INTERMÈDE SOMBRE
A giioiTc ? Eh bien oui, la guerre !
Ouest-ce que cela nous faisait au début .... Ou était plein d'entrain ; on accompagnait les soldats aux gares en chantant, et le lendemain chacun retournait à ses affaires ou même à ses plaisirs I Au Théâtre-Français, Agar, dans Horace, déclamait la Marseillaise sous le péplum de Camille ! A l'Opéra, Faure chantait magistralement ce chant, si longtemps interdit, avec un drapeau tricolore dans les mains, au beau milieu de pécheurs napolitains dont il poi'tait lui-même le costume dans la Muette de Portici. Le public écoutait debout et chantait avec les chœurs, dans l'ensemble de la fin! Je me souviens que, me trouvant un soir sur la scène de l'Opéra, Massé m'entraîna derrière les masses, et, plein d'enthousiasme, se découvrit et chanta de toutes ses forces, tenant son chapeau en l'air !... Ce spectacle était d'autant plus imposant que tout le monde semblait profondément convaincu.
Cependant, sans être descendants des Sibylles
l'O SOUVENIRS D'UN MUSICIEN
antiques, quelques-uns dans leur cœur, éprouvaient une secrète terreur devant ces bruyantes manifestalions ; ils pensaient que la guerre est une extre'mité terrible et pleine d'inconnu; que le recueillement est une préface meilleure aux héroïques vertus du soldat, et qu'au moment où l'on peut succomber, c'est tout en haut qu'il faut regarder.
Mais on n'était pas accordé dans ce mode mineur.
Aux premiers jours mauvais, on apprit le départ pour l'étranger de beaucoup des chauvins encombrants de la première heure ; d'autres, parmi eux, se faisaient voir dans des uniformes extraordinaires ! La belle conduite du plus grand nombre a fait pardonner à ces farceurs de tous les temps, dont un provençal disait : Nous, au moinsse, nous sommes du Midi; mais eusse... ils sont du midi et de-mi !
Souhaitons que les chants nationaux ne viennent plus interrompre nos opéras en temps de deuil ou de fête. Une action dramatique n'a rien à gagner à l'addition d'un chant national qui lui est étranger: quant à celui-ci, présenté au milieu de décors et de costumes sans liens avec lui, il ne peut que provoquer des critiques dans lesquelles il laisse fatalement un peu sinon beaucoup de son prestige.
Les humbles limites de ces souvenirs ne sauraient donner une place digne de lui, au plus court chapitre d'histoire de la guerre de 1870. Cette histoire a été cent fois écrite et bien écrite. La moralité consolante qui s'en dégage, après tant d'années déjà,
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c'csl que la part do gloire (4 dhonneur laissée au vaincu est encore assez grande pour que la légende puisse y greiïer le nimbe d'or qu'elle garde aux luttes héroïques des grands peuples!
Je n'évoquerai donc de ces jours néfastes que le souvenir des faits qui se rattachent étroitement à mon sujet, et je me hâte de revenir à l'Opéra, à propos de cette Muette de Portici dont la reprise avait eu li(^u dans les premiers mois de 1870. Un soir de répétiliou générale, Auber était installé au milieu des fauteuils d'orchestre, devant une planchette qu'on avait fixée, et sur laquelle une lampe posée éclairait la grande partition d'orchestre. Le maître ne fit que peu ou pas d'observations. En revenant chez lui, où je l'accompagnais, il rencontra l'un de ses amis, que j'ai su depuis être Blaze de Bury. Celui-ci exaltait fort l'importance de cette reprise d'un opéra âgé de plus de quarante ans alors. Auber ne disaitpas grand'chose et se contentait de quelques « Heu! Heu ! » ou de rares « Hou! Hou !... )) On sait qu'il parlait peu et que, lorsqu'il s'y décidait, c'était pour laisser tomber le mot juste, souvent très fin, qui résumait l'entretien. Tout à coup, il s'arrêta et, posant la main sur le bras de Blaze du Bury, il lui dit : « Mon cher ami, je viens de rtdire et de réentendre cette partition !... Eh bien !... ce n'est pas cela qu'il fallait faire! » Et il se remit à marcher. Je fus frappé de cette réponse, qui révélait un rare sens critique de soi-même gardé par un musicien univer-
sellcment applaudi. Ouollo leron de modestie pour bien d'aulres que nous connaissons !
Aux termes du règlement de l'Inslitut, les lauréats du prix de Rome doivent être arrivés à la villa Médicis à la fin du mois de janvier de l'année qui suit leur nomination. C'est à partir de cette date qu'ils deviennent réellement pensionnaires de l'État pour quatre années. Notre départ devait être commun avec mes condisciples de l'Ecole des beauxarts, et nous l'avions fixé aux premiers joui-s de décembre.
Ce voyage de Rome, que les anciens nous recommandaient avec raison de mener lentement, avait ses traditions comme tout ce qui se rattache à la villa Médicis. Les vétérans racontaient qu'on le faisail jadis au moyen d'une voiture spéciale qui parlait de la rue Guénégaud et arrivait à Rome en six ou sept semaines. — A la voiture près, nous étions bien d'accord pour déguster la route à petites journées.
Cependant, dans les premiers jours d'août, l'horizon s'assombrissait terriblement ! Chaque jour apportait des nouvelles contradictoires où l'on sentait bien que le noir l'emportait sur le blanc; c'était un éternel qui-vive ; et dans fangoisse générale, une seule discussion, toujours la même, occupait les esprits. Quant au travail, on n'y pouvait songer. La besogne forcée de l'extérieur était encore possible :