu du recueillement général.

Tout à coup, vers la fin de la messe, en face de moi, un mouvement se fit dans la foule ; des cris affreux se firent entendre; et, surgissant au-dessus des gens agenouillés, une femme effrayante apparut, les cheveux en désordre, la poitrine nue, les yeux sortis de leur orbite, sale, immonde et tenant dans ses bras le corps inanimé d'un petit enfant qu'en dépit de tous les efforts elle vint déposer sur l'autel, se laissant ensuite tomber aux pieds du prêtre effaré, en criant et en suppliant dans un dialecte que je ne pus comprendre.

Mais la pantomime suffisait à l'éloquence de cette douleur; et, sans qu'il fut besoin de mots, il était évident que cette infortunée Amenait demander à Dieu la santé pour son jeune enfant qu'elle sentait perdu! Le prêtre, se ressaisissant lui-même, parvint à l'apaiser un moment; puis, après une courte oraison, il se pencha sur le corps de l'enfant, l'examina, le toucha; mais, brusquement, il fit un bond en arrière et fixant ses yeux ardents sur la mère angoissée qui,

au paroxysme d'une formidable attaque* de nerfs, attendait pantelante, il laissa tomber ce seul mot :

(( Morto ! ))

Un rugissement répondit et la femme tomba raide.

On l'emporta ainsi qne le petit cadavre ; et le tumulte inouï provoque' par cette scène terrifiante mit fin à la cére'monie.

J'avais eu l'occasion d'échanger quelques mots avec un paysan de la Sabine qui se trouvait près de moi et qui, impassible, avait suivi toutes les péripéties du drame. C'était un homme au regard doux et intelligent ; et comme je lui faisais part de mon émotion, il me répondit, hochant mélancoliquement la tète :

(( Cosi fan tutte ! » (Elles font touffs ainsi.)

Ces trois mois sortis de la bouche de ce paysan qui, sûrement, ne savait pas un mot du charmanl opéra-comique de Mozart, qui en ignorait même jusqu'au nom, sans doute, me déconcertèrent si bien sur le moment que je ne pus m'empècher de réclamer une explication.

J'appris alors qu'à chaque Infiorata il en était ainsi; que des femmes de la montagne ayant un enfant malade se mettaient en route la veille au soir, parfois, etsoit à pied, soit assises sur un due, faisaient des étapes de quinze à vingt heures avec le pauvre petit dans leurs bras. Rien qu'un tel voyage suffisait à l'achever et rendait plus impossible encore le miracle que ces femmes venaient demander à Dieu comme au temps de la veuve de Naïm !

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