LES MAISONS PARTICULIERES
Ici encore je ne puis entrer dans le détail. Nous chercherons dans un autre chapitre quelle part les anciens faisaient à Tart dans leur vie. Pour l'instant nous ne sortons pas de Pompéi et du musée de Naples. Quelle impression a-t-on dès la première visite ? Certainement c'est un profond sentiment de surprise à la vue du grand nombre, de la profusion des objets d'art qu'on a trouvés dans cette petite ville, et en même temps une profonde admiration pour quelques-uns d'entre eux, qui sont de vrais chefs-d'œuvre. On se sent transporté dans un monde très différent du nôtre, où le goût des arts était bien plus vif et bien autrement répandu. Les demeures les pltis médiocres avaient à Pompéi leurs ornements et aussi leur coquetterie ; statuettes, mosaïques, peintures se rencontrent dans les petites boutiques comme dans les maisons des riches. Les sujets étaient des plus variés : ici des spécimens du grand art, peintures mythologiques, hautes et belles statues ; là de petits tableaux de genre, des motifs badins (il y eut à Pompéi des Mignard, des Boucher et des Watteau), parfois même lascifs; ailleurs de simples décorations, des marines et des paysages, de très beaux vases de verre et d'émail; à côté, des parodies, des caricatures; dans le nombre, des chefs-d'œuvre comme
le Faune dansant, le Satyre ivre, le Narcisse, la Médée ou les charmantes danseuses. Ici comme à Tanagre, comme à Mycènes, les découvertes ont démenti les défiances des critiques et prouvé les ressources multiples de Tart ancien. On pourra, dans ladmirable musée où on les a réunis, les admirer presque sans réserve, pourvu que Ton n'oublie pas que ces tableaux, que ces statues viennent de la province, d'une petite ville; que nous avons affaire le plus souvent à des fresques, ou, pour être plus clair, à des répliques et à des réductions de grands tableaux, que des improvisateurs habiles ont ici appropriées au cadre beaucoup plus étroit où elles devaient prendre place. Pour un art qu'on disait « mourant » *, la peinture romaine, autant que nous en jugeons ici, se portait vraiment assez bien.
Afin de ne pas rester dans les généralités, ajoutons quelques mots sur les deux genres où se montre surtout l'originalité de l'art de Pompéi : la peinture et la mosaïque.
On aimait les mosaïques au premier siècle '.
C'était pour l'hôte, dès l'entrée dans une maison, un signe extérieur de richesse^; on les aimait
1. Mot de Pline l'Ancien, XXXV, 29 (5, 11); cf. ibid., 50 (7, 32).
2. Voir les livres spéciaux ou Friedlaender, Mœurs romaines, trad., IIÎ, p. 218 et 301.
. 3. Epictète, Entret., IV, 7, 37, tr. Gourd., p. 386 : lu te préoccupes d'habiter au milieu des mosaïques (iv ôpôocrpca- Toiç);... d'avoir des joueurs de lyre et des tragédiens.
beaucoup à Pompéi. Il suffit d'en donner comme preuve la maison du Faune, qui ne contenait presque pas de peintures murales, où le stuc des murs imite les incrustations en plaques de marbres, et dont les mosaïques sont les plus belles qui, de l'antiquité, soient arrivées jusqu'à nous.
Faisons, pour les mosaïques, une distinction que nous renouvellerons à l'occasion des peintures : les unes étaient simplement décoratives, tandis que d'autres reproduisaient de grands tableaux.
Les grands sujets étaient nombreux à Pompéi.
Toute une salle du musée de Naples est remplie de mosaïques trouvées dans les trlclinia : on a plusieurs fois Thésée et le Minotaure ; des scènes de comédie ; des acteurs exercés par un poète ; le fameux chien avec l'inscription Cave canem (Gare au chien!); mais surtout la belle mosaïque, trouvée dans la maison du Faune, qui représente, sans doute d'après quelque grand tableau, la bataille d'Arbelles^ C'est par elle seulement que nous avons quelque idée de la manière dont les anciens concevaient la peinture d'histoire.
Chose surprenante, quand on se rappelle ce que nous avons dit de l'amphithéâtre et de la fresque du combat avec les Nucériens : parmi les mosaïques de Pompéi, aucune, que je sache, ne représente rien de ces scènes de l'amphithéâtre, gladiateurs armés ou combattants, lutte d'hommes et de bêtes, armures diverses, etc., qu'on trouve traitées tant de fois, dans les dimensions le§ plus différentes,
et souvent .avec= tant d'éclat, dans les mosaïques de Rome, au Musée de Latran, à la villa Borghèse, etc. Ce n'est pas que le goût de Ces combats manquât aux Pompéiens : c'est donc que la mode de les représenter ainsi n'était pas encore arrivée jusqu'à eux.
Je n'y ai vu non plus rien d'analogue à ces curieuses mosaïques d'Afrique* qui représentent les bâtiments et les animaux de prix du maître, avec leurs noms, le sien, etc.
Pour les sujets de genre, il y a accord entre Rome et Naples : on trouve traités de part et d'autre les mêmes thèmes, avec des scènes qui se complètent les unes par les autres. Nous avons d'ailleurs un texte très important de Pline* par lequel nous apprenons quelle mode a' régné, dans cette forme de l'art, au i" siècle, et si nous n'avons pas les mosaïques même de Sosus de Pergame, le plus célèbre artiste en ce genre, il nous reste à Pompéi et à Rome des copies et des imitations de ses chefs-d'œuvre.
Qu'avait-il imaginé? L'expérience avait appris aux artistes précédents que, pour la mosaïque employée comme motif de décoration, rien ne convenait aussi bien, comme sujet, que ce que nous
1. Voir M. Boissier, V Afrique romaine, p. 156 et suiv. ; p. 160, note; ou Tissot, Géographie comparée de la Province romaine d*Afrique, I, p. 360, où est reproduite la mosaïque représentant récurie de Porapéianus.