‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 29 sur 82 · BET · texte numérisé non relu

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Nous admirions tant de symboles ingénieux inventés par les premiers artistes chrétiens. — Ce n'était pas d'eux-mêmes qu'ils les trouvaient, remarquait le Père, c'était l'Eglise qui les leur inspirait et dirigeaitl'exécution de leurs travaux. Dans les catacombes et dans le moyen âge, l'art religieux n'était pas une œuvre de caprice et d'imagination abandonnée à la libre fantaisie des artistes ; l'Église surveillait son orthodoxie comme celle des livres et des prédications \ Voyez ce qu'il est advenu depuis que les artistes se livrent, sans règle et sans guide , à leurs inspirations individuelles ; ils nous font des sujets religieux che fanno orrore.

Et le bon Père prononça ces mots avec une vive indignation ; ses grands yeux noirs lançaient des éclairs.

La cloche de midi sonna. Il fallait bien laisser aller le P. Marchi au réfectoire» après un entretien qui durait

1 TertuUien adresse de violents reproches à un peintre de son temps nommé Hermogène, qui était resté païen par les mœurs et par l'art : Pingit illicite^ nubit assidue ; legem Dei in libidinem défendit, in artem contemnitf bis falsarius et eauteiHo et stilo. (In Hermogen., c. 1.)

U3S MÂTINÉES DU P. MARCHl. 169

depuis plus de trois heures et dont je ne vous retrace que quelques souvenirs. Nous quittons avec lui ce musée dont il est si fier et si heureux y et où il règne en souverain bienveillant et gracieux, se faisant tout à tous, avec son fin sourire, ses regards pénétrants et sa barrette noire posée sur sa tête blanchie comme la couronne de la science des antiquités chrétiennes. Mais nous ne nous séparons pas de lui sans lui faire promettre de nous mener bientôt aux catacombes dont il est le conservateur général et Tadmirable historien. Je lui achète son grand ouvrage ^ pour étudier d'avance cet intéressant sujet; en me le remettant, il nous avertit de ne pas nous fier aux théories de ceux qui ont étudié sur terre et non sous terre la Rome souterraine ; di coloro chi hanno non sotto ma sopra terra studiato la Roma soUerranea.

* Intitulé : Monumenti délie arii christiane primitive nella metropoli àel Christianesimot designati ed illitstrati. In-folio. II n'a publié encore qoe le premier volume, qui traite de Tarcbitecture des catacombes. — Ce que le P. Marchi fait pour Rome souterraine, un autre jésuite italien, le P.Garucci, Ta fait pour Naples souterraine. Il a publié un vaste recueil d'inscriptions gravées au trait sur les murs de Pompéi. Il a découvert à Rome, au mont Palatin, un dessin grossier qui représente un àne tournant la meule, avec cette inscription : Labora^ aselle , quomodo ego labof^, et proderit tibi -^ Il suppose ingénieusement que quelque pauvre diable d'esclave condamné à la meule, ayant fait son temps, s'amusa à dessiner sur le mur cette caricature en disant à ranimai patient qui le remplaçait : « Travaille, mon petit âne, comme j'ai travaillé moi-même, et cela te fera du bien. »

A JULES YIBERT.

3 mars.

Après avoir dépassé le Colysée et l'église de Saint- Clémenty on monte à droite, par un chemin fort roide, sur le plateau du Gœlius, et on arrive à l'élise des Quatre-Saints-Couronnés, isanti quattro coronati, ou, pour abréger, comme on dit à Rome, t santi quaitro.

Cette église, élevée au quatrième siècle par le pape Melchiade, est curieuse par son antiquité. Elle est pré* cédée d'un atrium, et a trois nefs divisées par huit colonnes de granit; son soffitto ou plafond en bois sculpté fut exécuté aux frais du cardinal titulaire, Henri, depuis, roi de Portugal. Mosaïques et peintures, dans la tribuna; fresques intéressantes du florentin Giovanni Mannozzi, surnommé Giovanni da San-Giovanni, qui a peint, tout en haut, une gloire céleste entourée d'esprits angéliqucs. C'est le premier peintre qui ait eu l'idée de

peindre des anges féminins. Mon cicérone me fait remarquer con gli angioli anche le angiolesse dipintecon strano eapriccio. On descend dans un souterrain où sont conseryées les reliques des saints titulaires. Mais quels sont donc ces martyrs mystérieux? On ignora longtemps leurs noms : c'est pourquoi on les appela les Quatre saints couronnés^ surnom qui leur est resté, même après qu'on eut découvert leur véritable nom par une révélation *. C'étaient quatre vaillants soldats de Tarmce de Dioctétien y qui, par leurs exploits « avaient mérité le signe de l'honneur, appelé corniculum, qui était la décoration militaire de l'époque. Ils étaient frères et se nommaient Severus, Severianus, Garpophorus et Victorinus. Condamnés pour avoir refusé de sacrifier aux idoles , ils furent mis à mort à coups de lanières garnies de plomb, flumbatis cœsi , devant la statue d'Esculape , où leurs corps restèrent abandonnés aux chiens qui les respectèrent. Au bout de cinq jours, ils furent recueillis par le Pape Melchiade, aidé du gâiéral Sebastianus qui, lui aussi, devait bientôt verser son sang pour le Christ, et en attendant donnait la sépulture chrétienne à ces généreux soldats dont il allait suivre l'exemple. Ils furent ensevelis dans les catacombes de la voie Labicane , et rapportés ensuite dans l'église qui leur fut élevée avec cinq compagnons de leurs combats, qui partagèrent leur triomphe* Ces derniers s'appelaient Claudius , Nicostra-

' Extat ia Crbe Eodesîa mb iMmiiie sanctomiB Quatuor Coronatornin; fMmm dia igaola nomiiia divinitns posiea patefacta smit : ubi dod soliim illomm Qaataor, sed etiam bomm qaioqoc Martynim corpora honortfee lepulta aunt, et eonm festiTÎtaK sexto idoK NoTembrâ celebrator. fBrer. rom.)

tus , Symphorianus , Gastorius et Simplicius. Celaient des statuaires très-célèbres sous le règne de Dioclétien, et fort estimés de l'empereur ^ ; les quatre premiers étaient chrétiens. Un jour, qu'ils étaient occupés à tailler leurs marbres , et que , selon leur coutume , ils faisaient le signe de la croix sur leur ouvrage qui s'accomplissait merveilleusement au gré de leurs déisirs, un autre sculpteur de leurs amis, nommé Simplicius, qui était encore païen, leur dit tout étonné : a Je vous conjure, par le dieu Soleil, de me dire quel est ce dieu au nom duquel vous réussissez si bien dans notre art?» Symphorianus lui répondit : «Si tu peux croire, nous allons te leidire, et bientôt tu atteindras la perfection de l'art, et de plus tu auras la vie éternelle *. «Simplicius crut et fut baptisé par le bienheureux évêque Cyrille, Peu de temps après , nos cinq sculpteurs furent accusés par les philosophes d'être chrétiens, et de refuser d'exécuter, selon Tordre de l'empereur, une statue d'Esculape en marbre porpbyrétique. Dioclétien ordonna au tribun Lanipadius de les faire venir, et de les prendre d'abord par la douceur. Lampadius leur dit : «Adorez le dieu Soleil, et faites ainsi tomber les accusations que les philosophes portent contre vous.» Ils répondirent: «Nous

1 Hi, cura essent artifices iusignissimi , et marmorum cœsores probatissimi^ imperatori Diocletiano valde facti sunt accepti. {Acta.)

* Cum itaque^ tcmpore quodam^ essent quadraturis marmorum iatenti, et artem suam signo crucis munirent , et ad voluntatem ipsorum artificiura fieret, horum unus Simplicius, qui adhuc pagano errore tcnebatur, dixit ad quatuor reliques : « Adjuro vos, per deum Solem, ut quis iste Deus sit dicatis milii, in cujus nominc vos tam bcne operamini. »

Cui Symphorianus: «Si potes crcdere^diccmus tibi, et moi artem consequeris; sed et vitaui œlcrnani liabebis. »

LES QUATRE COIRONWES. 173

n'adorerons jamais Touvrage de nos mains , mais nous adorons le Dieu du ciel et de la terre, Jésus-Christ, CIs de Dieu, qui règne à jamais * !» On les mit en prison, et y comme on ne put leur faire abjurer la foi du Christ, Lampadius les 6t dépouiller et frapper rudement avec des scorpions: c'étaient, dans la langue des bourreaux romains, de petits bâtons noueux armés de pointes aiguës. Mais bientôt le tribun, saisi par le démon , expira pendant le supplice des martyrs. A cette nouTcUe, Dioclétien, furieux, ordonna à un certain Nicelius, citoyen romain , togatuSy d^en fermer les pieux artistes tout yivants dans des cercueils de plomb et de les jeter ainsi dans le Tibre. Quarante-deux jours après, un chrétien, nommé Nicomedus, retrouva ces corps sacrés et les déposa honorablement dans sa maison. Ils souffrirent le 8 novembre de Tan 303 *. Tel est le simple et touchant récit des Actes que nous avons suivi pas à pas; il mériterait d'être placé en tête des archives de Thistoire de la

1 Non multo post accusât! a philosophis qaod Cbristiani essent, et quod deura .fsculapium fingere^sicnt prsceperat imperator^ ei marmore porphyretico et Procooaesio noluissent^ Dioclctianus jussit cuidam tribuno, Domine Lampadio, sub moderatione verborum eos audire.

Quibus idem F.ampadins dixit : «Adorate dcuin Solem, ut destruatis consilium philosophorum. »

Qui respondentes^ dixerunt : «Nos nunquam adoramus facturam manuum nostrarum, scd adoramus Deum cœli et terne, qui iroperat in ietemum^ Jesum Cbristum Filinm Dei. »

* Rcclusi sunt igitur in custodia publica. Inde, cum mutari a fidc Cbristi non possentjubente Lampadio^ exspoliantur, et scorpionibus grarissime cœduntur. Moi Lampadius^ a daemonio correptus, exspiravit. Hoc factum cum audisset Diocletianus, niraio furore repletns, jussit cuidam Kicetio togato ut in locutis plumbeis vivi includercntur, ac sic in fluvium praecipitarentur. Post die s autem quadraginta duos veiiit quidam Nicodemus CbristianuS; et levavit cum ipsis loculis corpora martyrum, et in domo sua honorifice-posuit. Passi vero sunt vi idus Novembris.

là sculpture. Le pinceau de Giovanni Mannozzi a représenté le supplice de ces martjrs dans Tabside de l'église des Quatre-Couronnés; on les y voit enfermés tout vivants dans ces caisses de plomb qu^on va jeter au Tibre ; Tun d'eux montre encore sa tête à demi écrasée sous le couvercle: c'est horrible à voir.

Marangoni raconte une histoire à peu près semblable d'un sculpteur romain dont il ne dit pas le nom. Dioclétien lui avait commandé trois 6gurines de Jupiter, Junon et Mercure. L'artiste nazaréen sculpte à la place de ces fausses divinités Notre-Seigneur, la sainte Vierge et saint Jean TEvangéliste '. L'empereur, dSiltante des beaux-arts, admire ces nouveaux types qu'il ne connaît pas , et veut payer généreusement ces trois chefs-d'œuvre. Le sculpteur refuse et s'explîqae; il s'écrie qu'il n'a pas fait les dieux de l'empereur, mais le Dieu des chrétiens, sa Mère Immaculée et son Apôtre bien-aimé. Dioclétien, irrité, lui accorde le martyre qu'il réclame comme payement de ses ouvrages. Les chrétiens cachèrent ses reliques à Âquilée, et delà elles furent transportées à Saint-Marc de Venise, où on les vénère près de la porte du baptistère. Qu'on aimerait à retrouver les statuettes d'un de ces premiers artistes chrétiens!

ce Les arts, dont la charité sait faire aussi des vertus, vénèrent à Rome une réunion d'artistes qui ont obteuu la véritable couronne d'immortelles : la peinture, saint Luc; la sculpture, les martyrs Claude, Nicostrate, Sym-

^ U sauto uomo le scolpi con intenzionc di formare in vece di GiOTe (juella di Christo nostro signorc, in luogo di Giunone qucUa dcUa beata Vcrgiiic, e per quella di Mcrcurio S. Giovanni Evangclisla.

LES QUATRE COURONMÏS. 175

phorien, Castorius et Simplicius; la musique, sainte Cécile; la poésie, saint Damase. » (Mgr Gerbet.)

Ces martyrs de Part et de la foi, dont nous avons raconté rhistoire , sont à Rome les patrons de la confrérie des sculpteurs et tailleurs de marbre et de pierre, scarfeUini, qui y ont une grande dévotion et qui ont imprimé à leurs frais la vie de ces saints '. Cette corporation possède dans le cortile qui précède Téglise des Quatre-Gouronnés une chapelle dédiée à saint Sylvestre, qui renferme de vieilles fresques sur la vie de ce Pape et sur les exploits de Constantin. J*y remarque un beau portrait en pied du premier César chrétien, peint sur un pilier en face du portrait de Saint-Sylvestre , qui baptisa Constantin. A côté est la maison et le Corner- TQtorio des pauvres orphelines, créé par Pie IV.

Ne trouvez-vous pas que tous les sculpteurs chrétiens devraient avoir pour patrons Claude, Nicostrate, Symphorien, Castorius et Simplicius?

Hélas ! trop souvent la sculpture est redevenue païenne de forme et de pensée. Depuis la Renaissance', trop d^artistes ont fait comme ce Démétrius dont parlent les Actes des Apôtres (xix). Il était orfèvre à Éphèse, et faisait en argent de petits temples de Diane qui lui rapportaient beaucoup , et il ameuta ses ouvriers et tout le peuple contre saint Paul, qui enseignait que les ou-

• Eo bouquinant à Rome j'ai trouvé cette édition populaire ; elle est inlitiUée : Brève ragguaglio del martirio dei SS. quattro œronati e di titri cinque prottettori de* scafpellini de* quali si célébra la festa alli S dinooembrey dall* università de* Scarpellini, nella loro chiesa de* SS. Andréa e Letmardo a Torrede Specchi.— Stampato ad instanza dell* Uni. verfità medesima, — In Roma mdcgxcv. — Pt^sso i Latzarini. — Con ficenzn de' Superiori.

176 LES QUATRE COURONiNÉS.

vrages de la main des hommes n'étaient point des dieux.

L'étude exclusive de l'art ancien et l'imitation du nu antique, ont rendu la statuaire idolâtre et dangereuse. « Si l'on en croit Vasari, remarque M. de la Gournerie, le confessionnal entendit parfois l'aveu des impressions funestes causées, au sein même des temples chrétiens, par ces brûlantes images. » Salvator Rosa, dans sa satire sur la peinture , flagelle énergiquement les parents imprudents qui offrent de pareils tableaux aux regards de leurs enfants :

0 padri, 6 madri ammaliati, e guerci,

La Tostra vigilanza OT^è rimasa^

Che comprate ogni (h quadri si lerci ?

Tout le monde n'a pas la naïve candeur de ma nourrice bourguignonne, qui s'écriait à la vue des statues du jardin des Tuileries : Oh ! Jésus ! que de saintes et de saints ! Si mon curé en avait seulement un pour mettre dans l'église de notre village!

« Chacun, disait saint Grégoire de Nysse, est le peintre et le sculpteur de sa propre vie *. »

Croiriez-vous qu'au moment où je vous parle de ces artistes martyrs dont le ciseau chrétien refusa de sculpter des idoles , croiriez-vous qu'à l'heure qu'il est, dans

1 Voyez DOS sculpteurs du Moyen Age ; quelle grâce pieuse et décente ! Comme dans leurs statues le corps est chastement voilé et dissimulé ! comme toute la \ie et TexpressioA sont concentrées dans la tête et sor le \isage ! « C'est là tout le secret de la différence qui existe entre l'art ancien et l'art moderne ; le premier, supérieur par la forme, le second, par le sentiment; Tuu doué d'un corps, l'autre d'une &mc. » (Tbiers, de la Propriété, etc.)

UD pays autrefois catholique et qui se dit encore chrétien, il y a une fabrique (Tidoks pour les païens ? C'est TAngleterre qui nous offre ce spectacle unique en Europe; elle s'en vante, sans doute , comme d'une prouve de sa tolérance et de la liberté de conscience qu'elle accorde aux pauvres idolâtres dont elle daigne ainsi favoriser, tout en en profitant, les besoins religieux, il parait que Couberen, le dieu des richesses, est surtout d'un travail exquis; le Veau d'or hébraïque n'était rien auprès de ce produit de l'industrie anglaise •.

Quand vous reviendrez à Rome, mon cher ami, n'oubliez pas de faire un pèlerinage à Téglise des Quatre- Couronnés , et croyez bien , selon un mot de M. l'abbé Gaume , que des ossements brisés des martyrs sort une vertu qui purifie le cœur, et une flamme sacrée qui allume le flambeau du génie.

Après le martyre de nos cinq sculpteurs, je ne connais rien de plus touchant que celui de saint Lazare, moine

^ Ce fait, qui semble incroyable, nous est atteste par un organe peu nispect; c^est par une feuille protestante de Paris, les Archives du Christùmismef qui ajoute : « Or, il se trouve une telle Fabrique à Birmingham, et on la dit prospère. Voici un extrait de son prix-courant :

• « Yamen (dieu de la mort), en cuivre fin; fabriqué avec beaucoup de « goût. — Nirondi (roi des démons), modèles très-variés. Le géant qu'il « monte est du plus hardi dessin, et son sabre de modèle moderne. -* « Varonnin (dieu du soleil). Plein de vie. Son crocodile est en airain , et

• son fouet en argent. — Couberen (dieu des richesses). Ce dieu est d'un

• travail admirable; le fabricant y a mis tout son art et tout son talent.

• — On trouve des demi-dieux et des démons inférieurs de toute espèce. « — On ne fait pas de crédit. — Escompte sur payement comptant. » (Cité par l'Univers du 17 septembre 1855.)

Ce fait nous reporte à ces temps où le paganisme était encore debout, et où TertuUien reprochait à certains artistes de représenter le corps du Seigneur avec des mains qui ont confectionné le corps des démons : Eas manns admovere corpori Domini , guœ demoniis corpora eonfecerunt, (De iddatr., c.Yii.)

byzantin. G^était un peintre célèbre à Constantin quand un édit de Tempereur iconoclaste, Léon Flsau ordonna de détruire toutes les images de Jésus-CI Non seulement Lazare n'anéantit pas ses pieux vrages , mais il en créa de nouveaux. 11 fut arrêt ordre de Tempereur, et eut les mains percées d'u rouge. La douleur le fit évanouir, mais Dieu le ^ miraculeusement, et il put reprendre le pinceau ^ Il faut avouer que les artistes chrétiens ont un { de préparation qui n'appartient qu'à eux et qui

1 Les iconoclastes, dont les luthériens ont reproduit (es doc prétendaient que les images matérialisaient la religion. « Ce pr remarque Mgr Gerbet, était l'antipode du principe chrétien, siiiv; quel, en se servant des choses sensibles pour aider Tâme à s^éley< l'invisible, on spiritualise les sens eux-mêmes. Ces sectaires raisoi comme si la doctrine catholique eût prétendu que les images poi être l'expression directe de ce qui est invisible : elles n'en so l'expression indirecte, en verlu de la liaison, perçue par l'esprit, les objets figurés pour les sens et les objets que les sens ne peuvi teindre. La peinture est un supplément à la vue immédiate des c elle ne doit donc, pas plus que cette vue elle-même, être séparé*

foi qui nous apprend l'union de l'invisible avec le visible Les

clastes n'attaquaient pas seulement les honneurs rendus aux i mais aussi la peinture religieuse elle-même : suivant eux , tout t sacré était une sorte de proposition liétérodoxe. La proscriptioi peinture religieuse eût été vraisemblablement étendue à la peint général. Son existence tout entière était en question. Comment elle pu vivre, bannie du domaine de la Toi où elle a toujours pi inspirations les plus fécondes ? La peinture sacrée était d'ailleurs l qui pût se produire à cette époque. Que serait devenu Tart, si st numents, ses traditions, sa vie eussent été tout à coup supprimé chrétienté n'eût plus été, sous ce rapport, qu'un désert inculte et s Le pape Adrien l*-!*, appelé à triompher des iconoclastes, a doncei Ses mains les destinées de l'art : il l'a sauvé aussi réellement que le Grand a sauvé l'Italie des fureurs d'Attila. L'Église l'a placé $ autels : les académies de peinture lui devraient une statue, ayan inscription celte pensée tirée de ses écrits, qui caractérise à fond gnité de l'art : « Si Thomme fait des images de ce qui est divin « qu'il est fait lui-même à l'image de Dieu. »

réussit à merveille. Nos cinq sculpteurs font le signe de croix sur le marbre qu'ils vont entamer; Frà Angelico s'agenouille pour peindre le Sauveur et sa divine Mère; Juan de Joannès communie avant de prendre le pinceau; Palestrina écrit en tête de son cahier de compositeur : Mon Dieu, éclairez-moi! Pascal s'écrie dans un de ses immortels fragments : « Si ce discours vous plaît, sachez qu'il vient d'un homme qui s'est mis à genoux avant de l'écrire ! »

Pascal a dit que la foi, c'est Dieu sensible au cœur ; ne pourrait-on pas dire aussi que l'art véritable, c'est Dieu sensible aux yeux ?

Si moarir pour son prince est un illustre sort. Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort r

CORNBIULR.

Au sommet du Cœlius, non loin des Quatre-Couronnés, s'élève une rotonde isolée entourée de murs; on y pénètre par une petite porte toujours fermée , où il faut frapper longtemps pour se faire ouvrir par le custode : c'est l'antique église de Saint-Etienne-le-Rond , San- Stefano-Rotundo , une des plus étranges de Rome par sa forme. Cette forêt de colonnes de granit^ dont presque aucune ne se ressemble , compose deux portiques tout à fait circulaires y surmontés d'une coupole; au centre s'élève sur l'autel un tabernacle bizarre qui a coûté, diton , quarante ans de travail à un pauvre Suédois qui était custode de cette église au seizième siècle. On ignore \sl destination primitive de cet édifice antique : c'était peut — être y disent les savants, un macellum, une balle à I^b.

GALERIE DES MARTYRS. i8l

viande, ou bien une salle de bain, un temple de Claude, de Baccbus ou de Jupiter Étranger. Le fait est qu'ils n'en savent rien. Tout ce qui est certain, c'est qu'au cinquième siècle le Pape saint Simplicius , voulant «lever une église à saint Etienne , prit ce temple, et, le trouvant à moitié détruit par les barbares , lui fit faire les réparations nécessaires, et enleva à droite cl à gaucbe , dans Rome , les premières colonnes de granit qu'il trouva pour remplacer celles qui étaient Irisées. Nicolas V le fit restaurer, et fit murer I'intercotUMMUM de la première colonnade. Un siècle après, cet ancien édifice prêta ses murailles, comme une toile immense, au pinceau de deux artistes chrétiens qui y tracèrent l'histoire sanglante du Christianisme naissant : c'est un véritable tableau de bataille , et de quelle bataille, suivie de quelle victoire !

C'est une galerie des martyrs qui commence à Hérode et se poursuit de tyrans en tyrans jusqu'à Dioclétien. Cette tragédie chrétienne s'ouvre par le massacre des saints Innocents, célébrés par Prudence, dont l'hymne charmante a été gracieusement traduite par le vieux Desmarets :

Brillez^ flem*s des martyrs, dont la troupe innocente Tombe au lieu de Jésus sous le fer des méchants,

domme un tourbillon dans nos champs Rompt les tendres boutons de la rose naissante.

Prémices des martyrs qui pour Christ se dévouent. Vous mourez pour l'Agneau plu» doux que des agneaux,

Vous riez devant vos bourreaux, Et vos petites mains de vos palmes se jouent.

Antonio Tempesta a peint les Innocents, la Vergine addohraJta et le martyre des saints Primus et Felicia-

i82 GALERIE DES MARTYRS.

nus. Les yoici dans le Golysée exposés aux lions, qui les respectent ; alors on leur verse du plomb fondu dans la bouche y on leur disloque les membres avec des poulies, enfin ils sont décapités.

Nîccolô Pomarancio a exécuté toutes les autres fresques si nombreuses et si variées qui se déroulent comme un panorama sur les murs circulaires de Saint-Etiennele-Rond ; il a déposé sur la longue ligne des intercolum" nium un volume entier de' la sanglante narration de saint Grégoire de Nysse sur tous les genres de supplices infligés aux martyrs: c'est à faire dresser les cheveux sur la tête d'horreur, de pitié et d'admiration. Ces peintures ont beaucoup d'incorrections et une extrême négligence de dessin ; mais elles sont exécutées avec un coloris expressif ^ et une hardiesse de pinceau digne de l'école espagnole. C'est une verve, une fougue, une furie incroyables ; il semble que le peintre ait trempé son pinceau dans le sang , et , comme Ribeira, il a l'air du bourreau des martyrs qu'il représente , tant il parait se repaître de leurs souffrances. C'est le Dante de la peinture; mais, au lieu des tourments éternels des damnés , il nous retrace ces supplices passagers que les chrétiens supportaient avec tant de joie et d'espérance, pendant lesquels ils avaient des bénédictions pour leurs persécuteurs, ils voyaient le ciel s'ouvrir et les consoler par des visions de paix et d'amour, tandis qu'ils accomplissaient dans leur corps , dit Massillon , ce qui manquait à la Passion de leur Maître.

11 serait à souhaiter que ces peintures saisissantes

* Gagliarde espressionni e vivaci colori. (Nibby.)

GALERIE DES MARTYRS. i8 <

fussent reproduites par la gravure dans toute leur sainte horreur; elles formeraient ainsi Y Album des martyrs, les héros des seules victoires où , selon l'expression de MgrGerbet, l'on n'ait pas à pleurer sur les vaincus.

Voici d'abord Notre-Seigneur sur la croix ; adorons le Modèle, le Roi des martyrs. Voici saint Etienne , le proto-martyr auquel cette église est dédiée : c'est un de mes patrons , et j'aime à lui réciter les beaux vers où Daote peint son glorieux supplice :

Poi vidi genti accese in fuoco dira, Con piètre uu gioTinetto ancider, forte Gridando a se pur : martira, martira ;

E lui Tedea chinarsi, per la morte Che r aggrava^a già inTcr la terra, Madegli occhi iacea sempre al ciel porte,

Orando air alto sire in tanta guerra, Che perdonnasse a' suoi persecutori, Con queir aspetto che pietà disserra.

Voici les apôtres : saint Pierre crucifié, saint Paul décollé, saint Jean plongé dans une chaudière d'huile bouillante qui va se changer pour lui en une huile fraîche et parfumée; Domitien, vaincu, reléguera Tapôtre <ians l'île de Patmos, où il écrira pour nous le poëme de la fin des temps. Bravo! Néron ! tour à tour tigre et pourceau, roule-toi dans la fange et dans le sang ! fais recouvrir les chrétiens de peaux de bêtes, et livre-les ainsi dans tes jardins aux chiens dévorants qui les poursuivent comme un vil gibier! Ces Nazaréens impies osent nier ta divinité ; revêts-les d'une tunique ensoufrée, et qu'on y mette le feu pour qu'ils servent de mèches aux horribles flambeaux qui éclairent tes orgies !

i 84 GALERIE DES MARTYRS.

Salut à TApôtre des Gaules , à saint Denis , qui porte dans ses mains sa tête barbue et mitrée ! Saint Vital est enterré vivant. Eustache, commandant de la cavalerie romaine au siège de Jérusalem, se fit remarquer de Trajan et combattait encore sous Adrien. Nommé général, il ramène à Rome son armée victorieuse, et Adrien lui ordonne de monter au Capitole pour rendre grâce aux dieux : Eustache déclare qu'il ne doit remercier que le Dieu des armées. Adrien , qui se piquait d'être artiste, poëte et antiquaire, se rappelle le taureau d'airain que Pérille inventa pour le tyran Phalaris et dont il fut la première victime; le divin empereur sourit à l'idée d'essayer de ce nouveau supplice sur son général victorieux ; il fait chauffer jusqu'au rouge un taureau de bronze où l'on enferme Eustache, Théopista sa femme, et leurs deux fils, Théopiste et Agapel. J'ai vu dans l'église de Saint-Eustache in platana un beau et grand tableau de l'impériali , qui représente le moment où le général va être jeté dans le taureau béant dont la gueule embrasée engloutit son second fils :

J'ai -vu, Ciel, tu le sais par le nombre des âmes Que j'osai t'envoyer par des chemins de flammes , Dessus les grils ardents et dedans les taureaux Chanter les condamnés et trembler les bourreaux !

Beaux vers de Rotrou dans sa tragédie de saint Genest; il a dit encore dans des vers non moins fermes et non moins pleins :

Après les avoir vus d'un visage serein

Pousser des chants aux cieux dans des taureaux d'airain.

Voyez Laurent sur son gril rougi au feu, qui lui

semble ud lit de plumes et de roses. Polycarpe est sur le bûcher; le Pape saint Galixte a une pierre au cou, et on le précipite d'une fenêtre dans un puits :

Il tombe dans rabime et monte vers les deux.

Saint Agapitus est suspendu la tête en bas au-dessus d'un grand feu de bois vert dont la fumée l'étouffé. Deux jeunes martyrs (j'oublie les noms de ces Scaevola chrétiens) posent d'eux-mêmes leurs mains sur des trépieds embrasés^ pour défier leurs juges. Le jeune enfant saint Vit est plongé dans un bain de poix bouillante avec sa nourrice Crescentia et son père nourricier, Modestus; rien de plus naïf et de plus sublime que ses réponses au juge et à son propre père encore païen * :

Je suis jeune^ il est vrai^ mais aux âmes bien nées^ L^martyre n'attend pas le nombre des années.

Saint Artemius est écrasé sous un rocher ; sa tête est prise à moitié dessous ; ses yeux sortent de leurs orbites. On enfonce à ce chrétien des roseaux sous les ongles. Saint Hippolyte est attaché à la queue de chevaux saunages. Voici des martyrs brûlés dans un four à chaux ; en voilà d'autres hachés par morceaux ; c'est atroce ;

* Od peu( lire ses ^ic^e^ dans Tintéressante bibliothèque des classiques "^retiens, publiée par M. l'abbé Gaume, qui ajoute à ce sujet:

« Il est revenu tant de gloire à TÉglise du martyre de saint Vit, que Rome s'empressa de bâtir en Thonneur de l'illustre enfant la célèbre église de S. Vito ad Mocellum, sur le mont Esquilin, où les enfants du <iuartier se réunissent encore pour la retraite préparatoire à la première ^mmunion^ et que la France^ maîtresse de Rome d'où elle avait chassé le» Lombards, voulut emporter, comme son plus riche trésor, les restes "wrés deTimmortel martyr. »

on les mutile et on les dépèce à plaisir. Ce tableau n'est qu'un horrible amas de nez , d'oreilles , de pieds et de mains coupés; tous ces patients sont joyeux et souriants , comme si on les débarrassait de membres inutiles ou gangrenés. Celui-ci est enterré jusqu'au cou dans un sable brûlant , le visage exposé au soleil , les paupières coupées, la tête enduite de miel pour attirer les mouches. En voici un autre que l'on a éventré , el qui sert d'auge à des pourceaux. La plume se lasse à décrire ce que le pinceau a osé retracer aux yeux sur ces murs ensanglantés. Chaque province de l'empire, disait Eusèbe, avait son supplice particulier : le feu lent en Mésopotamie , la roue dans le Pont , la hache en Arabie, le plomb fondu en Cappadoce; mais Rome païenne réunissait tous ces supplices et en inventait de nouveaux. C'est ainsi que saint Jean la peint dans l'Apocalypse, tout enivrée du sang des justes. 11 faut lire dans Eusèbe, dans Lactance, dans les Actes des martyrs, toutes ces ingénieuses variétés de supplices : ongles d'acier, chevalets, croix, roues, peignes de fer, tenailles rougies, lanières garnies de plomb, cercles aigus autour de la tête. Parfois on attachait les chrétiens à des arbres courbés avec des machines, et les branches en se relevant emportaient les lambeaux des victimes. On les cousaitaussi dans des peaux de taureaux fraîches qui, exposées au soleil, les étouffaient lentement en se retirant. On les écorchait vifs ; on les faisait traîner par des chevaux sauvages sur des cailloux et des lames d'acier tranchantes 3 on les écrasait sous les pressoirs, qui rendaient une vendange de sang. Quand ils étaient trop nombreux pour essayer sur chacun un supplice particulier, on les

GALERIE DES MARTYRS. i87

liait en masse sur des barques qu^on submergeait.

Nantes devait revoir cette invention païenne dans les

noyades républicaines de Carrier.

Ce qu'il y a à remarquer aussi , et ce qui doit nous servir d'exemple en tous les temps, c'est que les empereurs romains n'avaient pas de sujets plus soumis , de soldais plus courageux que les chrétiens, tant qu'ils leur laissaient le libre exercice de leur religion ; mais dès qu'on attentait à la liberté de leur conscience, ces mêmes hommes devenaient de divins entêtés que rien ne pouvait vaincre :

Ils font des yœux pour nous qui les persécutons^ Et depuis tant de temps que nous les tourmentons Les a-t-on tus mutins, les a-t-on vus rebelles ? Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles? Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux. Et lions aux combats, ils meurent en agneaux.

{Pdyeucte,)

La mort pour les trop voir ne leur est plus sauvage; Pour trop agir contre eux le feu perd son usage ; En ces horreurs enfin le cœur manque aux bourreaux. Aux juges la constance, aux mourants les travaux.

(rotrou.)

Ces martyrs étaient de tout âge, de tout sexe, de toute

condition :

J'ai vu tendre aux enfeints une gorge assurée A la sanglante mort qu'ils voyaient préparée, Et tomber sous le coup d'un trépas glorieux Ces fruits à peine éclos déjà mûrs pour les cieux. J'en ai vu que le temps prescrit par la nature Etait prêt de pousser dedans la sépulture. Dessus les échaufauds presser ce dernier pas. Et d'un jeune courage affronter le trépas.

iSB GALERIE DES MARTYRS.

J'ai vu mille beautés en la fleur de leur âge A qui^ jusqu'aux tyrans^ chacun rendait hommage^ Voir avec quel plaisir, meurtris et déchirés, Leurs membres précieux de tant d'yeux adorés : Vous l'avez vu mes yeux, et vous craindrez sans honte Ce que tout sexe brave et que tout âge aflï'onte?

(rotrou.)

Que de vierges ont mêlé, dans leur couronne, conune disent les Actes, le lys de la virginité à la rose du martyre! Que de néophytes dont les robes, blanchies la veille dans les eaux du baptême , s^empourpraient le lendemain dans leur propre sang I On a remarqué que les vierges et les adolescents forment environ le tiers des martyrs connus :

Et dans un faible corps s'allume un grand courage.

Le Pomarancio n'a pas oublié les vierges et les femmes chrétiennes dans sa galerie des martyrs. Voici Catherine sur la roue et Agnès sur le bûcher ; Prisca , vierge de treize ans, livrée aux lions qui lui lèchent les pieds; Cécile, étouffée dans les bains de sa demeure; Sothère, offrant ses joues virginales] aux soufflets, supplice réservé aux esclaves; Bibiane, liée toute nue à une colonne et flagellée jusqu'à la mort; Martine, découpée à coups de rasoir ; Agathe, les seins coupés ; un bourreau les ramasse tout sanglants; elle dit au juge : a Ne rougis-tu pas de faire couper à une femme ce que toi-même as sucé dans ta mère * ? » On arrache les dents à ApoUonie avec des tenailles ; le* juge , le doigt levé , semble compter le nombre des dents avec une atroce

^ Non pudet amputare in fœmina quod ipse in matre suxisti? (Brev. rom.)

tranquillité. Marguerite est étendue sur le chevalet, blonde, jeune et souriante; les bourreaux s'acharnent sur son corps nu j pur et sanglant , c'est à faire pleurer ; ils lui déchirent les seins avec des ongles de fer, tandis qu'un prêtre païen lui montre une statuette de Jupiter qu'il rengage à adorer. Thècle est attachée aux cornes d'un taureau furieux qui sème derrière lui les lambeaux de ce corps virginal. C'est aussi le supplice de Blandine, jeune esclave lyonnaise ; on l'enferme dans un filet, et on la livre sans défense aux attaques du taureau. Le cirque deCarthage est devant nos yeux. Sainte Perpétue a écrit jour par jour l'histoire de son martyre jusqu'au moment oii elle fut exposée à l'amphithéâtre avec son frère, saint Satar,etson esclave, sainte Félicité, qui était enceinte et qui accoucha dans la prison ^ On mène les deux héroïnes dans le cirque et on les dépouille de leurs vêtements ; mais le peuple voyant Félicité si délicate et relevant à peine de couches , stiïlantibus mammis , en fut ému et indigné; il fallut pour l'apaiser donner des robes flottantes à ces deux chrétiennes qu'on enferma dans un filet et qu'on jeta ainsi aux pieds d'une vache furieuse. Perpétue reçoit la première un coup de corne, mais elle se préoccupe moins des déchirures de ses membres que des déchirures de sa robe qui l'exposent presque nue aux regards de la foule; elle tombe sanglante, plus attentive à la pudeur qu'à la souffrance , pudoris potius

* Son accouchement fut difficile, et elle se plaig^nait ; Tun des geôliers bu dit: a Comment^ toi, qui ne sais pas supporter les douleurs de Tenfan- ^ntj supporteras-tu demain les supplices et la mort qui t'attendent ? — Félicité répondit : Aujourd'hui, c'est moi, moi seule qui souffre ; dci&ûnj ce sera Jésus-Christ lui-même qui souffrira en moi.» Hodie egopa- 'wr ; cras in me pafietur Christtts.

memor quant doloris. Ainsi , sur cette place de la Révolution, rougie de sang comme les amphithéâtres antiques, nos pères ont vu Madame Elisabeth, sur Féchafaud de Louis XVI , dire au bourreau qui d'un geste avait mis à nu les épaules de la victime : « Au nom du ciel, Monsieur, recouvrez-moi le sein ! »

Il faut s'arrêter; terminons par le martyre de deux mères romaines qui ont montré un courage plus grand que celui de la mère des Gracques. Gornélie disait :

Fille de Scipion, et pour dire encore plus, Romaine, mon courage est encore au-dessus.

Les chrétiennes ne disaient rien et mouraient.

Sainte Symphrose, pendue par les cheveux, fut précipitée dans ces cascades de Tivoli qui avaient baigné les courtisanes et le Falerne d'Horace; elle encouragea ses sept enfants à l'imiter, et pas un ne manqua à la suivre. Sainte Félicité, autre dame romaine , fut plus rudement éprouvée ; elle ne précéda pas, mais suivit ses enfants dans le ciel. On peut dire qu'elle souffrit huit fois le martyre, une fois dans sa personne, et sept fois dans celle de ses enfants. Elle avait aussi sept fils : « Mes enfants, leur dit-elle, regardez en haut, voyez le ciel, méritez-le ; » Videte , filii , cœlum , et sursum ciccipite ' /

Qu'est-ce qui donnait cette force surhumaine à ces hommes , à ces vierges , à ces mères , à ces enfants? Qu'est-ce qui la donne encore à nos missionnaires et à

* Ccsi aussi ce qu'exprime le geste de la mère de saint Symphorien dans le beau tableau dlngres. Hippolytc Flandrin, dans ses fresques df Saint- Vincent-dc- Paul, a peint sainte Félicité et ses sept jeunes enfants Tainé^ qui est encore tout petit, marche deyant, portant un long glai^ nu sur son épaule, idée ingénieuse et touchante.

GALERIE DES MARTYRS. id\

nos sœurs de charité ? C'est Jésus-Christ dans son corps et dans son sang , c'est la communion fréquente, et elle était quotidienne chez les premiers chrétiens; on la donnait même aux petits enfants exposés , comme les adultes, à verser leur sang pour le Christ *. Nourris de la chair de Jésus-Christ, teints de son sang, les chrétiens sortaient de leurs cachots , dit saint Chrysostome, comme des lions tout sanglants et redoutables au démon lui-même*.

Le mot martyr vient du grec Miprup, témoin. Quand le paganisme à son tour fut persécuté , il tomba de luimême et n'eut pas un seul martyr. L'erreur a eu parfois des adeptes qui l'ont défendue jusqu'au sang; mais ce n'est pas la mort qui fait le martyre, a dit un Père, c'est lacause. Le nombre des martyrs est infini ; on l'évalue à

^ E perché in quei tempi proccllosi, poco mcn degli adulti délia barbarie de' gentili eraa sicuri gli stessi più teneri fanciullini^ pcrciô ancb' eglino erano ammcssi a riccvere un tanto sussidio in quel meglior modo^ che n'erano capaci ; onde Ycniyano communicati sotto la specie sola dal vino , intingendo il Diacono o il Sacerdote Testrcmità del dito auriculare nella medesima^ e ponendola poi in bocca al bambino, questi veniva a SQCchiarla a modo di latte^ o pure servendosi d'un piccolo cucchiajo di métallo con manico a foggia di foglia^ uno de quali qui yedersi delineato nella tavola del c. m. (Boldetli, Osservazioni, 1. i.) Saint Cyprien raconte que des parents cbrétiens ayant laissé un jour leur enfant dans les mains d'une nourrice païenne^ celle-ci le porta aux magistrats qui donnèrent à sucer à Tenfant un morceau de pain trempé dans le sang d'une Tictinae inimolée aux idoles. Le lendemain,, Tcnfant ayant été présenté à Tautel par ses parents, le Diacre voulut lui faire goûter au vin consacré ; l'enfant refusa avec borreur, et l'ayant pris de force , il se mit à pleurer et à vomir : In cor pore atque are violata Euchoristin permanere non potuit.

* C'est ce que Tart du Moyen Age exprimait si bien en sculptant sur les cbapiteaux des églises des lions buvant dans des calices. Ainsi, par exemple, au portail de Saint- Aignan de Cosne. (M. Tabbé Grosnier^ Iconographie chrétienne.)

onze millions pour toute TEglise , et à deux millions et demi pour Rome seulement. 11 fallait ces torrents de sang généreux pour cimenter la cité de Dieu. Sans cette soif du martyre qui dévorait les premiers chrétiens et qui leur faisait aller au devant des supplices, jamais peut-être l'Évangile n'eût triomphé du paganisme, si profondément enraciné dans les cœurs. Pour i^aincre les persécuteurs, ils ont mieux réussi en laissant verser leur sang, qu'en essayant de répandre le sang de leurs ennemis. Victimes, ils ont triomphé des bourreaux. Sur le bûcher et sur les chevalets, dans le cirque, sous la dent des bêtes, ils furent plus terribles aux tyrans que les Spartacus révoltés qui affrontèrent leurs maîtres sur les champs de bataille. Quand la cause est juste, celui qui souffre est plus fort devant Dieu et devant les hommes que celui qui résiste ; celui qui reçoit les coups est plus sûr de vaincre que celui qui les donne, Je chrétien qui succombe, que le séditieux un instant vainqueur. <( Plus on nous fauche, plus nous repoussons, » disait TertuUien aux païens : Quo plures metimur, plures efficimur. « Fils du Calvaire , » s'écrie le Père Ventura dans l'Oraison funèbre d'O'Connell , a les chrélieos se multiplient quand on les décime; ils triomphent 'dans l'humiliation, et ils ressuscitent dans la mort! »

Gomme ils fuyaient la gloire et- cherchaient les supplices, Les supplices enfin les ont glorifiés.

(Corneille, Imitation de J.-C.)

A PIBRRB GOBNBltLB.

Père de notre scène, 6 Corneille ! 6 grand homme ! Je pense à toi souvent dans cette antique Rome ; Sans avoir vu ses murs, tu la connaissais mieux Que plus d'un voyageur qui la vit de ses yeux. Et sans avoir quitté ta fraîche Normandie, En toi tu portais Rome, et tu Tas agrandie ^ ; D'après ton propre cœur ta muse devina L'àme du grand Pompée et l'âme de Cinna. Viens, Corneille ! en suivant leurs glorieuses traces, Allons rêver ensemble au tombeau des Horaces.

Maisnon, je me sens froid devant ces demi-dieux.

Tous ces héros païens ne sont point nos aïeux;

Mais les chrétiens martyrs, les vierges et les prêtres,

VoUà ce qui m'émeut, car ce sont nos ancêtres ;

Voilà ii(rtre noblesse, et c'est avec raison

Que nous portons comme eux une croix pour blason.

* Comme on dit Jules-le-Bomain, Mignard-le-Roroaio, Poussin-le-Ro- BiiAf ne faut-il pas dire aussi Corneille-le- Romain ?

Laissons \k les héros de Tantique Elysée,

Corneille î allons tous deux prier au Colysée,

Sur ce champ de bataille où, toujours invaincus.

Nos pères ont bravé les fils de Romulus.

Vieux chrétiens, noble race, h mourir toujours prête * ,

Et dont le jour de mort devient un jour de fête * ;

Tu les peignis, Corneille, en traits ineffacés :

Le Colysée et toi, vous vous reconnaissez.

Là ton fils Polyeucte et ta fille Pauline

T'attendent couronnés d'une palme divine ;

Tu n'as rien de plus beau que ce couple chrétien.

Je crois entendre encor leur sublime entretien.

Céleste dénoûment d'une héroïque histoire :

« Où le conduisez-vous? — A la mort. — A la gloire ! »

Le Colysée, commencé par Vespasîen, fut achevé par Titus qui y fil travailler les captifs juifs qu'il amena de Jérusalem. Les Juifs ont construit pour leurs oppresseurs les Pyramides en Orient et le Colysée en Occident. L'architecte du Colysée s'appelait Gaudentius; il se fit chrétien dans la suite, et fut condamné par Yespasien à rougir de son sang l'amphithéâtre qu'il avait élevé aux plaisirs des Romains. Sa curieuse épitaphe se lit encore au Forum dans le souterrain de l'ancien temple de Mars, devenu l'église de Sainte-Martine ;

SIC PREHIA SERVAS VESPASIANE DIRE PREBIUTVS ET MORTE GAYDEim

LETARE CIVITAS VBI GLORIiB TVE AVTORl PROHISIT ISTE

DAT KRISTVS OMIflA TlBI QTI ALIVM PARAVIT TiOAXRV IN GILd.

« C'est donc ainsi que tu récompenses, cruel Yespasien; pour prix tu reçois la mort, Gaudetitius. Réjoufa-toi,

* Expeditummori genus. (Tertullien.)

* On sait que le jour de fête des saints et des martyrs est le jour de leur mort, que TÉglise, par une transposition sublime, considère comme le jour de leur naissance à la yéritable vie.

LES TRAGÉDIEIS DU GOLYSÉË. 19r>

Rome y dont Tempereur se contente de faire des promesses à l'auteur de ta gloire, car le Christ les accomplit toutes pour toi, Gaudentius , lui qui t'a préparé un autre théâtre dans le ciel. »

Le mot théâtre est ici placé par opposition avec amphithéâtre; c'est une belle antithèse pour l'architecte du Colysée :

K Pourtant^ ô mes enfants^ c'est ma grande pensée,

Ce sont mes mains Oui bâtirent jadis ce vaste Colysée

Pour les Romains.

Quoi ! je meurs au milieu de cet amphithéâtre

Que j'ai construit ; Longtemps avant mon œuvre, architecte idolâtre, Je suis détruit *. »

L'amphithéâtre est plein ; le divin empereur est arrivé ; la âcène s'ouvre ; quels sont les drames qui vont s'y jouer? Votilez*Yous conûaitre le programme du spectacle? D'abord les gladiateurs, dont le nom vient de gladius; les Romains les élevaient avec soin, comme les Espagnols élèvent leurs toréadors et les Anglais leurs jockeys. Ensuite vieoDent les combats de l'homme contre les bétes ; on se rappelle l'histoire de l'esclave Androclès et de son lion ; la générosité du noble animal faisait un beau contraste avec la cruauté des Néron et des Galigula. Mais le peuple se lasse et demande un autre spectacle ; l'entendezvous crier : Christiani ad leones, christiani ad belluas! On applaudit; un vénérable vieillard est poussé dans l'arèue à coups de fouet : c'est Ignace d'Antioche , le

* Lettres à Edouard sur les catacombes romaines, par M . Tabbc Alphonse Ciordier. .

196 LES TRAGÉDIES DU COLYSÉi!.

disciple des apôtres, Tévêque des chrétiens; il s!a^nouille et dit : « Je suis le froment du Seigneur; il faut que je sois moulu par la dent des bêtes pour devenir le pain pur de Jésus-Christ. » Le vieil acteur de ce drame sanglant repose près du théâtre où il fut couronné; on vénère ses reliques dans la basilique voisine de Saint- Clément. Voici deux jeunes princes d'Orient , Abdon el Sennon, ramenés de Perse à Rome par Décius; ils se proclament chrétiens, et ils sont livrés au glaive des gladiateurs.

La liste des martyrs exécutés au Colysée serait infinie. Il suffit de citer Hippolyte, Eusèbe, Marcel, Adrien, Pauline et leurs enfants; le sénateur Julius; Maria, fil6 d'un autre sénateur; les évêques Alexandre et Eleu*^ thère; les illustres vierges Martine, Tatiane et Prisca» toutes trois filles de consuls et de sénateurs; Martine était orpheline et maîtresse de ses biens; elle les avait distribués aux pauvres , digne préparation au madjra. Ulpien, préfet de Rome, ne pouvant la résoudre à. aa^ crifier à Apollon, la fait sourfleter et déchirer par des ongles de fer, tandis qu'elle est suspendue à uu poteau; elle continue à confesser le Christ; ses bourreaux émus se convertissent et sont martyrisés à leur tour. A la voii de Martine, les temples de Diane et d'Apollon s'écroulent. Ulpien fait verser de Thuile bouillante sur ses plaies d'où l'on voit sortir du lait avec du sang , et d'où s'exhale une suave odeur. Le tyran la fait conduire au Colyséc , où Ton ouvre sur elle toutes les loges grillées des bêtes féroces ; elles s'élancent et viennent lécher les plaies saignantes de la vierge; enfin elle est décapitée §}ir la pierre scélérate , comme l'appelaient les païens :

c'était la pierre destinée au supplice des scélérats et de^ chrétiens. L'église de Sainte-Martine s'élève aujourd'hui non loin du Colysée , en face de ces temples païens qui tombèrent à la yoix de la jeune martyre. Euphémic est aussi exposée aux bêtes qui l'épai^ent; elle prie Dieu de lui permettre enfin de mourir pour aller plus tôt à Ini; alors un des lions se lève et la dévore, tandis que les autres continuent à lui lécher les pieds ; le Colysée vit également le triomphe de sainte Félicité, dont nous avons déjà parlé et que saint Augustin appelle une amazone de Dm.

En 270, sous le règne de Claude, deux cent soixantedeux chrétiens y surpris à creuser une catacombe dans la voie Salaria, sont conduits au Colysée, divisés en trois bandes et livrés à trois bataillons d'archers qui s'amusent à les tuer à coups de flèches ; ce fut , disent les Actes, l'affaire de deux heures. Saint Menna, soldat chrétien, prévoyant les persécutions, se retire du service et se prépare au martyre par la prière et la pénitence. Le jour de la naissance de l'empereur, dont on célébrait la fête par une affreuse boucherie au Colysée, il y pénètre et déteste tout haut ces jeux barbares ; on le saisit, on le met sur le chevalet, on lui déchire le corps avec les pointes aiguës de son propre cilice , et il expire sous les lanières de plomb , servant de spectacle aux Romains , pour avoir voulu les en priver. C'est que ces combats avaient un attrait irrésistible pour les fils de Romuins ; ils learétaientdevenus aussi nécessaires que le pain de chaque jour, panem et circenses. Saint Augustin a peint son ami Alypius entraîné par respect humain à raiiiphilhcâtre. D'abord il se promet de n'en rien voir, et il fenne le$

yeui ; mais , au cri d'un mourant, il les rouvre, et il ne peut plus les détacher de Tarène. « A peine a-t-il vu le sang, qu'il boit la cruauté; il se désaltère à la coupe des Furies, il s'eniyre des parfums du carnage. Ce n'était plus ce même homme qui venait d'arriVer, c'était un des habitués de cette foule barbare. Il vit, il s'écria, }\ s'enflamma ; il emporta de ces lieux la fureur d'y revenir, non plus avec ceux qui l'y avaient amené, mais avant eux, mais avec d'autres qu'il y entraînait à son tour, i»

Nous pouvons nous faire encore une idée de cet attrait du sang par la passion que montrent les Espagnols pour les combats de taureaux.

J'ai déjà parlé, je crois, du beau mouvement d'un prédicateur romain qui prêchait contre les mauvais spectacles.

« On m'objecte ceci : Il y a de bons chrétiens qui y vont. Oui, il y en a ! Il y en avait surtout autrefois que je vous offre comme des modèles à suivre. Les premiers chrétiens allaient au spectacle, mais pour y confesser leur foi, et non pour en rougir l Ils se faisaient même acteurs; ils demandaient à jouer un rôle dans les drames sanglants de l'amphithéâtre, et au dénoûment de la tragédie, ils aimaient à verser tout leur sang sur Farène du Colysée, aux applaudissements des Romains. »

Il y avait sous Dioclétien un certain Génésius qui était à la fois auteur comique , acteur et directeur de troupe, comme l'était Plante, comme le furent Shakspeare et Molière. C'était le comédien favori de l'empereur et du peuple, et il savait, dit-on, faire monter le rire sur les lèvres des plus sévères sénateurs '. Il avait

^ Beatus Gcnesius cuui esset iii iirbe Ronia ma§:is(er miiuithelœ artis.

LES TUAGÉD16S D\] COLYSÉE. 199

surtout un talent^articuUer pour tourner en ridicule la foi chrétienne et ses mystères , qui étaient souvent alors le sujet de la dérision publique. Un jour, voulant plaire àDioclétieOy dont la haine pour les chrétiens était assez connue , il imagine de représenter sur le théâtre impérial une espèce de farce burlesque qui eut le plus grand succès. Génésius y joue le rôle d'un païen qui , se sentant malade, demande à être baptisé, a Hélas ! mes amis, je me sens bien lourd, je veux devenir plus léger. — Gomment te rendrons-nous léger, si tu es lourd? sommes-nous des charpentiers pour te raboter? » Et le par^ terre d'éclater de rire. Génésius poursuit : a C'est ma conscience qui est lourde , je réclame le baptême. » Un de ses camarades, jouant le rôle d'un prêtre chrétien, se présente : « Mon fils, pourquoi m'avez-vous demandé? d Alors, par un mystère qui est un secret de Dieu, Génésius , illuminé d'un rayon intérieur, répond sérieusement : a Je souhaite de recevoir dans le baptême la grâce de Jésus-Christ, et je crois tout ce que croient les chrétiens. » On lui administre le baptême toujours par bouffonnerie ; mais il le reçoit avec foi , et il voit au même instant le ciel s'ouvrir et les anges qui effacent dans le livre de vie tous les péchés qu'il a commis. La farce continue; on le traîne devant l'empereur; mais alors il déclare la vision qu'il a eue, et se proclame chrétien. Dioclétien applaudissait, croyant que cela était danç son rôle comique ; mais, voyant enfin que la fiction devenait une réalité , il envoya Génésius jouer la tragé*- ^iq sur le thé&tre du Colysée , d'où , par le martyre , il

qui staus cantabat super pulpitum, quod ihemele vocabalur, et renim huniaBanim erat imitator. (Ruinart, Atta sincera.)

passa sur la scène de rimmortalité. Son exemple fat suivi par un comédien de ses camarades , nommé Ardaléon.

Rotrou a mis ce fait si dramatique dans sa tragédie de Saint Genest, trop peu connue, et qui n^est pas in* digne de Polyeucte :

Rotrou peint saint Genest dans sou rôle immortel. Comédien-martyr qu'on applaudit au ciel.

Les vers cornéliens abcmdent dans Rotrou* A la finie lapièci5,GeaestdiiàDi6clétien: ^ "- ''^

Je 'VOUS ai diTerti, j'ai chanté tos louanges ; n est temps maintenant de réjouir les anges^ 11 est temps de prétendre à des prix immortels, 11 est temps de passer du théâtre aux autels! Si je l'ai mérité, qu'on me mène au martyre : Mon rôle est achevé, je n'ai plus rien à dire î

Ce qui est plus beau encore que la tragédie de Rofaron, c'est la mort du poète, yictime de son déyoueroent à séBconcitoyens pendant Fépidémie qui ravageait Dreux ^ sa ville natale. C'est presque un martyr^ et en mourant il aurait pu dire comme son héros :

11 est temps de passer du théâtre aux autels!

Au moyen âge y le Colysée devint un théâtre sacré où on représentait les scènes de la Passion et ces pièces relî-gieuses appelées mystères;^ c'est alors qu'on peignit ce plan de Jérusalem qu'on voit sur la paroi intérieure du grand arc d'entrée, vers l'occident : c'était la décoration du drame du Golgotha ; belle idée de représenter la Passion du Sauveur sur cette scène immense, calvaire de ses

martyrs. J'aimerais aujourd'hui à voir représenter au Colysée le^ Saint Genest de Rotrou , le Polyeucte de Corneille , le Magico Prodigioso de Caldéron , ces trois drames du martyre ! Qui n'admirerait ces trois héroïnes chrétiennes y Justine, Natalie, Pauline ^ ^ j'ose les préférer aux deux héroïnes juives de Racine :

Je Y0ÎS9 je sais, je crois^ je suis chrélieûne enfin!

a Ce je suis chrétienne de Pauline , disait Chateaubriand^ e'e^ une déclar^tiop^ d'amour dans le ciel» » .

Et Chateaubriand aussi ^ le chantre des martyrs> a jeté dans le cirque Eudore et Cymodocée , et la fille d'Homère est devenue la sœur de Pauline et de Polyeucte.

Telles sont mes rêveries dans le Colysée; depuis ce matin je suis comme enterré au milieu de ses ruines. On dit que celles de Palmyre et de Balbeck sont plus grandioses encore, mais elles ne produisent pas la même impression sur l'âme ; elles n*ont pas les souvenirs pal* f\\mH du Colysée. Ce matin , le vieil amphithéâtre de Vespasien tne rappelle le cirque de Gavarnie, bâti des miins de Dieu au fond des Pyrénées; il est sublime avec ses rocs gigantesques et sa cascade suspendue connue un

' Rotroa fait jouera saint Genest le martyre de saint Adrien et de sainte Nalalie ; Corneille a mis sur la scène le martyre de saint Polyeucte, et Caldéron, celui de saint Cyprien et de sainte Jttstine. Cyprien était un philosophe et un savant que Ton avait surnommé le magicien. Le poète espagnol nous raconte qu*amoureux de Justine, Cyprien avait donné son âme au iléDion pour la posséder. Mais Justine lui fait rompre le pacte, le convertit etrentraine avec elle au martyre : — Sois ferme, lui dit-elle, ne faiblis pas!— Ah ! s*écrie Cyprien dans un élan sublime, j'avais donné mon âme pour toi, ne donnerai -je pas mon corps pour Dieu ?

Quien el aima diô per ti,

l Que harà en dar por Dios el cuerpo ?

arc-en-eiel ; mais, encore une fois, il n'a pas les souvenirs du Colysée.

Qu'il est beau de voir le ciel de Rome se montrer comme un rideau d'azur à travers les brèches croulantes de Tamphithéâtre Flavien ! Je suis seul dans cette immensité; on n'entend d'autre bruit que le bourdonnement des cigales au soleil , et le gazouillement intermittent d'une multitude d*oiseaux qui, au bruit de mes pas, s'envolent des broussailles qui recouvrent les stalles encore numérotées où se plaçait le peuple-roi. L'imagination s'envole comme eux dans les anciens jours. Ces ruines sont couvertes d'une riche végétation ; le professeur Sebastiani a compté deux cent soixante espèces de plantes qui croissent dans le Colysée .|0n y trouve une foule de fleurs sauvages dont le vent d'Afrique m'apporte les vives émanations.

Je suis étendu le long du Podium où était la loge impériale , et peu à peu ces strophes s'envolèrent de ma pensée, comme les oiseaux, à ma voix, de leurs buissons aériens.

Colosse cimenté sous le fils de Flavien Par la sueur du juif et le sang du chrétien.

D'où vient ton nom de Golossée , Je relève en esprit tes gradins somptueux : Tes mille spectateurs et te^ jeux monstrueux

S'offrent aux yeux de ma pensée.

Le divin Empereur s'est assis au Podium, Les marins ont tendu Vimmense Yélarium

Qui cache la voûte céleste Et prive les chrétiens du doux aspect des cieux ; Mais n'ont-ils pas le ciel dans leurs cœurs généreux :

Dieu les voit, qu'impoiie le reste?

Dans le champ des martyrs les TÎerges du Seigneur Tombent comme les blés aux pieds du moissonneur ;

Voici les Vestales si douces^ Ardentes à ces jeux plus que les sénateurs^ Qui disent en riant : Mort aux gladiateurs !

En baissant seulement leurs pouces * .

Salut ! champ de bataille où nos pères vainqueurs Trouvèrent une mort digne de leurs grands cœurs

Après leurs luttes magnanimes ; Moi, descendant obscur de tant de saints héros, J'abhorre les plaisirs et les jeux des bourreaux,

Et je porte envie aux victimes !

Vieux colosse vaincu, cadavre délabré.

Au soleil étendu, dans le sable enterré,

Sous tes ruines chancelantes.

Sur tes gradins brisés, sous tes larges arceaux, Tu n'as pour spectateurs qu'une foule d'oiseaux,

Qu'un peuple d'herbes et de plantes.

Cirque sanctifié par la religion l

Où rugissaient jadis le tigre et le lion.

Un insecte à peine bourdonne; Et la croix, autrefois un gibeft odieux. S'élève, des chrétiens drapeau victorieux,

La croix de bois seule rayonne !

Gonsurgit ad ictus^ Et quoties victor ferrum iugulo inserit, illa Delicias ait esse suas, pectusque iacentis Virgo modesta iubet, converse pollice, nimpi. (Prudence, Contra Symmachum, 1. 2.)

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