‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 75 sur 82 · A ERNEST LAFOND · texte numérisé non relu

A ERNEST LAFOND

Jeudi 31 mars.

On a beau me dire qu'après les fêtes de Pâques il faut quitter Rome et que c'est le moment d'aller à Naples, je laisse dire, et je n'en pense pas moins, à part mol, que, si j'étais seul, je resterais, et sacrifierais volontiers Naples à Rome. Mes compagnons de voyage se moquent de ma mélancolie , et font si bien qu'il faut partir. C'est comme un proscrit qui prend le chemin de l'exil, que je vais au bureau des passe-ports, et à la poste aux chevaux sur la place Nicosia, dont le nom vient de Jean Nicot, ambassadeur français en Portugal, qui le premier fit connaître aux Romains les douceurs du tabac. On appela cette plante Nicotiana, et la place où demeurait l'ambassadeur, Nicosia. Je voudrais qu'on élevât sur cette place une statue à Jean Nicot: que chaque fumeur

donne uu centime, et il n'y aura pas de plus beau monument à Rome !

Nous retenons pour yendredi prochain ce qu'on appelle ici un legno di convenzione; c'est une voiture particulière avec un courrier qui se charge de vous mener en poste. C'en est donc fait; il ne me reste plus qu'un jour pour faire mes adieux à Rome.

Sur le point de partir, Rome, Seigneur, me mande Que je vous fasse encor pour elle une demande.

(Corneille, Nicomède,)

Il est doux de flâner par un temps magnifique et tout à fait inattendu après la pluie d'hier; c'est une dernière surprise que nous fait le soleil romain. Le ciel d'Italie est un enfant gâté qui rit et pleure à la fois comme l'Astyanax d'Homère. Il faut aller faire ses adieux à Sant'- Onofrio. Mon cocher grimpe crânement jusqu'au sommet de la colline escarpée, noble exploit que je n'avais vu faire à nul autre automédon romain.

Le Père Girolamo nie reçoit à bras ouverts; il me donne une gravure du chêne du Tasse déraciné par un coup de vent le 22 septembre 1842; il n'en reste plus que le tronc desséché. D'après la gravure, fort exacte, dit-on, cet arbre devait être magnifique.

Je m'en vais fumer dans le jardin des moines, couché sur les gradins de gazon garnis de briques qui forment l'amphithéâtre rustique à demi -écroulé , ainsi que la terrasse surplombant sur des vergers et des potagers. Derrière l'amphithéâtre s'élève un rideau de onze grands cyprès immobiles. Devant moi le vieux mulet poussif du couvent broute l'herbe rare, soufflant comme un

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