CONCLUSION
Avant de finir, jetons un rapide coup d'œil sur cette société dont j'ai tenté de saisir quelques aspects. Il est inévitable que nous la comparions à la nôtre ; et d'abord on songe à toutes les diiTérences qui nous séparent des Romains : chez eux des institutions odieuses, comme Fesclavage, plaie profonde qu'ils ne sentaient pas, et qu'ils croyaient nécessaire; une vie politique peut-être plus intense, mais avec des alternatives de licence inouïe et d'épouvantable despotisme; des idées religieuses, si éloignées de nous qu'elles ne peuvent plus entrer dans notre esprit, qui n'en saisit que le vide et l'absurdité; dans les mœurs, jusque dans les fêtes, des cruautés dont on attendait joyeusement le retour; en haut, en bas, l'exaltation devenue la règle; des raffinements de luxure et une véritable fureur dans la recherche des plaisirs. Voilà bien des titres pour nous donner l'avantage.
Cependant nous ferons bien de ne pas méconnaître aussi tout ce que nous avons de commun avec les Romains, et tout ce que nous leur devons. Négligeons ce qui tient à la nature humaine et qui, en mal comme en bien, subsiste comme il y a dix-huit siècles ; mais, dans le reste, que d'influences docilement subies, de traditions religieusement conservées! Dans l'art, dans les lettres, dans la langue,
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dans la doctrine, les modèles nous viennent de Rome, et nous le reconnaissons tous. La renaissance n'a eu d'autre but que de faire renaître la vie antique, où Ion devinait que l'amour des arts était plus répandu, la perfection plus souvent atteinte. Notre littérature où Tordre, la clarté est regardée comme la première qualité, s'inspire avant tout de l'esprit romain. Ne paraît-il pas aussi, parfois plus que de raison, dans nos discussions politiques, toutes fondées sur des principes et qui se piquent avant tout de logique? Nos lois n'ont été qu'une adaptation moderne de la législation, une imitation de la sagacité juridique des Romains. Nous prétendons dans la vie morale à la supériorité ; est-elle incontestable? et ne suffirait-il pas à nos moralistes de pouvoir continuer la tradition d'Épictète et de Marc-Aurèle ?
Il y a donc en fait une grande partie du passé de Rome dans notre présent. Pour éviter le ridicule inséparable de ce genre de « querelle », laissons de côté toute question de supériorité : do. vers célèbre d'Ovide * :
Laudamus veteres, sed nostris utimur annis,
la dernière partie est bien assurée par notre pratique, et il n'y a pas à craindre que ce passé nous opprime : nous sommes trop sensibles aux avan- ' tages de la vie contemporaine pour que notre
d. Fastes, I, 225 : nous louons les anciens, mais nous prenons notre temps comme il est, et en usons comme tel.
volonté risque d'être étouffée sous le poids de Théritage de la littérature et de Tart de Rome; mais le lecteur du présent livre conclura, je l'espère, que nous serions injustes et ingrats d'oublier à l'égard de Rome la première partie du vers d'Ovide : ne lui mesurons pas trop nos éloges, ni notre admiration.