‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 33 sur 82 · FILIPPI · texte numérisé non relu

FILIPPI

J'arrive à la porte San-Pancrazio, fort endommagée par notre canon pendant le çiége de Rome; on la répare en ce moment, il est impossible auiç voitures d'y passer; j'y laisse donc la mienne; je franchis la porte, et, tournant le dos à Rome, je me mets en route à*pied par un chaud soleil qui fait étinceler le cercle des montagne» neigeuses, parmi lesquelles je distingue le Soracte :

Vides ut alla stet ni^e candidum Soracte.

Nous sommes au sommet du Janicule , sur la Voie Âurélienne. En face la Vigna Gorsini, on m'indique un chemin, à gauche, à travers la campagne. Au bout d'une demi-heure, j'arrive à la basilique solitaire de San-Pancrazio, fondée au sixième siècle par le Pape saint Symmaqiie. Pancrace était un jeune homme de qnatorze ans, venu à Rome avec son oncle Dionysius, sous Dioclétien; baptisé par saint Cornélius, il fut déca* pité par ordre de l'empereur, indigné d'être bravé par un enfant ^ La pieuse Octavilla recueillit son corps i l'embauma et le déposa dans les catacombes. « Près d'un martyr, remarque Robello, vous rencontrerez toujours une femme occupée à lui préparer une tombe. »

* Tuuc superatuui se videos a puero Diocletiauus^ indignatus jussit eum capitalein subire seiitcutiam. (Bosio.)

Notre vieux Grégoire de Tours {De Mirac., 1. 1) rapporte que saint Pancrace est valde in perjuris ultor^ vengeur du parjure.

La basilique est précédée d'une longue cour où jaillit uue fontaine. Auprès , s'élève un couvent de Carmes, avec cette inscription :

COENOBIYM SSRYORTM DEI KT PAJCVIORYM S. PANCRATII MARTTRIS CHRISTl.

Un Carme, à la*fenêtre, battait des matelas; il me demande si je veux tutto vedere. — Appunto, Padre. •^Gia, gia ! Il descend, et m'ouvre l'église qu'on restaure à neuf; elle a été dégradée et dépouillée par les Garibaldiens, qui en ont volé les marbres et jusqu'aux serrures et aux ferrures, me dit le Carme , et qui , par un misérable sacrilège , ont jeté à l'entrée des catacombes les charognes des plus vils animaux , comme pour les confondre avec les ossements de leurs pères, les premiers chrétiens. Quelle noble entreprise ! C'est ainsi que, pendant la révolution romaine , Sterbini et ses collègues , pour exciter à la haine du gouvernement papal , imaginèrent de faire remplir le palais de l'inquisition d'ossements de prétendues victimes; mais cette opération fut faite sans soin; on y constata la présence d'os de chiens , d'ânes et de chevaux ; on en rit et l'efiet fut man€[ué.

Les Garibaldiens s'étaient retranchés dans l'église de Saint-Pancrace. Attaqués et débusqués par les Français, ils ont rougi de leur sang les dalles de marbre et les tombeaux qu'ils avaient profanés. Le Carme me montra sur la dalle tumulaire d'un cardinal ces taches de sang , qu'on ne peut effacer tant elles sont imprégnées dans le marbre. Yet here^s a spot, comme dit lady Macbeth.

Le moine fait l'éloge des Français, qui, après s'être reudus maîtres de l'église, ont tout respecté. Ce couvent

«si un séminaire pour les missions des Indes. Le Carme a été missionnaire à Pondichéry, et il y a appris à parler français. Vive la France ! s'écriait-il.

Sur un des piliers de Téglise, on a peint en grisaille rimage des deux ambons détruits, avec cette inscription :

FIDELIVM PIETAS EREXIT, REBEIXIVM AVDACIA

Ugon , abbé du monastère , avait élevé ces deux ambons de marbre en 1240 , sous Innocent IV. Le Carme m'assure que l'église et le couvent ont été construits poco providamente sur les catacombes et minacdano continuamente di rovinare.

Galépode était un saint prêtre de Rome , décapité sous Alexandre-Sévère. Pour effrayer les chrétiens, son corps fut traîné par la ville et jeté dans le Tibre. Des pêcheurs chrétiens l'en retirèrent , et le portèrent au Pape Calixte, qui ensevelit le martyr dans ce cimetière, auquel son nom fut donné. J'étais impatient de visiter ces catacombes peu connues et peu fréquentées, ce Cette partie des retranchements chrétiens n'était pas loin du quartier de Rome où se trouvaient le pont d'Horatius Coclès et le monument d'Hercule couché. Les travaux du vieux dompteur de monstres et le dévouement de l'intrépide Romain commençaient à pâlir parmi les spectacles sans cesse renouvelés d'un héroïsme qui ne ressemblait à rien de ce qu'on avait vu. » (Mgr Gerbet.)

Peu de voyageurs se hasardent dans ces souterrains à-demi éboulés. Le Carme m'assure que je n'ai rien à craindre avec lui. La principale entrée des catacombes

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de saint Calépode est dans la basilique même de saint Pancrace; les autres sont répandues çà et là dans les vignes voisines. Dans la nef droite de Téglise, le Carme soulère, non sans peine et avec mon aide, le couvercle de fer cadenassé qui est au niveau du pavé de Téglise , et qui recouvre comme une pierre sépulcrale l'entrée du cimetière souterrain. Je frémissais, comme si c'eût été une violation de sépulture. Alors j'aperçus un petit escalier de pierre, sombre, étroit, perpendiculaire comme une échelle : c'est lui qui nous introduit dans ce royaume de la mort. En descendant quelques degrés, on lit sur une vieille pierre incrustée dans le mur : In aditv hvjvs catofftmbœ decoUatvs (vit S. Pancrativs martyr Chrisli.

C'est ici même, sur l'antique Voie Aurélienne, que le jeune nnartyr de quatorze ans a consommé son sacrifice. Le Carme me donne une torche , et , dans un coin de Pescalier, il prend pour lui-même une lampe qu'il allume, lampe de forme antique, pareille à celles des vieux fossoyeurs chrétiens qu'on garde au musée du Vatican. Il me semblait que j'avais pour guide un de ces vénérables mineurs du Christianisme; je me hâte de me plonger avec lui au fond de ce grand tombeau béant , dont le couvercle semble être retombé pour toujours sur nos têtes, n Lorsque vous pénétrez dans ces profondeurs de la terre, remarque Ozanam, vous apprenez par force ce qui est la grande leçon de la vie , à vous détacher de ce qui est visible , à vous détacher même de ce par quoi tout est visible, c'est-à-dire de la lumière. »

Nous descendons un étage , puis un second , puis un troisième, par d'étroits escaliers taillés dans le tuf, rompus , éboulés en partie ; mille sentiers droits , obli-

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ques, brisés , se coupent et s'entrelacent devant nos pas et nos regards; là, des éboulements nous arrêtent; ici, s'entr'ouvrent des profondeurs inconnues où j'hésite à m'engager; mais mon guide y pénètre d'un pas ferme et assuré ; il connaît les bonnes voies et les cavités dangereuses. c< Ainsi , dit Mgr Gerbet , le berger des Alpes sait les sentiers de la montagne et les crevasses des glaciers. »

Je le suivais en chancelant , comme Dante suit Virgile dans son mystérieux voyage , et je répétais avec le poète : J'arrive dans un lieu muet de toute lumière, îo veni in luogo d'ogni luce muto.

Quelles réflexions inspire au pèlerin l'aspect de ces lieux muets de toute lumière et de tout bruit , si éloquents pourtant par leurs sépulcres , leur poussière des vieux siècles , leurs recoins étranges , pleins d'histoires tragiques et d'épouvantements !

a Quinze siècles de silence , qui planent sous ces voûtes, permettent "presque d'entendre encore les pas des générations héroïques. Durant ces siècles immobiles, nul bruit du monde n'a eu d'écho dans ces lieux, nulle poussière nouvelle n'y a recouvert les chemins, nulle révolution politique n'est venue y laisser quelque trace des agitations des hommes, qui mesurent pour nous la durée. Le temps y est comme un désert : les époques lointaines s'y rapprochent de vous , comme les distances se raccourcissent, par l'absence d'objets intermédiaires y dans la solitude de l'Océan. » (Mgr Gerbet.)

Ces catacombes de Saint-Calépode ont moins d'intérêt pour l'art et la science que celles de Sainte-Agnès, par exemple, que le Père Marchi nous a promis de nous

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faire visiter prochainement; elles n'ont ni peintures, ni sarcophages dans leurs chapelles sépulcrales; rien ne Yous y distrait de la contemplation monotone de la mort ; tout vous isole du monde aussi complètement que si le monde lui-même n'était plus; tout, selon une expression de Fauteur de VEsquisse de Rome chrétienne, tout contribue à faire pénétrer au fond de Tâme un sentiment plus vif de la séparation finale et universelle.

Ces souterrains y dont Tair est glacial et mortel en été, sont étouffants en hiver. Le Carme, habitué à cette atmosphère lourde et épaisse, marchait d'un pas ferme el rapide; j'avais peine à le suivre. Il s'arrêtait de temps en temps pour me faire examiner les loculi ouverts et les débris de briques, de pierre , de marbre qui les scellaient; voici la chaux qui les cimentait; elle semble encore toute vive , conservée par l'humidité séculaire de ces lieux ; voici la place toute chaude, pour ainsi dire, où on creusait un trou pour y poser la fiole de sang, indice authentique du martyre.

Le Carme , remuant cette poussière humaine, me fait remarquer le corps d'un homme d'une haute stature, et tout auprès les formes mignonnes d'une femme et d'uQ petit enfant : il corpicello d'un bambinello. Cet enfant inconnu a le signe du martyre ; il fut couché dans ce berceau d'argile après avoir bu du sang, au lieu de lait, dans la coupe de la vie. Au-dessous de son loculus, qui, plus petit que les autres, s'est moulé sur ses dimensions enfantines, on remarque une sorte de priedieu façonné en terre , où on pouvait s'agenouiller \k la hauteur du tombeau. Peut-être une mère est-elle venue ici adresser ses prières respectueuses à son enfant

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martyr. Ce petit être fragile et dépendant, qui a?àit. imploré tant de fois la protection maternelle , était devenu dans le ciel un protecteur que sa mère implorait à son tour. On a trouvé sur un autre tombeau d'enfant l'emblème d'un cheval courant vers une palme, symbole expressif de sa vie si rapide et si tôt couronnée. c< Dieu, qui êtes assis à la droite du Père, dit une épitaphe grecque recueillie dans les catacombes de Priscilla, admettez dans le séjour de vos saints la petite âme de Nectarée. » Une autre épitaphe parle d'un enfant attiré par les anges, accersitvs ah angelis. En voici une troisième , non moins touchante , conservée au Vatican : «. Prie pour tes parents, Matronata Matrona, qui as vécu deux ans, cinquante - deux jours. » Sur le sépulcre d'une jeune fille nommée Nabira , est gravée l'image d'un navire, allusion à son nom. Boldetti a trouvé dans des sépultures d'enfants des jouets et des poupées en os et en ivoire.

Le Carme me fait toucher plusieurs de ces restes humains laissés dans les loculi ouverts; c'est quelque chose de saisissant que de sentir, en les touchant, que les siècles ont rendu ces ossements mous et flexibles comme une feuille de papier humide ; c'est une sorte de pâte humaine qui cède sous la pression du doigt : ils sont redevenus ce qu'étaient, au moment de la création, le limon, l'argile humaine, le plâtre dont l'éternel Sculpteur forma la statue de l'homme , quand il la fit à son image et l'anima d'un souffle de sa bouche. Dans d'autres loculi, on ne trouve plus qu'une pincée de cendres blanchâtres qui dessinent encore vaguement une forme humaine, mais qui s'évaporent si l'on souffle dessus.

J'aurais bien touIu prendre un peu de celte poussière d'homme; mais il est défendu , sous peine d'excommunication , de rien emporter des catacombes.

J'ai pu ici les vérifier par le triple témoignage de mes yeux , de mes mains et de mon cœur, ces admirables pages de V Esquisse de Rome chrétienne , qui semblent échappées à la plume de Bossuet venu à Rome, et contemplant dans Rome souterraine ce je ne sais quoi ^î n*a plus de nom dans aucune langue. « Les cime- 4ières qui recouvrent ce qui se passe dans le sépulcre , les nécropoles de TÉgypte , qui dissimulent , par leurs momies, l'inévitable décomposition de la matière humaine, certaines grottes de la Sicile, qui ont la propriété de conserver les corps , les souterrains du Paris moderne, où des murailles d'ossements .font voir en bloc ce que chacun a vu en détail , ne permettent point d'observer, comme on peut le faire dans les catacombes, le travail , je ne dis pas de la mort, mais de ce qui est au delà de la mort. En parcourant celles-ci, vous passez en revue les phases de la destruction , comme on observe, dans un jardin botanique, les développements de la végétation, depuis la fleur imperceptible, jusqu'aux grands arbres pleins de sève et couronnés de larges fleurs. Dans un certain nombre de niches sépulcrales qui ont été ouvertes à diverses époques, on peut suivre, en quelque sorte, pas à pas, les formes successives, de plus en plus éloignées de la vie , par lesquelles ce qui est là arrive à toucher, d'aussi près qu'il est possible , au pur néant. Regardez d'abord ce squelette ; s'il est bien conservé , malgré tous ses siècles, c'est probablement parce que la niche où il a été mis est creusée dans un terrain

qui n'est pas sec. L'humidité , qui dissout tant d'autres choses, durcit ces ossements en les recouvrant d'une croûte qui leur donne plus de consistance qu'ils n'en avaient lorsqu'ils étaient les membres d'un corps vivant. Mais cette consistance n'en est pas moins un progrès de la destruction : ces ossements d'hommes tournent à. la pierre. Un peu plus loin , voici une tombe dans laquelle il y a une lutte entre la force qui fait le squelette et la force qui fait la poussière : la première se défend, la seconde gagne, mais lentement. Le combat qui existe en vous et en moi entre la mort et la vie sera fini , que ce combat entre une mort et une mort durera encore longtemps. Dans le sépulcre voisin , tout ce qui fut un corps humain n'est déjà plus , excepté une seule partie , qu'une espèce de nappe de poussière , un peu chiffonnée, et déployée comme un petit suaire blanchâtre , d'où sort une tête. Regardez enfin dans cette autre niche : là , il n'y a décidément plus rien que de la pure poussière, dont la couleur même est un peu douteuse, à raison d'une légère teinte de rousseur. Voilà donc, dites-vous, la destruction consommée ! pas encore. En y regardant bien , vous reconnaîtrez des contours humains : ce petit tas , qui touche à une des extrémités longitudinales de la niche , c'est la tête ; ces deux autres tas , plus petits encore et plus déprimés, placés parallèlement un peu au-dessous, à droite et à gauche du premier, ce sont les épaules ; ces deux autres , les genoux. Les longs ossements sont représentés par ces faibles traînées, dans lesquelles vous remarquez quelques interruptions. Ce dernier calque de l'homme , cette forme si vague , si effacée , à peine empreinte sur une poussière

à peu près impalpable , i^olatile , presque trausparente , d'un blanc mat et incertain , est ce qui donne le mieux quelque idée de ce que les anciens appelaient une ombre. Si vous introduisez votre tête dans ce sépulcre pour mieux voir, prenez garde : ne remuez plus, ne parlez pas, retenez votre respiration. Cette forme est plus frêle que Faile d^un papillon, plus prompte à s'évanouir que la goutte de rosée suspendue à un brin d'herbe au soleil ; un peu d'air agité par votre main , un souffle , un son deviennent ici des agents puissants qui peuvent anéantir en une seconde ce que dix-sept siècles , peutêtre, de destruction ont épargné. Voyez , vous venez de respirer, et la forme a disparu. Voilà la fin de l'histoire de l'homme en ce monde. Ce n'est point pour satisfaire une triste curiosité qu'on se plaît à un pareil spectacle. Quelque pénible que soit l'impression qu'il fait ressentir instinctivement, la réflexion la fait aboutir à un sentiment profondément doux. Plus l'âme observe, dans leurs détails les plus rebutants , les lois de la décomposition du corps, mieux elle comprend que les lois de la vérité, du devoir, de Tamour, du sacrifice, de la sainteté, qui forment le monde qui lui est propre, son \rai monde, sont d'un autre ordre, invulnérable à tout principe de destruc* tion. En scrutant ainsi la poussière des catacombes, elle n'en sent que plus vivement qu'il n'y a oas de catacombes pour elle. La pensée de la mort n'est ici qu'accessoire ; le sentiment dominant est celui de l'immortalité. Si la foi à la vie future pouvait se perdre sur la terre, on la retrouverait dans les catacombes des martyrs. »

C'est avec cette pensée consolante que nous reprendrons notre pèlerinage. Le Carme me dit qu'on a trouvé II - 15

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dans ces catacombes une pierre sépulcrale avec le symbole d'un pied, image assez juste de Thomme qui est un pèlerin sur la terre ; Tinscription portait :

SALVTIVS PATER SALVTIO FILIO

DVLCISSIMO QVI BIXIT ANN. VllII

M . VIII . D . XIIl . DEP. V. IDVS . SEPT.

Voici une autre épitaphe de ce même cimetière :

VALENTINE CONIVGl BENEMEREN

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