‹ Rome, l'antiquitéChapitre 7 sur 16 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sous le règne de Néron, le 17 juillet de Tan 64 après J.-C, un incendie éclata dans le quartier du Grand Cirque, au milieu de magasins remplis de matières combustibles. Un torrent de flammes envahit avec une rapidité terrible les quartiers sur lesquels débouchait la vallée du Cirque : le Forum des bœufs et TEsquilin. Il toucha le Palatin, déborda sur une partie du Forum et couvrit toutes les collines du Sud et de TEst. Le fléau fit rage pendant six jours et sept nuits ; après un arrêt, il reprit son cours dévastateur pendant trois jours encore. Quand il s'arrêta enfin, les deux tiers de Rome étaient couverts de ruines fumantes. Sur les quatorze régions de la ville d'Auguste, quatre seulement avaient été épargnées : le-Champ de Mars, le quartier de la Via Lata, qui s'étendait depuis la grande avenue jusqu'au Pincio, une partie du Quirinal et le Trastevere. Des temples qui remontaient au temps des rois, des milliers de statues grecques, des documents d'histoire et des richesses d'art dont rien ne pouvait compenser la perte, avaient été réduits en cendre. L'incendie allumé par les Gaulois quatre cent cinquante ans auparavant et qui avait détruit une partie de la bourgade défendue par Camille n'était qu'une flambée de chaume en comparaison de cet immense désastre.

Néron fut accusé par la rumeur publique d'avoir fait allumer l'incendie ou du moins d'avoir interdit de l'éteindre. Il se défendit en rejetant l'accusation sur les mystérieux adorateurs d'un certain Chrestus, mis en croix sous Tibère, qui formaient déjà un groupe nombreux dans la colonie juive du Trastevere. Les fidèles de la religion nouvelle, au milieu desquels se trouvait saint Paul, furent emprisonnés en masse. Le soir d'une grande fête que Néron donna dans un cirque inauguré par Caligula au pied de la colline du Vatican, les chrétiens, liés à des poteaux, revêtus de peaux de bêtes et enduits de poix et de résine, servirent de torches vivantes. Les premiers martyrs avaient souff'ert au lieu même où devait s'élever la basilique de Saint-Pierre.

L'incendie de Rome est devenu, de nos jours, un thème de polé-

miques. Il s'est trouvé un publiciste pour reprendre Taccusation portée par Néron contre les chrétiens et pour attribuer le désastre au crime de quelques esclaves dont les prédications apocalyptiques auraient fait des espèces d'anarchistes. D'autres ont refait, avec tout l'appareil de la critique historique, le procès de Tempereur incendiaire. En vérité les incendies ont été si fréquents et si violents à Rome, après comme avant le règne de Néron, que pour le plus terrible de tous il est prudent de n'accuser que le hasard.

Néron ne provoqua point sans doute l'incendie de Rome, mais il en profita. Sur l'immense terrain couvert de ruines et de cendres il fit rebâtir une ville neuve, avec des rues plus larges et plus droites, bordées de portiques. Lui-même se fit la part du lion. Le Palatin, avec les demeures d'Auguste et de ses successeurs, que l'incendie avait attaquées, sinon détruites, paraissait trop petit à Néron pour qu'il pût y réaliser ses rêves monstrueux et splendides. Déjà Caligula avait inauguré l'ère des folies impériales en imaginant d'agrandir le Palatin par des constructions aériennes. Il fit jeter sur les édifices du Forum un pont volant qui, de toit en toit, lui permettait d'aller, en partant de son palais, rendre des visites à son frère, Jupiter Capitolin. Il songea même à édifier sur le Capitole une seconde résidence impériale. Xéron étendit ses vues dans la direction opposée au Capîtole. Dès les premières années de son règne il avait commencé à joindre par des constructions nouvelles le Palatin à TKsquilin, où les empereurs possédaient, comme un héritage d'Augruste, les jardins de Mécène*. L'incendie, en rasant les maisons et les temples dans les vallons qui séparaient le Palatin de TEsquilin, permit à Xéron de réaliser ses premiers projets et de les agrandir démesurément. Sur les cendres de Tincendie s'éleva la <i Maison dor ».

L'entrée du palais se trouvait à l'emplacement occupé maintenant par les ruines du temple de Vénus et de Rome, entre Tare de Titus et le Colisée ^fig\ jS . Devant la porte était dressée la statue de Xéron, colossale comme la demeure sans pareille et haute de plus de trente-cinq mètres avec le piéviestal'. Ce qui étonna le plus les contemporains, ce n'est j\is la magnificence de Tarchitt^ture et rénormité des sculptures, les inorus;ationsdo marbres et de gemmes, les plafonds d'ivoire machinés

• «\.«<v .•i«'..v«î,l..v l l.. ... .>«. .A....tv«v^T. ..il vivat v«t •>t»»l..K, l.Vi..tVA«.> »«.!* &1 •vi lL«t ».; ï >

pour laisser pleuvoir des roses : c'est le parc qui s'étendait derrière le palais. Le vallon creusé en forme de cuvette entre le Palatin, le Célius et TEsquilin devint un lac alimenté par un aqueduc spécial. Sur les rives de ce lac, des décors imitaient des villes lointaines; les collines mêmes étaient couvertes de bois où couraient les cerfs et les sangliers. C'était, au milieu de Rome, une gigantesque villa, dans une solitude enclose par des portiques immenses et invisibles.

Cette « Néropolis » tomba avec Néron. La maison merveilleuse et le parc enchanté furent rendus à la ville et au peuple. Titus établit des Thermes dans le palais morcelé ; Vespasien éleva datis la cuvette desséchée du lac l'Amphithéâtre à qui le moyen âge donna le nom de Colosse um y qui rappelait le souvenir légendaire du colosse de Néron.

Les bons empereurs qui font oublier Néron s'efforcent de rappeler les souvenirs d'Auguste. Vespasien relève les temples détruits par le grand incendie. Après avoir triomphé des Juifs, avec Titus, en l'an 71 après J.-C, il ferme à son tour le temple de Janus et, derrière la basilique -^milia, dans le quartier contigu au Forum où Tincendie avait fait des vides, il bâtit un temple à la Paix. L'enceinte de ce temple devient un nouveau Forum impérial, qui reste séparé de celui d'Auguste par la rue de VArgiletumy bordée de maisons. Temple et Forum furent détruits par un incendie sous l'empereur Commode en Tan 191. Rien ne reste du Forum de Vespasien, dont l'axe est à peu près indiqué sur le plan de la ville moderne par la via Alessandrina.

La construction des Forums impériaux, abandonnée par les successeurs d'Auguste, se trouvait reprise ; elle fut continuée par les successeurs de Vespasien jusqu'à Trajan, qui acheva la série de ces portiques et de ces temples par un ensemble d'édifices d'une grandeur inouïe. Domitien avait réuni le Forum de Vespasien au Forum d'Auguste en fondant à la place de la rue de V Argiletutn un temple dédié à Minerve, qu'il entoura de portiques. Ce Forum, dit de passage [transitoriutn)^ fut achevé par Nerva. Le temple a été détruit au xvr siècle; il reste du portique une colonnade profondément enterrée, à l'angle de la via Alessandrina et de la via délia Croce Bianca : le peuple a appelé cette ruine les « grosses colonnes », le Colonnacce. Le portique d'ordre corinthien est dominé par une statue de la déesse armée ; sur la frise, des groupes de femmes élégamment drapées représentent Minerve enseignant aux mortelles l'art de filer et de tisser ou présidant l'assemblée des Muses (fig. 80). Renan eût pu se souvenir de ce bas-relief mutilé lorsqu'il invoquait, dans la « Prière sur l'Acropole », Athéna Ergané et Archégète.

r.A CAPITALE DE L'EMPIRE 103

A l'avènement de Trajan, successeur de Nerva, son père adoptif, les trois Forums impériaux formaient une suite magnifique d'esplanades, de

Fig. 80. — Le Colonnacct. Ruines du portique de Minerve dans le Forum de Nerva.

portiques et de temples qui se développait presque parallèlement à l'ancien Forum et qui était prolongée dans la direction du Sud par le groupe colossal des édifices d'utilité publique élevés à la place de la Maison d'Or de Néron. La foule qui venait des Thermes de Titus et du Colisée n'avait

qu*à franchir les portes triomphales des hautes enceintes qui séparaient les Forums des Empereurs pour passer du Forum de la Paix au Forum de Minerve et au Forum de Mars vengeur. Mais le flot populaire une fois répandu dans ce dernier Forum, — le Forum d'Auguste, — ne trouvait de large issue que du côté du Forum de César et du Forum romain. Un dos de colline qui unissait à la manière d'un isthme les rochers du Capitole et la colline du Quirinal s'élevait entre le Forum d'Auguste et la plaine du Champ de Mars, qui, avec sa large avenue, ses portiques, ses temples, ses thermes, ses théâtres, était de l'autre côté de Tobstacle, comme le prolongement naturel des Forums impériaux. ïrajan eut une idée digne d'un pharaon ou d'un Xerxès : il ordonna d'entailler la colline sur une largeur de 200 mètres environ. Les terrassiers creusèrent jusqu'à '45 mètres de profondeur. L'énorme masse des déblais, qui a été évaluée à 850 000 mètres cubes de terre et de pierre, fut transportée, tombereau par tombereau, derrière le Pincio.

Sur l'esplanade, qui avait remplacée la colline, Trajan établit un nouveau Forum qui dépassa de loin en grandeur et en magnificence les autres Forums impériaux. L'architecte fut un Grec d'Orient, ApoUodore de Damas. Un arc de triomphe gigantesque surmonté d'un quadrige et d'un petit bataillon de soldats romains faisait communiquer le Forum de ïrajan avec le Forum d'Auguste. L'arche de cette porte monumentale donnait accès dans une aire de plan carrée, entourée de portiques et prolongée vers l'Ouest et vers l'Est par deux énormes absides, analogues à celles du Forum d'Auguste, et dont les murailles semi-circulaires, précédées de portiques, servaient de mur de soutènement à la colline éventrée. Une de ces absides est encore visible, du côté du Quirinal. Le premier ensemble de portiques n'était qu'un immense atrium ; il précédait le monument central, une basilique à cinq nefs, dont Taxe était perpendiculaire à l'axe du Forum tout entier et qui se terminait par deux grandes absides, disposées à côté de celles de V atrium. Le plan des nefs est encore lisible sur le terrain qui a été déblayé jusqu'à la base des piliers. En traversant la basilique par de larges portes surmontées de frontons et de statues, on arrivait dans une sorte de cour assez étroite et entourée d'une colonnade, qui était ménagée entre deux hautes constructions, des bibliothèques, dont l'une était grecque et l'autre latine. Dans l'enceinte de la petite colonnade, Trajan fit ériger une colonne géante, plus haute que les édifices dont elle était flanquée. Cette colonne fut destinée à commémorer à la fois les victoires de l'empereur et la construction du nouveau Forum. L'inscription gravée sur la base du monument apprend que la

hauteur de la colonne est égale à celle de la colline supprimée par la volonté de Trajan (fig, 18). D'après Dion Cassius, l'urne d'or qui contenait les cendres de l'empereur fut déposée dans le piédestal de la colonne géante, qui devint le mausolée de Trajan, élevé dans son Forum. Derrière la colonne, Hadrien éleva un temple à Trajan.

Le Forum d'Auguste ne formait plus au commencement du 11° siècle

Fig, 81 . — Forum de Trajan. Ruines de la basilique Ulpia et colonne Trajaue.

que le motif central d'un vaste ensemble d'architecture auquel Vespasien, Domitîen, Nerva et Trajan avaient attaché leurs noms. Sur le Palatin, la grande maison patricienne qu'Auguste avait fait élever pour lui et les siens fut entourée de palais gigantesques dont Domitien commença la construction. Les autres F'iaviens rebâtirent, en les agrandissant, les palais de Tibère et de Caligula, qui regardaient le Capitole. Entre ces palais et l'ancienne demeure d'Auguste, et au delà de cette demeure, jusqu'à l'extrémité de la colline, Trajan et Hadrien élevèrent de nouvelles constructions. Septime Sévère acheva magnifiquement la série des palais et des édifices qui avaient couvert en deux siècles tout le

io6 ROME

plateau de l'acropole impériale. A l'exemple de Caligula, mais du côté opposé du Palatin, il agrandit artificiellement la colline en suspendant une haute terrasse sur un portique à trois étages. L'audacieuse construction prit le nom de Septi^onium, dont le sens reste obscur : pour arriver à trouver sept étages ou zones dans Tédifice de Septime Sévère, il faudrait compter en plus des trois portiques superposés leur soubassement et leur triple entablement. Le Septi^onitiniy élevé devant l'extrémité de la colline qui s'avançait en éperon vers le Sud, alignait ses colonnes en face de la large avenue à laquelle venait aboutir la Voie Appienne. Les voyageurs qui arrivaient de l'Afrique et d'Orient à Rome voyaient de loin, comme un décor de fond qui leur masquait les palais et les temples, cette façade inutile et superbe érigée par un empereur qui était un Africain (fig. 82).

Le Septi^onium de Septime Sévère resta debout jusqu'à la fin du xvi* siècle. Il fut démoli par ordre de Sixte V, qui employa les restes de la gigantesque colonnade dans plusieurs de ses grandes constructions. Les palais mêmes des Flaviens et des Antonins n'ont laissé que des pans de murs, des morceaux de voûtes, des colonnes redressées çà et là dans les restaurations du xix'* siècle. Cependant les vestiges de la Rome impériale sont encore assez distincts pour permettre de reconstruire sur des bases solides l'image du vaste quartier qui formait le centre de la ville. Avant Auguste, le seul ensemble d'édifices qu'un Grec pût regarder dans Rome, avec une curiosité d'artiste, était formé par le Capitole et le Forum. Au temps de Septime Sévère le quartier officiel et monumental .avait grandi en tous sens. Un visiteur parti du Colisée pouvait traverser la vallée du Grand Cirque dans toute sa longueur, parcourir le Palatin, descendre la Voie Sacrée et monter au Capitole par le chemin des triomphateurs, passer d'un Forum impérial à l'autre jusqu'à l'extrémité du Forum de Trajan ; dans les vallons et les hauteurs, à la place de la colline dont Trajan avait fait une esplanade, plus de maisons de rapport, à peine quelques-unes de ces villas qui au temps de César brillaient parmi les jardins du Palatin. De tous côtés, des palais destinés à l'empereur et à la cour, des temples, des basiliques, des portiques. Ni Pergame, ni Alexandrie n'avaient pu montrer une pareille profusion d'édifices consacrés aux dieux, au prince et au peuple.

Au delà du Capitole, Flaviens et Antonins continuent l'embellissement du Champ de Mars. Une série de monuments nouveaux s'alignent devant les monuments du temps d'Auguste. Néron avait bâti, à côté des thermes d' Agrippa, d'autres thermes qui furent rebâtis entièrement par Alexandre

Sévère. Domitien ouvrit non loin du vieux cirque de Flaminius un stade dont la Piazza Navona conserve la forme elliptique ; il construisît encore un Odéon pour les concours de musique et de poésie. Ces monuments n'ont laissé aucune ruine appréciable. A quelques pas au nord du temple de Neptune, bâti par Agrippa, Antonin le Pieux établit le Heu de crémation {iislritmm) de sa famille; il érigea à côté de cet enclos une haute colonne de granit surmontée de sa statue. T-es tronçons de ta colonne et

fig. 8ï. — Ruines du i'alais de Septirae Sévère suc le Palaiin.

les bas-reliefs de la base ont été retrouvés au commencement du XVIII' siècle sur la place de Monte-Citorio. Une colonne monumentale, copie de la colonne Trajane, est encore debout sur la place voisine (Piazza Colonna) : cette colonne, souvent appelée colonne Antonîne, fut élevée à côté de la via Lata par Marc-Aurèle.

Un large espace fut laissé libre jusqu'à la fin de l'Empire, entre l'assemblée des grands monuments et le Tibre : le Mausolée d'Auguste demeura isolé au milieu de la partie de la plaine qui restait promenade publique. Mais plusieurs monuments furent élevés au delà du fleuve. Hadrien bàlit sur la rive droite du Tibre le mausolée massif dont les papes ont fait le château Saint-Ange. Un nouveau pont [Pons ^litis), qui devint au moyen âge le pont Saint-Ange, relia l'entrée du mausolée

au quartier du Champ de Mars : c'est le pont le plus reculé eu amont qui ait été jeté dans l'antiquité en face de Rome (tig, 83). Un cirque fut établi par iladrîen au delà du mausolée ; son emplacement occupe le milieu du moderne quartier des Prati. Un autre cirque, celui de Caligula, où Néron donna des fêtes sanglantes, se trouvait au pied du Vatican. Un troi?>iéme cirque fut bâti hors de Rome, dans une direction tout opposée.

Fig- 83' — Mausol^ d'Hadrien (château Saint-Ange] et pont JEWus (pont Saint-Ange] , avant la construction des nouveaux quais.

pur l'un des derniers empereurs païens, i^laxence, qui le dédia, en l'an 309, à la mémoire de son tîls Romulus ; des ruines très importantes de ce cirque ont été dégagées au xix° siècle près de la Via Appia, à deux milles du faubourg antique. Ainsi des monuments destinés à recevoir une foule s'étaient avancés à quelque distance des habitations, sur l'une et l'autre rive du Tibre.

Les derniers de ces monuments impériaux qui s'accumulaient dans la ville et qui parfois débordaient ses limites furent fondés par des empereurs qui n'avaient plus leur résidence à Rome et qui y venaient en

étrangers. Dîoclétien construisît sur le Quîrinal, en Tan 305, des thermes immenses dont les ruines regardent aujourd'hui la grande gare de chemin de fer. Constantin acheva au Forum romain une énorme basilique commencée par Maxence ; il éleva sur la Voie Sacrée, près du Colisée, un grand arc de triomphe ; il bâtit à son tour sur le Quirinal des thermes, dont quelques restes ont été retrouvés près du palais royal.

Page 1