ROME SOUS ROME
Ce n'était pas assez d'une Rome pour Rome^
Il fallait dans ces lieux Une cité de Dieu sous la cité de Thomme,
Sous la terre les deux !
Quand le vieux Franciscain nous armant d'une torche^
Nous dit : Àndiamo !
Nous courbâmes le front sous la voûte du porche
Sans oser dire un mot.
Descendant lentement dans ce sombre royaume,
Nous murmurions tout bas Le vers virgilien * que citait saint Jérôme
En y portant ses pas.
* Horror ubiqiie animes, simul ipsa silentia terrent. Saint Jérôme y répétait aussi la parole du Prophète : Descendunt ad infemum viventes.
Mystérieux effroi que notre foi surmonte, Marchons d'un pas serein,
Ici, plus on descend et plus haut le cœur monte ; C'est un ciel souterrain.
Aussi noirs que Tenfer, ces corridors funèbres,
Maintenant et jadis.
Sont un lieu rayonnant au milieu des ténèbres.
Un futur Paradis.
Là, se réfugiaient les martyrs et les vierges
De palmes couronnés ; Nous -voyons resplendir aux lueurs de nos cierges
Ces lieux abandonnés,
Comme on -voit rayonner dans une nuit obscure
Les étoiles des cieux, Dont la douce clarté brille d'autant plus pure
Dans un champ ténébreux.
Sous la main des païens, célestes hécatombes,
Tombant avec bonheur, C'est ici qu'on cachait, au fond des catacombes.
Les témoins du Seigneur.
On y serrait les morts ainsi que dans les granges
On entasse les blés, Comme sur les pressoirs dans le temps des vendanges
Les raisins sont foulés.
Comme sur des rayons, bibliothèque sainte.
Les corps saints sont rangés.
Chefs-d'œuvre de la mort qu'on voit dans cette enceinte,
L'un sur l'autre étages.
C'est la mort qui traça ces souterraines voies
Aux sentiers ténébreux, La mort qui prend aussi pour surprendre ses proie »
Des détours tortueux.
Communion des saints, fraternelles agapes,
Temples^ tombeaux et camp> Concile d€s martyrs, palais des premiers papes.
Funèbre Vatican î
Camp des martyrs^ tombeaux, lignes de funérailles
Où les chrétiens cachés , De la Rome païenne assiégeaient les murailles,
Dans leur foi retranchés.
Plus les morts sont nombreux dans leurs funèbres rues.
Et plus, grâce aux bourreaux.
Les martyrs sont pour eux d'innombrables recrues
D'invincibles héros.
Vainement des païens la défense se fonde
Sur le fer et le feu. Les assauts sont donnés à la cité du monde
Par la cité de Dieu *.
Les chrétiens ont poussé leur sape souterraine :
Veuve du peuple-roi Rome doit succomber pour devenir la reine
De l'immortelle foi.
Ce siège fut plus long que le siège de Troie
Sous ce vieux sol lutin :
Il dure trois cents ans, jusqu'à ce que flamboie
La croix de Constantin.
Couchez dans leurs cercueils ces combattants si calme»
Dans leur repos puissant.
Mettez sur leurs tombeaux les triomphantes palmes
Et le vase de sang.
* Ces assauts présentent le spectacle inverse de celui que le Tasse dé- <^t lorsqu'il nous montre au-dessus des bataillons des croisés les légions ^i anges combattant dans les plaines du ciel pour prendre Jérusalem : l^ans le siège de Rome, l'armée de Dieu était sous terre. (Mgr Gerbet.)
Le néant est un mot que Ton ne peut comprendre
Dans ce sublime lieu :
Ces corps sont un dépôt, ^ et la mort doit les rendre
Au jugement de Dieu.
Et nous, n'oublions pas dans cette armée austère.
Que ce sont nos aïeux, Et qu'il nous hui aussi creuser longtemps la terre.
Pour y trouver les cieux.
Plus on s'enfonce au fond de ces souterrains mornes
Plus on est pr^s du ciel, Plus on sent luire au cœur dans Tinfîni sans bornes
Le soleil éternel.
n est plein d'espérance, il n'a rien qui m'attriste Ce séjour du trépas ; . J'aime à sentir qu'ici le passé seul existe. Et le présent n'est pas.
Suis-je encore vivant parmi toutes ces tombes.
Parfois je n'en sais rien; Mais le monde futur est roi des catacoïKIbes,
Et parle au cœur chrétien.
Au grand sursum corda tout ici vous convie,
Vous avez tout quitté.
Vous êtes suspendus dans l'ombre, entre la vie
Et l'immortalité.
^ Sur presque toutes les épitaphes des catacombes on Ut déposé tel jour.
A M. A. AGON.
Lundi 7 mars.
Les catacQ^ibes de Saint-Sébastien sont intéressantes par leurs souvenirs ; mais , comnne nous l'avons vu , elles n'ont pins guère que des tombeaux vides. « Ouvertes depuis longtemps à tout le monde, elles semblent, dit Mgr Gerbet , avoir perdu , par ce frottement continuel, quelque chose de leur lustre antique. » J'étais impatient de visiter un cimetière plus frais de vétusté et qui me rappelât mieux les temps primitifs. Je méditais une expédition d'outre-tombe, que j'ai enfin accomplie ce matin. Je suis parti seul, sans prévenir personne, et j'ai traversé le Tibre, en me rappelant qu'il fut souvent une succursale du Colysée, et qu'il a enseveli dans ses flots des milliers de martyrs. Voici une de leurs épilaphes rapportées par le Père Marchi :
MARTYRES SIMPLICIVS ET FAVSTINVS
QVI PASSI SVNT IN FLVMEN TIBERE ET POSI
Xr SVNT IN CIMITERIVM GENEROSES SVPER