MISERERE DS
tt A Agathius, sous-diacre et pécheur; que Dieu ail pitié de lui. »
« Je retournai à Rome pour annoncer cette belle découverte au Souverain Pontife et à Mgr Sacriste, qui l'apprirent avec un vif intérêt. Nous avions donc retrouvé la crypte où les deux frères martyrs saint Protée et saint Hyacinthe avaient eu leur sépulture , et le corps d'Hyacinthe était encore intact dans son sépulcre. En 188, Commode nomma gouverneur d'Egypte le patricien Philippe , qui s'y rendit avec sa femme Claudia et sa
fille Eugénie, fiancée au consul Acilius Glabrion. Questa donzella Romana se fit chrétienne à Alexandrie, et attacha à son service Protée et Hyacinthe , chrétiens comme elle , en qualité de chambellans. De retour à Rome avec leur jeune et sainte maîtresse, les deux frères la virent marcher au martyre, et ils la suivirent plus tard sur la route du ciel.
(( Dès que la nouvelle de notre découverte se fut répandue dans Rome, les savants et les pèlerins affluèrent pour examiner et vénérer cette tombe sacrée; ce fut pour moi une douce satisfaction , des derniers jours de mars jusqu'au milieu d'avril, de servir de guide dans ce cimetière aux cardinaux, aux évêques, aux prélats et à une foule de Romains et d'étrangers. Le 19 avril, je descendis dans la crypte avec Mgr Sacriste, le R. D. Salvator Souchet, député à la garde des saintes reliques , le notaire public Angelo Mpnti , et trois ouvriers des fouilles, Domenico Marcozzi, Francesco Battistelli, Euslachio Donati , ayant à leur tête le brave caporale Giovanni Zinobili, à l'heureuse témérité duquel nous devions cette précieuse conquête. Zinobili se mit en devoir d'ouvrir le loculus resté intact. Il déterra bientôt dans la chaux l'indice ordinaire du martyre , la fiole , ampolla (d'où notre vieux mot ampoule) y dont l'intérieur était taché d'un sang desséché , qui , à la lueur de nos torches, rougissait merveilleusement, mirabilmente rosseggiava. Zinobili continua à démolir la chaux qui entourait la pierre scellée sur le loculus; j'eus beau lui dire que c'était suffisant pour enlever la pierre , il s'obstina à donner encore un coup de pioche qui brisa cette pierre en deux , à notre grand regret. La petitesse du
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loculus nous étonna d'abord. Il nous parut qu'un enfant et non un adulte gisait dans une si petite tombe. Avec deux bouts de roseau, Zinobili d'un côté et moi de Vautre, nous fouillons le sépulcre pour en extraire les ossements. Nous y trouvons une mâchoire supérieure dont les dimensions nous prouvèrent qu'elle avait appartenu à un adulte, et quelques os qui semblaient avoir été soumis à l'action du feu et être en partie calcinés et carbonisés. Nous plaçâmes ces restes sacrés dans une de ces caisses particulières qui servent à transporter les reliques au Quirinal, à la Custodia apostolica. Le notaire dressa un acte authentique, signé de nous tous, relatant rintégrité du loculus , son ouverture et l'extraction des reliques. Le notaire, en outre, ferma et scella la caisse, qui fut placée dans le carrosse du palais, carrozza poiatinay dans lequel Mgr.Sacriste retourna à Rome pour déposer au Quirinal ce précieux dépôt. Le 29 avril, sur ma demande, Mgr Sacriste appela au Quirinal le même no taire Monti, et le physicien Andréa Belli, chirurgien de l'hôpital de la Consolation. Le notaire rompit les sceaux qu'il avait mis sur la caisse contenant les ossements sacrés ; quand il ouvrit le couvercle à la clarté du soleil qui illuminait la salle, j'étais courbé sur la caisse , et j'eus les yeux frappés d'un scintillement qui me sembla de l'or. Je tirai ma loupe , et je me convainquis qu'il y avait eu un peu d'or mêlé à la terre qui était restée attachée aux os du martyr ; nous ne l'avions pas remarqué le jour de l'extraction, à cause de l'humidité et de l'obscurité de la crypte. Je mis de côté quelques fragments de cet or pour le faire examiner plus tard par qui de droit. Pendant ce temps, le chirurgien An-
drea Belli faisait la classification scientifique des ossements, et il en tira la même conséquence que nous, c'est-à-dire que ces os étaient ceux d'un adulte , et que le feu avait laissé des traces évidentes de son passage sur ces restes sacrés. Ce martyr avait été brûlé. Le notaire Monti dressa un acte de cette séance, ainsi que de la suivante, qui eut lieu le 2 mai , à ma demande , en présence des mêmes personnes, et à laquelle nous appelâmes, en outre, le Père Giov. Battisla Pianciani, professeur de physique et de chimie au Collège-Romain, pour avoir raison, per aver ragione, des fragments d'or mêlés à la terre qui recouvrait les reliques de saint Hyacinthe. Le savant professeur nous fit remarquer que cet or ne se présentait pas sous une forme moléculaire, mais en filaments très-fins qui se croisaient comme à travers un tissu; ce qui lui fit croire qu'ils faisaient partie d'un morceau de soie tissé d'or. Cette circonstance était importante, parce que j'y trouvais une nouvelle preuve de la vénération universelle que les premiers fidèles portaient aux reliques des martyrs. Leur pauvreté, leurs besoins, leurs angoisses étaient extrêmes pendant les persécutions. Pourtant leur désir d'honorer dignement ces saintes victimes les portait à imiter la libéralité de Madeleine et de Nicodème , quelle que soit l'immense distance qui sépare le corps de l'Homme-Dieu, Roi des martyrs , et le corps d'un martyr comme celui-ci , qui était d'une condition servile. Nous voyons donc dans notre loculm qu'au lieu de se contenter d'un simple linceul , on a enveloppé d'un riche tissu d'or et de soie les os du saint martyr Hyacinthe. »
On peut voir par ce récit avec quel soin scrupuleux
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Rome procède à l'extraction et à la reconnaissance de Tauthenticité des reliques, quoi qu'en disent les protestants et les incrédules. Ils devraient moins se railler de nos pèlerinages et de notre culte pour les restes de nos saints et de nos martyrs, en se rappelant leurs promenades sentimentales au tombeau de Jean -Jacques Rousseau , leur dévotion à couper un petit morceau des rideaux de Voltaire à Ferney , leur fanatisme à payer à prix d'or un faux bouton de l'uniforme du grand Frédédéric, ou un brin de la prétendue plume qui a signé l'abdication de Napoléon, La monomanie de semblables reliques est surtout curieuse à observer chez les peuples qui se préteiident délivrés des superstitions romaines : l'Allemand va pieusement enlever une écharde du lit de Luther au Wartbourg ; l'Anglais donne je ne sais combien de guinées pour une médaille de Henri YIII ou une dent de Nelson. On connaît le fétichisme des collectionneurs d'autographes et d'antiquités. Faut-il rappeler les turpitudes de la canonisation de Voltaire et de Marat, et ces traits, moins graves, mais non moins honteux, de l'idolâtrie contemporaine pour les reliques des célébrités les plus douteuses, pour la pantoufle d'une danseuse, le bouquet d'une cantatrice, les noyaux de cerise d'un pianiste * ?
* On raconte qu'eu 1841, dans une ville que je ne nommerai pas, des femmes enthousiastes se sont jetées sur Tassiette dans laquelle Listz avait mangé des cerises, pour s'en disputer les noyaux qu'elles firent monter sans doute sur leurs bagues ou sur leurs bracelets.
Le Père Marcbi dit p. 127 : « Una cosa è per me sopra le altre incomprensibile incotesti disprezzatori délie reliquie dei santi. Si recherebbero costoro ad onta di tenersi in casa o sulla persona le reliquie d'un eroe di noslra fede : si recano invece a gloria d'aver prcsso di se le reliquie d'una meretrice, d'una ballerina, d'una cantatrice, d'un masnadiere, d'un giustiziato, d'un tiranno. »
Le sentiment de l'admiration est naturel et nécessaire à rhomme ; quand il ne veut plus admirer le bien , le beau , le vrai , il faut qu'il admire le mal , le laid , le faux ; quand il refuse son culte à Dieu et à ses saints, il le prodigue à la première idole venue.
On conserve tous les jours le portrait , les lettres, les cheveux d'un être chéri que la mort a enlevé. Qui ne comprend la dévotion d'un fils qui garde avec respect l'épée glorieuse de son père , avec amour le livre de prières de sa mère, et qui va s'agenouiller sur leur tombeau ? Le culte des saints , c'est aussi le culte des aïeux.
« Toute famille , digne de ce nom , dit Mgr Gerbet , vénère, autant qu'elle le peut, le tombeau de ses pères; toute nation honore les tombeaux de ses grands hommes : malheur à une famille, malheur à une nation, si la passion des jouissances éteignait en elle ce sentiment, si le théâtre ou la bourse leur faisait oublier les vieilles tombes! L'Église est la famille de Dieu , la nation sainte; ses pères , ses aînés, ses héros sont les saints. Rome est la grande nécropole où les tombeaux héroïques du Christianisme sont , non-seulement le plus nombreux , mais aussi le plus honorés. »
A M. FBRDmAXD DE BASSONCOURT.
Au-dessous de la Rome des Césars, toute de marbre et d'or, et devenue, comme l'appelle Virgile, la plus belle des choses, se creusait la Rome souterraine des chrétiens : jamais le progrès ne fut plus obscur, w (OsATf AM, Iht Progrès dans les siides de décadence.)
Aujourd'hui dimanche, 13 mars, c'est le jour que le Père Marchi nous a fixé. M. A., revenu de Naples, M. de B., M. et M"' de M. et nous, formons le nombre mystérieux de neuf personnes, indiqué par le Père comme ne devant pas être dépassé, parce que Tétroitesse des galeries ne permet pas qu'un plus grand nombre de visiteurs puissent profiter des explications de notre savant guide. Selon un autre désir du Père Marchi, nous allons le chercher dans une voiture fermée, et où il n'y a pas de signore; en conséquence, nous mettons nos compagnes de voyage dans un second legno ^ Nous arri^
1 Une voiture s'appelle vulgairement^ à Rome^ un legno, mot à mot un b&iSf comme on dit à Paris un sapin, en parlant d'un fiacre.
II il
vons ainà devant le Collège-Romain à l'heure indiquée. M. A. et moi demandons au Frère portier le révérend Père Marchi. ic On ne peut lui parler, il est occupé. — Mais il nous a donné rendez-vous. — Alors je vais le prévenir. »
Le Père arrive, tout étonné d'avoir à remplir une promesse qu'en vrai savant distrait il avait oubliée; il en rit lui-même avec bonhomie. « Chel i legni sono làl — Si, Padre, iutto è pronto, et nous vous enlevons, de gré ou de force , à la pointe de nos baïonnettes , » ajoutonsnous en lui montrant nos parapluies, a Va bene , dit-il en souriant; j'étais fort occupé, mais une promesse est une promesse, andiamo. » Nous ne lui donnons que le temps de prendre son chapeau et son manteau , et nous l'emportons en triomphe , très -reconnaissants de sa bonté, qui lui fait abandonner ses utiles travaux pour venir nous piloter à travers l'océan ténébreux des catacombes.
Nous partons par la pluie, la grêle et le vent. La route est longue du Corso à la voie Nomentane, mais nous l'abrégeons en écoutant le Père Marchi qui nous commence un nouveau cours sur les catacombes. Il nous apprend qu'on connaît les noms d'environ soixante cimetières des premiers siècles ; nous lui demandons s'ils communiquaient tous entre eux. a Non , nous dit-il, les chrétiens creusaient leurs cimetières sous les monticules de la campagne romaine; ils évitaient les bas-fonds, dont ils redoutaient l'humidité. Les catacombes forment comme un système de forts détachés autour de la villede Rome. Du reste. Messieurs, il faut que vous sachiez que les trois quarts peut-être de Rome souterraine sont
encore à explorer. Selon mes calculs, si toutes les galeries étaient ajoutées les unes au bout des autres, elles formeraient une rue cimetériale de 1 ,200 kilomètres de long, bordée de six millions de sépulcres. Je voudrais que celui qui serait tenté de me taxer d'exagération , refit ce calcul, dont je suis moi-même effrayé *. »
Nous ne nous lassions pas d'entendre le Père Marchi. Il n'a jamais eu assez de temps à perdre pour apprendre le français , mais il parle la belle langue de si avec tant de grâce et de netteté, que nous le comprenons à Qierveille, et nous sentons de force à servir de truchement à celles de nos compagnes de pèlerinage qui ne savent pas Titalien.
Tout en causant ainsi, nous étions sortis de Rome par la porte Viminale, aujourd'hui la porte Pia. Tout à coup le Père fait arrêter , et apostrophe le custode des catacombes de Sainte-Agnès, qui s'en allait faire un tour en ville. Nous le faisons monter sur le siège et continuons notre voyage. A force de trotter sur l'antique pavé de la voie Nomentane, nous arrivons devant la basilique de Sainte-Agnès, cette jeune et chère martyre dont nous avons déjà esquissé l'histoire, et que le Père appelle il fiore piû bello délie romane vergini. Son doux nom, quinze fois séculaire et vénéré ''^, a été donné à ce
* Mille et dugento chilometri di vie cimiteriali et di sei millioni di sepolcri. Amerei che chi air udire le migliaja e le millioni si sentisse tentato di tacciarmi d*esagerazione, ripetesse prima questo mio studio. — Voir comment il arrive à ce chiffre dans un passage curieux de son ouvrage, p. 90.
> Saint Jérôme disait d'elle (DeB. kgn.): Omnium gentium litterisatque linguis prsecipue in ecclesiis Agnes vita laudata est^ quse et aetatem vicit et tyrannum, et titulum castitatis martyrio consecravit.
cimetière souterrain où elle fut ensevelie sous une propriété qui appartenait à sa famille. Ce sont les catacombes favorites du Père Marchi. Après avoir dépassé la basilique, les voitures s'arrêtent quelques pas plus loin; nous mettons pied à terre, et entrons, à gauche de la voie, dans une vigna abandonnée et en friche. Dans un coin s'élève, un peu au-dessus du sol, un monticule de terre qui ressemble à une de nos glacières; là se trouve une porte voûtée et maçonnée, porte moderne. Pendant les persécutions, les catacombes, nous dit le Père, n'avaient que des issues dissimulées et à fleur de terre , recouvertes d'herbes et de broussailles, pour dérouter les païens, qui, parfois, faisaient des irruptions soudaines, bouchaient les issues, et faisaient mourir les chrétiens comme des renards dans leurs tanières. C'est ainsi qu'en Algérie le général Pélissier enfuma un jour des Arabes qui s'étaient réfugiés dans une caverne de l'Atlas.
Les païens, ne voyant rien au delà, avaient divinisé la vie; les chrétiens, prolongeant leurs regards outretombe, ont divinisé la mort. Rome, déjà si solitaire et si mélancolique au soleil , est une transition naturelle à Rome souterraine. Nous disons volontiers adieu à la lumière, et descendons à la file l'étroit escalier; le custode qui nous a précédés nous attend au premier élage pour remettre à chacun de nous le cerino ou petite bougie allumée. La température extérieure était humide et froide; ici nous avons très-chaud, et laissons sur l'escalier chapeaux et manteaux. Le Père se met à notre tête comme un bon général; il est ici chez lui, dans ses États; il les connaît mieux que personne et les parcourt
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en souverain; son cerino de la main gauche en guise de sceptre, sa main droite levée en signe d'autorité, il indique, il parle , il enseigne avec une savante et douce bonhomie, où la science et le zèle de Tantiquaire s*allie à la piété du prêtre et à la grâce sérieuse du Jésuite. Nous le nommions il gran Ducay comme Dante appelle Virgile quand le poëte romain lui sert de guide dans son mystérieux pèlerinage :
Mon père^ guidez-nous dans vos yastes domaines^ Nous ne sommes \ci que vos catéchumènes.
Notre caravane souterraine se déroule à la lueur des cierges, comme une procession des premiers chrétiens apportant leurs morts dans le cimetière, ou allant assister aux saints mystères dans les profondeurs de la terie où ils avaient caché Dieu. Il nous semblait aussi aller comme les Mages, à la clarté d'une étoile, visiter l'Eglise du Christ dans son berceau.
Quand on est au fond de ces souterrains sacrés , on dirait qu'on a tiré sur vous le rideau de la vie, et que, comme l'empereur espagnol, on assiste à ses propres funérailles. A droite, à gauche, la torche que l'on porte n'éclaire que des loculi superposés et percés le long des murs, comme des ruches que la mort, abeille infatigable, s'est chargée de remplir, tandis que les anges en tiraient le miel des élus. Nous nous figurions aisément quel spectacle devait offrir autrefois cette Rome sous Rome, avec ses divers quartiers portant tous le nom d'une héroïne ou d'un héros : Sta^ viator, heroem cakas; avec ses rues tortueuses, ses carrefours, ses places publiques, ses chambrées de martyrs, ses chapelles
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C'est un emblème de Thomme et de son pèlerinage ici-bas, quMl accomplit à pied, sous le poids du jour, et pendant lequel il ne peut s'arrêter; comme le Juif-Errant, il faut qu'il marche sans cesse et qu'il arrive au but, c'est-à-dire à la mort dans le temps, et à la vie dans l'éternité. Le nom de Dieu , gravé dans ce soulier, signifie que le pèlerin déposé ici a heureusement terminé son voyage dans le sein du Seigneur '.
De distance en distance, dans les étroites rues de Rome souterraine, on rencontre des carrefours, des salles , des chapelles assez spacieuses. Le Père Marchi nous fait entrer dans deux salles voisines l'une de Pautre, et qu'il suppose avec probabilité avoir servi de catechumeneum , ou d'école aux catéchumènes des deux sexes; le long des murs on trouve des bancs en terre durcie et solidifiée pour les auditeurs , ainsi que des chaises taillées dans le tuf pour les prêtres instructeurs; dans l'une des salles, celle destinée, sans doute, aux hommes, il n'y a qu'une chaire; il y en a deux dans la salle des femmes, per evangelica modestia e prudenza. Voilà quelles furent les premières écoles du Christia-
Fabretti^ gardien des catacombes^ d'examiner le contenu de plusieurs de ces vases. Le savant physicien les soumit à une expérience scientifique dont il a laissé le détail, et en tira la conclusion que c'était bien véritablement du sang. (Voir Fabretti, Inscript, antiq.)
^ Dans les temps modernes^ quelque variées que soient les formes parfois capricieuses de nos cachets, Tidée n'est guère venue de choisir celle d'un soulier. Elle aurait semblé peu élégante ou bizarre. Elle peut pourtant recevoir une signification très-belle. Pourquoi les premiers chrétiens Tont-ils adoptée, si ce n'est pour marquer que l'homme est un voyageur en ce monde^ voyageur à pied, exposé à la fatigue et à la poussière? La forme de soulier exprimait la marche, l'inscription montrait le but. C'était une assez bonne manière de sceller les tombes. (Mgr Gerbet.)
oistne. Le Père recoanait encore la destination de ces deux salles à leur simplicité et à leur nudité, à Tabsence de tombeaux-autels y d'ornements, de peintures et de symboles chrétiens , par suite de la discipline du secret, que rÉglise primitive observait à Tégard des catéchumènes, qu'elle divisait en quatre classes, selon leurs degrés dans l'initiation : les externes y qui n'entraient pas dans les églises ; les auditeurs, qui écoutaient seulement les instructions; les prosternés, qui s*unissaient aux prières communes; les élus, enfin, qui assistaient aux offices , mais non encore à la partie la plus sacrée des mystères, et qui soupiraient après le baptême d'eau, suivi alors si souvent du baptême de sang :
Et s'il &ut affronter les plus cruels supplices^ Votre Dieu^ que je n'ose encor nommer le mien^ M'en donnera la force en me faisant chrétien. Allons, mon cher Néarque^ allons aux yeux des homnies BraTer l'idolâtrie et montrer qui nous sommes.
— Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.
— L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.
— Vous sortez du baptême^ et ce qui tous anime C'est sa grâce qu'en vous n'affaiblit aucun crime.
[Polyeucte,)
Après nous avoir fait visiter plusieurs chapelles, le Père nous introduit dans la grande église , chiesa maggiare , des catacombes de Sainte- Agnès , qu'il a découverte et déblayée en 1841. Elle a deux escaliers et deux issues pour les hommes et pour les femmes. Plus grande et plus élevée que les autres , cette basilique en miniature , basilichetta , ne pouvait guère contenir plus de quatre-vingt-dix personnes. Les chrétiens multipliaient ces petites églises et leurs issues pour diviser les
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personnes, et par conséquent les risques, de façon qu^îl n'y eût jamais dans une de ces cryptes une assemblée de cent personnes; mais leur multiplicité permettait aux fidèles de se trouver séparément , il est vrai , mais en même temps , dans la même calacombe , au nombre de plusieurs mille.
Quand Constantin eut fait sortir TÉglise des cata* combes, ces chapelles souterraines ont germé sous terre, ont percé le sol, et sont montées peu à peu plus haut que les monuments païens. Telles que des arbres qui élèvent d'autant plus haut la tête qu'ils ont des racines plus profondes, ces basiliques primitives se sont élancées vers le ciel avec nos Qèches gothiques et le dôme de Saint-Pierre. Il est évident qu'elles furent les types primordiaux de nos temples chrétiens; on y retrouve l'arc, le cintre, la colonne, la voûte, taillés dans le tuf. Nos églises actuelles retracent à leur tour les dispositions primitives; leur autel principal est imité des tombeauxautels; leurs chapelles latérales sont nées des cubicula; nos cierges rappellent les illuminations souterraines de nos pères ; le pain bénit est un souvenir des agapes. Les cryptes souterraines de nos cathédrales de Saint-Denis , Chartres, Bourges, Auch, Bayeux, sont de véritables églises catacombales.
Le Père Marchi nous fait remarquer, dans l'église tnaggiore de Sainte-Agnès, le presbyterium ou chœur circulaire , remarquable par deux colonnes qui en forment la limite et l'ornement, par le siège pontifical et par quelques sièges plus bas réservés au clergé. IL y a dans les murs des niches qui contenaient peut-être des statues; voyez la trace noire de la fumée des cierges
qa'on allumait sur les tombeaux des martyrs , Vannerimmto délia fiamma. Voici l'autel, voici de petites crédences taillées dans le tuf pour les burettes, et analogues à celles des ^lises modernes; voici les bénitiers creusés dans l'épaisseur des parois, les tablettes et consoles pour les lampes et les dyptiques. Mais voyez donc, continua le Père , ces meubles singuliers qu'on remarque dans plusieurs cryptes de ces catacombes, ces quelques sièges en tuf , tous relégués aux angles , dans les recoins les plus mystérieux de TÊglise souterraine. Les archéologues n'ont pu jusqu'ici se rendre compte de leur usage. Ces sièges ne pouvaient servir ni aux fidèles qui priaient toujours debout, les bras en croix, ni aux catéchumènes, qui no devaient pas pénétrer dans l'église, ni aux pontifes et aux prêtres, qui siégeaient toujours dans l'abside ; ni aux diacres, qui devaient se tenir près de l'autel. A quel emploi étaient donc réservés ces sièges mystérieux placés aux encoignures de cette église comme des sphinx impénétrables?
Le Père s'arrêta en souriant ; l'un de nous lui dit : <c Padre, je gage que vous êtes l'OEdipe qui a deviné cette énigme catacombale, — Peut-être, reprit-il, mais j'espère, signori miei e mie donne, que parmi vous il n'y a point de protestants , car mon explication pourrait les contrarier. — No, no^ Padre , siamo vecchii christiania tutti quanti , de sangre azul, de sang bleu , comme disaient les vieux Castillans, c'est-à-dire sans mélange de sang juif ou more, ou hérétique quelconque. »
Nous étions groupés autour de notre savant guide ; nous nous retournons instinctivement pour nous compter, en lui faisant cette protestation de notre catholicité.
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Quelle est notre surprise : par une multiplication inexplicable, au lieu de neuf nous sommes dix autour du Père Marchi; un intrus, un faux frère s'était glissé parmi nous, comme aux temps des persécutions ces espions païens qui prétendaient vouloir devenir catéchumènes, et s'instruire dans la foi chrétienne pour dénoncer ensuite les chrétiens aux empereurs.
On lit dans les Actes des saints Hippolyte , Eusèbe et leurs compagnons qu'un certain Maximus se déguisa en mendiant pour les surprendre, et vint leur demander l'aumône au nom du Christ. Et notez que notre intrus avait une figure des plus anglicanes. C'était, en efifet, un touriste anglais , qui flânait autour de la basilique de Sainte- Agnès, et qui , nous voyant entrer aux catacombes, s'y était faufilé à notre suite. 11 s'expliqua et s*éxcusa de son mieux ; et, comme il avait l'air, du reste, d'un respectable gentleman, le Père Marchi lui permit de rester et d'écouter le mot de l'énigme qu'il allait nous donner. (( Dunque, stgnori miei e mie donne, je me trouve forcé de vous avouer que je ne puis en conscience donner à ces sièges mystérieux un autre nom que celui de confessionnaux. »
On ne put s'empêcher de rire en voyant l'Anglican sérieux et étonné de cette explication, qui devait, en effet, inquiéter sa conscience , en lui faisant retrouver au dix-neuvième siècle des confessionnaux du deuxième ou du troisième, quand la Réforme prétendue assure que c'est une invention du moyen âge.
Le Père nous fait remarquer qu'on ne peut expliquer l'usage de ces sièges, qu'en disant que, selon toute probabilité, ce sont des confessionnaux, non pas sembla-
CATACOMBES DE SAlNTE-AGNÉS. 269
bles aux nôtres par leur forme matérielle , mais analogues par leur destination. Ils sont situés dans un coin de l'église, de façon à ne pouvoir convenir à un prédicateur, mais seulement à un homme qui avait avec un autre un entretien particulier ; situation qui convient parfaitement à la confession , cette confidence sacrée, ce mouvement d'un cœur qui se penche vers un autre pour y verser un secret, selon l'expression de Bossuet * . On sait que, dans les premiers temps, le pénitent s'agenouillait, non point à côté du prêtre comme nous le faisons aujourd'hui, mais directement en face de lui, la tète près des genoux du confesseur ^, posture qui s'ac-
^ Le Père Marchi cite dans son ouvrage un passage de TertuUieny.qui appartient par plusieurs de ses écrits au deuxième siècle, et qui nous apprend, dans son livre sur la. Pénitence, que les pénitents^ en se confessant, avaient la posture la plus humble devant les prêtres. {Lib. de Pœn.f c. IX.) Minutius Félii^ écrivain de la même époque, dans son dialogue met en scène le païen Cecilius^ qui accuse les fidèles, dans leurs nocturnes réunions, de s*agenouiller devant Févêque ou le prêtre, et de s'y livrer à un culte abominable, a Alii eos ferunt^ ipsius antistitis ac sacerdotis colère genitalia^ et quasi parentis sui adorare naturam. » (Minutius Félix, in Octav., c. ix.) C'est la posture humble et penchée du pénitent qui engagea quelque espion païen, introduit furtivement dans les assemblées chrétiennes^ à calomnier ainsi la confession. On connaît cette autre calomnie des païens qui prétendaient que, dans FEucharistie^ les chrétiens mangeaient la chair palpitante d'un enfant.
' Voir toute cette ingénieuse théorie développée dans Touvrage du Père Marchi qui la termine ainsi : « Mon interprétation n'étant pas confirmée par des documents positifs et écrits ne peut sortir de la classe des simples conjectures. Je ne suis pas assez insensé, cosï stolto, pour prétendre ajouter par là un argument à la démonstration prouvée que, dès l'origine^ le sacrement de Pénitence s'administrait dans la même forme judiciaire, nella stessa forma giudiziale, que dans les siècles postérieurs. La véritable Église, qui est la nôtre, la nostra vera chiesa, n'a nul besoin de nouvelles preuves pour confirmer l'institution primitive et divine d'un pareil tribuual, auquel Torgueil humain ne se serait jamais soumis par Tordre et la volonté de l'homme. Persuadé que dans les cryptes de nos cimetières nos pères célébraient tous les sa/^rements qu'au-
corde avec la position de ces sièges de tuf. C'est un usage qui existe encore à Naples , comme nous Pavons remarqué dans les églises; et à Rome, pendant la semaine sainte, le grand-pénitencier ne se place point dans un confessionnal fermé , mais sur un siège découvert comme ceux dont nous parlons , et les pénitents se mettent à genoux devant lui et non de côté; c^ert toat a fait Tusage primitif.
Il est temps d'examiner maintenant Part dans Rome souterraine.
Les catacombes furent la nouvelle arche de Noé « cpii reçut la grande famille chrétienne destinée à repeupler la terre après un déluge de sang. On retrouve souvent dans les peintures catacombales la colombe de Tarche et la scène du déluge. Les catacombes ont sauvé aussi les arts , qui s'y sont réfugiés sous les ailes maternelles de l'Église. Rome souterraine est le berceau de l'art chrétien.
Mgr Gerbet a remarqué l'ordre de succession suivant lequel les arts ont débuté sous l'inspiration chrétienne. D'abord le chant , le plus naturel , le plus populaire de tous; saint Paul recommande déjà l'usage des cantiques sacrés. Nous avons vu , dans les catacombes de Saint- Sébastien, le sépulcre de sainte Cécile, la patronne de la musique. U architecture naît chrétienne dans les catacombes, dont elle fait un asile secret pour le culte persécuté. « Les premiers chrétiens empruntèrent d'abord
jourd'hui nous administrons dans Tamplitudc et la liberté de nos églises^ j'ai cru pouvoir reconnaître des confessionnaux dans ces sièges de tuf. Je puis ni'êlre trompé^ mais mon illusion ne pourra rien enlever à Tinallérabilité de notre foi, ni à la sainteté du tribunal de la Pénitence.»
aux arts ce que Dieu donna aux oiseaux : un nid et des chants, d La sculpture s'essaie à ciseler des figures emblématiques sur les pierres tombales, et à illustrer quelques sarcophages souterrains. C'est la peinture qui prit ici le développement le plus rapide. Il est de tradition que le premier peintre chrétien a été saint Luc, et que, dans la prison de la Via Lata où il tenait compagnie volontaire à saint Paul, il charmait les yeux du captif de Jésus-Christ, en retraçant devant lui, sur la toile, la douce image de la Mère de Dieu '.
Dans les catacombes, la peinture a décoré principalement les cubicula , caveaux de famille creusés et ornés par la pieuse libéralité des riches chrétiens. Ces stanze, comme les appelle le Père Marchi , sont les mères des» stanze du Vatican, peintes par Raphaël. La distance qui les sépare est grande; mais c'est toujours la même pensée chrétienne , le même but qui a fait les unes et les autres; et les dernières n'auraient pas existé sans l'inspiration des premiers. L'art antique, à lui seul, n'aurait pas créé Raphaël. Il faut donc chercher ici le premier anneau de la chaîne d'or de l'art chrétien. Les patriarches de cet art naissant , les humbles artistes des catacombes ne songeaient guère à leur renommée; les anges seuls savent leurs noms, a Des cavernes, dit Mgr Grerbet, étaient leurs galeries d'exposition. N'ayant pour but de leurs travaux que la gloire de Dieu et l'édi-
■ In hac Urbe Romana lapis est in diaconia S. Mariœ in Via Lata cizin inscriptione, quod ibi beatus Lucas imagines beatœ Virginis depinxerit. Yiget Yero traditio, ibidem sancti Pauli conductas œdes fuisse, eumdemqne Lucam ibi composuisse, vel absoWisse prsesentem bistoriam. (Lorinus^ in Acta Apostolorum.)
fication de leurs frères, l'art n'était pour eux qu^une belle forme de la charité; et, dans leur vie de dévouement, il y eut moins de place pour les grands tableaux, que pour les grands sacrifices. Ces peintures, tracées par des mains qui furent souvent garrottées par les bourreaux, exprimaient, sous des formes variées, deux idées principales, celle de la lutte et celle de la délivrance : c'était, pour les soldats du Christ, ce que sont les chants de guerre avec lesquels on conduit une armée au combat. Les peintres étaient à leur manière des Tyrtées chrétiens : ce chœur d'artistes formait une troupe d'utiles auxiliaires dans le siège que le Christianisme livrait à la métropole païenne, du fond de ces retranchements souterrains. »
Les Apelle et les Phidias du temps étaient, sans doute, occupés à décorer la maison d'or de Néron, et ne se seraient pas souciés de venir peindre, à la lueur d'une lampe, les murs humides des cimetières de ces vils Nazaréens. Le Christianisme n'eut peut-être que des artistes de rebut; mais il leur donna quelque chose de ce souffle surhumain qui devait un jour faire éclore les Raphaël et les Michel-Ange. Ces pauvres peintres des catacombes, qui, d'un pinceau hâtif et tremblant traçaient le plus souvent à l'ocre leurs esquisses sublimes, ont naturellement imité les procédés et les formes de l'art païen contemporain : ils n'en pouvaient connaître d'autres; mais déjà le sentiment de l'infini, inconnu au paganisme , suppléait à leur inexpérience. Raoul Rochette l'observe avec raison; on voit ici l'art antique expirer par degrés entre des mains chrétiennes, et l'on y voit en même temps apparaître les premières ébau-
ches de ces types célestes auxquels Tart du quinzième et du seizième siècle sut donner le mouvement et la couleur. La pensée est déjà ici supérieure à la forme ; du reste, ces fresques sont plus finement exécutées qu'on ne le croirait; elles sont loin de la roideur des formes byzantines. Les meilleures sont les plus anciennes, qui, selon des juges compétents, remontent aux temps apostoliques *. C'est moins avec les yeux qu'avec le cœur qu'il faut voir ces fresques inspirées par la conviction la plus forte qui fut jamais '. Le Père Marchi nous fait examiner avec soin ces antiques peintures qui couvrent les voûtes et les parois des cubicula; la première couche de couleurs donnée sur une matière encore humide s'y est imbibée et s'est très-bien conservée ; la seconde couche , au contraire, est tombée en partie et avec elle l'éclat et l'harmonie des teintes. Chaque sujet est encadré d'arabesques et séparé par des filets rouges et noirs. Quels sont les souvenirs qui alimentaient la causerie des premiers chrétiens , et abrégeaient pour eux la longue veillée des catacombes? On le devine , et il semble que les sujets de leurs peintures doivent rappeler naturellement le temps des persécutions, les actes et les
* Laragion de' confronti e Tautorità d'artisli giudiziosissimi vuol ch'io tenga che alcune délie pitture del sotto posto cimitero rimontino al secondo secolo. (Marchi, p. 35 )
' Ces monuments, en apparence si grossiers, sont le plus vieil héritage que nous aient transmis nos devanciers dans la croyance en Jésus-Christ ; ce sont comme autant de formules matérielles et permanentes de leurs actes de foi, d'espérance et de charité ; là est leur pensée fondamentale mise à nu ou revêtue de sa plus simple expression, pensée naïve, attendrissante ou héroïque, pensée d'amour, de sacrifice, de rédemption, d'éternité, pensée vivante dans tous les lieux et dans tous les temps, pensée féconde pour vivifier l'art à sa naissance, et pour le régénérer quand il décline. (Rio.)
supplices des martyrs, tout ce douloureux drame dont ils étaient chaque jour les témoins et les acteurs. Pourtant, il n'en est point ainsi : tous ces tableaux ne nous offrent que des scènes douces, aimables et gracieuses. Il semble qu'on évita les horreurs trop réelles de l'époque, pour se complaire dans Tidéal. C'est ainsi que chez nous, pendant la Terreur, pour se reposer l'esprit de scènes horribles, on se plaisait aux bergeries et aux pastorales florianesques. L'homme a toujours soif d'idéal; il aspire sans cesse à ce qu'il n'a pas , à ce qu'il ne voit pas ; il aime les scènes gracieuses au milieu des révolutions, et, dans les temps, de calme, il se plait aux représentations terribles.
Les premiers chrétiens préféraient à la reproduction des actes de la persécution les scènes de paix , de bonheur et d'espérance. Plus tard , au contraire , quand l'Église agit dans la plénitude de son triomphe^ elle fait tracer à Saint-Étienne-le-Rond la galerie sanglante des martyrs dans toutes ses horreurs, pour rappeler l'exemple des pères, et retremper le courage amolli des enfants.
Mais ici, dans les catacombes , n'est-ce pas une chose admirable que cette absence des faits contemporains de l'époque persécutrice, omission sublime faite par des cœurs trop exclusivement préoccupés de la vie future pour songer à faire admirer leur courage ou à maudire leurs bourreaux ' ? On trouve dans ces peintures des al-
* Tandis que l'art païen s'enfonçait dans le réalisme le plus odieux et le plus grossier^ et que^ pour réveiller les sens de ces hommes blasés^ il fallait leur brûler un esclave à la fin de la tragédie d'Hercule au mont Œcla, et outrager une femme sur la scène, lorsqu'on jouait je ne sais quelle pièce d'Euripide ; voici des hommes détestés^ pauvres^ impuissants, cachés sous terre, dans un lieu où ils peuvent à la rigueur entendre les
lusions aux persécutions, mais toujours prises symboliquement dans la Bible , et jamais dans les actes des martyrs contemporains. Ainsi, Pharaon englouti dans la mer Rouge est l'emblème des persécuteurs ; ainsi , les trois enfants dans la fournaise , Jonas jeté à la mer, Daniel dans la fosse aux lions, sont le symbole du martyre sous ses trois formes principales : le feu, l'eau et la dent des bétes. Les lions de Babylone rappelaient ceux du Colysée.
Mais , en général , les sujets principaux des fresques catacombales n'offrent que des scènes gracieuses et touchantes, empruntées à la vie pastorale et patriarcale, des motifs de joie , d'innocence et de charité. Le chrétien, tout occupé de la vie future, passait par-dessus l'idée du martyre : il voyait non plus le combat, mais la victoire; non plus le supplice, mais le ciel qui en était la récompense.
L'Église , par suite de la discipline du secret auquel elle tenait tant à cette épocjue, avait inventé des mots d'ordre, des signes de ralliement, tout un système de symboles dans les épitaphes de ses enfants et dans les peintures des catacombes. Le symbolisme , source commune de la poésie chrétienne, remonte aux premiers jours. Dieu, dans la Bible, parle à l'homme par signes, et l'homme lui répond dans le même langage figuré, si universellement pratiqué en Orient. L'Evangile est
trépignements de la foule qui crie : « Les chrétiens aux lions ! » Eh bien ! ces hommes n'auront à vous donner que le type du martyre dans Tantiquité, jamais de celui qu'ils ont souffert, que les images de la résurrection, que des symboles gracieux, aimables et touchants, nous laissant à la fois le plus bel exemple et de l'art qui n'aime pas le matérialisme, et de la charité qui pardonne et oublie. {Ozuriam, Civilisation au V^ siècle*)
aussi plein d'images et de symboles; il nous apprend que Noire-Seigneur lui-même ne parlait qu'en paraboles. L'Eglise a continué à se servir de ce langage emblématique y en donnant aux fidèles un double enseignement, oral et figuré. Par un symbolisme hardi , les peintres des catacombes ont été jusqu'à représenter le Christ sous la figure d*Orphée, parce que, dit saint Clément d'Alexandrie , le Christ aussi attire à lui les cœurs, ébranle jusqu'aux rochers, et attendrit jusqu'aux bêtes les plus féroces * .
Le Père Marçhi est le Châmpollion de tous ces hiéroglyphes chrétiens.
— Voyez, nous disait-il en élevant son cerino, ces gracieuses arabesques, ces représentations des quatre saisons de l'année, qui meurent et ressuscitent tour à tour, c'est le symbole de la résurrection future; voyez ces colombes qui becquètent des corbeilles de fleurs et de fruits. Les fleurs, ce sont les prières de Thomme; les fruits en sont les résultats , ce sont les grâces obtenues. Celte colombe , avec une palme au bec , c'est la noetica columba, c'est l'impérissable messagère de l'espérance. Les oiseaux sans palme sont l'image des âmes bienheureuses qui s'envolent au ciel. Le bœuf est l'emblème des martyrs immolés; le cheval exprime la rapidité de la course de la vie; le cerf, le désir du ciel, selon la comparaison du Roi-Prophète ; le coq , c'est la vigilance et le repentir; l'olivier, c'est la paix; l'ancre, c'est le salut; le cyprès, c'est la mort; la palme et le laurier, c'est
* Ozanam remarque que ce type a figuré dans Vart chrétien de tous les siècles^ jusqu'à Galdéron qui composa un de ses plus admirables Autos saci^amentales sous le titre du Diviti Orphée.
la victoire, c'est la couronne d'immortalité. Maintenant il faut chercher dans les sujets bibliques la représentation prophétique des faits de l'Evangile. Le passage de la mer Rouge est l'emblème du Baptême qui sauve par l'eau. On a trouvé une peinture du baptême de Notre- Seigneur au-dessus du baptistère des catacombes de Saint-Pontien. La régénération baptismale, qui guérit l'aveuglement spirituel , est encore exprimée par la guérison de l'aveuglé-né. La Confession, qui guérit la paralysie de l'âme , est représentée par la guérison du paralytique, à qui le Christ remet ses péchés. V Eucharistie est symbolisée par les grappes de raisin , par la manne dans le désert , par la multiplication des pains, par Tannée d'abondance expliquée par Joseph. La conversion de la Samaritaine et la guérison de l'Hémorroïsse sont d'autres emblèmes de la pénitence et de la confiance en Dieu. Le baptême est encore symbolisé par l'eau du rocher et par le poisson , emblème du chrétien trempé dans les eaux régénératrices \
Moïse , type du divin législateur, est représenté tour à tour sur la montagne d'Oreb , recevant les Tables de la Loi , frappant l'eau du rocher et montrant la manne tombée du ciel. Joseph ensevelissant son père dans la grotte de Mambré, était l'image des chrétiens cachant leurs morts dans les catacombes. Samson enlevant les portes de Gaza , David tuant Goliath , rappelaient à nos pères ce que l'homme pouvait faire avec le secours de
* On a trouvé sur une sépulture un poisson et les cinq pains de la multiplication. Eh bien! cette inscription disait beaucoup^ elle disait : Ici repose un homme baptisé (le poisson), et cet homme baptise a goûté du pain miraculeux de TEucharistie. C'était là un énergique et admirable langage! (Ozanani. Civilisation au F« siècle.)
Dieu. Job sur le fumier leur enseignait la patience, et Elie sur son char de feu leur faisait espérer l'ascension de Fâme vers son Créateur. La résurrection de Lazare est un symbole d'immortalité qui parle de lui-même. Jonas endormi sous Tarbuste, sotto la cucurbita, est l'emblème de la confiance dans la Providence.
Adam et Eve devant Tarbre défendu qu'entoure le serpent, proclament le dogme de la faute originelle, base de la Rédemption et de tout le Christianisme. Voici Abel et Caïn , pères de deux races , les bons et les méchants. L'Arche de Noé est l'image frappante de l'Église qui ouvre un refuge aux chrétiens dans les catacombes pendant le déluge de sang. La Bible est la figure , l'Évangile est la réalité : c'est l'idéal de l'art chrétien depuis les peintures des églises souterraines jusqu'à celles de Saint- Jean-de-Latran, jusqu'aux sculptures et aux vitraux de nos cathédrales (Rivales *.
Quand elle voulut représenter le Sauveur, la peinture catacombale retraça toujours sa gloire , sa puissance, sa bonté ; jamais ses humiliations et son supplice sur la Croix, de peur peut-être que ces images ne fissent sur les chrétiens novices une impression contraire à l'idée qu'ils devaient avoir du Christ.
Le sacrifice de la Croix est rappelé seulement par le
1 La religion devenait ainsi un livre à partie double, dont la publication commençait à Torigine du monde : d'un côté la figure^ de Tautre la réalité. Gomme le peintre qui dessine un portrait tient sans cesse les regards fixés sur son modèle^ ainsi^ pendant les quatre mille ans qu'il avait mis à écrire ce livre magnifique^ le Dieu de TEternité avait eu Tceil constamment fixé sur la réalité des figures qui sortaient de son pinceau; et le chrétien se disait avec transport : cette réalité, c'est FÉglise, c'est moi. (M. Tabbé Gaumc, Les trois Rome.)
CATACOMBES DE SAlNTE-AGNÉS. 279
sacrifice d'Abraham ; le Christ était le nouvel Isaac. On le représentait plutôt entouré de ses apôtres, opérant ses miracles miséricordieux , nourrissant ses disciples du pain des paraboles. Il avait dit : a Je suis la vigne, » on le figurait sous Timage du cep. Les fidèles , dit le Père Marchi, sont les branches, les grappes sont les bonnes œuvres; le buone opère nelle uve che pendon dai tralci. Le Christ avait dit : « Je suis le Bon Pasteur, » on Ta peint souvent dans Rome souterraine sous cette forme symbolique si touchante et si miséricordieuse. Le Père Marchi nous fait remarquer une jolie et naïve peinture qui reproduit ce sujet. Le Sauveur a le chevreau sur son épaule *, et à la main une musette, l'instrument des pifferari, pour rappeler au bercail la brebis égarée ; à ses pieds on voit le bâton pastoral , et des vases pleins de lait ; le Père Marchi nous cite à ce propos ces vers du Paradis de Dante :
E quanto le sue pécore rimote
* On s'est étonné de voir dans ce sujet et d'autres pareils le chevreau ou le bouc, au lieu de la brebis dont parle rÉvangile. Ozanam, dans ses leçons sur la Civilisation au F® siècle, rappelle qu'à la tin du deuxième siècle, les montanistes, et TertuUien à leur tête, avaient agité TÉglise d'une question terrible : à savoir, si le pardon promis au pécheur ne lui était prorois que pour une ou plusieurs fois, si le pécheur qui retombe pouvait être admis à la pénitence. TertuUien soutenait que le Ben Pasteur rapportait bien sur ses épaules la brebis égarée, mais non le bouc, le chevreau', qui, au jour du jugement, sera mis a la gauche du souverain Juge. «C*est alors que l'Église, dans sa mansuétude, fit cette réponse à la fois aimable et sublime à ces hommes impitoyables qui ne voulaient pas de pardon à la faiblesse retombée, en faisant peindre dans lés catacombes le Bon Pasteur, non plus seulement avec une brebis sur les épaules, mais avec un bouc, avec cette figure du pécheur, qui semblait condamné à jamais, et que le Bon Pasteur cependant rapporte en triomphe sur ses épaules. »
E vagabonde più da esso vanno, Più tornano ail' ovil di latte vote *.
Voici plus loin les vierges sages, le cinque vergini prudenti con face accesa e vaso d*olio.
Les jBgures qu'on rencontre le plus souvent dans les catacombes sont les Orantes, ou femmes en prières, les bras étendus , vêtues de longues robes à bandes de diverses couleurs, les cheveux à la nazaréenne, un voile ouvert tombant sur les épaules , et entre ce voile et le sommet du front, une bande de laine, sorte de petit bonnet appelé mitrella , petite mitre ^. On croit généralement que ces Orantes sont les femmes consacrées à Dieu , première apparition de la vie religieuse dans les catacombes.
Le Père Marchi nous introduit dans sa crypte favorite, qu'il appelle la cripta di Maria cum Gesii bambino. Cette petite église , chiesuola , a trois arcosolii. Dans la lunette de celui qui servait d'autel est peinte , en mezza figura , la vierge Marie avec son divin Fils sur ses genoux. Sa tète est couverte d'un voile relevé par devant ;
^ Mademoiselle de M.,., qui vient de visiter les catacombes de Saint-Ca- ' lixte, nouvellement délayées et explorées par le chevalier de Bossi^ l'élève et le collaborateur du P. Marchi, nous a parlé d'une fresque charmante trouvée dans ce cimetière. C'est encore le sujet du Bon Pasteur, mais avec des détails nouveaux; les deux apôtres Pierre et Paul, ayant reçu les instructions du divin Maître, se retournent pour parler aux brebis, qui représentent le troupeau des fidèles. L'une d'elles lève la tête et écoute avec une pieuse attention ; une autre tourne le dos à Tapôtre et s^en va , une troisième se met à brouter^ image des hommes que leurs viles passions retiennent courbés sur la terre, et qui ne lèvent jamais vers le ciel un regard d'espérance.
* On peut voir ces costumes, et la plupart de ces peintures catacorabales^ reproduits en couleur dans les gravures du grand ouvrage de M. Louis Perret.
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un collier de perles orne son cou. A droite et à gauche du tableau est gravé le monogramme du Christ. La Vierge a les bras étendus dans l'attitude de la prière , tandis que son Fils ne prie pas. « Voilà , disait le Père Marchi, ce qui doit confondre la malignità degli eretici, qui nous accusent d'idolâtrie envers la Mère de Dieu ; voilà la véritable distance qui sépare la Mère du Fils; le Fils est Dieu , la Mère est une créature , la plus puissante des créatures; mais elle prie Dieu, et ne nous accorde point par elle-même les grâces que nous sollicitons de sa bonté, possente si, ma délia virtù délia ora-zione. » Dans une autre fresque , la sainte Vierge est peinte entre saint Pierre et saint Paul. Dans les catacombes de Saint-Valentin, près du Ponte-Molle, on voit une figure de la Mère de Dieu nimbée et voilée , avec cette inscription :
SGA DIGENETIX.
(Sancta Dei Genitrix.)
Dans une autre crypte , qui se trouve presque sous la basilique de Sainte-Agnès , le Père Marchi a trouvé un double sarcophage qu'il a des raisons de croire avoir été le double tombeau d'Agnès et d'Émérentienne, avant la translation de leurs reliques dans la basilique supérieure.
Le Père nous fit ensuite entrer dans un cubiculumy dont les peintures semblent récemment détruites par quelque accident. Ecco, nous dit-il en soupirant, Vopera d'un cattivo francese e del suo zoppo pittore. Je devinai ce qu'il voulait dire, mais je n'osai pas lui demander d'autres explications.
C'est ainsi que Rome souterraine était à la fois un lieu de refuge et de prières, nn cimetière , une église et un musée sacré.
Après cette visite générale qui dura plusieurs heures, le Père Marchi nous fait remonter en haut jusqu'aux latomies et arenaires pour nous expliquer sa théorie sur l'origine exclusivement chrétienne des catacombes. Il nous récite son credo à cet égard : a Je crois que les carrières et les sablonnières de Rome sont l'œuvre des païens, et qu'elles ont pu servir de vestibule et d'asile aux chrétiens ; mais je crois aussi que les catacombes proprement dites, c'est-à-dire les cimetières, sont l'œuvre des chrétiens , et n'ont pu servir qu'à eux. Je crois fermement que le païen n'y a jamais donné ni un coup de pic, ni un coup de ciseau : Credo che m' nostri cimiterj il pagano non abbia dato mai un colpo ne di piccone, ne di scalpello, » nous disait-il de sa voix grave et convaincue , en ouvrant ses beaux yeux noirs sous ses sourcils encore noirs, tandis que ses cheveux blanchissent déjà : c'est le feu de la jeunesse sous la glace de l'âge, comme le volcan sous la neige.
Ce n'est qu'en voyant les lieux, sous la direction du Père Marchi, qu'on peut se rendre compte de l'économie des catacombes. Voici en abrégé les raisons que le savant Jésuite donne à l'appui de sa théorie :
1** Raison géologique. — Le sol de la campagne romaine se compose de pouzzolane, de tuf granulaire et de tuf lithoïde , dur comme la pierre , ainsi que l'indique son nom. Les Romains, pour bâtir leur ville, ont ouvert de vastes carrières, latomicBy dans le tuf lithoïde , et de vastes sablonnières, arenariWj dans la pouzzolane , qui
fait d^excellent ciment. Une preuve que les chrétiens n'ont pas établi leurs cimetières dans les excavations païennes, c'est qu'ils ont creusé toutes leurs catacombes dans le tuf granulaire , sauf deux établies dans un terrain d'alluvion.
2° Raison locale. -• Les carrières antiques sont, comme toutes les carrières, ouvertes, larges, élevées,, arrondies de façon à laisser entrer des chariots; elles ne ressemblent en rien aux catacombes, qui sont basses, étroites, perpendiculaires, qui ne peuvent servir qu'à l'usage auquel elles furent destinées, c'est-à-dire à des cimetières, et n'ont aucun rapport dans leur ordonnance avec l'exploitation des carrières ; de plus , ces étages de sépulcres , séparés seulement par une couche de terre très-mince, n'auraient pu se creuser dans la pouzzolane, matière volcanique trop friable , ni dans le tuf lithoïde infiniment trop dur. Du reste , la vue des lieux en ^prend plus que toutes les explications écrites.
3° Raison morale. — Une haine et une horreur réciproques séparaient les païens et les chrétiens ; ceux-ci surtout n'auraient jamais consenti à mêler les sépulcres de leurs frères avec les tombeaux païens ; ils voulaient que leurs morts ^eussent , comme leur divin Maître, un sépulcre neuf y et que les sépultures des fidèles fussent une copie , un fac-similé du grand monument de la résurrection. On sait d'ailleurs que, sauf quelques familles, comme celle des Scipions,, les Romains brûlaient généralement leurs morts. « Dunque , résuma le Père, les catacombes ne sont point les carrières creusées par les païens. »
Dans le feu des persécutions , les chrétiens ont pu se
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réfugier quelquefois dans ces carrières ; mais ils ne les trouvèrent ni assez pures, ni assez sûres pour leur confier le dépôt des corps sacrés de leurs frères et y célébrer les saints mystères; au-dessus ou à côté de ces carrières, ils firent des puits comme dans nos mines, et creusèrent, à eux seuls et pour eux seuls , des galeries étroites et mystérieuses pour en faire leurs églises et leurs cimetières. Les carrières servaient de vestibule secret et de sauvegarde aux catacombes, et déroutaient les païens qui, voyant les fidèles enirer et sortir par les issues des carrières, ne soupçonnaient pas qu'il y eût au-dessous de ces excavations tout une Rome sous Rome.
Pour donner le change aux païens, on cherchait, autant que possible , à creuser les cimetières sous les propriétés des chrétiens qui renfermaient des carrières, ou même à acheter des terrains qui en étaient pourvus. Les catacombes de Sainte-Agnès en sont un exemple. Dans ce cas , les chrétiens habitaient quelquefois ces carrières particulières , et non les catacombes , qui sont évidemment inhabitables; celles-ci ne leur servaient que de cimetières et d'églises. Les carrières étaient utiles aussi pour cacher l'entrée des cimetières et receler les masses de terre qui provenaient de .l'agrandissement continuel des catacombes. Le Père Marchi croit aussi que les entrées de Rome souterraine étaient soigneusement dissimulées par du sable et des broussailles, et qu'au besoin des chrétiens auraient pu facilement en faire des fosses dangereuses, et y tendre des pièges et des embûches, agguati , dont les persécuteurs se seraient mal trouvés; mais, ajoutait-il, questa non era arte evangelica; nous lisons bien que les persécuteurs ont bouché parfois les
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cimetières des chrétiens trahis par de faux frères, et ensevelis ainsi tout vivants ; mais nous n'avons jamais lu que les persécutés aient usé de semblables moyens contre les persécuteurs.
Une heure ici avec un guide tel que le Père Marchi éclaircit plus de questions que ne le feraient tous les livres. Il nous fait voir les étroites ouvertures carrées que les chrétiens pratiquèrent pour descendre des carrières dans les catacombes , ouvertures qui sont percées d'étages en étages ; il suppose que les chrétiens avaient une machine quelconque pour descendre par là leurs morts, et remonter la terre extraite des galeries. Le Père allume une feuille de papier à son cerino et la jette tout enflammée dans cette ouverture, pour nous en faire mesurer de l'œil toute la profondeur.
Nous redescendons encore pour faire une dernière tournée dans les noirs corridors des étages inférieurs ; notre guide élevait.de temps en temps sa torche au-dessus de sa tête pour se reconnaître dans ces dédales mystérieux. Parfois, en remontant, nous apercevions une lueur bleuâtre qui s'échappait de ces soupiraux obliques appelés lucernaires ou luminaires, pratiqués à fleur de terre pour donner un peu d'air et de jour aux galeries les plus rapprochées du sol. Les salles , ainsi éclairées , s'appellent cubiculi clari. Cette lumière blafarde et terrestre déplaisait à nos yeux et à nos pensées ; nous lui préférions l'obscurité complète des galeries plus profondes, qui, à la seule lueur de nos torches, resplendissaient comme des jours ouverts sur l'éternité.
Mais la vision de ces ténèbres visibles, comme aurait dit Milton, était finie; il nous fallait retrouver là-haut la face
de la terre et le monde des vivants. Quand nous sortîmes de l'escalier souterrain , il pleuvait à torrents , et il fallut nous mouiller pour regagner nos voitures; nous nous prenions à regretter la douce température des catacombes. Ce n'est qu'après être sortis de la cité des tombeaux que nous avons pensé combien il aurait été beau et touchant d'y chanter les litanies des saints, et de répéter, sous les voûtes de son cimetière, l'invocation adressée à Agnès : Sancta Agnes, ora pro nobis.
Je sens trop bien que je n'ai pu reproduire dans ces pages rapides qu'uùe bien faible et bien confuse impression de tout ce que nous avons entendu de la bouche du Père Marchi , de tout ce que nous avons vu de nos yeux, foulé de nos pieds, palpé de nos mains; de tout ce que nous avons ressenti au fond de notre âme. Ah ! comment se fait-il que ceux qui ont vu Rome et les catacombes n'en reviennent pas tous avec la foi? C'est que, comme l'a dit Pascal, il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d'obscurité pour ceux qui ont une disposition opposée.
En terminant ce long pèlerinage dans la cité d'Agnès, le Père Marchi nous a introduits dans une chapelle ornée de peintures et d'un grand tombeau-autel : a C'est ici , nous dit-il, qu'a eu lieu naguère une cérémonie touchante. Mgr Talbot, l'un des camériers de Sa Sainteté Pie IX, a obtenu du Saint-Père la permission , fort rare et fort enviée, de célébrer ici sa première messe, en présence de plusieurs Anglicans convertis qui ont reçu la communion de sa main. »
A ce grand nom de Talbot, notre Anglican dressa Toreille ; puisse-t-il avoir profité de sa visite aux cata-
CATACOMBES DE SAINTE-AGiNÈS. 287
combes! puisse-t-il dire un jour comme Bedfort dans V Henri VI de Shâkspeare :
Ascend, brave Talbot, we will follow thee.
Illuminée comme autrefois, à Toccasion de la messe de Mgr Talbot, cette crypte antique s'étonna, après quinze cents ans, de voir se renouveler sous son humble voûte le sacrifice de l'hostie sans tache. Le musée du Vatican rendit en cette occasion quelques-uns des objets du culte que les calacombes lui ont donnés , les lampes en terre cuite et en airain, les vases, les burettes , les calices. Qu'elle devait être belle cette messe aux catacombes , et que nous aurions voulu y assister * ! Qu'elle était touchante , célébrée ainsi devant ces protestants convertis, ces enfants prodigues revenus à la maison paternelle - ! Entendez-vous les chants de la liturgie romaine, et le chœur lointain des esprits céleste répétant encore : Gloire à Dieu dans le ciel, et paix
^ Ce soabait s^est réalisé plus tard. Nous avons entendu la messe dans les grottes Yaticanes ; on lira plus loin une lettre à ce sujets laquelle complétera cette esquisse des catacombes.
* Mgr Gerbet a exprimé le vœu qu'on pût célébrer souvent ie Saint-Sa* crifice sur les tombeaux-autels de Rome souterraine.
(c Je crois que la messe des Catacombes laisserait uu souvenir profond à tous ceux qui auraient pu y assister. Des personnes pieuses, encore étrangères à la foi catholique^ demanderaient à être admises à cette solennité souterraine, qui les reporterait aux premiers» temps: elles en sortiraient plus rapprochées de nous. Cette messe serait d'une consolation particulière pour les chrétiens venant des pays où TËgUse est martyrisée de nouveau. Des âmes, crucifiées par la seule vue de ce qui s'y fait et de ce qui s*y prépare, des pèlerins de Texil, des confesseurs de la foi, des religieuses portant les stigmates de glorieuses soufirances, aimeraient à s'agenouiller, à communier à Tautel des anciens martyrs. Us leur emprunteraient leurs prières pour les persécuteurs, leur confiance dans la justice de l'avenir, et leur foi dans la justice de Dieu. »
288 CATACOMBES DE SAÏNTE-AGNÉS.
sur la terre aux hommes de bonne volonté ! Paix aux cœurs sincères et convaincus qui n'ont pas hésité à abjurer Terreur dès qu'ils eurent retrouvé la vérité I Paix à ces Anglicans revenus au catholicisme des catacombes, comme des enfants au berceau de leur mère, et à qui le successeur de Pierre a pu dire comme saint Rcmi à notre Clovis : « Courbez la tête, fiers Bretons, adorez ce que vous avez brûlé ! y) Paix aussi à ceux qui n'ont pas encore trouvé la vérité, mais qui, la cherchant avec un cœur humble et pur, finiront par la rencontrer * !
Ah î c'est que la vieille Rome souterraine a une atmosphère fatale aux nouveautés protestantes ! Les catacombes dormaient en paix leur sommeil séculaire, quand elles furent réveillées en sursaut au seizième siècle par le bruit des destructions et des innovations de Luther. Elles rouvrirent alors leurs rues et leurs tombeaux devant le génie d* Antonio Bosio, que Dieu suscita au iihoment
^ Voici une page touchante du P. Marchi sur les protestants à Rome qui le conjurent de leur servir de guide aux catacombes^ et de leur interpréter les merveilleuses leçons de Rome souterraine^ qui sont plus pour eux ^ue pour nous : « Anzi qui mi sento crescere in cuore la confidenza, che la carità de' santi martiri abbia ad allargarsi eziando su gli animi de' fratelli da noi dissidenti, dei quali alcuni in Roma accorrendo dalle più rimote contrade, anche da me si recano e mi scongiurano che mi faccia ad essi guida ed interprète nella lezione maravigliosa^ che è più per essi che per noi questa de' sacri cimiterj. Credo io che la grande ayidità con cui molti ira loro discendono a contemplare e studiarc quaggiù l'évangelio nella sua culla e nelle primitive sue forrae^ non sia originata da reo spirito. Iddio che non mette mano nelle sue opère per lasciarle imperfette^ dalle preghiere de' martiri si lascierà muoverc a farc intero in tutti costoro quandochesia il dono compartito gia a più d'uno d'essi^ riuncndoli ail' unica e vera madré la chiesa^ con aprir loro prima gli occhi a riconoscere nel confronto délia Roma Sotterranea llnallerabilità del magistero délia vera chicsa apostolica, e con far poi che abbandonino docilmente il cuore al trasformamcnto della possente sua grazia. » {Monumentif p. 105.)
précis où, pour combattre la prétendue Réforme, il fallait fouiller dans ces archives souterraines, et y chercher les titres de l'anlique noblesse du Catholicisme ^ On retrouva dans cet arsenal sacré des armes gardées en réserve depuis des siècles, et qui nous servent encore à combattre l'ignorance et la mauvaise foi.
Les catacombes sont un catéchisme dix-sept fois séculaire, où Ton retrouve toutes les parties du symbole catholique. Veni et lege, venez et lisez. Le grand fleuve du Christianisme n'est pas comme le Nil; ses sources ne sont point inconnues : vives et pures, elles sont ouvertes à tous. Remontons-en le cours à travers les âges pour y abreuver nos âmes et y retremper nos convictions.
Les protestants se prétendent revenus au Christianisme primitif; mais le voilà dans les catacombes, ce Christianisme primitif. Peut-il remonter plus haut que le temps des apôtres et des persécutions? Peut -il être ailleurs que dans Rome souterraine? Vous voilà forcés de faire rétrograder votre prétendue église primitive avant les apôtres, avant les martyrs. Ne trouvez-vous pas ici l'antiquité chrétienne, armée de toutes pièces , qui vous combat , la tradition monumentale qui vous condamne et vous confond? Tous ces monuments sont entachés de papisme; ces tombeaux- autels, ces iocuii'^, ces peintures vous crèvent les yeux avec tout ce que vous avez rejeté :
* La réouverture des catacombes fut non moins utile à cette époque pour donner de nouveaux corps de martyrs aux églises dépouillées de leurs reliques par les iconoclastes protestants.
« Remarquons encore que les chrétiens n'employaient jamais le mot enterrer : ils disaient déposer, les corps étaient un dépôt temporaire confié à la terre. Le tombeau s'appelait la place, l'étroite demeure de ceux qui s'endormaient dans le Seigneur : locuSf loculus.
le culte de la Vierge et des saints, la prière pour les morts, rinvocation des martyrs, le purgatoire, la véné» ration des images ', la vie religieuse, la confession, Teucharistie , la messe , Tautel et les reliques , la primauté de saint Pierre ^, la suprématie de Rome. Les tombeaux se sont ouverts et les morts se sont le-
1 On a retrouvé dans les catacombes des médailles portatives, dit Mgr Gerbet, avec le monogramme du Christ, et un trou pour passer le cordon ou la chaîne. La dévotion qu'elles tracent a été probablement recommandée par quelque jésuite du temps de Dioclctien ou de Garacalla. Le savant auteur de V Esquisse de Rome chrétienne^ à Faide des inscriptions et des peintures des catacombes, a reconstruit pierre à pierre la tradition monumentale de tous les dogmes catholiques ; il Ta fait avec le zèle et la patience du mosaïste, la foi du prêtre et le talent du poète. Il ajoute à la fin de ce travail : « Supposons qu'il existe encore au pied du Vésuve une population dont les usages, les mœurs, les croyances, s'ajusteraient parfaitement aux monuments de Pompeï, vous en concluriez qu'elle a conservé les idées du peuple qui circulait dans les rues de cette ville lorsqu'elle a été recouverte par les torrents de cendres du volcan. Le Christianisme a aussi sa ville souterraine, qui a échappé aux ravages des temps : les dogmes primitifs restent pétrifiés sur ses murs. Mais les croyances que les monuments de cette ville représentent sont un labyrinthe plus inextricable que les replis tortueux de ses galeries, à moins que Ton n'ait, pour s'y reconnaître, le fil conducteur du Catholicisme. »
> Dans les peintures, les sculptures, les verres des catacombes, saint Pierre est parfois représenté sous la figure de Moïse, chef du peuple de Di.cu; il est à la droite du Sauveur, et saint Paul à sa gauche.
Épitaphe d'une martyre des catacombes de Sainte-Priscille :
RVTA OMNIBVS SVBDITA ET ATFABl