V. — Mercure tue Argus
Salle IV dite Salle des Arts libéraux et des Sciences.
Cette salle, qui est construite sous la salle de l'Incendie du Bourg, mesure 8 m. 40 sur 10 m. 50. Eile est éclairée par une fenêtre et renferme une porte qui était déjà murée en 1766 et qui faisait communiquer cette pièce, vraisemblablement cabinet de travail d'Alexandre VI, avec les autres appartements.
Le trivium (grammaire, rhétorique, dialectique) et le quadrivium (musique, astronomie, géométrie, arithmétique) constituaient, au moyen âge, le fondement des études professionnelles dans les universités; si les peintres et les sculpteurs de l'antiquité personnifiaient fréquemment les Vertus et les Sciences, ils personnifièrent aussi quelquefois les Arts Libéraux. Mais, entre toules les représentations connues, aucune n'offre un développement et une perfection comparables à celles qui se trouvent dans la quatrième salle des appartements Borgia.
« Ici, le thème adopté par l'artiste, ou imposé par le pape, offrait, sans comparaison, bien plus de difficultés que les sujets peints dans les salles précédentes. Ici, en effet, il s'agissait de représenter sept figures féminines plus ou moins semblables les unes aux autres. Par conséquent, le peintre courait le danger de tomber dans une monotonie excessive et clans l'uniformité; il ne pouvait se sauver qu'en variant le plus et le mieux, soit les figures allégoriques, soit les personnages accessoires. Le maître sut se tirer à son honneur de cette tâche ingrate; il mit peut-être dans les détails moins de soin que dans les légendes des Saints; mais il s'occupa davantage de l'effet général, et s'appliqua à produire une impression noble, de jouissance paisible. Voulant faire valoir, par son art, les lois sacrées de la nature, il évita, avec un goût exquis, tout ton qui aurait pu amener un trouble, même léger, dans la grande harmonie des couleurs. Semblable à l'immense voûte céleste parsemée d'astres d'or, cette voûte est prise tout entière par un seul paysage où trônent paisiblement, sur un plan vert, ces nobles femmes, l'une à côté de l'autre, entourées d'admirateurs. » Voir le Père Eiirlé, p. 74 et 75, et Steinmann, p. 71. — Au point de vue de la technique, Schmarzow relève ici, dans le travail de Pinturicchio, des différences avec ses autres fresques, surtout dans les têtes qui ont le front large, les sourcils fins et arqués, et les yeux perçants sous des
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paupières larges et mi-closes; mais on retrouve les types chers à l'artiste dans les groupes à droite de l'Astronomie et dans les ligures principales de V Arithmétique. Les hommes âgés; ici, ont presque tous des traits fort durs, des nez d'aigle très busqués, des doigts crochus comme si on avait voulu représenter d'avares mathématiciens.
Crowe et Gavalcaselle remarquent aussi, par-ci par-là, des traits qui rappellent le Pérugin. « Cette peinture murale, disent-ils, suffirait seule à prouver que Pinturicchio a aidé Pérugin dans sa fresque de l'Histoire de Moïse dans la chapelle Sixtine. »
Après un examen minutieux des fresques de la chapelle Buffalini, d'Aracœli et de cette salle, où les ouvrages de Pinturicchio rappellent si bien ses anciens travaux et sont conformes à ses meilleures œuvres des années suivantes, il est impossible d'admettre que nous n'avions affaire ici encore qu'à un seul maitre. Le choix des types est excellent ainsi que l'exécution des vêtements, disent encore Crowe et Cavalcaselle, et ils veulent néanmoins reconnaître l'élève de Fiorenzo dans la plupart des parties de cette décoration. « Comment expliquer cependant les types des femmes divines qui ne se trouvent jamais dans le travail de Pinturicchio, et qui répondent tout à fait aux Vertus et Sibylles du Cambio à Pérouse, c'est-à-dire aux types idéaux du Pérugin? » — « Entre les travaux de l'appartement des Borgia et ceux des fresques de la galerie du Cambio, à Pérouse, Pietro Vannucci a certainement eu le temps de se perfectionner. Le tableau de la villa Alhani (1491), V Apparition de la Vierge à saint Bernard, dans la Pinacothèque de Munich, datant de la fin de l'année 1492, et les deux ouvrages datés de 1493, la Vierge avec les quatre Saints, à Vienne, et le beau tableau dans la tribune des Pffizi, doivent servir de clef au mystère et démontrer bien clairement que c'est bien un travail du Pérugin que nous admirons ici » (Schmarzow, p. 48 et sq.). Cependant, il ne faut pas oublier que celte hypothèse se trouve contredite par la présence connue, en cette année 1492, du Pérugin à Florence. En outre, il serait tout au moins bizarre que Pinturicchio eût choisi une salle peinte, par un autre que par lui, pour y inscrire sa signature, qu'on peut lire dans la lunette de la Rhétorique.
Comme dans les salles précédentes, la voûte, en s'infïéchissant sur les murailles, forme des lunettes qui renferment les fresques. Ces lunettes sont au nombre de six, celle du fond étant elle-même partagée en deux parties.
Paroi du fond, à gauche :
La Rhétorique.
Dans une niche en marbre, derrière laquelle deux anges tendent une draperie rose a doublure verte, une jeune femme est assise, vue de face, la tête tournée vers la droite. Elle est vêtue d'une robe verte et d'un manteau bleu; de la main droite appuyée sur son genou, elle tient une épée nue; de la gauche, un globe; sur la marche du trône, deux petits génies portant, celui de gauche une épée, l'autre, un globe terrestre. En avant, de chaque côté, trois des plus célèbres rhétoriciens. Sur la marche du trône, on lit: RI1ETORICA. Au-dessus, à gauche, la signature PEiNTORICHlO en lettres cursives. Fond de paysage.
Ainsi que nous l'avons indiqué ci-dessus, Schmarzow considère cette lunette, ainsi que la suivante, comme l'œuvre du Pérugin. La figure principale se retrouve dans la
ROME
Madone des Uffizi et dans celle de Vienne, datée 1493; dans ce dernier tableau, le vieillard qui se détache, à droite, est" devenu saint Jérôme. Le personnage, à droite, près du trône, est certainement un portrait, vraisemblablement celui d'un camérier secret d'Alexandre VI.
Paroi du fond, à droite :
La Géométrie.
Dans une niche, surmontée de deux candélabres, est assise une jeune femme, vue de face, en robe jaune, manteau bleu à doublure verte ; de de la main gauche, elle appuie, sur son genou, une tablette où sont représentées des figures de géométrie; de l'autre main levée, elle porte un instrument servant à la mesure des angles. Au premier plan, au milieu, Euclide, agenouillé, tourné vers la gauche, traçant, avec un compas, une circonférence sur une tablette ; à droite, trois savants, à gauche, cinq autres savants. Fond de paysage.
« La comparaison des deux fresques, la Géométrie et la Rhétorique, peut servir de regjle pour l'appréciation de la peinture de cette îalle. Il n'y a que les figures du premier plan, à droite et à gauche, ainsi que les anges qui tiennent le tapis près du trône de la Rhétorique qui aient été abîmés et restaurés. Les personnages près du trône de la Géométrie ont toutes les qualités admirées chez Pinturicchio quand il commença l'appartement Borgia : il nous montre sa préférence pour les costumes variés et bariolés. L'homme au turban déposant un écrit au pied du trône de la déesse est surtout très caractéristique, ainsi que l'adolescent aux cheveux bouclés et à la toque rouge, et l'autre, à gauche, tenant une équerre. Les vêtements montrent les variations familières à l'artiste; le manteau de la déesse est en étoffe moelleuse qui tombe en plis onduleux; le manteau rouge carmin du lecteur avec le parchemin dénote tout à fait le descendant de Fiorenzo. D'un autre côté, le manteau de la Rhétorique nous frappe par la magnificence de ses plis et ses effets d'ombre et de lumière que nous sommes habitués à trouver cnez le Pérugin bien plutôt que chez Pinturicchio. Les têtes sont entièrement péruginesques, aussi bien celle de la femme que celles des vieillards à droite et à gauche » (Sciimarzow ). — Parmi toutes les ligures du premier plan, sans grande importance, Steinmakx remarque le jeune homme, dans le coin, à gauche, une équerre à la main, qui est certainement un portrait. « Ce portrait, que l'artiste a exécuté en se regardant dans un miroir, est peut-être bien celui de l'élève de Pinturicchio qui a travaillé avec son maitre dans cette salle. »
Entre ces deux lunettes, dans un cadre en sluc :
Les Armes du Pape.
Elles sont soutenues par trois anges.
Le fond sur lequel se détachent les armes ne porte plus les couleurs des Borgia rouge et bleu; il est rouge et vert, le vert s'harmonisant mieux avec le paysage des fresques voisines.
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Paroi à gauche de la fenêtre :
V Arithmétique.
Sur un trône surmonté d'un baldaquin d'où pendenl des guirlandes, est assise une jeune femme, en robe bleue et manteau vert, appuyant, sur ses genoux, d'une main, un compas, de l'autre, la table de Pythogore; sur le dossier du trône, on lit : AR1DMETRICA. Autour d'elle, dix savants portant des livres ou des instruments scientifiques : quatre à gauche, un au milieu, vu en buste, cinq à droite. Fond de paysage avec une ville sur le flanc d'une montagne.
Cette figure est presque entièrement de la main de Pmtùricchio,
La Musique.
Sur un trône en forme de niche, élevé sur trois marches, et derrière lequel deux anges tendent une draperie verte, est assise une jeune femme, vue de face, en robe bleue, manteau rouge, fichu en gaze, qui joue du violon; à ses côlés, deux petits génies jouant de la flûte. En avant, sept personnages; trois à gauche, l'un, en rouge, jouant delà guitare, l'autre jouant de la harpe, le troisième prêtant l'oreille; à droite, une jeune femme assise, un papier à la main, chante; un jeune homme l'écoute; derrière lui, un vieillard, et en avant, vu en buste, Tubalcain qui tape, avec un marteau, sur une enclume. Sur l'une des marches, on lit : MUSICA. Au fond, derrière une balustrade, un paysage avec des rochers à droite, et des maisons à gauche.
« De toutes ces allégories, In Musique seule possède une signification profonde et une valeur propre. Elle n'est pas assise, inanimée comme les autres Sciences, présentant au visiteur des symboles quelconques; la Musique a pris son violon et nous joue ses plus beaux airs. Il y a peu de tableaux de concert, qui datent de la Renaissance, dans lesquels l'amour de la musique, qui animait alors tout artiste, s'exprime d'une façon aussi ingénieuse, aussi spontanée, que dans cette fresque de Pinturicchio. Combien il est devenu tout à coup éloquent, avec quelle joie il a saisi l'occasion d'interrompre la reproduction monotone d'allégories abstraites par quelque chose de vécu, d'éprouvé ! » (Steinmann, p. 75).
Paroi au-dessus de la fenêtre :
L'Astronomie.
Sur un trône en forme de niche, au pied duquel sont assis deux génies, tenant chacun une baguette qui porte à son pommeau la Lune et le Soleil, est assise une jeune femme, en robe rouge et manteau vert,
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élevant, de la main droite, un astrolabe, et appuyant l'autre main sur sa poitrine. En avant, à gauche, cinq personnages; à droite, quatre. Sur Tare de la fenêtre, sont assis deux génies tenant chacun une baguette surmontée, l'une d'une étoile, l'autre d'un comète. Fond de paysage, que traversent des cavaliers et des piétons.
« Le porteur de la sphère céleste ressemble d'une façon frappante au Salomon du Cambio à Pérousè ; les petits amours sur le bord de la fenêtre surpassent ceux de Pinturicchio, et les vêtements de l'astronomie ressemblent aussi, dans leur arrangement péruginesque de ses plis à celui de la Rhétorique » (Schmarzow, p. /*s).
Paroi, à droite de la fenêtre :
La Grammaire.
Devant un motif architectural dont le centre est en forme de niche, est assise une jeune femme, en robe verte et manteau jaune, la tête tournée vers la gauche; de ses deux mains, elle tient un livre. Au premier plan, sept savants, portant, les uns un livre, les autres une plume: trois à gauche, trois à droite; au milieu, un vieillard vu en buste, et un enfant portant, dans ses bras, un cartouche avec ses mots : GRAMATICA.
Cette fresque et la suivante ont été très retouchées. Il est douteux, en tous cas, qu'elles aient été peintes par Pinturiccbio. Comme le fait remarquer le Père Eiirlé, l'architecture du trône, dans ces deux lunelles, n'est pas la même que dans les autres resques.
La Dialectique.
Devant un portique percé de deux ouvertures latérales, et dont le milieu est en forme de niche surmontée d'une architrave, sur laquelle sont posés deux anges soutenant un vase de fleurs, est assise, de face, une jeune femme, en robe violette et manteau gris à doublure rouge, tenant, dans ses mains, un serpent; à sa gauche, quatre savants; trois à droite, des livres à la main. Fond de paysage; sur la niche, on lit : D1ALECTICA.