ANCHE LEI
Au printemps, lo matin c'élait la Basilique de Sainl- Laurent-hors-les-Miirs qui m'attirait surtout.
Après avoir gagné la porte Saint-Laurent par les chemins les plus divers, j'en traversais l'ombre fraîche avec un vrai plaisir; puis, après un petit kilomètre encore, j'allais me reposer dans la basilique, ou plutôt dans le cloître y attenant.
Ce cloître, comme tous les voyageurs, j'avais demandé à le visiter dès le premier jour, et le moinecustode — frère portier en robe brune — m'avait accompagné; puis, mes visites se faisant plus fréquentes, on avait fini par me considérer comme persona grala, absolument inoiîensive, et pouvant errer seule à sa guise.
Ceci est exquis. Plus de remarques philosophiques, historiques, archéologiques, — ridicules, en somme; — plus rien enfin de cet insupportable pathos familier aux gardiens assermentés des monuments ou des uTusées de tous les pays.
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Seul ! Seul enfin ! Au singulier, il est vrai ; mais, dans un couvent, surtout, il faut savoir se borner.
Le cloître de Saint-Laurent-hors-les-Murs se recommande beaucoup plus par son ancienneté — et aussi par sa fraîcheur — que par son architecture ! Je ne voudrais pas commettre un sacrilège ; mais je me demande si ce n'est pas un simple maçon qu'on doit rendre responsable de ces arcades lourdes et boiteuses, de ces piliers massifs et sans harmonie ; enfin de cet escalier de service, à rampe de fer, qui semble plutôt monter de la cave que descendre de l'église !
Quoi qu'il en soit, ce cloître plein d'ombre est hospitalier au voyageur pédestre. Les antiques tombeaux chrétiens, les cippes renversés, les chapiteaux de tous styles alignés le long des murs, lui offrent un choix de sièges, plutôt poudreux sans doute, mais commodes, après tout !
Et puis un charme intense passe dans l'air ambiant.
Le ciel, vu de cette ombre, paraît plus riant et plus clair encore. L'éloignement de la ville estompe tous les bruits. Du milieu de lacour intérieure, unepelite vasque de marbre blanc lance au ciel un mince filet d'eau que le soleil arrête au sommet et transforme en diamants. A cette vasque, les oiseaux viennent boire avec de petits cris. Une heure tombée lentement du campanile... Le sifflet lointain d'une locomotive... La chanterelle surchauffée des cigales dans
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les champs d'alentour... C'est de tout cela qu'est fait le calme particulier à ce lieu paisible.
J'ai passé là bien des heures de méditation féconde que je revis comme si elles ne dataient que d'hier; carie temps ne peut rien sur quelques-uns de nos souvenirs de jeunesse !
Celui-là n'est certes pas parmi les plus profonds, ni encore moins parmi les plus chers ! CeptMidant tel qu'il est, peut-être vaut-il d'être conté.
Parfois, dans cette solitude, je voyais surgir d'une porte perdue un moine très vieux à qui dès le premier jour, j'aurais donné plus de quatre-vingts ans. 11 ne les aurait peut-être pas acceptés; mais je les lui donnais tout de même sans marchander.
Il avait la tête absolument dénudée : c'était la calvitie radicale avec une peau rosée et luisante oii les rayons du soleil irradiaient comme sur une boule d'acier. D'énormes, de gigantesques lunettes montées en fer-blanc, venaient s'abattre sur le nez comme la gueule de deux canons sur leur affût. La lèvre pendante marmottait inconsciente, des mots inintelligibles. La démarche était encore assez alerte dans son ensemble tremblotant, et la main armée d'un sécateur, venait menacer chaque rosier, puis retombait un moment pour recommencer la menace auprès d'un autre. Finalement, de roses en roses — tel un papillon et sans toucher à aucune — la réserve sied à cet âge — le vieillard venait s'asseoir sur la margelle de la petite vasque et, du bout de
son sécateur, esquissait dan> l'eau d'incompréhensibles hiérogh'phes.
La première fois que j'assistai à cette pantomime, mon étonnement fut grand; mais, à la seconde, à la troisième répétition de cette scène invariable dans ses détails, j'étais tout à fait mûr pour une explication î
Questionner ? Qui ? Le custode ? Un subalterne banal qui m'aurait à ce sujet conté quelque histoire de sa façon comme celle — le premier jour — du bienheureux saint Laurent cuit entre deux voleurs î
Le hasard me servit.
Un jour, que le vieux moine était, comme à l'ordinaire, assis au bord de l'eau, vint à passer un Père que j'avais entrevu deux ou trois fois. Nous n'avions jamais échangé qu'un salut silencieux; mais, ce jourlà, me surprenant assis sur un chapiteau, occupé à crayonner quelques notes de musique sur un petit album spécial, il s'arrêta surpris, et, souriant, laissa tomber ces deux seuls mots :
(( Anche lei ? (Vous aussi.)
— Pourquoi, aussi? » répondis-je.
Et il me montra l'octogénaire écrivant dans l'eau du bout de son sécateur, (c Je ne comprends pas !
— Vous ne connaissez donc pas Ihistoire de frère Agostino ?
— Non, et je ne vous cache pas que je serais lieujcux de la connaître, car il m'intriaue fort. »
A-NCHE LEI! li'T
Or. cette histoire, le Père me la conta.
(( Celui que vous voyez dans un complet elat • renfance était, lui aussi, un musicien. Il vient de dépasser sa cent deuxième année. C'était, il y a plus de cinquante ans. un maître de chapelle réputé à Xaples. où il avait fondé une célèhr(3 école de chant.
Vers la soixantaine, et veuf depuis longtemps, il perdit son dernier fils; peu après, de graves revers dt' fortune vinrent encore le frapper. Seul au monde, vieux, ruiné, las de tout, il vint ici recevoir les ordres mineurs. La maîtrise de la Basilique et le jardin de ce cloître occupèrent longtemps encore sa robuste vieillesse : puis avec les années, l'intelligence s'envola peu à peu jusqu'au point de le mettre en l'état oii vous le voyez.
11 croit encore soigner nos fleurs et murmure incessamment quelque répons d'antienne ou quelque fragment de psaume; ce sont les seules paroles qu'il consente à prononcer. »
Et, souriant avec mélancolie, le Père s'éloigna.
En le voyant disparaître et, de nouveau seul avec cette ruine humaine, les deux premiers mots de l'entretien revinrent à mon oreille : « Anche leil » Pardieu, ils avaient été dits au hasard, inspirés par la vue d'un papier à musique ; mais voilà que tout à coup ils prenaient des aspects de vague prophétie ; et c'est en tremblant, presque, que je m'approchai de frère Agostino afin de le mieux considérer.
(( Salut, mon Père, w
Pas de réponse. Pas un mouvement. Toujouirécriture clans l'eau; el — sans doute une imagination — dans ces gestes inconscients, je croyais reconnaître le caractère graphique des croches, doublecroches, etc., du lansfase musical.
Alors le désir impérieux d'entendre un mot de ce centenaire m'inspira l'idée de chanter tout doucement cette deuxième sti'ophe du Slabat :
Cujiis animam gemcntein, Contristatam et dolcnfcm,
Le vieillard releva la tète et, me regardant avec des yeux éteints derrière ses énormes lunettes, il acheva le verset d'une voix cassée mais très juste :
Pcliansicit ykidias.
Anche lei ! Anche lei! En revenant à la villa, je pensais à Balthazar, aux trois mots flamboj'ants sur la muraille, à saint Paul, à sa chute de cheval, à Charles VI, à riiomme de la foret du 3Ians, à tous les avertis célèbres entin; me demandant si je dois vivre cent ans, voir tomber autour de moi toutes mes afTections avec toutes mes espérances, ne plus rien garder de la vie que l'écho affaibli d'une prière, pour, au bout d'un si long calvaire, écrire mes dernières notes sur le miroir tranquille d'une onde qui, fontaine, ruisseau, fleuve ou mer n'a jamais fidèlement gardé qu'une image : celle du ciel!
ON parlail fréquemment d'actes de brigandage commis dans la campagne romaine, dans les montagnes qui l'entourent, aux portes de la ville, enfin, jusque dans la ville elle-même.
Aucun de nous, heureusement, ne fut victime de ces attentats ; sauf un, toutefois, arrêté en plein midi du côté de Sainte-Marie-Majeure, et refoulé vers un mur avec cinq couteaux braqués sur le ventre.
On en voulait à sa montre; il la donna et tout s'arrangea pour le mieux; ayant déposé sa plainte les coupables furent pris, condamnés, et la montre revint trouver sa place accoutumée dans la poche de son propriétaire.
En beaucoup de cas les attaques ne dépassaient guère les limites de ce fait divers; c'était là le petit jeu ; mais il y avait aussi le grand !
(lelui-là était plus sérieux : on était pris comme otage et gardé jusqu'au versement d'une somme assez forte. Le doigté s'est conservé chez quelques peuples
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civilisés, et les journaux nous apportent couramment le détail de leurs prouesses en ce genre d'exploits!
Aussi, parmi toutes ces histoires de brigands, dénuées a l'ordinaire de tout intérêt psychologique, n'ai-je retenu que celle très particulière que voici :
Il y avait alors dans la montagne, du côté de Cervara, un bandit célèbre depuis plusieurs mois par des actes d'une audace inouïe ! Il se nommait Fontana : vingt ans tout au plus; une beauté qu'on disait extraordinaire, et avec cela un courage indomptable joint aune force d'hercule.
Voilà bien des avantages pour un brigand, aurait dit Saint-Simon qui, se désolant de sa débilité, jalousait si drôlement les superbes laquais plantés comme des statues sur le grand escalier de Versailles !
Toujours est-il que Fontana tenait la campagne, conduisant une bande de vauriens comme lui, et que toutes les tentatives des carabiniers royaux ou pontificaux pour le prendre n'avaient abouti à rien.
Le sort des carabiniers semble être décidément de ne jamais arriver à temps !
A Tivoli, à Subiaco, à la Gervara, dans toute la montagne enfin, la terreur était à son comble.
C'est qu'aussi tout ce paj's est une véritable terre de Ghanaan pour un bandit sachant quelque peu son métier; ce ne sont que grottes, cavernes, carrières abandonnées, forêts dont le cœur, presque inaccessible, n'a peut-être pas été foulé par le pied d'un homme depuis deux ou trois siècles.
Quelques villages perdus dans ces solitudes s'accrochent au rocher comme des parasites. Une route à peine, parfois de simples sentiers, les relient entre tnix ; et la fillotte qui trottine do l'un à l'autre, portant un fromage blanc à mère-grand ou revenant de quelque source souvent éloignée d'une demiheure, a tout le temps de rencontrer le loup du petit Chaperon-Rouge.
Ce loup, c'était Fontana travesti.
Avec quelque babiole : fichu de soie, bracelet d'argent, collier de corail, il faisait jaser l'enfant. Celuilà avait vendu du bétail, un champ là-bas en plaine; cet autre avait recueilli quelque héritage. Il devait y avoir de l'argent à prendre là, un coup à faire ici.
Et comment ne pas répondre à ce monsieur si beau, qui s'y prenait si gentiment avec des manières si douces, et les mains pleines de si jolies choses?
Une tape amicale sur la joue aux plus petits, un baiser dérobé aux plus grandes, et le beau monsieur disparaissait, laissant l'enfant ébloui du présent !
Après les carabiniers des Variétés, n'était-ce pas là un vrai bandit de l'Opéra-Comique ? Entrons maintenant à l'Ambigu !
Dans un de ces villages, habitait un homme aisé, Beppo Guerra. C'est par lui-même que cette aventure fut contée. Il y remplissait les triples fonctions de notaire, de pharmacien et de syndic (maire).
A la suite de différents marchés conclus à Rome et aux environs, Beppo Guerra avait commis l'impru-
dence de rapporter chez lui une assez forte somme d'argent,, dix mille francs environ.
Fontana l'avait appris.
Un soir d'hiver, tout le monde dormant dans le village, Beppo Guerra achevait sa pipe dans la salle basse de l'habitation, entouré de sa vieille mère, de sa femme et de ses jeunes enfants. Tout à coup, et sans aucun bruit préalable, quelques coups de feu retentirent. Une balle, entrée par la fenêtre, alla se loger dans une des solives du plafond.
Ce fut un cri général de stupeur et d'effroi.
La porte s'ouvrit brutalement. Fontana entra, suivi de quelques autres, et brusquement les pistolets se braquèrent sur cette famille épouvantée :
« Il nous faut vingt mille francs, dit Fontana ; ta maison est cernée ; pas de cris, pas d'histoires, fais vite, j'attends, je te donne cinq minutes. »
Toute résistance était inutile. Appeler des secours, c'était la mort immédiate d'un des petits ou de la vieille. Beppo Guerra le comprit tout de suite.
« Je n'ai pas cette somme, dit-il froidement.
— Donne ce que tu as, reprit Fontana, le reste, on l'apportera, nous t'emmenons : il ne te sera fait aucun mal si les tiens ne nous font pas inquiéter. — Au dernier sou payé, tu seras libre. »
On fouilla la maison; on ne put réunir qu'une douzaine de mille francs.
Beppo Guerra fut immédiatement garrotté et bâillonné, on lui banda les yeux, on allait l'entraîner...
Sa femme se jela aux pieds de ces bandits :
c( Agostino! Agostino ! — c'était le prénom de
Fontana, — ne fais pas cela ! Tu nous connais bien !..
On te portera l'argent, laisse-nous Beppo.
— Non, impossible, va-t-en au diable ! »
La pauvre femme, brutalement repoussée, se pendait aux vêtements du bandit :
(( Agostino rappelle-toi, je te faisais jouer quand tu étais petit î
— Au diable, te dis-je ; fais la somme, on te rendra ton mari. Dans quatre jours, jeudi, viens seule aux sources, nous réglerons le compte ! »
Et rapidement, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, Beppo fut entraîné et toute cette canaille disparut, laissant femmes et enfants atterrés.
Déposer une plainte, faire traquer les bandits, c'était une balle certaine dans la tête du prisonnier. Sa femme le savait, aussi quatre jours après, aux sources, apportait-elle tout ce qu'elle avait pu réunir, quatre mille ou cinq mille francs encore.
Elle arriva seule, — c'était la condition, — toute frémissante, les yeux rougis par les larmes et l'insomnie.
Tout était calme et solitaire autour d'elle.
Elle vit alors, au-dessus de sa tête, dévaler comme un oiseau au milieu des branches et des cailloux d'une roche à pic, Fontana avec l'air bon enfant d'un loustic qui vient de faire une bonne farce !
« Beppo se porte comme la coupole de Saint-
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Pierre; nous jouons aux cartes ensemble là-haut : on tâche de lui faire passer le temps. As-tu la somme !
— Pas complète!... mais n'est-ce pas assez?... » Fontana fronça le sourcil et, continuant durement :
(f Non ! j"ai dit vingl mille francs. Adieu!
— Attends, lui cria la pauvre femme, cherchant à le retenir, attends, je n'ai pas pu trouver plus. Mais je vais aller à Orbetello, chez des parents qui me donneront le reste. Après-demain je te l'apporterai.
— Soit, après-demain ici, et, tu sais, retiens la langue. Tout cela traîne trop. »
Puis il disparut.
Le surlendemain, la même scène se passa. Cette fois, la femme de Guerra apportait le complément de la somme.
Fontana l'empocha prestement et reprenant son air bon enfant :
« Ce soir, Beppo rentrera chez lui. Adieu. »
Le bandit, revenu dans son repaire, fit immédiatement retirer les liens qui retenaient son prisonnier attaché à une énorme pierre ; puis jetant l'argent et les billets dans son chapeau, il dit rudement aux siens :
« Voici le restant, Beppo est libre. Tout à l'heure, vous lui banderez les yeux et vous le remettrez dans son chemin. Je casserais la tête moi-même a celui qui lui ferait le moindre mal ! »
Puis, renvoyant luuL le monde, il resta seul avec (iuerra.
« Écoute, j'ai toujours eu de l'amitié pour toi et })0ur les tiens. Si j'avais été seul je n'aurais jamais fait ce coup-là ! Mais j'ai avec moi deux ou trois mauvaises tètes ; ces gaillards-là savent que tu es aisé, ils ont appris que tu as touché récemment une grosse >omme... et je n'ai pu reculer!... Tu ne connais pas ces gens-là ! Ils me tueraient comme un chien si je n'avais ma poigne !...
Cependant je ne fais pas toujours ce que je veux !... Enfin, quand le coup a été décidé, je me suis arrangé pour en rester maître. \hl quand j'ai vu ta femme, que je connais depuis si longtemps se traîner à mes pieds !... ça m'a rudement secoué le cœur, va ! Mais si j'avais cédé, nous étions assommés tous les deux sur place; et ça n'aurait pas servi à grand' chose! Pardonne-moi cela, et fais-moi un plaisir : sur ma part, je prélève loO francs. Les voici. Achète à ta femme, à tes enfants, un bracelet d'argent et prie-les de l'accepter en souvenir de Fontana et de la peine qu'il a été forcé de leur faire. )>
La stupéfaction de Beppo Guerra fut énorme, comme on le pense bien î Car jamais, dans ses heures de captivité il n'avait songé à ce dénoument, qui nous ramène au Gymnase !
Deux heures après, on lui ùtait son bandeau au tournant d'un sentier éloigné de sa maison de deux ou trois kilomètres; ses guides disparaissaient et il
avait enfin la liberté de rentrer chez lui comme au retour d'une promenade.
Peu de temps après, la bande fut en partie capturée et Fontana était tué raide dans une battue des carabiniers.
La terreur qu'il avait inspirée était telle dans la montagne, la légende qui commençait à s'attacher à son nom jouissait d'une telle créance, que l'autorité, soupçonnant avec raison que sa mort serait mise en doute par tout le monde, fit pendant trois jours promener son cadavre attaché sur un àne parmi les populations des principaux villages.
Beppo Guerra n'a pas dit s'il avait fidèlement rempli le vœu de Fontana en achetant pour cent cinquante francs de bijoux destinés aux siens! Cela ne serait pas invraisemblable si l'on tient compte du milieu, de certaines superstitions et surtout de ces camaraderies, fréquentes là-bas, où les uns devenus syndics, notaires ou pharmaciens, n'ont cependant pas tout à fait chassé de leur cœur ceux qui se sont fait une jolie réputation dans le brigandage familial !
Il faut avoir le culte des morts après tout, et ne pas tricher avec leurs dernières volontés.
C'est égal, de toutes les façons, le legs Fontana a dû rester longtemps cher à cette famille et cher dans les deux sens du mot !
LE DRAME DE c' PAPA GIULIO >
ALxsi parla, non pas Zoroastre, mais ^lassenet, le jour où, cheminant tous deux sur la route de Ponte Molle, nous étions entrés nous reposer un instant dans l'antique osteria de PapaGiulio^.
« La patronne n'est pas chez elle ? C'est fâcheux ! J'aurais voulu te faire voir cette héroïne d'une sombre tragédie qui sest jouée ici même, il y a quelques jinnées.
(( Mais puisque la protagoniste est absente, je vais te conter le drame :
« Vers 4864, cette auberge était tenue par un homme marié à une très jeune et très jolie fille. Tous deux vivaient en paix, lorsqu'un beau gas, jeune, séduisant, vint habiter la maison voisine.
(.( Pouvant entrer ici à son aise, comme tous les passants, il se montra fort assidu ; la patronne et lui ne tardèrent pas à s'éprendre l'un pour l'autre d'une vive passion, et bientôt, le mari, leur apparaissant comme l'obstacle insupportable, ils résolurent de s'en débarrasser !
' Le pape Jules.
138 SOUVENIRS D'UiN MUSICIEN
« Un matin, la belle anuonea à tous les habitués de l'auberge, ainsi qu'aux voisins, que son mari avait disparu, e'tait parti sans dire où il allait, qu'il ne tarderait sans doute pas à revenir, et que, en attendant, l'ami de la maison, très connu de tous, consentait à l'assister dans son travail quotidien.
(c Cela parut bien un peu suspect à tout le monde ; mais enfin l'on attendit le retour du mari et, riant sous cape, on accepta néanmoins l'extraordinaire raison donnée à son absence.
« Le mari ne reparaissant plus, le rire cessa et le doute grandit; on jasa, on raconta mille histoires singulières; si bien que la police fit une descente dans l'auberge, chercha, fureta, questionna; mais, ne trouvant rien, et aucun témoin ne pouvant apporter une accusation précise il lui fallut bien battre en retraite et accepter à son tour une situation qu'elle était impuissante à éclaircir.
« Le temps passa.
« Cette route poudreuse et triste de Ponte Molle, très fréquentée, et coupée au milieu de sa longueur par cette auberge, située à un kilomètre à peine de la Porte du Peuple, offre une halte aux voyageurs, avant d'entrer dans la ville ; et, au va-et-vient incessant des gens qui s'y rencontrent, les gendarmes ne dédaignent pas de se mêler.
« Un jour, deux d'entre eux, attablés à l'ombre, comme nous-mêmes, en ce moment, remarquèrent le vieux chien de la maison qui, trouvant la porte
LE DRAME DE « PAPA GlULIO •> 139
ouverte sur le jardin, s'en alla dans un coin de celuici, grattant la terre avec ses pattes et poussant des gémissements étouffés.
<( En une autre circonstance, les gendarmes n'eussent peut-être pas pris garde à ce manège ; mais les gens de la maison leur étaient tout de même restés suspects depuis leur démêlé avec la justice ; ils ne firent part de leur remarque à personne dans l'auberge, afin de ne pas éveiller l'attention; mais ils revinrent quelques jours après et, après avoir caressé le chien, ils lui ouvrirent la porte du jardin. L'animal n'hésita pas ; il se dirigea tout droit vers le coin déjà observé et recommença à gratter la terre en se plaignant doucement.
« Cette fois, les gendarmes n'hésitèrent pas non plus et sortant de l'auberge sans souffler mot, ils allèrent conter à leurs chefs ce qu'ils avaient vu.
« La police recommenra l'enquête et, apparaissant brusquement, fit fouiller la terre à l'endroit désigné.
« L'on ne tarda pas à découvrir, enfin, à quelques centimètres de profondeur, la dépouille mortelle du mari disparu.
(( La femme et l'amant furent arrêtés sur-le-champ. Le procès ne parvint pas à relever de preuves contre la première qui fut laissée en liberté; mais l'homme fut condamné à quinze ans de travaux forcés.
« Il subit sa peine en ce moment au bagne d'Orbetello, à une trentaine de lieues de Home, dans les maremmes toscanes.
<( Or à chaque quinzaine,, le dimanche, et depuis plusieurs années, par le premier train du matin, la patronne de l'auberge, munie d'un panier rempli de provisions, fait le voyage pour aller déjeuner avec le condamné; car, dans les bagnes italiens, à côté de sévérités cruelles, se rencontrent parfois, de très curieuses indulgences. La tolérance dont jouit cette femme, en est un exemple. »
Massenet ayant quitté Home peu après cet entretien, j'eus la curiosité de connaître en personne l'hôtesse de Papa Giulio et j'y allais déjeuner un matin.
La femme était vraiment fort belle; et, pendant qu'elle me servait je ne pouvais m'empêcher de reconstituer par le détail tout le drame qui, s'était déroulé quelques^années auparavant; drame un peu banal, dans la campagne romaine, oii le couteau intervient vite pour une carte abattue, un coup de dés douteux, ou encore comme le Deus ex machina, au milieu des querelles d'amour les plus futiles. Il supprime Vobstacle, souvent au nez de la justice, ellemême douée, sur ce sujet, d'une particulière philosophie !
Eh bien, avec d'autres projets — quels charmants compagnons dans la vie ! — j'ai toujours celui de retourner vivre quelques semaines à Rome. Si j'y parviens, un jour ou l'autre, je ne manquerai certainement pas de faire mon pèlerinage à Vosteria de