PAROISSE ,-; Q M M U N E D
DE
RINT-NICOLAS
.il août ISTo.
. « Mon cher .\.\ri.
« Vous avez pu compter dimanche dernier à la grandmesse vingt-sept personnes dans la nef, et dimanolie pro-
2i SOrVKNIRS DUN MUSICIRX
chaiii il y en aura moins encore ; il faut donc que momentanément le conseil de fabrique avise à faire quelques économies ; car si point de chaises, ni quêtes, ni convois, impossible de payer quand on n'a pas grand'chose en caisse. Par conséquent, nous ne pouvons garder deux organistes : un seul suffit bien pour le temps présent. Plus tard, aussitôt que nous pourrons reprendre nos anciennes habitudes, je vous le ferai savoir. « Voire dévoué serviteur,
« X . . . , cure. »
J(» r('pondis quo fatlendrais des temps meilleurs en restant à mon poste, et que je n'abandonnernis pas mon cher orgue, à qui j'avais racont(^ tant de choses pendant cinq ans ! Les deux premiers dimanches de septembre, cela alla encore ; mais le troisième, on ne pouvait plus passer. Paris était bloqué.
Le directeur de l'École des beaux-arts nous fit venir, mes camarades de voyage et moi, et nous recommanda de rester à sa disposition afin de pouvoir partir à Rome du jour au lendemain !
Nous nous réunissions tantôt chez moi, tantôt sur la rive gauche, au café de Fleurus, près le Luxembourg, oii le sculpteur Lafrance me présenta à quelques anciens de là-bas, célèbres déjà et devenus illustres depuis. D'autres fois encore, la réunion avait lieu au café de l'Univers, place du Théâtre-Français, à la table légendaire d'Alfred de Musset. Là, c'était le peintre Blanchard qui était
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notre amphitryon î On parlai! l)eaiicoiip dos événements et un peu de l'Italie. Blanchard était pension - Tiaire en congé, et s'était trouvé pris dans Paris au moment de retourner h Rome.
Dans ces conversations vives et spirituelles sur Tari, il me sombhiil entimdro une langue nouvelle!
Avant celle époque, j"avais fort peu voyagé et Je n'avais jamais mis le pied dans un atelier: le langage spécial qui s'y parle me faisait tomber d'étonnements en élonnemenls. Au bout de deux ou Irois soirées, je compris que l'esprit des coulisses el de l'asphalte parisien n'est pas tout, et ce que j'entendis là fut comme la préface des révélai ions qui m'attendaient de l'autre cijté des monts!
Lafrance et Blanchard sont morts en plein talent laissant d'unanimes regrets. Le premier était un joj^eux compagnon, bon, sincère, un peu naïf et plein de cœur; l'autre était un fin sceptique, voyant largement la vie, et rempli de sentiments généreux avec un esprit fort distingué. C'étaient deux amis surs et je les ai longtemps pleures.
Mais comme marchaient les événements !
Toujours sous le coup d'un départ, qu'on nous annonçait sans cesse pour la semaine suivante, nous piétinions dans la garde nationale, sans officiers, et entourés de toutes sortes de gens qui faisaient énormément plus de bruit que de besogne. Les marches militaires, le service des bastions et celui des postes intérieurs ne nous laissaient que fort peu de temps.
i'(l SOUVENIRS D'L'N MrSIClKN
Je ne crois pas avoir ouvert trois fois mon piano dans ce sinistre hiver où Pasdeloup cependant continuait ses concerts du dimanche ! Mon commandant m'ayant demandé une marche pour le bataillon, il me fut impossible d'en venir à bout: j'étais anéanti.
Vers la fin de janvier nous étions pour la plupart dans une prostration complète. On fumait silencieusement pendant des heures, puis on se quittait sans un mot, avec un serrement de main, comme des gens qui ne savent pas s'il y aura un lendemain.
Tous les espoirs étaient morts... cela pouvait durer toujours... on ne savait plus!
Entin, le 13 février nous reeumes un passeport diplomatique,, avec l'avis de quitter Paris immédiatement.
On ne se le fit pas dire deux fois î
Mais les événements avaient singulièrement modifié nos premiers projets ! Chacun de nous avait en province un proche parent à retrouver vivant ou mort; car, si nos lettres parties de Paris par ballon arrivaient assez exactement, celles qui y venaient par le même chemin n'arrivaient souvent pas du tout. Nous étions dévorés de cette inquiétude, ajoutée à tant d'autres, et notre premier souci, puisqu'on pouvait enfin passer, était d'aller d'abord à la découverte. Il fut donc arrêté que chacun tirerait de son coté et qu'on se retrouverait à Nîmes le 20 février pour faire route ensemble vers l'Italie.
INTKR.MKDE SOMflRi; 27
.r.ii'i'fHai mon dc'pnri pour le 15.
Ali î ce départ !
L'été précédent, au temps où Ion pouvait faire d(^s projets, je me l'étais imaginé le soir, après qu(^lque joyeux diner en compagnie des parents attendris et des vieux amis restant pour les consoler! La conduite h la gare; les dernières recommandations ; les bons baisers de la mère et de la bonne mère-grand, avec le père qui ni- veul pas avoir l'air de pleurer î . . .
ITélas :
Le matin du 15 février, par im temps sombre et ])luvieux, j(> quittais vers sept heures la maison solitaire, sans un parent, sans un ami. Seul, le portier, loustic parisien à la voix éraillée, me gratifia sur 1(^ pas de la porte d'un <( Bon voj'age. monsieur ! )> et ce fut tout.
ON ne passait que depuis deux ou trois jours, et Ion ne pouvait encore songer à emporter de bagages. Les miens devaient m'étre expédiés plus tard. En attendant, mon sac de soldat bien bourré, représentait tout mon équipage. Fixé sur le dos, il accompagnait un costume oii se retrouvaient encore quelques vestiges d'uniforme; un cbapeau de voj^age avec un solide bâton dans la main complétaient l'ensemble, qu'on pouvait Inen plutôt attribuera quelque courtier de commerce mâtiné de franc-tireur, quh un musicien en route pour la Ville Éternelle !
Dans cette tenue, que les circonstances expliquaient, je m'acheminai vers la gare Saint-Lazare où je devais prendre à huit heures l'express du 3Iansî
Le 3Ians!... pour aller à Rome!
Tous les miens y étaient réfugiés.
Une dépêche reçue la veille m'avait enfin annoncé qu'ils étaient vivants : je ne serais pas parti content.
si Je ne les avais embrassés avant de metti'e quatre cents lieues entre eux et moi.
Le (rain était rigoureusement complet. Beaucoup (le gens s'en allaient, comme moi-même, à la découverte des leurs.
A huit heures précises, on se mil en marché lentemenl.
Toutes les voies étaient encombrées par des trains d'approvisionnement qui affluaient serrés vers Paris airamé. On garda cette allure jusqu'à Asnières, oii l'on s'arrêta.
En passant sur le pont du chemin de fer qui était resté debout, je pus voir à droite celui des piétons et des voitures qui avait été détruit. Sur les décombres des deux culées se détachaient deux factionnaires en sentinelles. L'un, du côté de Paris, était un pauvre petit moblot, grelollant dans un mince uniforaie couvert de tache et de boue. L'autre, du côté d" Asnières, était un grand gaillard rougeaud sous un casque à poinle, les jambes dans de solides bottes, avec une chaude capote sur le dos, et fumant sa pipe l'arme au pied. Ces deux hommes, d'aspect si différent et debout sur ces ruines, étaient comme la synthèse vivante de toute la guerre I
A la station d'Asnières, à gauche de la voie de Versailles, sous la petite véranda qu'on voit encore, plusieurs officiers allemands étaient assis autour d'une table chargée de papiers. Un jeune lieutenant wurtembergeois tout de bleu vêtu, propre, joli, ciré.
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automatique comme un jouet, vint ouv^rir la portière du wagon et, avec une courtoisie qu'il faut reconnaître, nous demanda nos passeports dans un irréprochable français. Ces papiers étaient portés sous la véranda où ils étaient examinés avec soin puis estampillés. Quelques voyageurs, qui, sans doute, ne se trouvaient pas en règle, furent invités à descendre pour être ramenés à Paris. Le même officier nous rapporta nos passeports et, après un arrêt assez long, le train se remit en marche toujours très lentement.
De chaque cùté de la voie manœuvraient dans la campagne des compagnies de soldats allemands.
A A'iroflay on prit le raccoi'dement qui relie la ligne de la rive droite à celle de la rive gauche, et le train s'arrêta de nouveau à Versailles, dans la gare des (Ihantiei's. Les quais étaient remplis d'officiers et de soldats allemands traînant bruyamment leurs sabres. Sur les voies de garage se suivaient, serrés, des fourgons à bagages transformés en ambulances ; par leurs rares ouvertures on voyait surgir des têtes jaunes, affreusement hébétées, spectres hideux de la souffrance, que cachaient mal les branches vertes fixées comme des palmes triomphales aux quatre coins de ces charniers roulants.
A Versailles quelques formalités nous retinrent encore, et le train prit enfin sa vitesse normale sur la ligne de Bretagne.
De nombreux arrêts dans cet express allemand!
ll: voyaiji: :ii
A Uaïubouillel, un fou monte dans noire compartiment déjà complet. On veut le renvoyer; il pleure, il menace, il supplie, et, moitié' poussé par le conducteur, moitié tiré de l'intérieur, l'homme s'assied parmi nous, pendant que le train repart. C'est un médecin. Il a tout vu : sa maison a été pillée et les siens emmenés : il va à la découverte du cùté de Chartres... il ne sait pas bien oîi; et puis il rit en parlant du Sénat, et pleure abondamment au souvenir dun moulin à café que les Prussiens lui uni pris !... La guerre î Partout sa hideuse image! L'incendie, la mort, les soullrances atroces, les séparalions brutales, la folie des uns, la ruine sans merci des autres, la guerre enfin! Et il y a toujours des gens qui songent à la faire ! Quels abominables gens ! Et quand donc le chameau populaire, comme disait (iaribaldi, las de les porter, secouera-t-il ses fortes épaules pour les jeter à terre et les fouler de ses pieds ! A Chartres, à Xogent-le-Hotrou, parlout des fusils f't des sabres avec des hommes rivés à toule cette ferraille !
Les Anglais ont Ihabitude louable de ne jamais adresser la parole à quelqu'un qui ne leur a pas été présenté. L'usage est excellent, et c'est surtout en voyage qu'il faut le pratiquer. Pour un causeur agn'able. on est exposé h subir le bavardage de plu-
sieurs fâcheux, la grossièreté de pas mal de goujat> et la niaiserie de beaucoup d'imbéciles. Nourri de cette doctrine, je restais dans mon coin, bien sombre et l'àme bien noire au milieu de tous ces deuils î Cependant, les hasards d'un voyage accompli dans de telles circonstances avaient forcément amené quelques échanges de paroles entre les voyageurs de ce même compartiment. D'eux d'entre eux allaient à Angers retrouver leur femme et leurs enfants. C'étaient des gens fort bien élevés; Tun était architecte de la compagnie du chemin de fer de Lyon, l'autre commerçant dans le quartier du Sentier. Une sorte de sympathie nous attirait l'un vers l'autre ; et puis Angers était sur la route de Ximes, les communications étaient difficiles;... bref, d'instinct, nous sentions que la Belgique a des aphorismes sans réplique, et que décidément l'union fait la force.
En arrivant au Mans vers quatre heures, il avail été décidé que nous nous retrouverions le soir pour arrêter les moyens d"aller plus loin, car il ne fallait pas songer au chemin de fer accaparé par les Allemands pour l'usage exclusif de leurs troupes.
Je passe sur la scène émouvante qui m'attendait a milieu de ma famille, retrouvée après une séparation de cinq mois, et quels mois ! Nous n'en finissions pas de nous raconter les choses vues et souffertes î Enfin le dîner fut comme un rayon de soleil dans nos cœurs assombris. Pardieu, on n'était pas sortis d'alfaire ! Au milieu d'une boulfée de causerie, on entendait tout
\A: VijYAGK o:i
il .-0111). (lan> IVscalier, le pas luujil duo .■.uldal qui ivnlrait en chantant chez hii î... Chez lui î Mais enfin on élail réunis, el ceux qui s'ainienl savcnl aussi toiil ce qu'il y a dans ce mol!
Un des souvenirs à cùlô. mai- pillore^qu.', de cetlr scène, fui ^ébluuis^.■lH(Mll qu.' nir causa la blancheur du pain. A Paris, nous avions insensiblemonl descendu la gamme du blanc au brun terreux, et l'œil avait perdu peu à peu jusqu'au souvenir de la couleur normale.
Après le dîner, j'allai retrouver mc> compagnon^ de roule qui avaient déjà frêle une voiture pour le lendemain. Dans la ville, c<^ n'étaient que casques pointus; les cafés en étaient pleins comme les hùtels. Tout étant bien arrêté pour la suite du voyage, nous n'avions plus qu'à nous serrer la inain (^n nous disant bonsoir.
L(^ 16 au malin, après un dernier el tendre adieu à lousdans la maison, je me trouvais au rendez-vous dès le petit jour, et nous quittions le Mans vers six heures, dans une sorte de hreack délabré, où l'on avait attelé un cheval exténué. No us a 11 ions à la Flèche. — Après avoir franchi le pont de la Sarthe, resté à peu près intact à la suile de divers combats, il n'était que trop visible que notre malheureux cheval ne parviendrait que difllcilcment à faire les 42 kilomètres de la route. Le voiturier nous expliqua que tous les fourrages étaient réquisitionnés, et que les habitants en étaient r<'duits à nouirii- le- bestiaux et
les bêtes de somme avec ce qu'ils pouvaient trouver.
On laissa les sacs de voyage dans la voiture, el nous fîmes une bonne partie de la roule à pied pour alléger la charge. Vers midi, nous arrivions à Foulletourte, où nous faisions la halte du déjeuner. Le village étail plein de uhlans. Nous avions beau tourner le dos aux fenêtres de la rue, le pied des chevaux sur le pavé nous rappelail ce que nous ne voulions pas voir, et le repas étail silencieux.
Enfin, après avoir donné au cheval un bon sac d'avoine, difficilement obtenu, et que la pauvre bête dévora avidement, on se remit en marche pour les ï20 kilomètres qui restaient encore à faire.
La route traversait de petits hameaux en bordure. Sur le seuil des maisons, toujours un uniforme. De loin en loin un poste. Enfin à l'entrée d'un petit bois, le voiturier allongea le bras et du bout de son fouet nous montra un factionnaire en nous disant : «Tenez, voilà le dernier ! »
Nous n'avions pas fait cent mètres dans ce bois, que nous ne pouvions plus résister à notre émotion. Il nous fallut descendre de la voiture; nous ne tenions plus en place; nous nous serrions les mains avec effusion. ?sous rentrions en France! Nous sortions de ce cercle de fer qui nous étouffait depuis de si longs mois! C'était la patrie, enfin, la France retrouvée!... La France à quinze lieues d'Angers !
Le factionnaire laissé en arrière nous regardait niaisement. 11 ne pouvait nous entendre: mais il
assistait h une panlomiiit' dont le sons lui (jchappait (évidemment.
L'air nous parut plus léger, le ciel moins sombre : la colombe de Noé nous revenait avec le petit brin vert dont la couleur est devenue celle de l'espe'rance, et ce fut dans nos âmes comme l'éclair d'une joie depuis longtemps envolée!
A la Flèche, le temps était redevenu beau ; nous y arrivions vers quatre heures, et il nous restait encore assez de jour pour aller plus loin. Le voiturier s'y refusa ; ce que voyant, chacun reprit son sac et l'on continua sur la route d'Angers. Une charrette de paysan rencontrée dans la même sens prit notre bagage, et nous suivîmes à pied, tandis que le char- ]-etier nous racontait ses misères, communes à tant de pauvres gens î
A la nuit close nous arrivions à Durtal, un gentil village bâti sur le bord du Loir. Un Lion d'or ou un Cheval blanc nous offrit bon souper, bon gîte et le... -ommeil dont nous avions grand besoin !
Le lendemain matin, à sept heures, une vieille diligence reprenait pour la première fois le service d'Angers, dont 33 kilomètres nous séparaient encore. La patache était surchargée de gens et de bagages ; ce fut à grand peine que Ion put se loger sous la bâche, où nous étions plutôt debout qu'assis, moins assis que couchés et encore moins couchés que repliés -ur nous-mêmes! La route était défoncée par le passage de l'artillerie : de loin en loin des levées de terre
:j(5 SOUVENIRS DL'N MUSICILN
barraient le chemin, obligeant ainsi notre véhicule à tourner l'obstacle au péril de verser à chaque efîorl ou de répandre l'auditoire dans une mare de boue. Cet affreux voyage dura cinq heures. Nous arrivions à Angers vers midi et je quittai mes aimables compagnons de route arrivés au terme de leur voyage. Je ne les ai jamais i*evus.
J'allai d'abord au chemin de fer où la combinaison la meilleure était de prendre un train dans lajournée pour aller couchera Mort. J'avais trois heures devant moi. Après avoir déposé mon bagage el déjc^iné à la gare, je m'en allais le nez au vent, furetant dans cette vieille ville si curieuse, lorsqu'au détour d'un large boulevard j'assistai à un speclacle que je n'ai jamais oublié. Entouré d'un petit état-major, je vis arriver le général Jaurès, mort depuis ministre de la marine ; car on sait que l'amiral Jaurès, pendant la guerre, avait pris du service dans l'armée de terre, oli sa belle conduite lui valut les étoiles.
Le général arrêta son cheval à l'angle d'une rue et
je vis immédiatement défiler devant lui un lambeau... une épave de l'armée de la Loire.
Oh ! les malheureux !
C'était une confusion de toutes les armes : soldats de la ligne, zouaves, cavaliers démontés, artilleurs sans canons, tous paraissant exténués ; couverts
LE VOYAGi-: ^'
d'uniformes sordides, avec des armes en partie faussées, ils e'taient presque pieds nus. Quelques-uns avaient autour de la tête des linges pleins de sang ; d'autres portaient le bras en écharpe : ceux-ci, boîtani s'appuyaient sur im bâton ; tous enfin lémoignaienl de luttes terribles, acharnées: et puis au milieu de ces spectres une loque trouée, déchirée, mais dont b's ors usés raj'onnaient encore à nos yeux, à nous, c'était le drapeau !
On se découvrit en silence devant ces hommes. C'était la France meurtrie qui passait, et le général avait beau mordre sa moustache noire, des larmes coulaient sur ses joues comme sur les nôtres.
.l'avais vu cela au retour de Champigny; mais là on avait pu se croire vainqueurs un moment; en tout cas on savait qu'on leur avait fait payer effroyabl(Mnent cher la victoire du nombre ! Ici, sans la fumée de la lutte, sans l'entraînement du bruit, dans le silence de cette foule respectueuse, c'était effrayant!
Je m'en allais bien triste, bien ému de ce spectacle, lorsque sur le chemin de la gare, je fis la rencontre d'un de mes vieux camarades du Conservatoire, violoniste à l'ordinaire et brigadier de chasseurs en la circonstance. Il s'était fait blesser h l'un des derniers combats, et s'en allait chez lui, h Toulouse, en congé de convalescence.
Toulouse ! Mais c'était toujours mon chemin ; et comme il était évident qu'il allait falloir louvoyer pas mal encore avant de trouver les voies libres, la
rencontre (Uiin ami était doublemenl une bonne fortune !
A Angers, les trains et les quais étaient encombrés de soldats; mais au moins ceux-là étaient des nùtres. Après bien des arrêts, on arriva enfin h Niort fort tard.
Ici, un épisode amusant malgré son lien avec la guerre. A Thôtel, — pardon, à l'auberge. — on nous avait donné une grande chambre communiquant avec une plus petite sans autre issue que la nôtr(\ Nous avions pris la grande et nous commencions à déboucler nos sacs, quand la porte s'ouvrit; deux officiers de mobiles entrèrent en s'excusant de passer chez nous pour aller occuper la petite chambre du fond.
Admirons en passant- la distribution confortable de cet appartement !
L'un de ces officiers était un capitaine d'une quarantaine d'années, l'autre un jeune lieutenant. Ils s'enfermèrent et se mirent à causer à voix basse. La cloison qui nous séparait était faite d'une simple toile recouverte d'un de -ces papiers à fleurs qui donnent le cauchemar lorsqu'on les a regardés trop longtemps; aussi nos voisins jouaient-ils à leur insu ce que Beaumarchais appelle la Précaution inutile.
Il était clair comme le jour qu'on n'avait que juste assez d'argent pour payer la chambre, qu'on n'avait pas mangé depuis la veille et que, finalement, les estomacs commençaient à se fâcher. Ma foi, à la
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giiorre — ol un peu à la campagne, cai- Morl ne in'a pas laissé le souvenir d'un centre fiévreux — on pouvait se permettre certaines licences. Je frappai doucement à la porte ; le lieutenant vint m'ouvrir et je lui exposai . . . avec toutes sortes de nuances . . . qu'ayant. . . par la force des choses... entendu... bien involontairement... ce qu'il disait au capitaine, je prenais la liberté grande de le prier de... me faire l'honneur... d'accepter les provisions que j'avais dans mon sac. Ouf!
Le capitaine remercia assez sèchement ; mais le lieutenant, après avoir pirouetté sur lui-même deux ou trois fois pour se donner un air dégagé, finit par accepter une proposition où. dans les circonstances, il n'y avait pas à laisser une miette de dignité. La porte se referma, et le bruit des deux mâchoires berça doucement le sommeil du brigadier et le mien; ce qui nous donna à penser que la fermeté de caractère du capitaine s'était évanouie à la vue des présents d'Artaxerce !
Le lendemain, il nous fallut remonter jusqu'à Poitiers pour retrouver la ligne de Bordeaux ; et, après d'interminables arrêts, toujours motivés par l'encombrement, nous arrivions fort tard à Angoulènip pour y passer la nuit.
Le jour suivant, le rapide du matin nous emportait vers Bordeaux dans sa dernière voiture vide, et sautant comme une ferraille attachée à la queue d'un chien effaré: le soir nous couchions à Asen. et le
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lendemain à Toulouse, terme du voyage pour le bri gadier. /
Il trouva là dans sa famille l'accueil que j'avais rencontré au Mans. De plus, comme il avait été blessé, la bonne maman redoublait de soins et d'attentions, non seulement pour son fils, mais pour moi, qui avais cependant l'infériorité d'être absolument intact !
Une mère qui sait son enfant bien loin et blessé !... Ceux qui voudraient avoir des explications complémentaires peuvent les demander au pins intime de leur cœur.
Toulouse, avec ses constructions de brique el sa lumière, est la première ville qui m'ail donné l'impression du Midi et l'accueil reçu chez les bons parents du brigadier me mit sur le nez des lunettes bleu tendre. ^
Le soir de ce jour, accoudé sur le pont de la Garonne, je me pris à songer que mes amis m'attendaient à Nîmes et qu'il fallait se hdter pour les y retrouver. Malgré l'affectueuse insistance que mes hôtes mettaient à me retenir, il fallut arrêter le départ pour le lendemain matin.
De bonne heure je voulus faire une dernière promenade ; et, quand je revins à la maison, tout était préparé avec soin pour mon départ ; tout, jusqu'à mon sac qui était bouclé. Enfin, non sans démonstrations de toutes sortes, je pris congé de ces gens excellents, et le train fila sur Narbonne. En y arri-
vant, je voulus prendre un livre dans ee fameux sac ; la première chose que j'y trouvai fui une aile d'oie, puis des oranges, des biscuits, du pain frais el tout ce qu'il faut pour faire un excellent déjeuner, dont on ne m'avait pas soufflé mot î Que répondre à ces choses-là ? Touché, mais plein d'appétit, je découpai la bête, et je levai trois fois mon verre du côté de Toulouse en répétant le nom de mes hôtes éloignés.
Xarbonne était un nom magique à mes 3-eux. Pourquoi? Est-ce qu'il faut jamais rechercher les causes de ces attractions-là? Avoir un désir et le satisfaire ! Toute la rhétorique des philosophes ne saurait prévaloir sur l'intensité de cette joie !
La Légende des Siècles dit, — ou plutôt Victor Hugo, ce qui est bien plus exact, — que l'empereur Charlemagne, revenant d'Espagne, était fort ennuyé. On lui avait tué Roland et les douze pairs. Toute la <!hevalerie restée debout était lasse de guerre cl n'ambitionnait plus que le repos. Pour se distraire. Tempereur dit en baillant : « Si nous prenions Xarbonne? » Et les preux de répondre : « Nous préférons aller nous coucher! » Survint Aj'merillot, un page sans sou ni maille, qui s'offrit à prendre Xarbonne pour amuser l'empereur. Celui-ci lui dit :
Va. fils!
Le lendemain Aymery prit la ville.
Ce coiilo bleu, doré sur tranches dans la langii(3 qu'on sait, m'avait jadis enchanté, el, comme j'étais obligé de tenir compte de la différence des temps, je voulais bien renoncer à prendre la ville, mais je voulais la voir.
Eh bien, le maître, en glorifiant Aymerillot, a traduit en vers magnifiques une impression profonde éprouvée certainement à la vue de ces vieux murs crénelés, cuits par le soleil, rongés par la tempête, où des boulets de marbre, fichés à trente pieds de hauteur dans des murailles épaisses de dix, racontaient au passant, comme du haut d'une chaire, les luttes effroyables du passé !
Aujourd'hui tout cela est abattu : Aymerillot entrerait dans la ville en donnant seulement quelques sous à l'octroi selon le contenu de son sac : mais je ne regrette pas mon arrêt de jadis. Narbonne était alors ce qu'est encore aujourd'hui cette merveilleuse ville haute de Garcassonne : un dernier témoignage de ces luttes avec le Sarrazin dont l'histoire est pleine... et qui ont fourni de si pittoresques livrets d'opéras !
Je n'étais pas encore à Nîmes, et la date du rendezvous était déjà loin ; c'est que j'ai toujours été pénétré que, s'il faut l'exactitude aux affaires, il faut la
LE YOYACr: i:;
raiilaisic au rcvr, fl que, si Ton icgardc sa inonli'»' en voyage, mieux vaut rester chez soi.
Après avoir pillé Xarbonne, et y avoir couché même, un Irain du matin me mettait à Celte vers midi. C'est entre Agde et Cette, où le chemin de fer a juste assez de terre pour passer entre Fétang de Thau à gauche et la mer à droite, que je vis la Méditerranée pour la première fois. Le ciel était radieux, et le spectacle éblouissant. La Méditerranée m'était connue depuis longtemps en rêve, et sans l'avoir jamais vue, je la reconnus, car je l'aimais déjà. Cela tient à des causes spéciales. Le hasard, bien plutôl qu'une direction supérieure, a fait que le premier livre que j'ai lu est V Enéide. A l'âge où l'on ne connaît guère que l'ogre et les bottes de sept lieues, j'avais fait en outre la connaissance des chefs troyens et de toutes les divinités de l'Olympe ! Il y en avait bien parmi ces dernières dont je ne comprenais pas exactement le rùle. Ainsi la filiation d'Énée me paraissait assez trouble : Anchise étail son père, Vénus était sa mère : mais Vénus était la femme de Vulcain : cependant l'Amonr était fils de Mars et de Vénus encore! Tout cela n'était pas clair!
Plus lard mes idées sont devenues plus larges, cl j'ai compris que le secret de l'afTaire est dans le fait reconnu que les hommes ont fait les dieux à leur image.
TiCs Grecs me paraissaient être d'abominablesrasta-
4i SOUVF.XIRS DTIN MUSICIEN
quoLièros, bien qiio lo mot no fût pas encore invenle' ; mais Énée, Didon et le petit Ascagne m'apparaissaienl comme des gens très bien ; lenrs malheurs me Jonchaient : je sanglotais qnand le vent s'élevait dans la mer Ege'e, et le navire qui portait Enée m'inspirait des inquiétudes poignantes.
TéUmaque après V Enéide acheva de faire de la Méditerranée'^ma chose; de sorte qu'en Ja voyant pour la première fois entre Agde et Cette j'eus l'intime sensation de souvenirs anciens, de choses vues jadis, Iticn loin... dans une existence autrefois vécue au temps des chefs troyens !
D'ailleurs, dites s'il est au monde une mer comme celle-là ! Nos ancêtres, nos traditions, notre langue, nos croyances -religieuses, tout a grandi sur ses Ijords. Les poètes les plus anciens et les plus admirés l'ont chantée. Son histoire est remplie de drames sanglants et de légendes dorées. Bleue, seroinr. pleine de lumière, elle est riante comme la jeunesse ou la beauté, et les plus petits clercs en imaginations peuvent encore y voir passer sur l'iiorizon la légère voile latine ou la lourde trirème.
L'Océan, plus vaste, plus terrible, n"a qu'une histoire de quatre siècles ; on se confie à lui pour aller tenter des affaires en Amérique : c'est la mer moderne. On s'abandonne à la Méditerranée pour revivre avec toutes ces fables que le génie d'Homère, de Virgile et d'Horace a faites si grandes !
Qu'est-ce qu'un drame d'amonr ou d'histoire.
\A: VOYAiil^ 4-i
[ues-lMT qu iiiK' liiLT, qu'esl-ce quiiii monde, miiis m poète pour leui- faire la charité de les loger dans a lanterne magique qiis regardera la ])Ostérit<' î
Javais respiré à Cette toiil<' la poussière qu'on y peut respirer et, bien sur qu il neu restait plus pour les autres voyageurs, je pris le train de Mmes. O' fut dans ce trajet que j'aperriis les premiers oliviers. Kncore un arbre que je navals jamais vu et qui me (it toc toc h la mémoire pour me rappeler tout b' monde sylvestre si amusant à regarder de près, quand on n"est pas trop susceptible. (>3 gens assurément n'entendaient rien à ce qu'on appelle aujourd'hui le sens moral : mais il faisait si chaud dans ce temps-là, et puis les gardi's champêtres n'étaient pas encore inventés! Ce sont là des excuses.
J'arrivai à Nîmes vers six heures du .-uir. Parbleu, toute la nichée s'était envolée, lasse d'attendre les retardataires! Une lettre, vieille de deux jours, avait été laissée à Thùtel et leur tenait à peu près ce lansraui^ : « Mécréants ! Deux iours d'attente ! C'est trois di^ trop. Messeigneurs ! Rendez-vous à Marseille après-demain. » Suivait l'adresse.
Après-demain ? Mais c'était le jour même, et je vis d'un coup d'œil que, si je continuais à regarder les boulets de marbre, les horizons bleus et les verts oliviers, j'allais eertainement trouver la même h'ttre
dans tous les hôtels de la route! Je pris uu parti héroïque : je n'allais voir que la Maison carrée et les Arènes, : la première était éclairée par un bec de gaz et les secondes par la lune. Encore mal préparc,, je ne compris pas une pierre de ces monuments, et je pris le soir même le train de Marseille, où j'arrivais à cinq heures du matin.
Ils n'étaient pas partis! Ils dormaienl encore, et je m'empressai d'aller faire comme eux. Vers huit heures, un vacarme affreux m'éveilla en sursaut. Le bon Lafrance chantait le Barbier de Sémlle, selon sa coutume, et les autres accompagnaient avec leurs cannes. Tous se réjouissaient du voyage : quelques-uns avaient écrit qu'ils nous retrouveraient h Gènes.
Blanchard, en Parisien rafliné, en vrai a petit marquis » comme l'appelaient les siens, ne se levait pas à ces heures matinales, bonnes pour les paysans ! Toujours élégant et soigné, il vint nous retrouver vers dix heures pour aller déjeuner sur la Corniche, cette merveille !
Le soir de ce jour, j'entrai dans un petit théàtn^ qui affichait une pantomime, spectacle irrésistible pour moi. A Marseille, les francs-fileurs parisiens étaient dépassés ! Ce que je vis n'était même plus du Midi et demi : c'était du 31idi trois quarts !
Celte pantomime était d'actualité.
Guillaume, Napob'on III, Bismarck, Garibaldi et l^ierrot en él aient les personnages principaux. Les
aclctirs s'étaient appliqués à des resseiiiblances pour la plupart très réussies. Pierrot conduisait l'intrigue (!). Il n'y avait pas de farces qu'il ne fit au pauvre Guillaume ou à l'infortuné Bismarck. Tous deux étaient agités de terreurs soudaines et s'enl'uyaient au moindre bruit, laissant invariablement une de leurs bottes sur le carreau . Quant aux batailles qui terminaient chaque acte, il va sans dire que la casquette du père Bugeaud éclatait triomphante devant une salle en délire. La pièce était terminée par une apothéose que je reproduis fidèlement :
Une gloire de nuages s'ouvrait dans la lumière d'un feu de Bengale ; puis on voyait entrer du coté gauche. Napoléon III, pendant que Guillaume entrait du côté droit. Le premier paraissait humble ; mais le second arrogant. Alors montait des dessous une femme qui simulait la France en pleurs, Napoléon remettait son épée à Guillaume pendant qu'un génie descendait des frises et posait le bonnet phrygien sur la tétc de la France.
Ce que voyant, Garibaldi souriait d'un air paterne, IMsmarck et Guillaume s'enfuj'aient épouvantés, toujours en oubliant une de leurs bottes, et Pierrot se tordait de rire.
Le succès était immense auprès du public ; mais le Parisien fraîchement débarqué demeurait confondu; et, comparant la réalité sinistre avec cette farce grossière, se demandait s'il n'était pas chez iiii
48 SOLVEMRS D UN MUSICIEN
peuple étranger, indifférent à des faits qui ne pouvaient ni l'intéresser ni l'-illcindre î
De Marseille, notre petite liuupe s'en alla à Toulon, où le bagne existait encore. Après l'avoir visité, nous nous sentîmes fortifiés dans notre tendance naturelle à ne voler que peu et à n'assassiner que rarement nos semblables.
11 y avait là de parfaits nolaires el ([v> gens d'un extérieur très correct, à cela près du costume. L'un d'eux, qui tenait la caisse de ses camarades (ù imprudence l) avait même une assez grande tournure. Il est clair qu'il existe une aristocratie dans ce milieu, oii le forçat gentleman coudoie le forçat roturier !
J^a note gaie nous accompagnait dans cette sombre visite en la personne d'un sous-officicr convaincu, dont les cuirs étaient irrésistibles. Il nous servil beaucoup de coq-à-l'àne qui ont fait la joie des ateliers plus tard, à notre retour. On lui doit la paternité du condamné mort d'une « perte au profit du cœur », et de cet autre succombant h une <( légion d'internes! »
Est-il besoin d'ajouter qu'il faut lire : <' li^-pertrophie » et « lésion interne » !
Blanchard, retenu à Toulon, nous donna rendezvous pour le surlendemain à Nice ; cela nous laissait le temps de nous arrêter à Antibes, où j'avais une
LE VOYAGE i!)
lettre à remettre à d'Ennery, le célèbre dramaturge.
Cette lettre était un prétexte d'arrêt, car je ne connaissais pas personnellement d'Ennery, et la poste eût pu se charger de la commission : mais le poète Edouard Plouvier m'avait si souvent parlé du fameux cap d'Antibes que, passant devant, l'arrêt élait tout indiqué.
Après avoir traversé la ville, très italienne d'aspect, nous nous étions engagés sur cette langue do terre qui forme le cap d'Antibes, lorsque au milieu de la route nous vîmes descendre vers la ville une élégante voiture de maître dans laquelle je reconnus d'Ennery. A la manière des malandrins ou des mendiants, je le saluai en le priant de faire arrêter sa voiture, et, à son grand étonnement, il se vit remettre une lettre par l'un de ces passants inconnus.
La voiture continua de son côté et nous du nôtre. Nous n'avions pas fait cent pas que l'équipage, revenant sur son chemin, nous rattrapa. D'Ennerj^ en descendit, et, tout heureux après tant d'événements de causer avec des Parisiens venant de Paris, il ne se montra satisfait qu'après avoir vaincu notre discrétion et nous avoir fait accepter son hospitalité en des termes chaleureux.
Le dîner fut animé, la soirée charmante et la nuil sereine à la villa des Chênes-Verts, sous le loit de notre aimable amphitryon.
Le lendemain, après un adieu bruyant et cordial, et puis un dernier regard sur l'admirable 2:01 tV
Juan, nous partions pour Nice, où nous retrouvions Blanchard.
Ici, notre enthousiasme de vo^-ageurs novices subit une forte déception. Affamés d'imprévu, de pittoresque, de mer bleue, de ciel couleur fond d'armoire, comme disait Lafrance, cette ville de plaisirs consacrés et faits sur mesure nous parut insupportable. Nous en serions certainement repartis de suite sans l'insistance que mit Blanchard à nous présenter l'un de ses amis, riche propriétaire des environs immédiats de Nice.
Blanchard eut raison ; car, outre le plaisir d'une excursion dans ce pays enchanteur, nous trouvions dans la maison de son ami une ravissante jeune fille qui nous laissa à tous une profonde impression.
La pauvre enfant était infirme; elle ne pouvait bouger d'une chaise roulante, et, de plus, elle se mourait de la poitrine. Un regard charmant éclairait une angélique figure encadrée de cheveux châtain clair frisottants. Le regard était comme la lumière de grands j^eux clairs et transparents. Et puis, une étrange expression courait sur ce visage. La curiosité de la vie s'y mêlait au sentiment intime que la mort était proche. (Test un de mes souvenirs les plus intenses parmi celui des femmes rencontrées, par hasard, en voyage, un jour, une heure, un instant ! . . . Tout le monde connaît cela, et chacun, au dedans de soi, cache quelque ms/a?i^rt?i(? semblable qivil regarde enfermant les veux.
Ces visions rapides, et cependant ineffaçables, sont un peu semblables à ces boutons qui jamais ne deviennent fleurs. Pourquoi ceux-ci meuront-ils suileur tige? Pourquoi celles-là restent-elles muettes el sans lendemain ? Parce que, si toutes les roses projetées devenaient des roses, et si toutes les tendresses naissantes devenaient grandes, le paradis serait sur la terre; et le bon Dieu, alors, ne serait plus chez lui !
Dans cette maison charmante, bâtie à mi -cote, avec la mer en face, la vie était douce et facile. Cependant l'angoisse était dans tous les cœurs. Il y avait des mots qu'on ne devait pas prononcer; et, malgré soi, l'on baissait la voix. Au dessert, le maître de la maison dit tout à coup en riant : « Blanchard, je vous garde huit jours avec nous, et, pour ne pas vous ennuyer, vous ferez le portrait de***. )>
C'était clair.
Nous prenions congé dans la soirée, et nous ne devions retrouver Blanchard qu'à Rome. Quant à son modèle, quelques mois après nous apprenions que tout était Uni !
Revenus à Nice, nous trouvions une lettre des retardataires, qui nous donnaient rendez-vous à Gênes !
Blanchard restant à Nice, nous n'élions plus que
o2 SOUVENIRS D'UN MUSICIEN
trois, dont le joyeux Lafrance. On s'entendit avec un voitLirier plus Italien que Polichinelle avec les Italiens, et plus Français que Cadet-Roussel avec les Français, type très connu dans les pays de frontières. Celui-là s'appelait Sardini et se déclarait l'unique cocher connaissant à fond sa Corniche !
Le lendemain matin, de honne heure, nous quittions Nice dans un landau attelé de deux solides chevaux sous la conduite de l'incomparahle Sardini.
Ceux qui ont fait le voyage de la Corniche ont une infériorité sur les autres : c'est de ne plus avoir en réserve une joie certaine. Or, pour ne pas ennuyer les premiers et ne pas escompter le plaisir des seconds, après M. Joanne, j'arrive immédiatement à Menton, en même temps que Sardini, qui nous précédait de l'épaisseur de son siège.
Après deux ou trois heures d'arrêt, on se remit en route, bêtes et gens, lestés d'un solide déjeuner.
La frontière se passe, comme on sait, au pont Saint-Louis. Notre cœur battit très fort en le traversant : nous quittions la France, et tout allait devenir nouveau pour nous! De l'autre côté du pont se tenait le premier douanier italien : le modeste coupe-choux qui pendait à sa ceinture nous parut avoir gardé un air de famille avec les glaives romains applaudis dans les tragédies du Théâtre-Français !
A la fin du jour, nous arrivions à San-Remo, où nous dormions notre première nuit sur la terre italienne.
Le jour suivant fut employé à aller, Loujours en voilure, jusqu'à Savone. La veille, nous avions eu douze heures de route, et ce jour-là quatorze, soit vingt-six heures de patache, assis à côté ou en face les uns des autres, c'est dire que les conversations allaient bon train ! Le pays qu'on traversait en faisait le fond, alternant, bien entendu avec ces discussions sur l'art, qui n'ont jamais rien prouvé, mais qui ont l'avantage d'amuser celui qui parle et d'endormir ceux qui écoutent. Lafrance était la gaieté de la route : il faisait des mélanges abracadabrants avec la nature et Michel-Ange; il mariait mystiquement Raphaël et la mer! Son enthousiasme était fou, sa joie immense, et jamais le pauvre garçon n'a été si heureux de vivre ! Il n'oubliait pas non plus les charges d'atelier, toujours chères aux jeunes élèves de l'École des beaux-arls.
J'avais une canne absurde, faite d'un bois artificiel. C'était une suite non interrompue de bourgeons que Lafrance avait condamnés à devenir pour lui de véritables points admiratifs ! A chaque détour de la route, à chaque : « Oh ! » à chaque : « Ah ! » dun coup sec de son bec de corbin il faisait sauter un de ces bourgeons accrochés à cette canne comme des moules à un rocher. « Encore un pépin ! C'est trop beau ! » A la fin du voyage, Lafrance avait admiré tant de choses que le bâton noueux était devenu lisse comme un mat de navire !
A force d'entendre analyser le génie ou le talent
34 SOUVENIRS DLN MUSICIEN
de tous les maîtres de la peinture, de la sculpture, de l'architecture et autres divinités en ure, j'avais fini par regarder les œuvres avec des yeux nouveaux. Certes, je savais par cœur mon Louvre, et mes visites au Salon annuel avaient été fidèles; mais on ne voit dans une œuvre d'art que ce que l'on sait de cet art, et, sauf de rares exceptions, ce n'étail pas la peinture qui jusqu'à ce jour avait allumé mes plus chauds enthousiasmes.
Un matin, à Savone, c'est devant un Albert Durer que la lumière se fit, et le petit rideau vert tiré pour quelques sous devant C(^ chef-d'œuvre me découvrit gratuitement tout un horizon inconnu.
LAlhert Durer de Savone est une Adoration des Mages comme il s'en trouve de quinze à vingt dans tous les musées qui se respectent. L'homme qui a vraisemblablement commandé le tableau a aussi, suivant la coutume de l'époque, fait faire son portrait à genoux au premier plan. Il y a une telle expression de piété dans ce visage, que le modèle devait être ou un grand saint ou quelque affreux gredin, pêcheur repentant, retiré de la gredinerie après fortune faite !
Quoi qu'il en soit, c'est devant ce tableau que je compris ce que m'avaient si souvent dif Auber et Victor Massé : que la musique n'est pas que dans la musique, et qu'il s'en trouve, sinon jusque dans le fauteuil d'un président d'assises, comme on l'a dit à propos de l'arsenic au cours d'un célèbre procès^
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mais jusque dans les choses où l'on semblerait devoir In moins rencontrer!
Un beau tableau qui inspire un bon vers à im j poète, ou quelques notes à un musicien, a fait son j œuvre. En revanche, ce beau vers ou ces quelques notes peuvent fournir l'idée d'un tableau à un peintre, et c'est là qu'est le fil mystérieux qui relie entre elles toutes les manifestations de l'art.
L'u bout (le cliemin de fer nous mena ensuite à Gènes. C'était la première i»;rande ville italienne que nous visitions, el nous n'avions pas assez d'yeux pour admirer ses palais de marbre, ni assez de jambes pouicourir aux églises et aux musées. C'était du délire. Nous lisions l'histoire de la ville dans les moments de repos. Lafrance y trouvait à chaque page des sujets d'opéras et moi des sujets de tableaux ! C'était louchant !
r^'histoire de chacune des grandes villes de l'Italie est pleine de légendes et d'aventures qui semblent avoir été inventées ou vécues pour fournir des sujets de drames. Vers 1830, le romantisme a commencé l'exploitation de la mine, et le filon n'est pas épuisé. Angelo ou le Tyran de Padoue, Mada7ne Lucrezia Borgia et tant d'autres n'ont pas tout dit, et, si la mode renonce quelque jour à tout tourner à l'allc-
mande, on pourra chercher encore du coté où fleurit l'oranger.
xVinsi, qu'y a-t-il de plu> curieux à Gênes que ce Fregose tour à tour archevêque, doge, pirate, doge encore pour abdiquer de nouveau? Ou ce Piola, peintre assassiné mj'stérieusement à vingt-trois ans, qui donnait une tète de femme, toujours la même, à ses Christ?
Mettez là-dedans une Isabelle de soie avec un Alfonso de velours, le quatuor est trouvé, et il ne faut plus que du génie pour lui ouvrir tous les théâtres de la terre, d'abord, et ceux de Paris ensuite!
C'est au théâtre Carlo-Felice de Gênes que jentendis la première représentation italienne. On jouait Les Crochets du Père Martin, le drame bien connu, métamorphosé en un assez triste livret dopera ! Cependant un maestro de moyenne grandeur esl parvenu à écrire sur ce sujet une partition longtemps applaudie en Italie.
Ce qui me frappa tout d'abord dans la sonorité d"un oi'chestre italien, ce fut fabominable dureté des instruments à vent. J'ai retrouvé cette impression partout à l'étranger. Est-ce une habitude? est-ce la vérité? Je persiste à croire que la sonorité moelleuse de nos grands orchestres français est meilleure et se rattache à un art plus élevé.
Ces remarques, ces études amenaient de longues discussions, qui faisaient énormément bailler notre troisième compagnon ; aussi, un beau matin, sans le
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plus petit tambour ni la moindre Irompeti»', partailil par le bateau de Civita-Vecchia en nous assurant de sa considération distinguée ! Un autre bateau venant de Marseille amenait le dernier retardataire. Celui-là était bien d'accord avec nous pour mener à petites journées le reste du voyage.
On partit un matin, toujours en cùtoyant la mer, par le chemin de fer qui s-arrètait alors à Sestri- Levante ; là des voitures continuaient jusqu'à la Spezzia par une route idéalement belle.
Le dernier arrivant nous avait apporté des nouvelles toutes fraîches de la France. Un sait ce qu'elles pouvaient être en mars 1871 ! La nuit était venue, et avec elle un clair de lune magnifique. Le petit cheval trottinait sur les pentes qui descendent à la Spezzia au milieu des oliviers. L'heure^ le lieu invitaient au recueillement : nous étions assez silencieux, lorsque notre nouveau compagnon, après mille détails, nous apprit encore la mort de deux de nos camarades. L'un était Ghauvet, le remarquable organiste de la Trinité, à Paris. Celui-là eût été une gloire musicale s'il eût vécu ! L'autre était un pauvre petit d'Alsace, nommé Wintzweiler, qui avait eu son prix de Rome en 1868, et que la phtisie tua tout à fait à Arcachon en décembre 1870. Celui-là aussi a laissé quelques pages que bien des maîtres seraient heureux d'avoir signées.
Ce sont les premiers compagnons de jeunesse que j'ai vus tomber, et je n'ai jamais pu séparer la Spezîîia
o8 SOUVENIRS DL'N MUSICIKX
de ce souvenir pe'iiible où, peu à peu, les oliviers de la route se sont allongés en des formes de cyprès ! Après ces deux-là,, combien d'autres depuis!...
Le lendemain, nous allions à Pise. L'horizon s'élargissait de plus en plus; nous sentions poindre en nos esprils des compréhensions ignorées. Il faudrait entreprendre un pareil voyage quand on n'en retirerait que ce bienfait : s'armer plus fortemeni fontre la vie on voyant les choses et les hommes de plus haut. Les habiles, les aigrefins, les clowns d'affaires appellent cela naïveté; mais, si l'on y regarde plus longtemps, on voit que le dernier mot reste encore à ceux qui ont simplement lié leur gerbe, faite des épis hauts et pleins que donne la foi dans l'œuvi-e naïvement accomplie.
Au moyen âge, le crucifix du prêtre et l'épée du noble étaient comme deux armes sœurs toujours prêtes à frapper sur le faible et surtout sur le penseur. On ne disait rien, on n'imprimait pas encore; mais la pierre était fouillée aux porches des églises; sur le mur des cloîtres, au plafond des palais, de vastes compositions surgissaient peu à peu, et de tous ces efforts des plus grands esprits naquit l'éblouissante Renaissance, cette aurore de l'esprit nouveau où la foi devient moins austère, où l'épée cesse d'être un argument unique, où la raison et la pensée.
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enfin, roprenncnl une place trop longtemps usurpée.
Les doux initiateurs de ces bienfaits s'appelaient Fra Angelico, Giotto, Orcagna, et. si leur œuvre est une étape lumineuse dans l'histoire de l'art, par cela même elle en est une aussi dans celle de l'humanité.
Le Campo Santo de Pise est un lieu étrange où la souffrance, la mort et la danmation ('talent leurs épouvantes dans des fresques stupéfiantes ! (Ircagna, notamment, a laissé sur ces mur- un coup de griffe terrible qu'il a appelé : le Triomphe de la mort. On connaît cette eélèbro composition, dans laquelle un cavalitn^ se bouche le nez devant le cercueil d'un roi, pendant que des .unes de moines et de religieuses sont emportées par une psendo-théorie de démons!
On pouvait peindre cela au temps d'Orcagna ! Si un l'eût écrit. le bûcher eut (Hé A'iti' allumé pour rimprudenl !
Mais une frexjue. une œuvre d'art, qu'était-ce al(»rs'? La nuit éliil trop épaisse encore pour laisser deviner l'orage qui se cachait derrière ce qu'on ne croyait être qu'une fantaisie macabre ! Aujourd'hui, avec la connaissance des faits accomplis depuis cinq siècles, le sens longtemps obscur de ces peintures apparaît sur les murs du Campo-Santo avec le flamboiement prophétique du Mane, Thécel, Phares !
On ne saurait croire combien cet art-là rapetisse encore celui d'Offenbach, qui nous avait bercés !
De Fisc on alla à Lucques, où je vis pour la première fois un tableau de fra Bartolomeo.
Il est des artistes dont l'œuvre produit en nous cornuK^ un coup de foudre; de suite, et jusqu'au fond, on pënèlre dans leur intime pensée, et l'on en embrasse l'ensemble avec un ve'ritable ravissement. On a déjà vu ou entendu cela au dedans de soi, dans des sensations confuses, et le brusque contact avec la forme tangible fait surgir cette exclamation : « C'est cela ! c'est bien cela ! »
De ce point de départ, de cette soudaine sympathie qui se dégage de l'œuvre, il n'y a qu'un pas pour désirer connaître Thomme; il n'en reste qu"un autre pour s'y attacher tout à fait.
Berlioz écrivait qu'il eût fort aimé Virgile et Shakespeare s'il les eût connus. J'en puis dire autant de fra Bartolomeo. Il est donc très regrettable pour Berlioz et pour moi qu'un malentendu chronologique nous ait fait naître les uns et les autres à des intervalles aussi grands !
De fait, le caractère de Bartolomeo est attachant comme son œuvre. Ardent, mystique, sans bégueulerie, travailleur acharné, fidèle en ses amitiés, l'histoire lui donne une noble et mâle figure. On l'aimerait profondément pour cette larme si pure tombée de ses yeux au pied du bûcher de Savonarole, son ami, dont il prenait la robe de moine au lendemain du supplice ! Il y a en lui quelque chose de puissant, de vécu et de pensé qui ne se rencontre pas
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toujours dans des œuvres que les spécialistes classent plus hautement.
Enfin, il en est de ces attachements d'au-delà comme des amours terrestres. Sans raison, et sans qu'il soit besoin d'en chercher une, c'est (c celui-là » ou bien « celle-là » !
A cùté des richesses de l'e'glise Saint-Martin, le bibelot italien est repre'senté à Lucques par un saint Michel dominant le fronton de son e'glise avec des ailes de bronze qui se meuvent quand il fail grand vent î
De Lucques, on alla à Pislojà. el. lo soir du même jour, nous dînions à Florence !
Florence est la grande élape de ce voyage classique parmi la gent de Rome ! Une semaine y fut consacrée à explorer la ville et les environs.
Un accent, une figure, un événement planeni luujours sur une ville, et le voyageur en est instruit pai les armoiries de pierre fièrement sculptées aux frontons des portes. Cependant, à côté du blason consacré, l'histoirt^ ou la légende en suspendent un autre qui change, celui-là, selon l'optique du voyageur.
A Rome, César est encore debout derrière le pape. A Naples, la vie antique se retrouve jusque sous les coutumes modernes. Milan est comme une sentinelle
Gi> SOUVENIRS D UN MUSICIEN
qui surveille sans cesse la descente des Alpes. A Venise, à Gênes, villes de commerce d'abord et d'art ensuite, Mercure sourit aux deux serpents du caducée, qui se tordent en forme de lyre. A Florence, on se sent bien plus dans un musée que dans une ville. C'est la Renaissance restée intacte. Les pierres sont encore debout de ces palais, de ces couvents, de ces églises où vécurent et prièrent ceux qui ont vu l'aurore d'une civilisation dont nous voyons le midi ou le soir, comme on voudra. Trois siècles (un jour dans l'histoire) nous séparent à peine. Les arrièregrands-pères de nos arrière-grand'mères ont vu passer les Médicis magnifiques et la bure austère de Savonarole.
Ville de luttes terribles, d'amours tragiques et de magnificences inouïes, les événements qui se sont passés à Florence ont une allure de crànerie et de suprême élégance qui lui donnent une caractéristique spéciale.
Le poignard qui entrait au cœur de l'ennemi était finement ciselé et sortait d'une gaine magnifiquement vêtue de soie ou de velours. Sur les places, les plus illustres artistes signaient des bibelots de marbre ou de bronze posés là, au hasard, comme en un riche salon. Sur ces mêmes places, en présence de ces riantes images, on brûlait aussi l'hérétique, le doctrinaire gênant ou le gibelin détesté. Dans ces palais aux lourdes assises imitées des murs pélasgiques, on donnait des fêtes brillantes, et l'on soutenait des
sièges sanglants. La torche de fer fiche'e au mur extérieur restait falot pour les unes et devenait potence pour les autres.
Au reste, ce double caractère est représenté dans les armes de la ville faites d'une fleur; mais cette fleur est un lys rouge comme le sang !
Florence est peut-être la ville qui résume le mieux l'histoire de l'art à l'époque de la Renaissance. Après une étude fouillée de ses richesses, les autres cités italiennes n'ajoutent que peu à l'impression générale. C'est aussi pour les artistes un lieu de méditations fécondes. Des hauteurs de Fiesole ou de San-Miniato, l'esprit plane un moment et ne tarde pas à s'envoler aux étoiles !
C'est dans cette curieuse salle des Uffizi, oii sont recueillis les portraits des grands peintres anciens et modernes peints par eux-mêmes, que je vis pour la première fois la belle et douce figure d'Hébert, mon directeur à Rome.
Je ne savais alors rien de lui, et je n'en connaissais que le tableau célèbre La Mal'aria, dont la poésie mélancolique m'avait vivement frappé. La distinction de cette phj'sionomie, la bonté et la rêverie de ce regard, m'inspirèrent une sympathie, qui, depuis, s'est changée en un profond attachement. Le portrait des Uffizi n'est plus ressemblant; mais l'homme n'a pas changé, et l'artiste a sans cesse grandi.
Dans Lioe excursion aux environs de Florence, la crypte d'un couvent nous causa un très grand étonnement. Une lumière vague y éclaire des pierres tombales scellées dans le sol et sur lesquelles les personnages sont sculptés en haut relief dans des marbres blancs — quelques têtes semblent littéralement sortir de terre. — Une ou deux parmi celles-là sont d'une beauté achevée. A leur sujet, le guide prononça le nom de Donatello, sans rien affirmer cependant. La transparence du marbre donne à ces visages admirables l'apparence du sommeil. Outre l'obstacle matériel qu'ils opposent au pied du visiteur, celui-ci se sent pris d'un saisissement que redouble encore le silence rigoureux de cette chapelle souterraine, où l'on ne parle pas, même à voix basse. On diraitqu'on va réveiller quelqu'un. C'est tout à fait extraordinaire !
Eh bien î j"aimr- mieux le silence imposant de ces morts que le bavardage de certains autres qui, sur des épitaphes ronflantes, haranguent le passant, souvent en des vers pitoj^ables, pour lui rappeler que la vie aboutit à la mort, ce qui est non seulement un dénouement prévu, mais aussi une vérité digne de M. de La Palice !
Ce sont des impressions de cette nature qu'un musicien rencontre en son voyage d'Italie : mais si, après une journée d'excursion, il veut entendre de la musique, il doit se contenter du répertoire italien! Après s'être prosterné devant les cinq ou six chefs-
d'œuvre du genre, il lui sera permis de trouver que cela est insuffisant. En ce cas, il reste les petits théâtres oi^i Stentevello apporte au moins une note impre'vue. Oh ! les bonnes pièces ! Et quels titres ! En voici que je traduis mot à mot :
La femme folle ; le mari plus fou quelle, Voncle plus foie qu'eux elle ynédecin plus fou que tous, avec Stentevello.
Et cet autre :
Le Grand Claude Thibault, surnommé le Montagnard, ou Napoléon P"" aie passage du mont Cenis, et la mort d\m brave général de la grande armée, avec Stenterello, homme fidèle, sonneur de cloches, protecteur de V innocence.
Il faut des affiches de deux mètres pour recevoir ces titres, qui dépassent le célèbre boniment d"un imprésario de province affichant en France :
Roméo et Juliette, ou Vinconvénient des haines de familles infiniment trop prolongées.
Ce Stenterello est, comme on sait, proche parent de notre Jocrisse queue-rouge, qui fait encoi-e la gaieté desparadesforaines.il débite toujours ses lazzis dans le dialecte local, ce qui fait hurler de joie le public des hauteurs du théâtre !
Quant aux églises, il ne faut pas espérer y entendre de bonne musique. 0 Palestrina et vous tous, vieux maîtres napolitains ou romains, je ne crois pas que vos inspirations savantes ou naïves soient mieux ignorées que dans votre patrie î ^^^ déclai-p n'avoir
6G SOUVENIRS DUN MUSICIKN
jamais entendu un véritable organiste dans toute l'Italie pendant les anne'es que j'y ai ve'cues. Un jour, cependant, à Bologne, dans l'e'glise San Petronio, on sentait qu'on avait atïairt' à un novice ayant quelque instinct de l'instrument. Renseignements pris, c'était un vieillard aveugle ! Partout ailleurs, ce ne sont que fantaisies brillantes (!) fusées, gammes et fioritures parfaitement ridicules, sinon déplacées.
Après huit jours bien employés à comprendre Florence, ce qui est un excellent lest pour le travail à venir, un bon petit chemin de fer, encore chauffé par le bois, nous conduisit à Sienne. Ce chemin de fer naïf était d'allures plutôt lentes. Le train s'arrêtait tout à coup dans un désert pour renouveler sa provision de bois, toute préparée sur le bord de la voie. Il fallait attendre alors que le bois voulût bien s'allumer, et comme la pression était faible, on descendait dans les côtes un peu raides pour alléger la charge ! L'antique diligence elle-même n'offrait pas mieux aux voyageurs !
Cela n'empêche pas Sienne d'être une ville très curieuse et fortement imprégnée encore du guelfe et du gibelin ! Le tramway n'a pas, jusqu'à ce jour, perforé ces rnes pittoresques, ou Victorien Sardou plaça l'intrigue de son beau drame : la Haine.
Au détour d'une rue avoisinant la cathédrale aux si curieux graphites, je lus cette pensée de Dante grossièrement écrite a la pointe dans la pierre d'un .
palais : a La foi est la substance des choses espérées, l'argument des choses invisibles. »
La noblesse de la forme "trouvéra-t-elle çrràce devant ceux qui ont le bonheur d'avoir des certitudes en ces matières ?
Le bon petit chemin de fer au bois nous mena le lendemain à Orvieto en quelques heures; juste le temps d'y aller à pied !
Ici mes compagnons eurent des extases qu'ils finirent par me faire partager devant les fresques de Luca Signorelli, que je revois de ma table, comme si j'étais encore à Orvieto ! C'est que Luca Signorelli est un de ces artistes qui font rêver tous les autres. Les peintres et les sculpteurs y trouvent un enseignement que ne dédaigna pas jadis Michel-Ange luimême. Les autres bonnes gens qui font profession de loger quelque idée derrière des notes plus ou moins bien arrangées, ne perdent pas leur temps en allant s'asseoir devant le Jugement dernier de Signorelli, précurseur du Jugement dernier de Michel-Ange.
A cette époque, le bon petit chemin de fer n'allail pas plus loin qu'Orvieto. Un matin, notre groupe sympathique, après s'être entendu avec un voiturier, prit la route de Montefiascone, petite ville célèbre par son vin de muscat, pardon, de moscateUo !
Après une heure de route environ, nous entrions dans les États de l'Église. En mars 1871, il y avait à peu près six mois que la frontière n'existait plus, pai^ suite des événements de 1870, qui réunissaient les
États du pape au royaume d'Italie. En passant, le voiturier nous montra la petite maisonnette précédemment occupée par les douaniers pontificaux, et il ajouta ces mots que j'ai toujours retenus : « Ici, Messieurs, il y a six mois, on passait plus facilement en fraude une pièce de vin qu'un livre ! » Sous son air bonhomme, cette remarque est assez... piquante ! Mais ne sortons pas de notre sujet !...
Le vin de Montefiascone est véritablement excellent. Combiné avec la chaleur, il gratifie le plus sobre d'un nez qui peut varier du rose tendre au rouge vif, selon les dispositions naturelles.
Pendant que notre voiturier atteignait le maximum de la coloration, nous allions voir le lac de Bolsena, qui est à deux pas de Montefiascone, et dont l'aspect nous parut féerique dans l'éblouissante lumière de midi; après quoi l'on se remit en route pourViterbe, où nous arrivions vers le soir.
Je n'ai rien retenu de Viterbe, et je n'ai jamais eu l'envie d'y revenir. Mes camarades n'eurent pas l'air d'y découvrir de grands trésors, car le soir même, en badaudant dans les rues, nous arrêtions le départ pour le lendemain midi.
Toujours en voiture, nous allions alors retrouver la grande ligne du chemin de fer de Florence à Rome à la station d'Orte.
La route de Viterbe à Orte est légendaire parmi les fastes du brigandage! Disposée avec recherche pour le favoriser, le procédé d'attaque était invariable.
LE VOYAGL: 69
Des hommes surgissaient tout à coup des taillis ou des rochers qui bordent la route ; leur visage était recouvert d'un mouchoir percé aux yeux, ou simplement barbouillé de suie. Un était couché la face contre terre, et, pendant que des mains exploraient les poches, une voix contrefaite vous donnait le choix entre le silence ou six pouces de fer au bon endroit. D'autres mains immobilisaient le patient pendant l'opération. On voit comme elle était simple. Un éminent architecte en passa par là jadis, au temps oîi il était pensionnaire de Rome : c'était Charles Garnier.
Nous, nous étions trois, ce qui rendait la scène un peu plus difficile à jouer. De plus, nos vêtements, invariablement les mêmes depuis cinq semaines, avaient subi de telles mésaventures dans leurs démêlés avec le vent, la pluie et la poussière, que, combinés avec nos barbes broussailleuses, ils devaient achever de nous faire passer pour des frères aux yeux des travailleurs de cette route ! Elle était, d'ailleurs, gardée militairement ; ce qui prouve qu'à l'époque, la sûreté en était fort incertaine ; en outre, de bons revolvers étaient à la portée de notre main dans la voiture.
En haut d'une cote, notre voiturier se retourna et, nous faisant voir un long ruban d'argent au fond de la vallée : « Ecco'l Tevere, » dit-il ! Ce mot résonna comme un coup de cymbales à nos oreilles ! Le Tibre ! Nous approchions ! !
A Orte, nous retrouvions le chemin de fer, un vrai celui-là ; encore un peu patriarche par ses allures, mais néanmoins fort estimable ! En deux heures, nous pouvions être à Rome. Mais la tradition s'y opposait !
11 a déjà été dit que, dans ce voyage, tout était tradition. Sauf la liberté laissée à chacun de bailler aux bons endroits et de s'extasier aux autres, la marche générale était consacrée par l'usage.
Par-dessus la camaraderie très franche à Rome, il y a néanmoins de légères nuances entre les pensionnaires. Le peintre passe avant tout, le sculpteur ensuite ; l'architecte et le graveur tiennent la chandelle et le musicien la souffle.
Gomme nous n'avions pas de peintre en notre compagnie, ce qui d'ailleurs ne nous avait pas empêchés de boire frais et avec bonne humeur, c'étaient les futurs cheveux blancs de Lafrance que nous suivions ! Il avait mis à la poste à Orvieto une lettre adressée aux camarades de la villa Médicis pour leur annoncer notre arrivée à Monterotondo, dernière station avant Rome.
C'est là que chaque année les nouveaux attendaient les anciens, venus à leur rencontre à cheval, en voiture ou même à pied ! Un joyeux banquet réunissait tout le monde autour de victuailles apportées de
Rome, et Ton en reprenait la route ensuite avec un dernier arrêt au pont Nomentana, où le directeur de l'Académie de France attendait son bruyant troupeau. Puis on entrait en ville, et l'arrivée à l'Académie se Taisait au milieu des rires, des larmes et de toutes les manières connues de manifester !
La réponse à la lettre de Lafrance devait se trouver à Monterotondo, et nous y descendions vers la nuit.
Trois kilomètres nous séparaient du village. C'est au milieu d'une obscurité complète que nous frappions à la porte de la Locanda del Vapore, l'unique auberge de l'endroit. Là, pas de lettre ; à la poste, rien non plus. Lafrance fronça le sourcil, mais l'Olympe ne trembla pas.
L'arrivée nocturne de ces trois voyageurs pédestres, poussiéreux, barbus mais pas fiers, n'avait pas été sans être immédiatement signalée dans le pays comme un fait extraordinaire. Le temps de passer un baudrier, et les bons gendarmes tombaient au milieu de notre dîner, avec des visages sévères, en nous demandant nos papiers ! Les fameux passeports diplomatiques commençant par ces mots : République française, semblèrent dépister les bons gendarmes, habitués à lire : Empire français. De plus, les griffes et les visas écrits en allemand achevèrent de les rendre méfiants. Il fallut négocier dans une langue qui ne nous était pas encore familière, et la situation frisait l'opérette ! Enfin, l'autorité voulut bien nous
laisser tranquilles pour cette fois, et avec promesse de n'y plus revenir ! Il était visible que, pour ces braves gens, nos papiers insolites n'avaient d'autre valeur que celle d'un vulgaire prospectus. C'est donc à notre seule mauvaise mine que nous dûmes de n'être pas inquiétés !
Le lendemain matin, le premier courrier apportait une lettre dans laquelle on nous disait, qu'en raison des circonstances, on ne viendrait pas nous chercher à Monterotondo, que nous étions impatiemment attendus, que nous serions reçus à bras ouverts et que la réunion garderait l'intimité d'une fête de famille.
C'était de la plus élémentaire convenance.
Celle lettre nous contraria bien un peu sur le moment. On éparpilla la mauvaise humeur commune en tirant chacun de son côté pour se retrouver vers midi.
Le temps était charmant; le printemps chantait partout, et comme Monterotondo ne m'offrait rien de bien curieux, je suivis au hasard un chemin creux qui montait dans les haies pleines d'oiseaux. Au sommet d'une petite éminence, je découvris brusquement le panorama de toute la campagne romaine ! Ce fut comme un éblouissement ! Et puis là-bas, à l'horizon de l'immense désert, une grande coupole, des clochers, des tours dans la brume du matin ; c'était Rome î
Ah! mon émotion fut grande! Pardieu ! j'étais
certes préparé depuis cinq semaines ! Mais, c'est égal, Rome vue comme cela, tout d'un coup, dans une lumière d'apothéose, sans s'y attendre. Le coup fui droit et je restai longtemps immobile à cette même place !
En redescendant, je rencontrai Lafrance, qui, planté devant l'église, décochait des adjectifs sévères au Bernin, et je lui fis part de ma découverte. En cinq minutes, nous avions remonté le petit chemin creux, et, au nom de sa supériorité de sculpteur, Lafrance, sans hésiter, donna immédiatement un nom à chacun des monuments vus à l'horizon. Mon humilité devant cette érudition me faisait un devoir d'opiner du bonnet sans contestation.
Celte vision lumineuse chassa les nuages du matin. On tint conseil, et il fut décidé que, puisque nous ne pouvions faire l'étape traditionnelle dans les conditions ordinaires, on en suivrait du moins l'itinéraire. La Locanda del Yapore eut l'honneur de nous servir notre dernier déjeuner de voyage, et vers deux heures et demie, après une courte sieste, nous quittions Monterotondo sur un petit voiturin, le seul disponible dans le village.
C'était une sorte de vieux caisson d'artillerie rustiquement monté sur deux roues sans le mol intermédiaire d'aucun ressort. On y pouvait tenir deux ; nous étions quatre avec le gamin qui nous conduisait, plus les sacs, les manteaux et tous ces riens dont se complique toujours un bagage après un voyage un
peu prolongé. Tout ceci fut entassé et ficelé, chacun s'assit comme il put dans le tas, et cette grappe de gens et de choses prit le chemin de Rome au trot d'un petit cheval fringant.
Rien ne fut plus drôle que ce voyage sur une route poudreuse (la voie Salaria, s'il vous plaît!) où chaque caillou rencontré sous la roue faisait tomber un voyageur ou quelque sac ! Deux ou trois fois une grande ombre passa sur nos têtes. C'était un manteau traîtreusement agrippé par la roue et qui, entraîné par elle, s'ouvrait tout à coup en éventail, balayant la poussière avec une maestria sans pareille !
Après deux heures et demie de cette course folle, sous un ciel ardent au début, étouffant vers le soir, nous atteignions le fameux pont Nomentana, sorte de fortin crénelé qui enjambe l'Anio et en défend le passage de son mieux !
La on se recueillit.
C'était le dernier reposoir !
Il s'agissait d'avoir un peu de tournure pour entrer dans la ville, et de faire excuser l'étoffe douteuse du vêtement par la grande allure de Don César de Bazan !
L'Anio nous offrait une eau fraîche et limpide. Comme Narcisse, chacun de nous y alla mirer son visage, et le débarrasser en plus de la poussière historique de la voie Salaria ! Un vigoureux coup de brosse fut échangé entre nous ; enfin, après avoir reparé tant bien que mal le désordre de notre toilette, après nous être munis d'une attitude pleine de
dignité et avoir boutonné nos gants (je le jure, nous ivions des gants !), nous reprîmes place sur la voiture (!), et l'on passa le Rubicon !
Notre petit cheval, lui-même, semblait avoir conscience de la situation ! Grâce à la pente de la route qui monte à la ville, son pas était devenu plus régulier, et la sonnerie de ses grelots plus sage. Dans la langue chevaline, il disait certainement à ceux de son espèce qu'il croisait au passage : « Mes bons amis, j'ai là, au derrière, de nobles étrangers qui jouent une de ces scènes qu'on ne joue qu'une fois ! »
Quelques champs cultivés bordent d'abord le chemin, puis quelques maisons de campagne, de plus en plus rapprochées. On sent le voisinage d'une ville importante.
Enfin, vers cinq heures et demie, nous arrivions devant la Porta-Pia ! A droite, dans les murs de la ville, on voyait une large brèche faite par l'artillerie italienne. C'est par là que l'unité était entrée le :20 septembre 1870.
L'un de nous, qui était déjà venu à Rome et en connaissait bien le plan, proposa de suivre extérieurement les murs et d'entrer par la porte du Peuple. L'avis fut adopté. Le voiturier prit à droite et s'engagea dans le chemin qui longe immédiatement les murailles. Un orage, qui nous guettait depuis deux heures, éclata tout à coup avec une violence extrême, et, sans aucun abri, en moins d'un quart d'heure nous fûmes mouillés jusqu'aux os!
76 SOUVE^JIRS DUN MUSICIEN
Cheveux colles, barbes de tritons, poches et chapeaux changés en réservoirs, aspect de caniches mouillés, tous nos efforts du pont ?s'omentana étaient anéantis ! En arrivant devant la porte du Peuple dans ce piteux équipage, nous avions bien plutôt l'air de naufragés entrant à Rome par le fond du Tibre !
A ce moment l'orage cessa. Il avait obtenu ce qu'il voulait, n'est-ce-pas ?
11 serait plus Ij-rique de déclarer que ces petites misères ne nous atteignaient pas ; que nous avions lant de soleil dans le cœur en touchant au but de ce voyage, que le ciel noir ne pouvait rien sur les clartés du dedans, etc., etc. 11 sera plus naturel et plus vrai de dire qu'un impérieux désir dominait en nous tous les autres : celui de changer de vêlements devant un bon feu !
0 humanité! que faire à cela ! Un mal de dents l'emportera toujours sur le plus radieux coucher de soleil ! Éternuer devant une madone de Raphaël, ce n'est pas la voir, et trouver un poisson rouge dans sa poche, lorsqu'on y cherche son mouchoir... on dira ce qu'on voudra, ce n'est pas supportable !
Ce n'est donc pas ce jour-là que nous comprîmes que l'entrée de Rome par la porte du peuple est la plus belle. — C'est l'entrée à Paris par les Champs- Elysées de préférence à la porte de la Villette !
Le voilurin prit tout de suite à gauche et gravit lentement les pentes assez raides du Monte Pincio.
On y était ; on la sentait, l'Académie ; là, en écartant les branches, on aurait pu la voir. Le petit bruit des grelots précédait notre arrivée, annoncée depuis le matin par une dépêche. Tout à coup, un joyeux hurrah parti des fenêtres et de la porte nous apprit que nous étions arrivés ! En effet, cette sévère et massive construction, c'est l'Académie de France. Elle n'offre à la ville qu'un aspect assez maussade et garde ses élégances pour la façade intérieure tournée vers les jardins.
Il était six heures du soir; c'était le 23 mars, et nous étions partis de Paris depuis trente-sept jours.
En manière d'épilogue à ce long récit, j'ajouterai que, à demi portés par ceux-ci, serrés de près par ceux-lcà, nous nous trouvâmes, sans savoir comment, dans le salon des pensionnaires, oii flambait un grand feu; puis, chacun s'étant mesuré, on nous prêta des vêtements et l'on nous conduisit à nos chambres.
Après quoi le dîner fut servi dans la fameuse salle à manger réservée aux portraits ! Le soir, Blanchard, écroulé dans un fauteuil et les pieds sur la cheminée, nous assura qu'il allait nous présenter au directeur. Ce cérémonial préalable nous rassura sur le caractère officiel de l'entretien, et, précédés de Blanchard, nous nous rendîmes chez Hébert. :
11 était debout devant la cheminée du grand salon de l'Académie, et nous souhaita la bienvenue avec la plus affectueuse courtoisie. Je reconnus l'original du portrait des Uffizi de Florence avec quelques fils d'argent en plus dans la chevelure. Ce qui n'a pas changé, c'est la douceur de la voix, la lenteur facile de la parole et la distinction raffinée de cet esprit éminemment supérieur.
On nous reconduisit à nos chambres, et je restai seul.
Ce premier silence après tant de bruit, après cette longue route et ces changements incessants d'habitudes ou de visages, me procura une sorte d'étourdissement délicieux. C'est une de ces heures où l'on repasse toute sa vie. Je revis la mienne, celle d'un enfant de Paris n'ayant jamais vu le soleil que du fond de ce puits qui s'appelle la foule d'une grande ville !
Je revis les premières années inconscientes oii l'on se cherche soi-même, sans but défini ; puis la lueur entrevue d'un art ; puis le travail, la peine, les doutes bien longs, les espérances fugitives; enfin la première bataille et le but atteint ! Je sentis qu'un premier anneau venait de se rompre dans ma vie : celui qui me rattachait aux rêves de la jeunesse, et qu'un autre venait de se souder qui me rivait aux réalités de l'âge mûr. Cependant, je contemplais comme une mer calme les quatre années de paix et de travail que j'avais devant moi : puis, au delà, l'eau profonde et
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pleine de tempêtes qui s'appelle la bataille humaine !
Était-ce un regret ? Était-ce une joie? Je ne sais ; j'étais troublé, à la fois heureux du chemin parcouru et plein d'angoisses devant les inconnus de l'avenir!
Sur mes joues glissèrent lentement quelques larmes dont je ne veux pas rechercher la cause. Au fond, j'étais plus croyant qu'amer, et^ doucement, tout doucement, en pensant aux miens, à mon art, à tout ce que j'aimais enfin, murmurant ce mot : Rome !... je m'endormis de mon premier sommeil sous le vieux toit de la villa Médicis !
PALAIS de trois siècles et demi, dont les habitants,, inconnus encore, seront pour la plupart célèbres demain.
Le passage à l'Académie de France à Rome, en effet, est pour quelques-uns l'estampille de la gloire, de la simple réputation pour quelques autres ; pour les plus mal partagés, il reste une indéniable attestation de talent et de savoir.
C'est là que, depuis sa fondation par Colbert, en 1666, ont passé presque tous les artistes illustres de la France; et si, à côté de ceux-là, d'autres encore ont largement honoré le pays, il n'en reste pas moins acquis que, dans la proportion de 80 p. 100, le livre d"or de l'art français garde surtout le nom de ceux qui ont promené sous les chênes verts du « Bosco » les rêves de leur vingtième année.
La villa Médicis est la première grande étape de la vie d'un artiste. C'est la terre de Chanaan entrevue dès le début des études à l'École des beaux-arts ou au Conservatoire.
Le plus parisien, le plus sceptique, le plus gouailleur, ne saurait franchir ce seuil sans une larme silencieuse ; c'est le parvis sacré du sanctuaire où le néophyte reçoit le baptême; oîi le silence, le calme, la méditation, l'absence enfm de tout souci matériel achèvent de l'armer pour le bon combat. S'il doit y succomber, du moins ne sera-ce jamais sans honneur, et lorsqu'il reprendra le chemin de France une voix intérieure lui dira : « Va, maintenant, et Dieu fasse le reste ! »
Ces quelques lignes donneront à penser que la vie du pensionnaire de Kome parodie d'assez près celle des moines. — On ne se trompera pas beaucoup.
Mais ici la règle est douce ; et il n'y a pas d'exemple, depuis Golbert, que nul soit mort par excès des auste^'rités et des macérations.
Moines laïques, extrémemenl, bien entendu ; mais moines tout de même. La raison en est fort simple : outre que chacun a le souci de l'avenir et s'efforce à le rendre aussi bon que possible, en faisant une ample provision de travail, Rome n'est pas, pour l'habitant de la villa Médicis, ce qu'elle est pour un simple touriste qui, le Bœdeker à la main, visite le Vatican en une heure, le Forum en vingt-cinq minutes et Saint-Pierre en quinze autres î
Elle ne se laisse pas voir au voyageur pressé ; et celui-ci, en général, n'en emporte qu'une impression aussi fausse que défavorable.
Ces vieilles pierres ne consentent à causer avec
l'hoaime que lorsqu'il les en prie quelque temps. Il y faut un stage; et la floraison luxuriante de la civilisation moderne qui les recouvre n'est pas pour les rendre bavardes.
Le pensionnaire a donc, d'abord, à les faire jaser. Bien des jours y passent et, la moisson faite, il en faut beaucoup d'autres encore pour dégager l'œuvre sugge'rée.
La vie mondaine — assez banale partout — l'est doublement pour le pensionnaire. Les relations qu'il peut se créer dans la société romaine sont forcément limitées à l'échéance de son retour en France et, par conséquent, n'ont guère de lendemains. Restent les soirées qui pour beaucoup, ne font que prolonger la journée de travail ; ici et là viennent, en manière de diversion, les théâtres et les distractions qiti se retrouvent dans toutes les grandes villes. Voilà pour l'hiver.
L'été voit déserter la villa. En caravane, où seul, chacun transporte ses crayons — ou sa lyre ! — à Xaples, à A'enise, allant par le chemin des écoliers, revenant par celui des flâneurs, s'arrêtant partout, parce que, en Italie, partout il faut s'arrêter et regarder.
Au bout de deux ans, le pensionnaire est affranchi de l'obligation de séjourner à Rome. Les uns voyagent et font bien ; les autres reviennent vite au boulevard, et peut-être font-ils mieux : question de tempérament !
Et puis, on se retrouve au milieu de la bagarre parisienne, et la chaîne, interrompue pendant quelques anne'es, se renoue, légère et fleurie pour quelques-uns, lourde et cruelle pour les autres, selon l'inéluctable loi de l'équilibre social bien connue.
Telle est la physionomie d'ensemble de la vie romaine pour nos peintres, sculpteurs, architectes, graveurs et musiciens. Quelques détails pourroni, en outre, paraître intéressants :
La villa Médicis a été construite vers 1540, par le cardinal Ricci, qui la céda bientôt au cardinal Alexandre de Médicis, depuis Léon XL Celui-ci la fit remanier et ajouta la façade dessinée, dit-on, par Michel-Ange. Plus tard le palais fut dépouillé de toutes les richesses d'art qu'il renfermait et à peu près abandonné.
En 1803, Suvée, directeur de l'Académie, échangea le palais de Nevers, situé à l'une des extrémités du ('orso et occupé par l'Académie de France, contre la villa Médicis, qui devint propriété française.
Une description détaillée nous entraînerait trop loin, et je me bornerai à signaler, au premier étage, la bibliothèque décorée d'immenses tapisseries données par Louis XIV, et au second étage le grand salon, où l'on admire d'autres tapisseries envoyées par le roi Louis XV. Tout le reste de l'édifice est occupé par les appartements du directeur, les chambres des pensionnaires et le fameux réfectoire oii l'on remarque une très curieuse collection de portraits.
84 SOUVENIRS DUiN iMUSIGIEN
Ce sont ceux de tous les pensionnaires, depuis le commencement du xix^ siècle. Ils sont là, blonds, roux, bruns et noirs, souriants et chevelus, sous le brillant aspect de la jeunesse: et tel, que nous avons connu vieux et cassé, se montre, ici, sous un aspect absolument inattendu.
La valeur d'art de ces portraits est en général assez médiocre; mais la collection reste d'autant plus attachante qu'elle est unique.
A midi, le coup de canon du fort Saint-Ange amène à ce réfectoire les habitants du lieu avec les dents longues et la belle humeur en sautoir ! Puis, après le déjeuner, voici la sieste, que chacun comprend à sa façon.
C'est à ce moment de la journée qu'il est curieux de faire une étude des caractères :
Pendant que celui-ci dévore les journaux fraîchement arrivés de Paris, cet autre, qui ne fume pas, va fureter dans la bibliothèque, dont la porte d'entrée est surmontée d'une plaque de marbre où s'étale cette inscription mal mise en place par le lapidaire :
R Napoléon de «Grand) les arts reconnaissants.
Ce qui depuis un siècle fait lire aux farceurs : « A Napoléon, le grand lézard reconnaissant : »
LA VILLA MKDICIS So
Il est entendu qu'on doit rire : c'est une convention tacite entre les anciens et les nouveaux venus.
D'autres vont lire dans le Bosco, admirable petit bois d'où l'on plane sui- les beaux jardins de la villa Borghèse.
Les uns chassent le lézard au soleil, les autres l'imitent, étendus h Tombre, sous quelque massif de buis ; mais les purs continuent la tradition du a Discobole )), en se livrant au noble jeu de la Ruzzica (dialecte romain), autrement dit du disque, sorte de palet de bois qu'il s'agit de lancer vers un but déterminé au moyen d'une corde mouillée ; exercice qui met en valeur le torse et les biceps chers à la coquetterie masculine.
Puis, les rangs s'éclaircissent et chacun retourne à sa tâche, jusqu'au dîner, où l'on se retrouve au réfectoire avant de se séparer de nouveau, les uns pour s'atteler à d'interminables parties de dominos (( à quatre », les autres pour aller voir, au dehors, si la lune apparaît toujours comme un point sur un ?", au-dessus du « clocher jauni )).
Pour un voyageur français, il est bon de se promener quelques heures sous les pins-parasols qui ombragent la « Minerve )) des jardins; de dîner au milieu de cette jeunesse d'élite toujours empressée, en son exil doré, à recevoir quelqu'un de « là-bas », c'est-à-dire du pays ; toujours friande d'en parler vite et librement la langue, pour se reposer de l'italien obligé dans les relations journalières.
Ce voyageur emportera un inoubliable souvenir de ces scènes, banales partout ailleurs, qui, là, prennent une signification particulière : car s'il apporte aux habitants du lieu comme une boufïée de l'air natal, lui-même, pour quelques heures, pourra se croire en terre française, et l'on ne peut s'imaginer, sur le boulevard ou chez soi, ce qu'est ce sentiment de l'autre côté d'une frontière.
Et puis, après le départ du voj^ageur, tout rentre dans le calme accoutumé. Chacun reprend son rêve personnel, qu'il conte, le soir aux étoiles, et qui, même trompeur, restera jusqu'au bout de la vie comme un cher parfum au plus secret du cœur, puisque le souvenir de la villa Médicis sait chanter à tous la gaie chanson de la jeunesse î '
UNE commode de bois blanc peint au hasard, avec l'intention flagrante d'imiter l'acajou ; à ce meuble, des tiroirs qui, cédant brusquement lorsqu'on les tire, jettent leur homme par terre et qui, résistant quand on les pousse, pourraient déterminer une rupture d'anévrisme : une table de bois blanc aux quatre pieds de laquelle il ne faut pas trop se fier : un lit composé de deux petits matelas aboutés placés sur de longues planches reposant elles-mêmes sur deux chenets de fer : quelques chaises de paille, dont il ne faut user qu'avec la plus extrême prudence : enfin, un fauteuil de cuir recouvert d'une éblouissante housse d'andrinople, tel est le mobilier qui compose la chambre du pensionnaire de Rome à la villa Médicis.
Ces pauvres morceaux de bois qu'on a violentés pour en faire des simili-meubles, ont servi à des générations d'artistes et, à défaut de la forme, ce souvenir les rend respectables au nouvel arrivant.
Celui-ci, s'il est fortuné, a bien vite fait de dissi-
iniiler ces braves invalides derrière des lapis, dos étoffes et des bibelots ; mais s'il n'a que des espérances dans son sac, il lui faut vivre devant la nudité couverte de horions de ce -m obi lier sommaire et surmené.
Cependant les musiciens ont de plus un excellent piano à queue envoyé gracieusement par Pleyel, et qui même est renouv^elé lorsqu'il en est besoin !
Eh bien! à vingt-cinq ans, avec quatre ans d'indépendance et toute la vie devant soi pour acheter des meubles, c'est absolument parfait ; et celui-là qui ne se trouve pas heureux dans ces conditions est un schismatique ou un niais.
On se familiarise avec ces immenses chambres voûtées longues de vingt-deux pas, larges de six : hautes de plus de cinq mètres dans des murs épais de deux. On s'habitue à cette peinture à la colle d'un vert-d'eau passé relevé, au plafond, comme à la plinthe, de deux larges bandes rouges, ainsi qu'à cette fenêtre à petits carreaux qui n'a jamais fermé, qui ne ferme pas, qui ne fermera jamais, donnant pour excuse qu'elle ouvre sur le panorama de Rome et que cela doit suffire.
Et tout doucement la vie se passe là sans secousses. entre le travail du présent et les rêves de l'avenir, au milieu d'une camaraderie franche qui, le plus souvent, se change en amitiés solides.
Après ce rapide exposé, cntron- dans le détail de la vie romaine réservée à un pensionnaire de l'Académie depuis son arrivée h la villa.
Jadis, parmi les vieux usages qui y régnaient, le nouveau débarqué était soumis à des charges d'atelier, toujours prévues, mais toujours renouvelées aussi avec une fertilité d'imagination qui fait honneur à la corporation.
O n'étaient, bien entendu, ni des biMmades. ni des épreuves proprements dites, l'espiil particulier h ce milieu d'artistes excluant la brutalité des unes et la solennité des autres.
Des collections de dessins ont sardé le souvenir de ces scènes comiques d'autant plus curieuses, que les personnages représentés, et les dessinateurs euxmêmes, inconnus alors, sont devenus célèbres depuis et même illustres pour la plupart.
Notre sombre année 1871 fit tomber la tradition, et je ne crois pas qu'elle ait été reprise par nos successeurs. Mais si le présent n'apportait rien de nouveau, le passé avait une histoire riche de faits.
Cependant, je ne m'attarderai pas au détail de ces prouesses que les anciens racontaient avec des rires énormes ! Dans la reculée des années elles perdent beaucoup de leur joyeuseté. Il me suffira de dire qu'elles étaient fort spirituellement associées à la tournure du nouvel arrivant et que, du premier coup, elles endégagaient la plus fine et la plus exacte critique.
Ainsi à celui qui, plus que tous les autres, paraissait soucieux de ses avantages plastiques, un petit modèle remettait furtivement une lettre parfumée écrite en un italien recherché, plein de réticences, d'euphémismes et, bien entendu, signée d'un nom de femme ! On devine ce que pouvait contenir cette lettre où le mot rendez-vous était écrit appuntamento, c'est-à-dire sans aucun sens pour le pauvre Roméo encore étranger au langage de Juliette ! On voit aussi quelle rage muette, quel effort pour comprendre, quelle lutte intérieure pour ne pas demander la traduction aux bons apôtres, qui, naturellement, avaient rédigé le doux billet, et riaient, à part, de la déconvenue de leur nouveau camarade.
Je rattacherai encore à la joyeuse série des charges, un type de pensionnaire aujourd'hui disparu.
C'était un vieux peintre nommé Gibert, qui, le dernier, en 1826, avait remporté le grand prix de Rome dans un concours supprimé l'année suivante : celui de paysage historique.
Le père Gibeit, comme on l'appelait familièrement, était donc arrivé à Rome en 1827 et n'en était jamais reparti ! Il logeait près de la place d'Espagne à dix minutes de l'Académie, où les différents directeurs qui s'étaient succédé lui avaient permis de garder un petit atelier assez sombre et refusé de tout le monde pour cette raison. Quelle gâterie!... C'est là que pendant plus de quarante-cinq ans, Gibert a peint le même tableau, bien qu'il prétendît à deux
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compositions difïérentes ! Dans la première version, la toile montrait l'embouchure de l'Anio dans le Tibre, avec un cheval mort (vu de dos) sur un îlot de sable. L'unique modification de la seconde version portait sur le cheval qui était vu de face!
Les Anglais achetaient volontiers ces tableaux que les demoiselles peuvent regarder sans baisser les yeux, et j'ai toujours pensé que si l'on faisait un inventaire des collections particulières de la Grande- Bretagne, on y relèverait une très grande quantité de Gibert, d'Anio, de confluents et de chevaux morts sur un îlot de sable î
Lorsque je fis sa connaissance, l'auteur de ces toiles recherchées avait environ soixante-dix ans. D'un naturel doux et tranquille, il avait gardé la plénitude de ses facultés, que, d'ailleurs, on sentait n'avoir dû jamais être surmenées ! D'extérieur modeste, il était invariablement vêtu d'une redingote noire et ne se séparait jamais (même à table), d'un chapeau haut de forme à très petits bords qui semblait obstinément soudé sur sa tête.
(^e qui m'avait d'abord attiré vers le bon Gibert, c'était son séjour de quarante-cinq années à l'Académie et la mine de souvenirs, qui, nécessairemenl. devait en résulter! D'ailleurs le brave homme avait l'habitude d'être questionné, et il avait pris celle de raconter en fumant une longue pipe de terre, qu'il abandonnait rarement, et qu'il cultivait avec la science d'un vieux praticien.
!»i SOUVENIRS DUN MUSICIKX
Plus de deux cents pensionnaires avaient passé devant ce placide calumet oublieux des camaraderies inutiles, qui, semblable à la desline'e, n'avait rien retenu des vaincus et se souvenait de tous les autres ! Il n'y avait nulle malice à cela; d'ailleurs, le père Gibert eût été incapable d'en mettre aucune. Chacun avait son casier dans cette mémoire. En la feuilletant, on y voyait le dédain de Montfort pianiste pour Berlioz, non pianiste, jouant de la guitare au cours de ses promenades nocturnes, et pris accidentellement de rires... homériques bien entendu; car on sait que tout était homérique avec Berlioz.
On revoyait, par le menu, les toilettes recherchées de Gabanel ; les gaietés d'Ambroise Thomas sautant par-dessus les haies du jardin; le duel de celui-ci; les aventures de cet autre, etc., etc. ! C'était comme une lanterne magique dans laquelle défilaient bien des hommes célèbres, non plus avec l'attitude sévère, réservée, officielle, sombre, solennelle ou prudente que la vie les a amenés à adopter, mais avec l'abandon naturel de leur jeunesse oii ils étaient déjà quelqu'un avec cette supériorité, en plus, qu'ils l'ignoraient encore.
Aux jours de fête, ou dans les réceptions extraordinaires, le père Gibert avait sa place à notre table, et les nouveaux arrivés regardaient avec étonnement ce calme vieillard fourvoj'é au milieu de cette bruyante jeunesse.
« Qui est ce Monsieur? » demandait le nouveau.
a C'est le médecin de l'Académie, » répondait l'ancien.
Alors on voit la scène !
Comme, après un aussi long voyage, les nouveaux s'étaient généralement un peu surmenés en route, aussitôt le dîner terminé le père Gibert était entraîné dans l'embrasure d'une fenêtre pour y recevoir les confidences du malade. Gibert jouait son rôle depuis plus de trente ans et y dépensait l'art d'un vieux comédien. Son aspect, son costume, son âge, son fameux chapeau, enfin, tout contribuait à donner quelque vraisemblance à cette fable!... Il écoutait gravement, questionnait judicieusement, tdtait le pouls, faisait tirer la langue et, finalement, ordonnait pour le soir un verre d'eau fraîche et pour le lendemain un bain de pieds très chaud !
Si le malade témoignait quelque étonnement d'une telle ordonnance, le père Gibert le clouait sur place en invoquant la particularité du climat de Rome ; et il n'y a pas d'exemple qu'un pensionnaire se soit soustrait à cette médication qui a, du moins, cette supériorité sur beaucoup d'autres qu'elle n'a encore tué personne !
Après quelques jours consacrés à son installation, le nouveau venu voit peu à peu reprendre autour de soi les habitudes de la maison.
94 SOUVENIRS DL'N MLSICIEN
La vie des pensionnaires de Rome, je le répète, est assez uniforme. Venant de Paris, où les uns ont été élevés, où les autres ont passé plusieurs années, la différence est tellement radicale, que quelques-uns n"ont jamais pu s'acclimater, ont souffert même d'une rupture aussi complète avec leurs affections ou leurs habitudes. 11 en est qui se sont sauvés au bout de huit jours !
D'autres, au contraire, se trouvent si parfaitement heureux, qu'ils restent à Rome plusieurs années après leur pension, quelquefois même toujours, comme le père Gibert ! Mais, en général, ces derniers sont en minorité, et dès que le pensionnaire a fait son temps, il s'empresse de revenir à Paris par les voies rapides.
La vérité, comme toujours, est au milieu de ces déterminalions extrêmes, et si deux ou trois ans sont nécessaires pour l'assimilation de ce qui est assimilable à chaque art et à chaque tempérament, un plus long séjour aurait plutôt des inconvénients que des avantages.
D'abord, l'ennemi à Rome c'est le vent de Sirocco. On lui résiste pendant les premiers mois : il vous terrasse ensuite. Il souffle plus de deux cents jours par an, tantôt avec une violence extrême, le plus souvent sans qu'on s'en aperçoive ; mais alors les énergies les plus résolues sont anéanties sous l'influence d'un air étouffant, moite, accablant jusqu'à ne laisser place qu'à un irrésistible besoin de sommeil.
LA VIE ROMAINE 9o
Pour celui qui est poursuivi par une idée dont la réalisation nécessite de longues journées de travail, cet ennemi invisible est un encombrement inutile dont on est heureux de se débarrasser dès que le but du voyage est atteint et que la moisson d'art est faite.
L'hiver, les théâtres n'offrent d'intérêt, ni par la production locale, ni par l'interprétation qui ne peuvent satisfaire que les Italiens.
Quant à la société romaine, elle ne s'attache guère à cette jeunesse de passage qui partira comme elle est venue, et dont la valeur intellectuelle n'est pas encore consacrée par la réputation acquise. Le pensionnaire a bien vite fait de comprendre que son rùle, dans ces magnifiques palais, est à peu près celui d'un figurant; aussi, au bout de deux ou trois visites, s'empresse-t-il de battre en retraite aA^ec cette courtoisie française à laquelle le monde entier rend hommage.
Le dimanche, le directeur invite à tour de rôle deux pensionnaires à sa table, où se trouvent réunis d'aimables ambassadeurs quelquefois, d'insignifiants attachés le plus souvent.
A la réception du soir, la plupart des pensionnaires montent chez le directeur et vont silencieusement se blottir sur un divan dans le fond du grand salon, un peu à la manière d'oiseaux effarouchés sur un bâton de volière. Ils se serrent si bien les uns contre les autres qu'on leur a donné le nom de serpent noir!
96 SOUVENIRS DLW iMUSICIEN
Après avoir somnolé pendant une heure de cinquante minutes en cette correcte attitude, la stratégie de l'animal consiste à glisser imperceptiblement sur le divan afin de regagner la porte par où, anneau par anneau, il disparaît sans qu'on s'en aperçoive.
Tout cela est solennellement officiel et, disons-le tout de suite, parfaitement ennuyeux.
Parfois un grrrand événement venait troubler la sérénité de ces pures joies ! L'ambassadeur était changé ! A chaque nouveau diplomate il fallait faire une visite en corps ; vêtus du frac et cravatés de blanc, nous partions dans des voitures, précédés de Hébert, notre directeur. Celui-ci échangeait cinq ou six formules avec l'ambassadeur, et l'on revenait bien vite à l'Académie dépouiller le costume officiel et savourer dans la retraite les bonnes et réconfortantes paroles entendues !
Un jour la cérémonie eut un caractère absolument comique. A l'heure dite, nous étions réunis une ving-^ taine dans le grand salon de l'ambassade. >ous formions le cercle dont Hébert occupait le centre avec le secrétaire de l'Académie (un octogénaire sceptique qui parlait franc d'autant plus que le mot « opportunisme )) n'était pas encore inventé).
On annonce l'ambassadeur, par extraordinaire tout à fait inconnu d'Hébert. Celui-ci se présente donc lui-même d'abord. Compliments. Présentation du secrétaire. Cet autre rappelle au diplomate que,
trente ans auparavant, il avait, on sa compagnie, fait une promenade aux environs d'Albano, et qu'au retour la voiture avait versé. Grimace de l'ambassadeur à ce souvenir pénible évoqué pendant la solennité d'une réception officielle. Enfin notre tour arrive et, sans qu'on sache pourquoi, la présentation, au lieu d'être faite en bloc, suit l'engrenage individuel ! ! !
Hébert commence par le premier du cercle : « M. A., peintre. »
L'amb.\ssadeur. — Ah ! Monsieur, vous êtes peintre ! La peinture est un bel art ! J'aurais voulu être peintre ! Mais la diplomatie m'a pris, et je ne suis resté qu'un amateur!... Et... vous avez à Rome de grands sujets d'étude..., etc.
Réponse du peintre.
HÉBERT. — M. B., sculpteur.
L'ambassadeur. — Ah ! Monsieur, vous êtes sculpteur ! La sculpture est un art admirable!... Rome vous offre de beaux modèles !..., etc.
Réponse du sculpteur.
HÉBERT. — M. G., architecte.
L'ambassadeur. — Ah ! farchitecture ! Rome est riche en ruines remarquables!...
Réponse de l'architecte.
Hébert. — M. D., graveur.
L'ambassadeur. — Monsieur, charmé de voir un graveur! H est clair qu'il y a ici pour vous, une mine féconde qui... que..., etc.
98 SOUVENIRS D'UN xMUSIGIEN
Réponse du graveur.
Hébert. — M. E., musicien.
L'ambassadeur. — Ah ! aussi de la musique ! Mais, au fait, pourquoi pas ? Verdi, Donizetti. . . Rome vous offre des sujets de comparaison qui... que..., etc.,
Réponse du musicien.
Après cette première grappe de cinq, il ne restait plus que trois groupes de cinq également. Le n° 6, était peintre, le n° 7 sculpteur, le 8 architecte, etc. ! Au quatrième peintre l'ambassadeur, qui ne savait "déjcà plus que dire depuis le troisième architecte, ne put que pousser un : « Ah! Monsieur, vous êtes peintre... )) suivi d'un « Ouf » lamentable ! Nous faisions de visibles efforts pour ne pas éclater de rire. Ce n'était la faute de personne, pourtant c'était irrésistible!
Dès le printemps, heureusement, chacun part en voyage par groupes de deux, trois ou plus, et s'en va passer quelques mois à Naples, à Venise, à Florence oii l'appelle enfin le travail ou le désir du moment.
Comme on le voit, cette existence, avec de très grands avantages de liberté, manque cependant dune chose qui, à la longue, devient une véritable privation, et dont l'absence peut avoir les plus sérieuses conséquences : on n'a aucune relation.
On se sent comme entre ciel et terre avec le rêve
étoile en haut et la réalité de la vie en bas. C'est le mélange de ces deux éléments qui remplit toute la vie d'un artiste, et l'équilibre est rompu si l'un des deux vient à manquer.
Écrire un opéra est bien, l'entendre est mieux; si Rome est favorable à la gestation de l'œuvre, ce n'est que Paris qui peut lui donner des ailes.
Tels sont les arguments de ceux qui ne sont jamais contents.
Ceux, aucontraire, qui savent prendre la vie comme elle est, et se faire un nid bien chaud oii les autres ne parviennent qu'à planter une tente de hasard, ceuxlà s'accomnaodent très bien de cette existence. Ils ne voudraient peut-être pas la recommencer, mais ils sont heureux de l'avoir vécue !
C'est dans ce cadre, dont le souvenir parfume encore la vie des plus anciens, qu'un charmant matin de mai, tout plein d'une joie inénarrable, j'écrivais la dernière note d'un ouvrage qui m'avait tenu plus de six mois à ma table de travail.
Celui-là qui tient la plume du musicien ou du poète, l'ébauchoir du sculpteur ou la palette du peintre, connaît seul l'abîme qui sépare la conception d'une œuvre de son exécution définitive !
Aussi, grande est-elle la détente de Vej le vieux : Un tel fecit, ou le nom i^Dins'antiqué'V
P//âvî#.nS^5É
Chose pinxit, sont venus à leur tour prendre place derrière la dernière touche !
A de longues semaines de doute, de recherches, de tâtonnements, de lueurs entreviies (d'étincelles pour quelques-uns), succède l'éloquence à la fois brutale et bienfaisante du fait accompli! Ce n'est pas le succès encore; car si l'œuvre est là, debout, elle est ignorée, et, après être sortie du vide, du rien, du silence des choses mortes, il lui reste à supporter le choc de la présentation au public.
Que sera ceci ?
La gloire, la célébrité ou simplement la fortune ?
S'arrêtera-t-elle, cette foule qui fait les réputations, ou passera-t-elle pour aller acclamer l'œuvre du voisin ?
That is toujours the question!
31ais, le matin dont je parle, je n'étais pas du tout d'humeur à sonder les profondeurs du To be or not to be; j'étouffais, je débordais de joie.
Allant et venant fiévreusement dans ma chambre, nerveux, agité, touchant machinalement à ceci et à cela, l'esprit traversé de mille choses immédiatement traduites par de violentes exclamations, je devais avoir l'air d'un fou ! Seule une statuette de Pradier que j'avais sur mon piano eût pu me l'avouer : mais tout le monde sait qu'à l'exception de la gente Alice de Zampa et de sa cousine la Vénus d'Ole, les statues sont de discrètes personnes.
Je ne sais combien de temps eût pu durer ce
LA VIE ROMAINE Hil
manège renouvelé de l'ours Martin, si le coup de eanon quotidien du fort Saint-Ange ne fût venu fort à propos me rappeler qu'il était midi.
Le canon du forl Saint-Ange n'est pas comme celui du Palais-Royal. Il part. Si bien même, que les gens nerveux en reçoivent quotidiennement une commotion qui, à l'usage, ne peut que favoriser leur état maladif: et comme les choses de ce monde ne sont pas du tout ce qu'elles sont, mais bien plutôt ro qu'elles nous semblent être, ce même coup de canon qui l'hiver, par un temps de pluie ou de sirocco, me surprenait souvent d'une manière fort désagréable malgré Ihabitude prise, me parut ce jour-là gai comme un éclat de rire.
D'ailleurs un coup de canon qui ne tue personne est, au demeurant, le plus honnête des coups de canon .
Celui du fort Saint-Ange est immédiatement suivi de VAve Maria sonné par les troi- r.nt quatre-vingtseize églises ou chapelles isic) de la Ville Éternelle ; or, comme chacune d'elles, en cette circonstance, met en branle deux ou trois cloches de toutes les grosseurs, et souvent agrémentées de pas mal de fêlures, il en résulte un charivari où sombreraient les plus sincères velléités de recueillement.
Ah ! V Angélus de France, dont le nom seul est une musique, que de fois on le regrette là-bas avec ses trois coups isolés d'abord, son tintement lent; régulier et sa poésie du soir dans la camgagne ! -
Aussi, à Rome, cet effroyable bredoiiillement venant à l'heure du déjeuner, laisse-t-il dans l'air dénormes ondes sonores dont le sens le plus clair est assurément de souhaiter bon appétit à la population.
Je sortis donc, et quelques minutes après j'étais à ma place dans l'antique salle à manger de notre bonne vieille Académie.
Je n'oublierai jamais la profonde impression que je reçus, la première fois que j'entrai dans cette salle voûtée et garnie du haut en bas de portraits symétriquement enchâssés dans de petites cases dorées.
Naturellement les musiciens m'ont toujours attiré de préférence : Halévy avec des lunettes, un gilet jaune et un habit bleu, au col boursouflé, à la mode de 1820 ; mon cher Victor Massé avec sa bonne figure douce, fine et souriante; mon ami G. Bizet, curieusement éclairé par un jour d'en haut et qui ressemble à Roméo. Puis un Gounod mystique, brun, avec de longs cheveux et ce regard limpide qu'il a gardé jusqu'au dernier jour; un Ambroise Thomas sérieux, mélancolique, d'une certaine austérité d'aspect, et cependant d'une expression d'ensemble qui inspire la sympathie et commande l'attention.
J'en passe, et des meilleurs, n'ayant ni l'éloquence de Ruy Gomez de Silva, ni la patience du don Carlos d'Hernani. Ce jour-là, les portraits les plus sombres de la salle à. manger me parurent animés du plus
aimable enjuueiiient ; vus à traveis létat d'esprit dans lequel je me trouvais, il n'est pas jusqu'aux plus grognons, qui ne me parussent esquisser un sourire.
Gomme le déjeuner s'achevait, on frappa discrètement à la porte.
(( Quel est l'audacieux?... «commença Lafrance 'l'une voix forte empruntée à Gessler!
La porte s'ouvrit doucement et livra passage a un vieillard paraissant fort ému.
« Veuillez excuser mon importunité, 3Iessieurs ; a mais je n'ai pu maîtriser l'ardent désir de revoir (( cette salle et cette table où je m'asseyais il y a « près de cinquante ans ! Je .><uis un de vos anciens « camarades I »
Et il se nomma.
C'était 31. Labrouste.
Tout le monde se leva, s'empressant autour du maître architecte dont la joie fut grande de prendre le café avec nous, et qui, invité au dîner du soir, y occupa la place d'honneur en évoquant les plus touchants souvenirs !
Revenu dans ma chambre, je me retrouvai en face de ma partition achevée.
Que faire?
En recommencer une autre, disait la raison :
certes, mais non sans mettre un fossé entre les deux, répondaient les nerfs. Ce dernier avis me parut le / bon ; aussi, me rangeant du côté du fossé, me préparai-je à faire un tour dans le midi de l'Italie ; el le lendemain matin quittais-jc l'Académie muni d'un bagage sommaire (ce sont les meilleurs) pour albnprendre le premier train de Naples.
DANS mes souvenirs de ce lemjjs, quelques tigiires se détachent en relief sur le fond des simples camaraderies.
La première est celle de mon cher Hébert, qui était mon directeur et dont j'ai eu l'honneur de rester l'ami. Je lui dois une sorte de paternité d'art où j'ai eu bien plus à prendre qu'à laisser; et j'ai gardé la plus vive reconnaissance pour son attachement dévoué à une nature qui diffère de la sienne sous tant de rapports, mais s'en rapproche sous tant d'autres aussi !
Hébert, doux, charmant, homme du monde et choyé par lui, ne comprenait guère, au début, qu'un musicien se complût dans des manières d'ours insuflisamment léché, qui, ours avec délices, ne venait (jue rarement apporter son pelage, lisez son habit, au serpent )ioir de la ménagerie académique. Alors, le lundi matin, on frappait à ma porte et je voyais entrer Hébert muni d'un air sombre.
106 souvl:xirs dun musicien
« En bien, vous vous êtes encore fait excuser?
— Je m'excuse encore !
— C'est donc un parti pris ?
— Nullement: mais...
— Pas de mais! Venez dimanche,, est-ce dit?
— C'est entendu. »
Pais nous nous accoudions sur la fenêtre qui regardait Rome et, en fumant une cigarette, nous avions une bien meilleure causerie que celle que nous aurions pu avoir la veille au milieu des attachés, des signori, ducs, comtes et barons, près de qui je ne trouvais à glaner qu'un incurable ennui !
Il y avait cependant le dimanche où j'étais de garde; c'est-à-dire oii mon tour arrivait de dîner chez notre bon directeur, et celui qui suivait où j'allais faire ma visite ; et puis j'en avais pour quatre ou cinq semaines à me sentir affranchi de cette joie redoutée.
Ce sont là des formules obligatoires aussi ennuyeuses pour celui qui reçoit que pour ceux qui sont reçus. Personne n'est soi dans ces sortes de réunions ; le langage y est gourmé, les manières affectées, le naturel absent, et l'on n'est excusable d'y paraître que lorsqu'on y est contraint.
J'ai toujours pensé qu'un ministre allant présider une distribution de quelque chose, avec discours obligé, doit prendre, au départ, une solide provision de résignation, et que c'est avec une joie féroce qu'il reprend, au retour, son individualité... s'il en
hebi:rt-liszt mi
a une ! Ah ! s'il n'en a pas, les cérémonies officielles sont, après tout, d'innocents plaisirs dont il serait barbare de le priver!
Aux réceptions de l'Académie, je préférais, certes, m'en aller vers le soir frapper à la porte de l'atelier d'Hébert ! Je le trouvais là, dans son petit jardin sur les murs, avec les belles prairies de la Villa Borgèse on face. Il travaillait à sa jolie Tricoteuse ou à sa poétique Madone noire, qu'on a depuis appelée la Vierge de la délivrance. Peu à peu la nuit venait ; il posait sa palette et s'abandonnait à des méditations sur l'art, pleines d'aspirations élevées. Il m'expliquait la beauté des Loges et des Stanze, la grandeur de la Sixtine, et, en rentrant chacun chez soi, comme des moines dans leur cellule, je sentais, que j'avais appris quelque chose, et mon attachement pour le directeur se fortifiait de la reconnaissance pour l'ami.
D'autres fois, Hébert venait me voir vers quatre heures ; il m'emmenait dans sa voiture courir la campagne de Rome dont il connaissait toutes les pierres depuis plus de trente ans déjà ! On revenait à la nuit et l'on dînait dans quelque vieille osteria, aux environs des portes, pendant que la lune se levait sur des ruines d'aqueducs qu'Hébert appelait « des vieillards enveloppés dans leur manteau de lierre ».
Puis c'était encore une visite à quelque église ou à quelque musée, où son imagination, familière depuis longtemps avec chaque chose, expliquait la pensée
maîtresse de l'artiste avec des élégances de langage tout à fait séduisantes.
Nous étions quelques-uns, vivant ainsi dans l'intimité de ce charmant esprit, et ceux-là qui ont su le comprendre et s'j' attacher ont certainement élargi nu coin de leur horizon en se faisant un ami.
Une autre ligure d'artiste apportait une noie étrange, curieuse et bien personnelle dans la vie romaine : c'était celle de Liszt.
Que n'a-t-on pas dit et écrit pendant cinquante ans sur cet étonnant musicien?
En France, il n'est guère connu que de nom du public; seuls, les pianistes ont percé à jour une bonne partie de son œuvre considérable. Mais le reste ?
Le reste a surtout la valeur initiale d'un point de départ.
Cependant le génie, évident et ti'ès particulier de cet homme extraordinaire, ne lui a pas permis de dompter le piano, comme l'ont fait Mozart, Beethoven, Mendelssohn, Meyerbeer et d'autres virtuoses aussi, qui n'ont jamais été dupes de leurs doigts comme Liszt semble l'avoir été.
Pour un compositeur, le piano est un outil commode et rien de plus. C'est la pierre de touche. Avec lui, on fait la preuve du métal: mais il faut qu'une
UKr.KRT-LISZT 100
conception indépendante et supérieure ait précédé. Tout demander au piano, c'est alourdir son propre vol; tout lui refuser, c'est s'exposer à des dangers dont la gaucherie dans la facture est le moindre.
Parmi ceux qui s'en passent tout à fait, que dr maladresses inconscientes ! Il est vrai qu'il se trouve des gens pour y découvrir la preuve même du génie ! Parmi ceux qui ne peuvent s'en séparer un instant, que de trompe-l'œil! Il est vrai que les mêmes gens, toujours, y voient des inspirations d'en haut !
L'esprit pianistique est cependant si nécessaire, lorsque, encore une fois, il est dirigé par une volonté maîtresse, que presque tous les chefs-d'œuvre consacrés en sont imbus, et que l'orchestre lui-même a dû subir les formules du piano qui lui sont le plus antipathiques. Pour s'en convaincre, et se limitant au violon, il suffit de comparer l'écriture d'un concerto avec celle d'une symphonie ou d'un opéra. Dans l'un, la préoccupation de faire valoir Tinstrument fait passer au premier plan sa technique spéciale. Dans les autres, le but suprême étant avant tout de dire quelque chose, le piano reparaît sous l'idée dans les dessins, les dessous et tout ce qui constitue la pâte instrumentale.
L'orchestre s'en tire alors comme il peut, et dans nos grands théâtres comme dans nos grands concerts, on sait avec quelle habileté !
Voilà une bien longue digression sur le piano ; mais on voudra bien se rappeler qu'il s'agit de Liszt :
ce n'est donc pas sortir du sujet que s'attarder un peu sur le clavier.
Liszt voyait haut et grand ; il a remué beaucoup de vastes idées, déclarées folles de son temps, devenues courantes aujourd'hui. Gomme virtuose il a littéralement crevé toutes les doctrines et toutes les conventions. Sa main énorme, qui lui permettait déjouer des successions rapides de dixièmes aussi facilement que de simples octaves ou d'humbles sixtes, était l'instrument d'un des cerveaux les plus embroussaillés qu'on puisse imaginer.
Dès l'enfance, on le porte aux nues sur un clavier d'apothéose ! Jeune homme, il entre dans la vie sur le dragon ailé du romantisme !
Est-ce sur les hauteurs de l'Olympe, du Brocken ou de la simple butte Montmartre que l'a déposé son hippogriffe? On ne l'a pas encore nettement démêlé. Ce qui est certain, c'est que Liszt appartenait à cette catégorie de tempéraments, qui ont besoin de remuer des blocs à tout propos, fût-ce pour raconter les amours du papillon et de la rose? Il lui fallait extraordinairement de notes, de combinaisons et d'enchevêtrements pour dire ce qu'il avait à dire, et les difficultés d'exécution qui résultent de cette facture n'ont pas peu contribué au silence qui pèse sur son œuvre. Telle qu'elle est, elle ne reste accessible qu'à la loupe des musicographes ou à la rare patience de thuriféraires convaincus.
Cependant si Liszt n'a pu réaliser lui-même ses
puissantes conceptions, il a du moins montré la route à d'autres, et c'est le plus clair de sa gloire de compositeur. Il a deviné Richard Wagner qui, sans lui, eût peut-être péri de misère, ignoré de concitoyens qui l'avaient banni. C'est Liszt qui, le premier, a fait connaître l'admirable Lohengrin ; et Wagner ne date que de cette représentation.
Liszt, le premier aussi, ou l'un des premiers, a encore imaginé le poème symphonique et la musique à programme. En tous cas, ses tentatives dans le genre sont curieuses ; mais il était réservé à un musicien français de le rendre tangible. Camille Saint- Saëns, passant par là, ramassa la formule et la consacra en écrivant deux chefs-d'œuvre : La Danse macabre et le second prélude du Déluge.
En Liszt, encore une fois, il semble que le virtuose ait escobardé l'artiste. L'appétit démesuré de l'effet personnel a souvent masqué la vérité à cette intelligence de premier ordre pourtant. 31ême sur le tard, alors qu'il s'était volontairemsnt retiré de la vie militante pour entrer dans la vie contemplative, il avait gardé sa foi et des tendresses d'aïeul pour les exubérances voulues et savamment étudiées des virtuoses chevelus.
Un jour, à Rome, je lui parlais de je ne sais plus quel imbécile ordinairement affublé de décorations invraisemblables. Ce malheureux avait joué d'abord un morceau de caractère (!) de sa composition (!!); puis l'ari'angement célèbre (!!!) du quatuor de Rigo-
letlo réduit pour la main gauche seule! Pendant l'exécution, et voulant sans doute faire bien voir au public que la seule main gauche travaillait, l'animal n'avait-il pas pris son foulard de la main droite pour se moucher bruyamment au beau milieu du morceau î J'exprimais à Liszt mon dégoût pour ces procédés absurdes et dignes de la foire; je n'oublierai jamais le regard qu'il me lança en me serrant vivement le bras, pendant qu'il me disait, souriant : « Mon cher enfant, pour un virtuose, il faut cela ! C'est indispensable ! »
J'avais touché, sans le vouloir, à quelque pédale intérieure qui venait de faire vibrer tout l'homme.
En dehors du musicien il y avait en Liszt un homme d'un esprit très original et doué de ^facultés remarquables. C'était un nomade, et, partout oi^i il passait, sa fréquentation habituelle avec les plus hautes intelligences lui avait appris en quelque sorte à penser de trois ou quatre manières différentes sur un sujet.
Est-ce un bien, est-ce un mal ?
Il est clair qu'un peu plus de naturel eût peut-être dégagé l'étincelle de cette haute personnalité. Néanmoins, tel qu'il était, Liszt était un charmeur et le roman de sa vie le prouve bien !
La première fois que je le vis, c'était au couvent de Santa Francesca llomana où il habitait deux cellules donnant sur le mont Palatin, avec le Colysée à o-auche, rare de Titiish droite etla Voie sacrée en bas.
Ce musicien ullra-avancé perdu dans ce paysage antique ; ce prêtre romantique à l'ancre dans ce couvent d'hommes construit sur les i-uines d'un temple de Vénus; il n'y a pas à diie, f'"('tail très plaisamment choisi !
Dans cette mise en scène piltoj'csque le costume était ce qu'on voudra :
Je suis oiseau : voyez mes ailes :
Oui fait loiseau ? c'est le plumage !
Je suis souris, vivent les rats !
Jupiter confonde les chats !
L'hahit s'était allongé et un peu refermé dans des componctions de soutane ; le gilet s'était étendu comme un voile sur les tempêtes de cette poitrine; la cravate était restée blanche et le pantalon noir. Les cheveux y étaient toujours : gris, avec la tonsure naturelle qu'apportent les années, mais longs comme autrefois, et prêts à tous les éhouriffements des fulgurants accords d'antan !
En rectifiant ceci, on pouvait décemment servir la messe; en corrigeant un peu cela, on était prêt pour ■e concert !
L'attitude était fière mais bienveillante; le geste protecteur et le regard défendu, plutôt que dérobé, 5OUS l'épaisseur de plusieurs paupières repliées. Elles •estaient demi-closes pour les banalités, s'ouvraient
pour les fails généraux el disparaissaieul tout à fait pour les faits particuliers, laissant voir alors un œil magnifique, d'un bleu limpide qui lançait un éclair et se refermait aussitùl pour accompagner une altilude de buuliomit' voulue.
Beaucoup de calme extérieur semblait caclier des lins d'orages perdues dans celte àme comme en d'insondables abîmes.
Une impression de vaillance se dégageait de cet ensemble d'habits, de gestes et de mots. On avait devant soi un vieillard imposant, qui n'aurait pas ei» besoin du Gid pour faire ses propres affaires ; et sous la patte de velours on sentait encore la griffre du lion bien sûr de soi. Au demeurant, beaucoup de grâce dans des humilités très dignc^s.
Après avoir rendu hommage à la supériorité de ces très grandes personnalités d'artisles, de conquérants ou d'ambitieux de toutes sortes que nous montre l'histoire, on se prend aussi à penser à ce qu'était l'homme intérieur, (^t Ton ne peut s'empêcher de sourire en songeant à ci' que pouvaient étro leurs intimes oraisons.
Se sentir un Moi majuscule! Voir des femmes rivales s'aimer en ce Moi ! Entendre des peuples écrasés crier : « Vivat ! » sur votre passage ! Recevoir des gens dépouillés, opprimés, anéantis par vous, et néanmoins guettant un sourire ou mâchant une flatterie !
Il y a eu de ces hommes-là, il y en a, il y en aura tou-
jours ! (Ju'il doit être curieux le Pater qui sY'chappe de leurs lèvres pour s'envoler à Dieu î
Notre Père qui êtes aux deux,
Et Moi sur la terre !
Que votre nom soit sanctifié :
Et le Mien acclamé !
Que votre règne arrive !
Et que le Mien s'impose !
VA puis"?...
Et puis, on arrive à cette conclusion, qu'après tout, les gens et les choses sont à ceux qui les prennent. Le tout est d'avoir la griffe assez forte et la dent assez longue !
Or, ce matin-là, nous avions rendez-vous avec Liszt. Nous allions écouter la parole ; car si le pape était au A'atican, le Verbe avait son domicile au couve ut de Santa Francesca ; il s'était fait chair et il habitait parmi nous.
Partout on nous disait : ce Ah ! vous êtes musiciens!... Avez-vous vu Liszt?... Il faut aller voir Liszt? » Et nous allions voir Liszt !
Il était debout dans la première pièce. Ameublement sommaire. Au mur, quelques chaises de paille ; au milieu, un immense piano à queue. C'était le fauve ! Le dompteur se promenait autour en mâchonnant un cigare.
Il faisait très chaud et les volets étaient clos. Ce demi-jour succédant à l'éblouissement du dehors enveloppait d'une lumière crépusculaire ce grand diable d'homme tout noir, au chef neigeux comme les cimes !
Involontaire ou cherché, l'effet avait quelque chose de Ihéàtral. On se sentait tout pelil ; on roulait son chapeau dans ses doigts avec des airs contrits. Tout cela était remarqué et provoquait un sourire qui redoublait de bienveillance. Puis la familiarité du dieu vous gagnait : « Il ne me dévorera pas, après tout )), se disait-on! Et peu à peu on s'ouvrait, on redevenait soi-même, toujours pénétré sans doute de son indignité, mais au fond gagné par la grâce !
Oh ! les beaux discours sur l'art !
C'est un sujet qui n'a jamais fait de mal à personne ; et l'art est si bon enfant que, [non seulement il ne se préoccupe pas de ce que l'on dit de lui, mais qu'il a même fait la réputation de quelquesuns, n'ayant pu toute leur vie qu'en parler par ouïdire !
Au bout de quelques aphorismes, notre hôte se dit, évidemment, qu'il ne pouvait laisser partir ces bonnes gens sans leur faire entendre Liszt, et il nous proposa obligeamment de nous faire juge de la. Symphonie dantesque qui venait de paraître.
Je fus enchanté de la proposition, car je n'avais jamais entendu Liszt et mon admiration était toute de confiance !
IIKBERT- LISZT 417
Toujours avec son cigare aux lèvres, et celte main légendaire dont le geste familier e'tait de distribuer des gifles dans le vide, le maître nous exposa d'abord le plan de son ouvrage, dans un petit préambule interrompu par nos remarques respectueuses qu'il approuvait par des : « oui, oui! » rapides, prononcés : « Mouai, Mouail »
Enfin il se mit au piano et nous joua toute la partition. J'étais assis à sa gauche et j'aidais mes camaradi^s à tourner les pages.
Je n'ai jamais eu un plus grand étonnement en toute ma vie, et je ne crois pas me tromper beaucoup en affirmant qu'on ne sait pas ce qui peut sortir d'un piano quand on n'a pas entendu Liszt !
Un Iroquois assistant à une séance de prestidigita-v tion, dans laquelle on ferait surgir des tomahawks 1 d'un mouchoir de poche, ne serait pas plus Iroquois \ que je ne le fus ce matin-là.
Je ne pouvais plus quitter des yeux ce clavier ni ces mains d'où sortaient des sonorités d'orchestre, tantôt vaporeuses et légères, comme celles produites par des flûtes et des harpes, tantôt effroyablement tonitruantes comme les trompettes qu'on nous promet dans la vallée de Josaphat !
Et toujours ces gifles dans le vide ! Toujours ces c( Mouai, mouai! » sortant du cigare mâchonné !... Et ces yeux efl'rayants !... C'était ... c'était bien la Symphonie dantesque enfin, où tous les diables dq l'enfer et tous les anges du paradis roulaient en spi-
raies, comme le jour où ils posèrent devant Michel- Ange peignant le Jugement dernier de la chapelle Sixtine !
Que serait cette partition jouée par un simple virtuose de première grandeur ? Que serait-elle à l'exécution de l'orchestre et des voix ? Que resteraitil enfin de toutes ces notes, maintenant que la magique interprétation de l'auteur n'est plus là pour leur communiquer sa propre flamme, et peut-être aussi pour leur donner leur véritable sens ?
Je l'ai lue depuis cette Symphonie dantesque et, d'abord, je n'3' ai vu que beaucoup d'intentions incohérentes ou mêmes enfantines sous lesquelles se cachent, comme des lucioles, de véritables trou-' vailles. J'y ai reconnu plus tard, l'aurore d'un art... dont nous voyons aujourd'hui le crépuscule.
Ce n'est certes pas cela qu'il faut faire ; mais lorsque la formule sera trouvée, on regardera sûrement derrière soi, et certaines œuvres restées obscures s'éclaireront soudainement des lumières qu'elles auront elles-mêmes allumées.
Si ce jour arrive, il restera à Liszt l'honneur d'avoir, le premier peut-être, frayé un sentier dans cette roche où passera alors la grande route, et c'est une place qui n'est pas à dédaigner dans le panthéon musical ! A moins que, la route ne s'effondre sur ellemême, par la raideur de sa pente; autrement dit, que l'abus des habiletés vides, l'excès des prétentions sonores et autres vessies, ne nous ramènent, comme
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le pensait Gounod, aux lanternes naïves du Devin du village !
Je me rallierais plutôt à la première hypothèse : car, à moins de cataclj^smes, l'esprit humain ne revient jamais sur ses pas ; et c'est au moment où il semble le plus e'gare', qu'il retrouve le vrai chemin laissant voir le progrès accompli.
« Comment trouves-tu cela? » me dit un camarade en sortant de chez Liszt ?
« Quel homme !
— Oui, mais la partition ?
— Quels doigts ! »
C'est ainsi que Liszt a toujours été' jugé de son vivant; et la poste'rite' n'a pu encore rendre au maître compositeur ce que le ge'nial virtuose lai demandait.