NON EST IN TOTO SANCTIOR ORBE LOCVS
Sainte Hélène avait rapporté de Jérusalem à Rome les degrés de l'escalier du prétoire de Pilate, que Notre- Seigneur monta et descendit quatre fois dans la matinée du jour de sa Passion ; d'abord en arrivant chez le préteur romain , ensuite en allant chez Hérode et en en revenant; enfin, après avoir été condamné à mort , couvert du manteau de dérision et portant la couronne d'épines. Les traces de son sang précieux sont restées visibles sur deux des degrés , que , pour cette raison , l'on a marqués de croix en métal. Hélène plaça cet escalier sous le portique du palais de Constantin. 11 fut transporté plus tard devant le Latran , et enfin dans* la chapelle actuelle , rebâtie par Sixte-Quint. La Scala Santa a vingt-huit degrés; on dit que l'un d'eux s'est rompu lors de la chute du Sauveur ; le marbre qui compose cet escalier est le ninrinor tyriuniy inconnu en Italie, mais dont on faisait grand usage en Syrie, et qui servit
même à la construction du temple de Salomon , comme on peut le voir dans le livre des Rois.
Cest sur cet escalier que les pénitents accomplissaient jadis leur pénitence publique ; c'est là que Tillustre Fabiola , la pénitente de saint Jérôme , revêtue d'un sac , la tête couverte de cendres, voulut expier, à la face de Rome, le scandale de son second mariage. Cbarlemagne gravit à genoux l'escalier sacré. Lothaire II, roi des Romains, prêta serment à Innocent II sur la première marche , avant d'être couronné empereur. Grégoire VII en baisait chacun des degrés, en s'écriant avec larmes : Adoràbimm ubi steterunt pedes ejm.
Gomme les marches s'usaient sous les genoux des pèlerins, on les a recouvertes de tables de bois trèsépaisses qui ont déjà été renouvelées plusieurs fois. A notre tour, nous montons à genoux la Scala Santa, comme notre aïeul Gharlemagne , en compagnie de plusieurs de nos braves soldats qui accomplissaient cet acte de dévotion avec une piété vraiment touchante.
Oui, montons h genoux cet escalier sacré Dont Jésus de son sang marqua chaque degré. Quand cou'vert des lambeaux d'une robe écarlate Le nouveau roi des Juifs parut devant Pilate ; Son trône est une croix, son sceptre est un roseau. D'épines sa couronne est un sanglant réseau : Vous l'avez vu tomber victime expiatoire. Justes ! ne craignez plus de monter au Prétoire !
Arrivés ainsi en haut de l'escalier saint, nous sommes devant le Sancta Sanctorum, qui n'ouvre ses grilles véùérées qu'à certains jours solennels ; nous baisons la double image du Sauveur peinte sur deux volets de
bois : c'est la copie exacte d'un précieux original renfermé dans le sanctuaire. Saint Grégoire II y plaça ce portrait du Christ à trente-trois ans , objet d'une vénération traditionnelle y peint sur une table de cèdre , et connu sous le nom d'Acheropita, non manu facta, qui n'a pas été fait par la main de Thomme. Cette image , qu'on dit ébauchée par saint Luc et achevée par la main des anges, fut transportée de Jérusalem à Conslantinople, et de là à Rome, pour la soustraire aux fureurs des iconoclastes. C'est, je crois, le plus ancien portrait du Christ que l'on connaisse , celui qui a servi de type à tous les autres; le Sauveur est représenté de face, avec une figure grave et douce, les cheveux d'un blond doré et partagés au milieu du front à la nazaréenne.
Le sanctuaire de la Scala Santa vient d'être restauré par Pie IX, et confié à la garde des R.R. P.P. Passionistes.
Du Latran nous nous rendons à Sainte-Marie-Majeure. Le cardinal Ferretti , grand pénitencier, y attend aujourd'hui les fidèles, assis sur un siège découvert semblable aux confessionnaux primitifs des catacombes ; son gentilhomme est près de lui, l'épée au côté; un double rang de banquettes le sépare de la foule. Le grand pénitencier tient sa longue baguette d'ébène à la main , et en touche le front de tous ceux qui s'agenouillent devant lui ; le clergé s'y présente d'abord , puis la maison du prélat, et tous les assistants. Nous y allons un à un à notre tour. Des soldats français s'en viennent aussi, comme les Sicambres devant saint Rémi, recevoir ce coup de baguette qui était le signe de l'affranchissement chez les Romains, et qui arme aujourd'hui nos
i7i LA SCALA SANTA.
soldats chrétiens y comme autrefois le coup de plat d'épée les armait chevaliers. Quelques-uns restèrent à genoui si longtemps , qu'il fallut les avertir de céder la place aux autres. Les Romains regardaient avec étonnement leurs vainqueurs s^humilier ainsi devant Dieu ; ils avaient cru que les bataillons de la seconde république française étaient voltairiens comme les demi-brigades de la première. ?(otre délicate et intelligente occupation a étonné et satisfait les Romains, qui ne s'y attendaient pas. Et maintenant nos soldats font en Orient des prodiges de valeur et de foi , et nos alliés les Anglais peuvent dire de nous ce qu'en disait leur plus grand poète, Shakspeare ijjes Français sont les soldats de Dieu :
J'aime à vous Toir, soldats^ courbés devant les prêtres. Vous me fûtes penser aux croisés tos ancêtres Dont saint Bernard disait : Soldats du divin Hoi Ce sont des cœurs bardés et de fer et de foi. On Yous a dépouillés dans un siècle parjure^ Soldats^ de Totre foi comme de Tolre armure ; Vous n'avez plus besoin des armes d'autrefois, Mais vous avez raison de reprendre la croix. Il faut avoir la foi dans l'église^ à la guerre. Pour conquérir le ciel, pour conquérir la terre ; Foi dans les che& vaillants qui vous mènent au feu. Foi dans les prêtres saints qui vous mènent à Dieu !