‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 30 sur 82 · A M. L'ABBÉ COINTE · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ COINTE

CBANOINB DB NBVRR8, CUBB-HOTBM DB POOIbLY-SUE-LOIMB.

15 février.

Après avoir contemplé les supplices des martyrs, allons les retrouver dans les cimetières sacrés <jue les premiers chrétiens appelaient le concile des martyrs *. Faisons comme saint Jérôme ; il nous raconte que, lorsqu'il était jeune étudiant à Rome, chaque dimanche il descendait avec ses camarades au fond des catacombes pour s^instruire et se fortifier dans la foi; faisons comm» Rancé, qui, durant son séjour à Rome, s'enfonçait quelquefois seul dans le labyrinthe des cercueils « soubasse-

^ Dès les temps primitifs du christianisme, le changemeat d*un mot annonça la révolution produite par l'Évangile c|ans les croyances, et les sentiments de l'humanité sur la mort. Aux anciens noms par lesquels on désignait communément les lieux de sépulture, la foi chrétienne sub*' stitua, dans la langue qu'elle créait, le nom de cimetière, qui signifie un dortoir. Chaque église, l'église de Rome surtout, se mit à veiller ses morts, on, suivant Texpressiou de saint Paul, ses endormis, comme uw mère veille son enfant au berceau. (Mgr Gerbet.)

CATACOMBES DE SAlNT-^ÉBASTlEN. 205

ment de la cité vivante, selon le mot de Chateaubriand. M. Â. et moi nous nous rendons à la basilique de Saint- Sébastien , où nous demandons à descendre dans les catacombes de Saint-Calixte. Un Franciscain nous fait visiter d*abord, derrière le chevet de la basilique, le souterrain semi-circulaire où les chrétiens cachèrent quelque temps les corps des saints Pierre et Paul. Cette sépulture des apôtres s'appelait les Tombes, par excellence, et le cimetière voisin prit le nom de Lieu près des lombes, d'où vient, selon le Père Marchi, l'étymologie decatacombe (xarà cwmfeo), donné dans l'origine à ce seul cimetière, et étend u^^ plus tard à tous les autres de la Borne souterraine ^ Le Pape saint Etienne avait là sa résidence, son église pontificale et son séminaire, véritable semence de martyrs. Il y eut la tête tranchée sur sa chaise pastorale, qui a été transportée à Pise dans Véjlise des chevaliers de Saint-Étienne. Ce cimetière, commencé par sainte Lucine et achevé par le pape saint Galixte, est un des plus vastes de Rome : c'était le dépôt général des corps chrétiens.

Le vieux Franciscain nous fait rentrer dans la basilique, nous allume des torches et nous introduit aux catacombes par la chapelle souterraine de Saint-Sébastien ; nous descendons le premier étage de la nécropole romaine, qui en a quelquefois quatre et cinq :

Catacombes^ 6 temple^ ô seul asile où rhomme Respirait librement sous le fu*deau de Rome !

(A. Soumet^ le Gladiateur.)

* Le p. Marchi n'emploie jamais le mot catacombes, il dit toujours les cimetières chrétiens, la Rome souterraine. Mais chez nous, Tusage de ^ mot a prévalu et nous l'employons.

i*06 CATACOMBES DE SAINT-SÉBASTIEN.

Voici que se déroulent devant nous cet étrange labyrinthe de tombeaux, ces étroits corridors qui fuient en zig-zag à droite et à gauche, comme les chrétiens poursuivis par les persécuteurs. Ne voiis semble-t-il pas entendre derrière nous un bruit de pas qui nous cher* chent, tandis que, dans le lointain, s'élève le chant voilé des fidèles rassemblés pour le saint sacrifice dans les oratoires souterrains ?

Polyeucle, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux; Qu'on croit servir l'État quand on nous persécute. Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte. Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs. Si /VOUS ne pouvex pas résister à des pleurs?

Ces vers cornéliens se sont unis dans mon souvenir à la première impression que j'ai reçue de l'aspect des catacombes. Elle a été profonde, elle est inexprimable. Prudence et Chateaubriand y les deux grands poètes des martyrs, Tun au quatrième et l'autre au dix-neuvième siècle , ont laissé de poétiques et fidèles tableaux de ces cimetières sacrés; nous nous rappelions, à la lueur vacillante de nos torches, ce que dit Eudore de la lumière lugubre des lampes primitives *, qui, se mouvant avec lenteur le long des sépulcres , répandaient une mobilité effrayante sur ces objets éternellement immobiles. Mais il faut laisser ces inspirations au génie et surtout à la piété, laquelle, dit Mgr Gerbet, a un secret qui n'est

^ On A trouvé dans les catacombes une foule de petites lampes en bronze et en terre cuite. L'une d'elles^ aujourd'hui au musée de Florence, a la forme d'une barque : saint Pierre est assis au gouvernail^ et saint Paul est debout dans l'attitude de prêcher. Inscription : DoMimrs.

LEGERI . DAT . YALBRIO . SEYERO.. BYTROPI . YIYOS.

qu'a elle pour parler de ces choses, qu'il vaut encore nieut s^tir que peindre.

Le dmetière de Saint-Calixte a été longtemps le rendez-vous générai des chrétiens vivants et morts. Ce sont encore anjourd'hui les catacombes les plus connues et les plus fréquentées^ en raison des escaliers faciles qui y conduisent et parce que Tentrée se trouve dans la basilique, ce qui rend ces souterrains plus accessibles. Mais, en général, il est dangereux de descendre aux catacombes pendant l'été , à cause du passage immédiat d'une atmosphère brûlante aux dix degrés centigrades qui sont, selon le Père Marchi, la température ordinaire et constante de la Rome souterraine.

Quel bonheur pour des chrétiens dé fouler d'un pied tremblant et respectueux ce sol sacré détrempé par le sang de nos pères ! C'est pour nous un champ de bataille qui vaut ceux de Marathon et d'Âusterlitz. On aime à toucher, à palper, à peser dans sa main cette terre noirâtre et humide , cette terre trois fois sainte ; on cherche à en dérober quelques parcelles, malgré la défense expresse de rien emporter des catacombes, (Quelle sensation d'approcher sa torche de ces parois percées de sépulcres comme une ruche ! Les loculi sont dés niches oblongues et horizontales creusées dans le tuf, étagées comme les hamacs dans les navires, comme les lits à tiroirs dans nos campagnes, comme les livres sur ks rayons d'une bibliothèque. Ce sont, disait un de nos compagnons, les tiroirs du secrétaire de la mort, cette grande collectionneuse d'antiquités. Ces corridors funèbres , dit le Père Marchi, ont rarement un mètre de largeur; parfois ils ont moins de 7 décimètres; leur

largeur en moyenne ne dépasse pas 8 décimètres et demi. Tous les loculi de cette catacombe sont vides; ils ont distribué leurs trésors aux églises de Rome et du monde, qui s*en sont disputé les reliques. Les tombeaux sont de différentes longueurs, selon la dimension des corps qu'ils recelaient. Le Franciscain nous fait remarquer trois loculi de jeunes enfants , faciles à distinguer par leur petitesse. Il nous montre la place de la fiole de sang, indice du martyre.

Nous nous enfonçons à travers ces galeries sombres, étroites et tortueuses comme les rues d'une ville du moyen âge. Nous arrivons à une salle ronde et voûtée : c'est ïarea de saint Philippe de Néri. Tandis que M. A. tient ma torche, je copie à sa lueur vacillante cette in-, scription , gravée sur une plaque de marbre :

IN QVESTO LVOGO

S. FILIPPO NERI FONDATORE DELl' ORDINB DEL ORATORIO

VISITÂNDO FER DIECI ANNl LE SETTE CHIBSE

FV SOLITO TRATTENERSI IN ORAZIONE.

Pendant dix ans, Philippe vint prier chaque nuit danç les catacombes, comme un autre Moïse, pour élever ses mains vers le ciel et demander le triomphe de l'Église, bouleversée par la tempête du seizième siècle.

Nous descendons le dernier étage. Combien la tenoh pérature est douce ici-bas, tandis qu'il vente et pleut Ib-haut ! Nous voici dans une crypte , devant un autel-! sépulcre, a hauteur d'honàme; ce tombeau est vide. Là fut déposé , immédiatement après son martyre , le corps de sainte Cécile, transporté plus tard dans sa Imk

catagombës de saint-Sébastien. tcm

silique du TransteY«re. Oo lit cette inscription sur une ]d^ue de marbre à demi soutenue par tm crampon de fer:

HIC QYONDAM RECONDITVM FVIT

CORPVS BEAT£ COeCILI£

VIRGnaS ET MARTYRIS.

HOC OPVS FECIT

FIERI REVEREÎSDISSIMVS PATER

DOMINVS GVILLELMVS

ARCHIEPISCOPVS BITVRICENSIS

AimO D0M1N1 M. CCCC. IX.

I Ici fut autrefois enseveli le corps de la bienheureuse Cécile , vierçe et martyre. Le très-révérend père et seigneur Guillaume, archevêque de Bourges, a fait faire ce monument l'an de Notre-Seigneur mil quatre cent neuf. »

Un passage des Actes de sainte Cécile peint au vif la île des chrétiens pendant les persécutions. Cécile envoie son é|K)ux Valérien , converti par elle , au Pape Urbain , caché dans les catacombes de Saint-Calixte : a Va , lui dit-elle, à la troisième colonne milliaire de la Voie Appienne. LÀ tu trouveras des pauvres qui demandent l'aumdae à ceux qui passent. Ces pauvres sont Tobjet de ma constante sollicitude, et mon secret leur est connu. Quand tu seras auprès d'eux , tu leur donneras mon salut de bénédiction, tu leur diras : Cécile m'envoie vers TOUS, afin que vous me fassiez voir le saint vieillard Urbain f-j'ai^n message secret à lui transmettre. » Ces moiidiantB chrétiens se tenaient sur la voie Appienne , non loin des catacombes , pour faire le guet « et montrer à tenrs-frères l'entrée des souterrains sacrés.

II t4

A rextrémité de la galerie que nous parcourions, on nous montre un tombeau vide et un tronçon de colonne avec ces mots : Santo martyri Maximo,

On a trouvé cette autre épitaphc dans ce cimetière de Saint-Calixte :

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