‹ RomeChapitre 5 sur 24 · LE CONGO ['H S · texte numérisé non relu

LE CONGO ['H S

d'un cachot, se dégage une sensation assez pénible, mais assez neuve aussi. Il faut avoir passé par là pour comprendre ce qu'est par oxemple, dans ces conditions, la vue d'un oiseau qui vole dans le ciel. Vivre enfermé chez soi pendant un mois, avec la pensée qu'on en peut sortir à tout moment, n'a rien que de très naturel ; rester six jours sous des verrous dont un autre a la clef, provoque un malaise par lequel on comprend tout à fait ce qu'est le châtiment réservé aux prisonniers.

0 Muse! ma chère, quel pénible décor !... 11 est vrai que pour écrire une honnête fugue à quatre parties il n'est guère nécessaire de déranger les divinités d'en haut, surtout a des heures aussi indues : ce qu'il y a donc de mieux à faire est de rompre avec toute philosophie, et de se jeter au plus vite, tête baissée, dans les arcanes du contrepoint renversable !

A onze heures, le déjeuner est servi dans le grand foyer des artistes de la Société des concerts. On déjeune tous ensemble et très gaiement. On finasse sur le sujet du concours, et chacun suit ici la pente naturelle de son caractère. Il y a les malins qui tàtent le terrain et bravachent en se moquant des autres, pour amener une réponse qui peut servir de piste. Il y a les prudents qui restent impassibles. 11 y a enfin les farceurs qui parlent d'autre chose. On se guette, on s'étudie. Dame ! la partie est rude ; et dans cette mêlée, « chacun pour soi et Dieu pour tous! «

{Ia's Ui/Qitennfs, acte U\.)

8 SOLVENIRS DL'N MUSICIEN

Après le déjeuner, les concurrents vont prendre un peu d'air dans la petite cour du (Conservatoire sous la surveillance du gardien assermenté de ces sortes d'animaux. A une heure, la cloche annonce le retour en loge jusqu'au dîner de six heures après lequel, jusqu'à neuf, commence dans la grande cour la légendaire partie de ballon; tradition léguée par les générations antérieures, et dont le but est de combattre, dans un exercice violent, ce que le travail sédentaire et acharné peut avoir de conlraire à l'hygiène. — Oh ! les formidables coups de pieds! Oh ! les effroyables gifles données à ce ballon ! c'est sur lui quon se venge de toutes les tribulations de la journée! L'inouï recherché, l'effort suprême était de l'envoyer dans la rue Bergère par-dessus les toits ; l'inspiration joviale, le badinage exquis était de le loger dans les branches de l'infortuné marronnier du (Conservatoire aujourd'hui disparu, comme un oiseau monstrueux s'abattant tout à coup sur cet arbre sans nids: la fourberie raffinée, l'adresse hypocrite était de le lancer dans la fenêtre ouverte du vénérable M. Tari au !

Le vénérable M. Tariaii était un pjofesseur de solfège qui avait dû assistera la première représentation de Joseph en 1807; il faisait sa classe le soir de sept à neuf heures, et cherchait, sans grand succès, à initier les chanteurs aux subtilités des sept clés. Dans les rares accalmies de nos jeux, on entendait sortir de cette classe des sons vagues, sur les paroles, do

mi sol sol sol: et nous répétions en chœur, do mi sol sol sol, ce qui faisait pouffer les élèves et agaçait énormément le vénérable M. Tariau. Lorsque la plaisanterie allait trop loin, il paraissait à la fenêtre et laissait tomber sur nous une sévère admonestation. On se tenait coi un instant, puis le grêle accord d'un vieux piano se faisait entendre, et la voix reprenait, do mi sol sol sol, que nous répél ions de toute la force de nos poumons.

Un jour le ballon, lancé d'an pied plus habile qu'inconscient, alla tout droit tomber dans la classe, après avoir roule dans le ruisseau. Un tumulte se produisit; quelques élèves parurent a la fenêtre en réprimant de folles envies de rire et nous faisant signe que quelque chose de grave allait se passer. En effet, le vénérable M. Tariau parut dans la cour avec un pantalon d'une éblouissante blancheur, sur lequel le ballon boueux avait désespérément virgule son passage. La réprimande cette fois avait le caractère d'un véritable anathème! Ma foi, nous baissions le nez devant cette colère légitime, lorsque le malheureux orateur termina en annonçant qu'il allait écrire le détail des faits au ministre! Un fou rire nous prit alors et, sans qu'on sache au juste qui en est l'auteur, cette paraphrase de Mignon chanta sur toutes les lèvres :

Oui. cest Tariau, le prolesseiu" nomade,

LVoù vient-il ? On l'ignore !

On dit que le solfège a trouble sa raison 1

Neuf heures sonnèrent fort heureusement pour terminer cette scène qui allait mal tourner; l'incorruptible gardien agita ses clefs,, et, cinq minutes après, tout était rentré dans un silence monacal.

Chez soi il n'y avait plus à rire, et le pauvre Tariau était bien vengé ! Le terrible papier blanc semblait ricaner sous la plume ; l'encrier, d'où s'envolent parfois quelques bonnes choses en temps ordinaire, paraissait plus noir, plus silencieux encore, et le Moi unique, le Moi haïssable se retrouvait dans toute sa rigoureuse nudité : pas de piano pour s'entraîner, pour se rejouer les pages aimées : rien que la contemplation intérieure et muette des bonzes japonais, avec la hâte en plus, car ceux-là passent plus de six jours au seul examen de leur nombril !

Le souvenir de ce concours m'est resté comme celui d'un afTreux cauchemar, et je plains encore sincèrement ceux qui le font chaque année.

Mon gros souci était d'arriver à temps ! Aussi étais-je levé à l'aube et installé au travail avant quatre heures du matin, très grognon, mais très résolu. Enfin, à la fin du cinquième jour, tout était terminé, ce qui me parut bien plus étonnant que la création du monde, laquelle a demandé un jour de plus au bon Dieu ! Il est vrai que je n'avais créé ni le ciel et la terre, ni le soleil et la lune, ni les animaux, ni l'homme et la femme ; mais à chacun son métier. J'aurais bien voulu voirie Père Eternel composant un chœur et une fugue en cinq jours !

(^es considérations, entachées je le confesse d"iine certaine superbe, me causèrent une satisfaction qui se doublait du sentiment de ma liberté ! La clef des champs était là, mais je retins heureusement ma folle envie de la saisir, et, profitant de la journée qui me restait, j'en employai la moitié à revoir, à nettoyer mon travail et à y mettre cette dernière touche qui est la meilleure quand elle n'est pas la pire !

Le samedi, à midi, je déposai ma partition au secrétariat du Conservatoire, et je courus chez moi me jouer ces notes écrites dans le silence. Je me hâte d'ajouter que je n'y découvris aucune révélation inattendue ! Puis j'allai chez Massé, qui me fit de très bonnes et de très salutaires critiques en m'assurant toutefois du succès.

Le lundi matin, le jurj' se réunissait dans la salle du petit théâtre, et nous passâmes successivement devant une table en fer à cheval, autour de laquelle dodelinaient neuf personnages tristes, paraissant fort ennuyés d'être arrachés à leurs affaires ou à leur sommeil. Aidé d'un camarade, chacun Aint jouer sa fugue et son chœur, dont la partition était ouverte devant le président; après quoi, les coupables se retirèrent, en saluant respectueusement l'aréopage impassible.

Gomme mise en scène, on le voit, il n'y a pas de luxe inutile : tout cela est sage, correct, et celui qui trouverait que le tableau manque de gaité ne serait qu'un mécréant indigne.

Après la délibération du jur}', un huissier sortit du sanctuaire, annonçant que sur dix concurrents, cinq étaient éliminés et cinq reçus ; j'étais parmi ces derniers avec le numéro 3 î

3Ia joie fut grande, excessive î... Pour la première fois, la vision de Rome m'apparut nettement; car jusque-là mon unique souci avait été de ne pas échouer à la première épreuve.

Huit jours nous séparaient du grand concours. Celui-ci dure vingt-cinq jours et se fait dans les mêmes conditions que le premier, avec cette différence capitale, toutefois, que le logiste a droit à un piano dans sa chambre. Un piano, c'est-à-dire un ami ! Une sorte d'hippogriffe pour s'en aller dans le monde ailé de la musique ! Ce n'est pas qu'on ne puisse travailler sans cet outil; mais s'il est facile de chercher quelques notes en marchant, dans le silence ou même dans la foule, sans limite de temps, à son heure et selon la disposition du moment, le concurrent, avec ses seuls vingt-cinq jours, doit chercher le chemin de traverse, et le piano le lui offre sûrement.

Ces huit jours qui séparent les deux concours ont la durée de huit mois î

Enfin le lundi fixé arriva et nous retrouva cinq assis autour du fameux tapis vert, Bizet dictant, et, nous, écrivant les paroles de la cantate; car on sait que c'est sur une cantate que les jeunes concurrents doivent exercer leurs petits talents.

On sait aussi que la cantate est une formule poétique dans laquelle excella Jean-Baptiste Rousseau. La pâleur lui en était douce et chère ; il en aimait le langage éploré; que les siennes soient le'gères au lecteur qu'elles endormiront. Celles qu'on donne au concours de Rome sont calquées sur le même modèle. On les connaît toutes après en avoirlu deux ou trois. On y trouve toujours au premier plan un jeune homme amoureux d'unejeune dame empêchée ; puis, au fond, un monsieur qui n'est pas content. Le jeune homme chante, la dame aussi ; il s'ensuit un duo, au bon moment duquel le monsieur du fond intervient, ce qui amène un trio dans lequel le moins heureux des ) trois est occis. /

Mon Dieu, si l'on y réfléchit, c'est à peu près tout le fond des chefs-d'œuvre de l'Opéra : ce qui prouve que la formule n'est pas tant dégoûtante, aurait dit Molière; et je tiens qu'un musicien bien sain peut encore s'en accommoder !

Ne serait-ce pas parce qu'elle est elle-même comme l'image de la vie où toujours celui-ci désire ce que celui-là ne veut pas donner ? Raoul, Marguerite, Brogni sont des fantoches dans lesquels le public se retrouve... et les anciens savaient déjà que le public n'aime que ce qu'il connaît.

La cantate qu'on nous dicta était, bien entendu, inédite; elle était aussi fort longue ! Nous commencions à être épouvantés du travail musical qui se cachait derrière toute cette copie, lorsque notre cas

s'aggrava encore par la venue de l'un de nosjuges, retardataire maudit, qui nous invita à ajouter une petite symphonie, en manière d'agrément, dans une scène qui en avait déjà bien peu ! Si jamais fâcheux a été mentalement envoyé au diable, c'est bien celuilà, etavec une unanimité dont il ne s'est jamais douté. A une heure, nous étions enfermés de nouveau pour vingt-cinq jours.

Tout le monde a passé par ces alternatives d'angoisses et de joies dont est faite l'attente d'un résultat convoité. Le logiste qui les ignorerait encore fait là leur connaissance. Aujourd'hui il s'arrachera les cheveux, ce qui ne saurait avoir de grandes conséquences à son âge ; demain il sentira ses ailes grandir démesurément ! Il faut lui passer ces heures roses en faveur des autres d'abord, et aussi pour le prix dont il les paiera plus tard ; car, avec le temps, il pourra s'assurer que si les ailes tombent, les cheveux ne restent pas !

Rien de saillant à noter dans le souvenir de ces trois semaines de réclusion, si ce n'est, un jour de pluie, une partie de dominos avec un jeu emprunté au fidèle gardien qui n'y jouait pas ! Il y eut un coup où nous nous trouvâmes trois avec le six-as dans la main ! Ces choses-là n'arrivent jamais dans la vie réelle.

LK CONCOURS \:i

A la fin du vingl-troisième jour, j'avais terminé ma besogne: j'employai une bonne partie du suivant h la relire, et le soir même j'étais libre, mais ahuri de musique et littéralement surmené par ce régim»? de trois semaines à l'allure d'un travail journalier de 18 à 19 heures.

C'est ici que commence un supplice oublié par les Chinois sur leur palette déjà riche ! L'aspirant Homain doit, en quinze ou vingt jours qui le séparent (lu concours, chercher et même trouver trois chanteurs de bonne volonté ayant assez de dévouement pour apprendre, répéter et venir chanter devant le jury une partition dont la durée est à peu près celle d'un acte d'opéra. Il faut frapper à vingt portes avant de réunir ce trio. Il y a d'abord les refus bien nets, ce sont le> meilleurs ; puis il y a les« ouïj^ conditionnels, ce sont les pires. Celui-ci demande une semaine pour voir si le rôle est dans sa voix; cet autre est sous l'influence d'un rhume qui le fatigue encore; un troisième s'attend à être père vers la date fixée et ne peut répondre de rien. On n'en finirait pas si l'on voulait énumérer toutes les raisons opposées à la demande du malheureux, qui tombe dans la vie de tous ces gens comme une pierre dans une mare ! Il faut une patience, une diplomatie, une résignation dont on n'a pas l'idée quand on n'a pas passé par là! Sans compter que les transes se renouvellent chaque jour, et qu'au dernier moment le rôle est décidément trop haut, le rhume trop tenace et l'héritier trop

imminent ! 11 faut alors tout recommencer avec de nouveaux chanteurs, froissés qu'on nait pas songé à eux d'abord... Horrible î Horrible ! Horrible !

Eh bien, malgré cela, on s'en tire comme on se tire de tout avec de la santé d'abord, du travail et de la volonté ensuite.

Enfin, après cent efforts, le matin du concours j'étais prêt à la lutte et me sentais bien défendu par trois excellents chanteurs que je tiens à remercier encore à cette place : c'était le ténor Bosquin avec le baryton Garon, tous deux de l'Opéra; etM"^ Daniele, derOpéra-Comique, qui a sans doute quitté le théâtre peu après, car je n'en ai jamais entendu reparler.

C'était le o juillet. U est des dates qu'on n'oublie jamais !

Pendant que défilaient le n° 1 et le n° 2, nous attendions, mes chanteurs et moi, dans le salon du directeur, et nous ne causions guère ! Ce sont de ces jours où l'on alajoue droite en feu et la joue gauche gelée; où l'on répond aux gens à la manière des sourds, avec les dents serrées et sans pouvoir maîtriser un tremblement nerveux qui vous secoue du haut en bas en vous aplatissant la poitrine.

La porte s'ouvre.

« Le numéro 3 ?.

— Présent. »

Et nous voilà introduits dans la salle du petit théâtre. Autour de la table en fer à cheval, le jury toujours impassible: — sur la scène, trois chaises

LE COxNCOURS H

pour les chanleur> ; derrière eux, un grand piano à queue.

La voix, du président :

« Commencez ! »

Une dernière palpitation, .-t le premier accord tombe sur le clavier.

Une fois l'exécution en cours, l'émotion semble s'évanouir. On se sent en eau profonde; il s'agit de ne pas couler : aussi est-ce avec une lucide parfaite qu'on surveille la moindre défaillance des trois combattants. Ceux-ci sont un peu désorientés au début, car, malgré tous leurs efforts, le jury n'est pas comme le public habituel : son devoir est de rester impénétrable et silencieux.

Cependant, avec cette sorte de divination qui résulte de l'ensemble des facultés tendues vers un même point, il est encore possible de discerner si le courant magnétique qui s'établit entre la scène et la iablc est favorable ou non.

Tout s'achève dans le même silence, et le n'^ 3 disparaît pour faiie place au n*^ 4.

Enfin, après trois bonnes heures, tout était teiniiné, et le jury resté seul, délibéra. (Juelques minutes étaient à peine écoulées, que la porte de la salle se rouvrit, et l'huissier m'appela.

C'est un des plus jolis coups de poing dans Testomac que j'aie reçus de ma vie !

Trébuchant, avec des jambes en coton, dans l'impossibilité absolue d'articuler un son, je fu^ intro-

18 SOUVENIRS D L"i\ MUSICIEN

duit de nouveau dans la salle où nos juges étaient debout et, pour la première fois, avec des visages souriants.

Aiiber, président, se tenail au milieu d'eux et me dit en me tendant la main :

« Monsieur, le jury vous a décerné le grand prix de Rome. ))

Deux sources jaillirent de mes yeux pendant que toutes les mains chercliaient les miennes. Je passe sur toutes les bonnes et réconfortantes choses qui me furent dites et qui me payèrent bien de ma peine ! Bizet surtout me témoigna des sentiments si particulièrement affectueux, que, de ce jour, l'admiration que j'avais pour son talent se doubla d'une amitié qui ne s'est éteinte qu'avec lui.

Ce concours avait été exceptionnellement intéressant, car, sur mes quatre compagnons, trois obtinrent la grande récompense dans les années qui suivirent et sont aujourd'hui fort avantageusement connus. Quant au quatrième, nous n'en avons jamais entendu reparler ; les journaux de musique ont annoncé sa mort il y a quelques années.

Ma joie n'eut guère de lendemain, car quelques jrjurs après, le 5 juillet, la guerre était déclarée î

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