QVI CORONATVS F VIT ANNO DOMINI
DONAVIT JpRfiSENS ULIVM AD HONOREM CAPITIS B. PETRI (OUPAVU),
QVOD EST IN PECTORE EJVS.
Louis XI envoya au Latran un calice d'or du prix de 3,000 ducats, y demandant la santé par l'intercession des apôtres. Henri IV, après son absolution, fit don à la basilique Laterane de la riche abbaye de Clairac, au diocèse d'Agen , avec ses douze églises et son revenu de 4,000 écus. Le chapitre , reconnaissant , nomma le Béarnais premier chanoine de Latran , et lui éleva en 1608 une statue équestre en bronze *, que tout Fraqcais
* Le piédestal de cette statue porte Vinscription suivante :
Pavlo Y Pontifice maximo sedente, Eiirico IV Francorvm et Navarrervm régi christianissimO; pietate alteri Clodoveo^ varietatc praeliorvm Carolo MagaO; amplificandœ stvdio religionis sancto Lvdovico^ generis propagatori^ statvam hanc eeneain, sacrosanctœ Lateranen^|B basilicte, ca-
voit avec plaisir mqs le portique septentrional de la ba* silique. Cette statue est Tœuvre du sculpteur français Cqrdier, qu'on appelle ici Cordieri. Henri IV est posé en empereur romain , mais sa ûgure est ressemblante ; il est là cbevauchant son cheval de bronze , comme au Pont-Neuf; mais a Rome le dexlrier n'a pas dans le ventre un exemplaire de la Henriade \ Le génie supérieur de Henri IV, qui voulait abaisser la maison d'Autriche, avait senti que l'indépendance territoriale des Papes se rattachait directement à l'équilibre européen , et, si la mort ne Teût arrêté, il avait le projet d augmen* ter les États de l'Église. Les chanoines de Saint-Jean avaient fondé à perpétuité une messe solennelle d'actions de grâce pour la conversion de leur royal confrère. On la célébrait le 13 décembre, jour de Sainte-Lucie, anniversaire de la naissance du roi, en présence de l'ambassadeur de France , des cardinaux français et de nos nationaux. Le cardinal de Retz raconte une anecdote au sujet de cette cérémonie. Clairac fut vendu révolutionnairement; mais le chapitre, quoique privé de ses revenus, n'en continiia pas moins jusqu'en 1830 à célébrer
piUlvm et canonici, grati anîmi monvmentvm, collocandam cvrarvnt^ Carolo de NewiMc D. d'Haleneoyrt, rcgio oratore, anno 1606.
* Stppiate ch^Errko IV il Grande Tolendosi fare eziaDdio italiaao^ cbiese it Capitolp Lateraœse d* esservi ascritto Canonico ; e Y gttenne^ figurate^i ! e fùvvi creato a piene voci non so se Arcidiacono, o Primicerio o Priore. E ne fu rogato atto per netaio ; e siccome il re Calonaco dilettavasi di ca^alcare, e non potea venire in Goro col suo rabicano, coà allogaronlo tatto a caYallo sotto il portico dell' entrata dt^lla Basilica : ed Errico il Grande lira g^ altri fitoli ebbe eziandio quello di Canonico Laleranese. Gon pnire^ ^or Zanetto mio^ il Magno Errico per coiificcar me^ gtio e ribadire la sua italianità, richiese la Serenissima d' essere scritto nel Libro d* Oro deUa Vencta nobiltà. {Ubaido ed Irène ^ racœnto dal 1790 a/ 1814.)
la messe de Henri IV- L'ambassadeur de France y assistait sur une estrade placée à l'entrée du chœur. Depuis le Béarnais, le roi de France était de droit premier chanoine de Latran. On montre encore sa stalle dans le chœur du chapitre ; elle est à gauche , en face de celle du Saint-Père. Du dossier de la stalle royale se détache une gracieuse statuette de la Vierge dont le roi de France est le vassal et le premier chevalier, regnum Franciœ, regnum Mariœ '. Quand arriva la première république française, une et indivisible, le peuple romain, spirituel et railleur, l'appelait la chanoinesse de Latran. Le Latran, Téglise-mère et maîtresse, est depuis des siècles sous la protection spéciale de la Fille ainée de l'Eglise, de la France , comme Sainte-Marie-Majeure est sous celle de l'Espagne, Saint-Pierre sous celle de l'Autriche, comme Saint Paul était sous celle de l'Angleterre. L'abbc J., qui est chanoine du Latran, nous raconte avec feu comment il préserva la basilique pendant la révolution de Rome. Les triumvirs modernes, toujours, sans doute, à l'imitation de nos républicains de 1798^ eurent la pensée de piller les églises et convoitèrent les richesses du Latran. L'abbé l'apprend, et va à l'ambassade de France : on lui dit qu'on n'y peut rien, a Donnez-moi seulement un drapeau tricolore , » s'écrie l'intrépide abbé ; on lui laisse prendre celui de l'ambassade;
« Derrière la stalle du Saint-Père apparaît Notre-Seigneur dont le Pape est le vicaire. Que n'y aurait-il pas à dire sur cette disposition symbolique? Là nous semblent écrits et Tfaistoire, et la mission, et les rapports providentiels de la mère et de sa fille aSnée. (M. Tabbé Gaume, Les trois Rome,)
Dans son Vœu, si admirablement peint par Ingres^ Louis XIII demandait à la Vierge « que le royaume de France ne sortit jamais des voies de la grâce, qui conduisent à celles de la gloire. »
il court dans la nuit le planter au grand balcon du Latran. Quand les brigands arrivèrent le matin , ils virent les couleurs françaises qui ont fait le tour du monde, et ils n'osèrent toucher a la basilique , replacée ainsi sous la protection de la France. Mais on conseilla à Tabbé de prendre garde à lui et à la vendetta; il se réfugia à la villa Medeci , ouverte alors à tous les Français par M. Alaux y directeur de TAcadémie de France. L'ambassade était en désarroi; M. de Gérando, chancelier de France , était seul resté courageusement à son poste.
Quand nos troupes entrèrent enfin à Rome, l'abbé J., en sa qualité de Français , fut chargé par ses collègues de recevoir Tétat-major de notre armée dans le cloître du Latran; on lui donna carte blanche, et il nous dit que cette réception , faite de si grand cœur, avait coûté 2,500 fr. au chapitre de Saint-Jean. Après avoir commencé ^ en bon français, par nous donner cette esquisse des annales françaises du Latran , depuis Gharlemagne jusqu'à Napoléon 111 , Tabbé nous fit parcourir en détail sa chère basilique , et nous rappelle que Dante a peint les Barbares venus des contrées boréales, et s'émerveillant à la vue de Rome et de ses hauts monuments, quand le Latran s'élevait avrdessus des choses mortelles :
Veggendo Roma e V ardua su' opra Stupefacènsi; quando Laterano AUe cose mortaii andè di sopra.
Une peinture contemporaine de Dante, et attribuée au Giotto, se trouve derrière un des piliers du Latran; elle représente Boniface VlU annonçant au peuple le jubilé de 1300 auquel Dante assistait.
L'abbé nous fait remarquer Tadmirable symbolisme des peintures et des sculptures de la basilique; elles représentent d'un côté l'Ancien Testament, de l'autre le Nouveau, qui lui correspond, et elles forment ainsi une histoire complète de la religion depuis l'origine des temps jusqu'à la céleste Jérusalem.
Comment décrire la chapelle du Saint - Sacrement avec ses quatre antiques colonnes cannelées en métal doré? Qu'elles aient été rapportées de Jérusalem par Titus, ou d'Athènes par Sylla, ou bien qu'elles proviennent du temple de Jupiter Capitolin, après avoir été fabriquées sous Auguste, qui aurait fait fondre à cet effet les; rostres des vaisseaux de Cléopâtre, ces colonnes ne sont pas moins belles, et ces vieux souvenirs de Rome , de la Grèce et de l'Orient, flottent sur leur cime comme des nuages de gloire. La chapelle Corsini est d'une magnificence inouïe avec son mausolée de Clément XII (Corsini). La chapelle Torlonia est étincelante d'or et de marbre blanc.
J'aime à voir humblement couché par terre un tombeau en bronze, ouvrage de Simon Donatello; là repose, au pied de l'autel, Martin V Colonna, qui mit fin au schisme d'Occident.
Avant de sortir de l'hémicycle, du côté de la chapelle du Saint-Sacrement, nous voyons, à gauche, sur le mur, une grande porte dorée à deux battants, toujours fermée, devant laquelle brûlent des lampes perpétuellement allumées. Là se garde une des reliques les plus vénérables qu'il y ait au monde : c'est la simple table de bois sur laquelle Notre -Seigneur institua la sainte Eucharistie.
L'abbé continuait avec feu à nous expliquer les merveilles de sa basilique; U était en, train de nous montrer le baldaquin qui renferme les têtes des saints Apôtres, lorsqu*un petit clerc accourt et lui parle à l'oreille : voilà notre abbé, tout éperdu, qui s'enfuit à toutes jambes hors de l'église , et nous de le suivre tout stupéfaits. Arrivé sous le portique du nord , l'abbé s'arrête eiifin , tout essoufflé , pour nous apprendre la cause de sa fuite : on était venu l'avertir que les chanoines, ses collègues , disaient l'office , pendant lequel il lui est intéridit de paraître dans l'église sans l'habit de chœur, sous peine d'excommunication.
Cette aventure coupa court aux intéressantes explica* tions de l'abbé; il put cependant, sans être excommunié , nous faire visiter le cloître du Latran où il avait reçu l'état-major de l'armée française. Ge cloître est d'un style charmant, comme celui de Saint-Paul. Il date du treizième siècle : c'est une vaste cour carrée entourée d'un portique couvert, soutenu par de légères colon- ^ nettes variées à l'infini, incrustées de marbres et de dorures, avec des chapiteaux ornés de feuilles, de fruié, d'animaux et de figurines. Autour de leurs fûts s'enroulent, en gracieuses bandelettes, des rubans de mosaïques mêlées d'or et de couleurs vives.
Sur la place du Latran , il faut contempler l'immense obélisque qui domine ces solitudes sacrées, au bruit d'une fontaine qui seule élève la voix dans ce silence grandiose. C'est l'obélisque le plus haut et le plus vieux du monde entier; il a trente siècles d'existence. Le roi Rhamsès l'éleva à Thèbes, et fit, dit-on, lier son fils à la pointe, lors de son érection , afin que les architectes y
missent d'autant plus de soin. Constantin l'apporta d'Alexandrie, et Sixte-Quint l'a dressé sur cette place solitaire.
a Toute rhistoire se retroure à Rome, dit Valéry, depuis rÉgypte jusqu'aux derniers temps, depuis les Pharaons jusqu'aux rois et princes de la famille de Napoléon. Cette admirable ville rassemble les mystiques monuments égyptiens, les poétiques chefs-d'œuvre des Grecs et ses propres et grands monuments. »
Voici sur cette place l'hôpital du Latran. La procession de la Fête-Dieu, qui a le Pape à sa tête, traverse la salle des malades, dont les lits sont ornés de fleurs et de draperies; ils sont heureux ce jour-là! Ici était l'ancienne basilique du pape Zacharie. Ce pontife y reçut saint Burchard, évêque de Wurtzbourg, et Fulrad, abbé de Saint- Denis. Pépin le Bref les lui envoyait pour le consulter touchant ses prétentions au trône, dont, par Iç fait, sa famille était depuis longtemps en possession. Zacharie reconnut le titre de roi à Pépin, et vit dans son avènement une garantie de paix et d'ordre pour la France.
L'abbé nous mène voir l'immense palais du Latran, élevé par Sixte-Quint sur l'emplacement de l'antique palais de Constantin , qui fut pendant plus de mille ans la résidence des Papes. Le Français Urbain V fut lo premier qui alla habiter le Vatican.
Grégoire XVI a fait de ce palais abandonné ce que Louis-Philippe a fait de Versailles : un immense musée. ~ Belle statue antique de Sophocle. — On est tout surpris de voir là un portrait en pied et en grand costume d'un roi d'Angleterre, Georges IV : c'est un cadeau
fait à Pie VII; c'est l'œuvre de Lawrence; il était jadis au Vatican; on a bien fait de l'éloigner des chefsd'œuvre de la Pinacothèque ; son cliquetis de couleurs vermeilles devait être bien pauvre devant le coloris de Raphaël et du Titien. — Curieuses antiquités étrusques. — Les Romains ont la passion de Tétrusque comme nous avons celle du gothique; mais Rome, plus vieille que nous tous, cherche, comme il convient, ses antiquités dans un âge fabuleux, avant Romulus, avant Énée.
Le musée du Latran est intéressant; nous le parcourons beaucoup trop vite. Pourquoi cela? Parce que ventre affamé n'a pas plus d'yeux que d'oreilles. L'abbé se mit à rire de notre embarras. <c II est vrai qu'il est deux heures et que vous avez déjeuné de bon matin , mais j*ai tant de choses à vous montrer encore 1 Nous sommes ici dans un vrai désert, quoique dans Rome ; pas de restaurants ni de pâtissiers comme à Paris. Pourtant il y a làbas une petite osteria di cucina. — Andiamo, ewivQ Vosterial » répondons-nous en chœur, à l'exception de la famille anglaise. Nous remontons en voiture, et l'abbé nous fait arrêter à deux pas , en face de la façade nord et de l'obélisque du Latran , devant Vosteria , un vrai cabaret. Mais quelle noble vue! quelle tournure poétique et romaine * avec ce petit portique couvert, aux piliers duquel s'enroule une vigne! ces colonnes sont peut-être antiques. C'était le cas de mettre au ragazzo qui nous servait une branche de myrte, et de lui dire avec Horace :
» J*ai retrouvé avec plaisir une vue pittoresque de cette osteria dans la Corinne iUustrée publiée à Paris il y a quelques années.
Persicos odi, puer, apparatus...
Simplici myrto nihil allabores Sedulus euro; neque te ministrum Dedecet myrtus, neque me sub arcta Vite bibentem.
Nous faisons invasion chez ces braves gens étonnés; deux paysans attablés sous le portique ne se dérangent pas , et gardent leur gravité romaine. On nous sert una frittata, du gros pain, des pommes, des noix, des châtaignes. Quel bon goûter en face de l'obélisque du Latran! L'abbé riait de notre appétit, et se félicitait d'avoir pu le satisfaire ainsi : c'était une vraie partie de campagne au milieu de Rome. L'ombre au tableau était fournie par la famille anglaise qui était restée dans sa voiture, et n'avait pas voulu compromettre sa respectability dans cette osteria cucinante.
11 nous restait à voir le Baptistère du Latran, le Baptistère de Constantin. On dit que ce prince, atteint de la lèpre, s'en alla dans les montagnes du Soracte chercher le pape saint Sylvestre , qui lui promit de le guérir par le baptême de sa lèpre physique et morale :
Ma corne Costantiu chicse Silvestro Dentro Siratti a guarir délie lebbre.
(Dante, Tnf. xxvii.)
Constantin se fil construire un Baptistère pour recevoir le sacrement qui allait le faire chrétien : c'est une rotonde isolée, de forme octogone, tout en marbre. Au milieu s'élève encore le bassin de basalte où on descend par trois marches. Le pavé est en mosaïque fine; les peintures représentent les grandes actions de Constantin. On baptise encore ici, le Samedi-Saint, les catéchumènes, les juifs, les musulmans, les idolâtres convertis :
c'est une belle pensée, connme Rome en a tant d'autres, de faire ces baptêmes annuels dans le Baptistère du premier Gésar chrétien.
L'abbé nous mène ici près voir la villa Campana, chefd'tBQvre de mauvais goût ; petit musée étrusque peu réjouissant; jardin imité de l'antique; tigres peints an fond d'une grotte pour effaroucher, sans doute, les Énée et les Didon qui voudraient s'y réfugier; lions de carton cachés dans les massifs, prêts à s'élancer sur le voyageur, etc. Delà Tabbé nous fait faire une longue tournée par le Goelius, San-Slefano-Rotondo, San-Gregorio, Tafc de iStus, etc. ; mais il faut s'arrêter après huit heures 'de promenade. Voici àes vers adressés à l'abbé :
La réyolution tous avait surpris comme
Un soudain coup de foudre et tous bloquait dans Rome;
Les Triumvirs voulaient dépouiller le Latrau,
La Basilique d*or dédiée à saint Jean ;
Mais vous, Français et plein d une sainte assurance,
Vous avez arboré le drapeau de la France ;
Voua avez déclaré que notre nation
Gardait toujours saint Jean sous sa protection.
Et qu'avant d'y toucher il faudrait donc abattre
Sous le porche sacré le bronze d'Henri quatre,
Depuis lequel nos rois, ces ûls du Vatican,
S'intitulaient de droit chanoines de Latran !
Et les Garibaldiens furent saisis de crainte
Et n'osèrent toucher la basilique sainte.
Honneur à vous. Français, qui n'avez point douté Du pouvoir de la France et de sa volonté. Aussi dans quel bonheur, quand notre vieille Franco A la Rome captive oSrii sa délivrance.
Vous avez accueilli les fils du peuple franc Sous ce portique auguste aux portes du Latrau, Ce balcon du désert, d'où notre œil se promène Et voit se dérouler la campagne romaine ! Il 4
A EUGÈNE CORDIRR.
Samedi 5 février.
Lundi dernier, en descendant l'escalier du Vatican, je me croyais en plein moyen âge , au milieu des Suisses de Guillaume Tell, et à la vue de deux pèlerins roméens qui montaient la Scala Regia, vêtus de la robe brune et du grand chapeau noir, le bourdon à la main : leur barbe blonde, leurs cheveux clairs et bouclés qui tombaient sur leurs épaules, partagés sur le front à la nazaréenne, leur teint frais et rose, leurs yeux d'un bleu d'outre-mer, indiquaient une origine toute septentrionale. Le plus âgé me pria, en mauvais italien, de lui dire où était Raphaël; ces pèlerins de la foi étaient aussi des pèlerins de Tart. Je lui demandai quel était son pays. 11 me répondit qu'ils étaient tous deux de Bavière, catholiques, et que, par suite d'un vœu, ils venaient d'accomplir à pied un pèlerinage ad limina apostolorum. Ils
parlaient mieux latin qu'italien. Leurs manières étaient simples et distinguées; de nobles cœurs semblaient battre sous ce froc grossier, endossé peut-être par une pieuse humilité. Ce matin, en retournant à Sant'-Onofrio, j'y vois arriver en même temps que moi mes deux pèlerins bavarois, et je les observe curieusement. Ils entrent droit à l'église, s'agenouillent dévotement, font une longue prière en se prosternant plusieurs fois; puis ils sortent sans regarder la pierre du Tasse , sans denfïander à voir sa cellule. C'est la foi et non la curiosité qui les a amenés de si loin à Rome : ils visitent la Ville-Sainte en pèlerins et non en touristes. Ces pauvres jeunes gens me touchent, tant ils mettent de confiance et de pieuse gravité en accomplissant chaque station de leur pèlerinage ; ils sont pauvres , ou du moins ils veulent le paraître; ils sont venus à pied de Munich à Rome; leurs chaussures sont usées , leurs vêlements rapiécelés; ils ont faim; nn'di sonne; ils frappent discrètement à la porte du couvent. Notre ami Frà Girolamo apparaît; habitué à de pareils hôtes, il leur distribue deux écuelles de soupe au fromage :
La polenta col fromaggio Me dà gran lena e coraggio.
Les Bavarois, assis sur les marches du portique, se mirent à manger en silence la ration du pèlerin : c'était une scène à tenter le pinceau de Barre ou de Vibert. Quand ils se levèrent pour partjr, je m'approchai d'eux, et, les saluant, je voulus entrer en conversation ; ils me rendirent mon salut avec une grave politesse ; mais, le-
bien tudesque. Ce Saxon était aussi surpris à Rome que ses ancêtres les barbares de la Germanie. Lui, qui ne connaissait que la cabane de son père le vieil Hans , les rues étroites de Wittemberg et la bibliothèque d'Erfurt , il passe devant des colonnes de marbre , des obélisques de granit, des fontaines jaillissantes. Veut-il prier, il entre dans des basiliques éblouissantes d'or, de mosaïques et de peintures. Il vit Rome antique sortir de dessous terre , et Rome moderne s'élancer vers le ciel avec le dôme de Saint-Pierre. Il resta froid et muet devant toutes ces merveilles de l'art et de la foi. A-t-il seulement rendu visite à Raphaël , au Vatican ? La ville de Léon X n'est pour lui « qu'un ramassis de fous , de niais , d'imbéciles , une bête hideuse , un repaire de dragons, un nid de vautours et de chauves-souris, la retraite des fouines, des lutins, des gnomes et des diables \ » Luther était entré à Rome en pèlerin , il en sortit en Coriolan : il ne voulait rien moins que brûler Rome, pendre, assassiner le Pape et les cardinaux "-. Il lui échappe cependant, par mégarde, de rendre justice à la douceur évangélique de Léon X, qui usa envers lui d'une bonté trop longtemps paternelle. Luther a fait de Léon , en deux mots, un portrait
* AudÏD^ Histoire de Luther, ch, viii. Audiu ajoute dans son Histoire de Léon X : « Luther a répété jusqu'à trois fois qu'il n'aurait pas youlu pour mille gouldes n'avoir pas fait le voyage de Rome : et nous aussi nous ne voudrions pas pour Tuu de ces chefs-d'œuvre de sculpture et de peinture que les paysans, excités par ses doctrines, brisèrent dans la Souabe^ qu'il n'eût pas visité la Ville-Éternelle, parce qu'en nous racontant ce qu'il n'y a jamais vu^ il nous a appris à nous défier de sa parole. »
^ Si fures fuixa, si latroues gladio, si liaîrelicos igné plcclimur, cur non magis.... cardinales^ papas et totam istam Romam?
qui vaut celui de Raphaël au palais Pitti : mitis lt AGNUS. Mazzini peut le dire aussi de Pie IX.
Savez-vous ce qui irrita surtout l'orgueil de Luther? G^est de voir le peu de cas qu'on faisait à Rome de ses compatriotes : « Pas une figure allemande, s'écrie-t-il , pas une tête à cheveux blonds, parmi ces prélats à robe rouge : il n'y a d'Allemands à Rome que parmi les palefreniers et les porteurs d'eau. » Luther était un vrai barbare du Nord. L'esprit germanique était encore rude et grossier; les Allemands étaient un péle-méle de gens de toute sorte, comme leur nom même l'indique : Allé- Manner. La lutte des Papes et des empereurs tudesques avait été la lutte de la civilisation et de la barbarie. Au Nord, les ténèbres; au Midi, la lumière. L'aigle impériale devint après Charlemagne un oiseau de proie. Les fils du brouillard ont toujours eu la prétention de régenter le pays du soleil. Luther ressuscita à sa manière la vieille querelle des Guelfes et des Gibelins; il s'arma d'une plume , au lieu d'une épée. De l'encre d'abord , du sang bientôt : guerre des paysans , guerre civile en France , saint Barthélémy, guerre de trente ans, massacres de Munster, des Pays-Bas, d'Irlande, des Gévennes; meurtre de Henri 111, de Henri IV, de Charles 1", de Louis XVI ; la révolution européenne ; le socialisme enfin, qui est le protestantisme contre la société, comme le protestantisme est le socialisme contre l'Eglise; insurrection religieuse au seizième siècle; insurrection politique en 1789; insurrection sociale en 1848.
Luther prit le premier prétexte venu pour agiter le fouet de l'hérésie ; il attaqua les indulgences que Léon X faisait prêcher pour avoir les moyens d'achever Saint-
Pierre, l'honneur de Fart chrétien, Saint-Pierre, la gloire de cette Rome qui , disait Juste Lipse , a le nom même de la gloire (en allemand Ruhm). « Les Grecs, remarque Chateaubriand, n'auraient pas refusé leurs aumônes pour élever un temple à Minerve. » Les Allemands n'ont pas voulu contribuer à l'achèvement de Saint-Pierre. Demandez à leurs artistes et à leurs pèlerins qui affluent maintenant à Rome, s'ils n'en sont pas honteux?
Et c'est à ce propos qu'un moine saxon a voulu nous réformer, a Et pourquoi pas? Nous ne parlons nousmêmes au monde que de réformation. Dans les cloîtres, sur les sièges épiscopaux, dans la chaire apostolique, au premier rang des saints, je vois assis les réformateurs La réformation est une chose de l'Église, et
le titre de réformateur, le plus beau qu'elle accorde à ses enfants, après celui de fondateur. Quelquefois même l'un ne cède pas à l'autre , et saint Bernard se tient sans peine à côté de saint Benoît... Mais tout le génie, toute l'éloquence de Luther, tous ses plans de réformation ont abouti, non pas au déluge^ mais au mariage universel. Le mot n'est pas de moi , messieurs , il est d'Érasme *. »
De Maistre disait de ces prétendus réformateurs : u Ils se déforment et nous réforment. » La vraie réforme chrétienne ne vient et ne peut venir que de l'Église. Le concile de Trente est le véritable réformateur du seizième siècle. Saint Charles Borromée en Italie, saint Ignace et sainte Térèse en Espagne, ont accompli des
* Le P. Lacordaire, X3iiii« conférence.
réformes admirables. Pie IX sera appelé, comme plusieurs de ses illustres prédécesseurs, un pape réformateur.
L'Allemagne eut le funeste honneur d'être le berceau du protestantisme; on sait jusqu'à quelles aberrations philosophiques et politiques elle a été entraînée dans ces derniers temps par les dernières conséquences de ce principe destructeur.
Il y a, depuis quelques années, une réaction et une renaissance catholiques en Allemagne, qu'on ne peut méconnaître. L'étude consciencieuse de l'histoire de la Papauté a conduit à la vérité les trois célèbres historiens Hurter, Voigt, Ranke. C'est encore Tétude de l'histoire qui a ramené à Rome à la suite des Stolbcrg et des Schlégel, des Phillips et des Jarcke, Haller, Arendt, Mœller, Theiner, Florencourt, Maassen, Haas, Mûglich, Binder et tanl d'autres.
Werner, poëte impie et libertin, auteur de la célèbre tragédie de Luther, est mort rédemptoriste; le fils de l'illustre comte de Stolberg a fondé la société de Saint- Boniface, pour la conversion de l'Allemagne du Nord; la comtesse Ida Hahn-Hahn établit à Vienne une maison du Bon-Pasteur^ ; les conférences de Saint- Vincentde-Paul se peuplent de convertis; l'association de Pie IX, Pus-Verein, travaille, par toutes les voies chrétiennes et légales, à affranchir l'Église des usurpations du pdu-
* Les protestants ont prétendu voir dans Rome papade la Babylone de ^'Apocalypse, tandis que saint Jean n'a voulu peindre que la Rome païenne enivrée du sang des martyrs. Rome chrétienne est la nouvelle Jérusalem, la cité de la paix; tout ce qui s'éloigne d'elle retombe dans Babylone, la ville de la confusion. C'est ce qu'a voulu exprimer la comtesse Hahn-Hahn, en donnant au livre remarquable où elle raconte sa conTersion, ce titre : De Babylone à Jérusalem.
voir politique ; l'Autriche quitte enfin les traditions du joséphisme, et son jeune empereur se montre le digne successeur de ce Rodolphe de Habsbourg, qui, à son sacre, ne trouvant pas de sceptre sous sa main, saisit le crucifix sur Tautei et s'écria : « Voilîi mon sceptre, je n'en veux point d'autre ! » Les Autrichiens ont pour église nationale, à Rome, Santa-Maria delV Anima; j'y ai assisté dernièrement au Te Deum chanté en actions de grâces de ce que l'empereur Franz-Josef vient d'échapper à une tentative d'assassinats
L'Allemagne, qui a vu un de ses plus grands génies, Leîbnitz, chercher avec Bossuetun moyen de la ramener à l'unité =^, l'Allemagne n'envoie plus de Luther à Rome,
» Sainte-Marie-de-rAme offre une bizarrerie architecturale : ses trois nefs sont de la même hauteur^ ce qui la fait paraître plus grande qu'elle n'est. Elle renferme le tombeau du pape allemand Adrien VI, et celui d'un duc de Clèves et de Mons, chef-d'œuvre d'Égide de Rivière et de Nicolas d'Arras. L'inscriptiou du bas-relief relate que Grégoire XIII donna à ce prince Tépéc et le chapeau symbolique que le Pape bénit chaque année à Noël, et que, selon l'antique usage, il envoie, s'il y a lieu, au guerrier chrétien qui s'en est rendu digne par sa vie et ses exploits.
GREGORIVS Xlll P. M. CAROLVM FKEDERICVM
CLlVIiE ET MONÏIVM DVCEM E^SE ET PILEO
SOLEMM RITV BE^ED1CTIS DONAVIT
AN. JVBILEI MDLXXV.
* L'orgueil des hérétiques s'élève : Quoi ! je croirai sur la foi d'autrui î je veux voir, je veux entendre moi-même. L'Église l'a dit, n'est-ce pas assez? Mais elle se peut tromper! Enfant, qui déshonores ta mère, en quelle Écriture as-tu lu que l'Église puisse tromper ses enfants? Tu reconnais qu'elle est mère ; elle seule peut engendrer les enfants de Dieu : si elle peut les engendrer, qui doute qu'elle puisse les nourrir? Certes, la terre, qui produit les plantes, leur donne aussi leur nourriture : la nature ne fait jamais une mère, qu elle ne fus^e en même temps une nourrice. L'Église sera-t-elle seule qui engendrera des enfanls et n'aura point de lait à leur duaner? Ce lait des lidèlos, c'est la vérité^ c'est la parole de vie. Enfants dénatures qui sortez des entrailles et rejetez les mamelles,
mais une foule de pèlerins qui, sMIs n^out pas tous la foi, ont tous du moins le respect de la Ville-Etemelle qui les attire et les séduit. Il n'y a plus d'Allemands qui ne soient secrètement honteux des grossièretés et des injures stupides de Luther ; ils cominencent à comprendre la gloire de la Papauté, protectrice des arts et des sciences: nous verrons hientôt le rôle d'Owerbeck, le père de la renaissance chrétienne dans la peinture.
« Enfants de la Cité sainte, regardez du côté du désert : voyez -vous ce grand concours d'intelligences qui l'ont traversé à la sueur de leur front, et (jui se pressent à la porte de la cité habitable, urbem orant, » (MgrGERBET.)
L'Allemagne renferme dans son sein beaucoup d'âmes généreuses qui, lasses d*être ballottées sur l'océan du doute, regardent par delà les monts, et, poussées par un souffle intérieur, se mettent résolument en route vers la la Capitale de l'Unité en poussant ce cri qui doit faire frémir la vieille ombre de Luther, et que répétait, il y a peu de temps, un journal allemand : « En avant, vers Rome ! »