‹ Rome & l'empire aux deux premiers siècles de notre èreChapitre 244 sur 246 · III, I, 4 et suiv · texte numérisé non relu

III, I, 4 et suiv

quoique, à vrai dire, il est tel de ces faibles qui nous étonne : ainsi sa crédulité : les songes selon Pline peuvent nous révéler l'avenir ; il s'agit seulement de les bien interpréter (1, 18); à la mort de Curtius Rufus, il rappelle qu'un spectre lui a prédit sa brillante destinée; et, à ce propos, il raconte, dans un style très orné, l'histoire d'un fantôme dont le philosophe Athénagore a délivré une maison hantée (VII, 27). Les hypothèses multiples et bizarres, par lesquelles Pline propose d'expliquer le phénomène de la source de Côme, dont le niveau monte et baisse régulièrement plusieurs fois par jour (IV, 3), montrent combien il avait l'esprit étranger à toute vue scientifique. Son aniour sincère pour les lettres va jusque dans l'excès et tourne à la manie ; quand il déclare qu'à la mort de certains amis, en cas de maladie de sa femme ou de danger des siens, les lettres suffisent à le consoler (VIII, 19, 1), il ne se doute pas, le malheureux auteur, qu'il nous force par là même à avoir un peu moins d'estime pour son caractère.

Ajoutons à cela, sur certains sujets, une véritable étroitesse d'esprit. Elle est telle parfois qu'on nous contestera peut-être ce que nous proposions, et que je crains qu'on ne refuse de voir en Pline un véritable représentant de cette société du i" siècle qui a compté tant d'âmes généreuses, d'esprits vigoureux et pénétrants. Voyez quelles idées étranges Pline se fait de l'histoire et des devoirs de l'historien (V, 8). 11 n'est là sans doute que l'in-

terprète des gens d'école de son temps : mais son oncle, qui n'était pas sans défaut, n'aurait sûrement pas écrit cette lettre. Il est surtout singulier que tout en ayant le sentiment très net de la supériorité de Tacite, Pline ne se l'explique pas, et qu'il ne se doute pas comme elle l'accable, quand, par le fait même de cette lettre, on est amené à rapprocher les deux noms.

Voilà bien des défauts sans doute *; mais on peut et on doit les pardonner à Pline; d'abord parce qu'il en est qui, pour tout lecteur moderne qui cherche à connaître la société du temps, valent presque autant que des qualités. Il y a, dira-t-on, dans ces lettres beaucoup de pose : c'est donc ainsi que ces Romains voulurent paraître ; Pline y parlé beaucoup de lui; il se présente lui, ses amis, sous les plus beaux côtés : voilà donc l'image qu'il voulait laisser de lui à la postérité : ce sera pour nous l'idéal du Romain, homme de lettres, tel que Pline le concevait, et sans doute, à cause des lecteurs que visaient ses lettres, tel que le concevaient beaucoup de ses contemporains.

1. Comme je ne les ai pas dissimulés, relevons l'injustice de quelques modernes, par exemple de Doudan, un Pline de notre temps, faisant ainsi de l'humour aux dépens du Pline véritable : Lettres, IV, 32, 3 avril 61 : « Je serais curieux de savoir ce que Gicéron aurait pensé de ce jeune avocat, élevé dans une boîte de coton par les meilleurs maîtres d'alors. Qu'aurait dit ce grand oiseau de mer qui avait vécu dans les tempêtes civiles, à la vue de ce joli petit serin qui chantait en cage toutes sortes de jolis airs qu'on lui avait appris.sqr la liberté çt sur la vertu, etc,? >i

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D'autre part reconnaissons chez lui des qualités qui rachètent amplement tous les défauts qu'il pouvait avoir : il est sans nul doute instruit, spirituel à l'occasion; il sait beaucoup de choses, il est très sincère; mais surtout il est bon, qualité aussi peu commune en son temps qu'à aucune époque, et qu'il faut toujours mettre à son rang, au premier. Pline est bon par nature; il l'est aussi par toutes les habitudes.de sa vie, dans toutes les situations qu'il traverse : à la maison, indulgent pour ses esclaves * ; dans son gouvernement, touché de pitié pour ces condamnés à mort qu'on n'a pas exécutés, qui se trouvent parmi les esclaves publics (X, 31), et qu'en droit strict il faudrait punir; ou encore pour les esclaves coupables de s'être laissés incorporer dans les légions (X, 29). A un père trop sévère pour son fils, il adresse une lettre (IX, 2) où nous remarquons d'abord quel changement s'est fait avec le temps dans les idées des Romains sur les relations de la famille; mais qui est avant tout d'une âme ouverte à toutes les idées humaines et généreuses.

Par là Pline répond à nos secrètes préférences et reflète les plus beaux côtés de la société de son temps. .

i. V, 19 : iraTr,p ôiç yJ-ttioç 'y;2v (il était pour eux comme un bon père).

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