LES REPRÉSENTANTS DES IDÉES MORALES DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINE
Les représentants des idées morales dans la société romaine. -- Au milieu même de la corruption que nous avons décrite, ont paru de véritables ascètes et des œuvres morales exquises.
I. Malgré les hardiesses et les crudités d'expression, un fond très sérieux d'inspiration morale pénètre toute la littérature du i*' siècle, surtout dans Tœuvre des satiriques.
II. OEuvres morales proprement dites. — Ici la langue, le " style, la condition des auteurs diffère; mais on sent partout
le même souffle, dans Sénèque, dans Marc-Aurèle, dans Épictète. — Leur audace singulière d'idées et d'expression. — Épictète; les Entretiens : traits caractéristiques de l'auteur et de l'époque. — Marc-Aurèle. — Sénèque. Contradiction de sa vie et de sa doctrine. — Critiques assez graves qu'il faudrait lui adresser si on le considérait comme un véritable « directeur de conscience ». — Ses qualités : finesse d'observation pénétrante; talent d'écrivain. — Les maîtres de Sénèque. — Rhéteurs-philosophes cités dans les Declamationes de Sénèque le père et dans les œuvres du fils. — Un magistrat philosophe, d'esprit assez bizarre : Agrippinus. — Les moralistes romains- ont été de véritables précurseurs du christianisme.
Dans la Rome de TEmpire que nous avons décrite, le lecteur a pu voir que les excès de tous genres ne manquaient pas. Grâce à la paix assurée, grâce aux richesses qui affluaient encore de toutes
les provinces, plèbe, nobles, empereurs, tous se précipitaient avec rage dans le plaisir. C'était une société élégante, toute occupée de raffinements et de délicatesse; « névrosée », volontiers passionnée, turbulente et, à l'occasion, cruelle, surtout si le moindre obstacle retardait son plaisir. Nous croyons saisir mieux que nos pères, nous jugeons avec plus d'indulgence ses accès de mollesse, alternant avec la fureur; ses raffinements de luxe; sa passion pour les plaisirs littéraires allant jusqu'à l'abus K
Mais il serait injuste de ne voir que ce côté de la vie des Romains du i" siècle. Ils ont su pratiquer la vertu, et, dans cette direction tout autre, ils ont porté la même passion. Tacite a fait au début des Histoires un éloquent tableau des belles actions dont son temps a été témoin * : maux, vices, vertus étaient extrêmes ; il n'y a guère que l'unité de vie, l'équilibre permanent du caractère qui alors ait plus d'une fois fait défaut.
1. Sénèque, Ep, cvi, à la fin : litterarum quoque intemperantia laboramus.
2. Hw^, I, 3 : comitatœ profugos liberos maires; secutœ marilos in exilia conjuges; propingui audentes, constantes generi, contumax etiam adversus tormenta servorum fides; supremœ clarorum virorum nécessitâtes forliter toleratœ, et laudatis aniiquorum mortibus pares exitus (des mères ont accompagné leurs enfants dans leur fuite; des femmes ont suivi leurs maris dans Fexil ; nous avons vu des parents hardis, des gendres constants, la fidélité des esclaves tenant tête même à de cruelles tortures ; l'ordre d'en finir, courageusement reçu par des hommes illustres, et des morts aussi belles que celles qu'on loue chez les anciens^.
ti^ ROME ET L*EMPIRE.
En faveur du i" et du ip siècle, nous avons mieux que ces témoignages des historiens; il nous reste de cette époque des œuvres de première importance, dont s'est nourrie toute la postérité; je dis : aussi la postérité chrétienne. Songez quelle perte c'aurait été pour nous si le hasard des révolutions et des destructions avait supprimé les lettres et les Dialogues de Sénèque ; les Pensées de Marc-Aurèle et les Entretiens d'Épictète : combien la vie morale de toutes les générations suivantes en eût été appauvrie ! Dans l'intervalle la source du christianisme a jailli ; la littérature mystique s'est répandue de proche en proche; notre goût s'y est porté; mais ces nouveautés et tous les changements n'ont fait qu'ajouter au prix des belles œuvres qui avaient précédé, tant d'années auparavant. Au milieu de la corruption ancienne, elles brillent davantage; elles diffèrent entre elles de langue, d'inspiration, suivant la personne des auteurs : le grec rivalise avec le latin dans cette conversation intérieure; dans la lutte avec les vices du temps, la même protestation vient des points les plus opposés, du haut du trône, de la cella d'un esclave et de la grande maison d'un ministre, ambitieux, enrichi et puissant, qui, parvenu au faîte, sent le vide de sa grandeur.