URBI ET ORBI
Le cardinal Anionelli et d'autres cardinaux l'assistent en qualité de diacres. L'Évangile est chanté en grec et en latin : c'est un souvenir qu'on donne et une avance qu'on fait à l'antique Église d'Orient.
L'autel pyramidal de Saint-Pierre, avec ces cardinaux , ces évêques , ces prêtres échelonnés et groupés sur tous ses degrés, forme un tableau pittoresque et sublime. A sa base il a le corps de saint Pierre ; à son sommet, symbole de l'édifice catholique, il a le successeur de l'Apôtre , le Pape régnant , entièrement vêtu de blanc. Pie IX officie avec une admirable grandeur, une angélique piété; sa voix, grave et solennelle, a divinement chanté le chant de la Préface, ce magnifique récitatif hébraïque; au Sursum corda y il joignit les mains et leva les yeux avec une telle onction, que nos cœurs s'envolèrent là-haut à la suite du sien. La consécration nous fit tous tomber à genoux. Cette Messe de Pâques nous laissera un éternel souvenir. Diderot, qui s'attendrissait h la procession de la Fête-Dieu , nous dit dans ses Essais sur la Peinture : « J'ai connu un peintre protestant qui avait fait un long séjour à Rome, et qui convenait qu'il n'avait jamais vu le Pape officier à Saint-Pierre sans devenir catholique. »
A l'élévation , le Pape se tourne vers les quatre parties du monde pour ofi'rir Thostie sacrée à l'adoration
plumes légères^ qui serait plutôt un emblème de Tinstabilité. Le temps semble avoir permis à im éventail l'immortalité qu'il refuse aux empires. Le Pape est le seul être existant qui nous reporte par la pensée aux premiers temps du monde; ou pourrait aussi rappeler V Ancien des jours. Lui seul a conservé ce prestige que les autres rois ont perdu. C'est en ce sens qu'on peut dire que tous ces usages de la cour de Rome pensent plus de choses qu'ils ne semblent en dire. (Mgr Gerbet.)
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universelle; puis il descend de Fautel, traverse le sanctuaire, et monte sur son siège pontifical, où, à demiassis, quoique incliné par respect pour le Sacrement, il communie avec une partie des espèces consacrées ; puis le diacre et le sous-diacre consomment ce qui reste. a L^attitude du Pape , dit Mgr Gerbet, et cette communion multiple à la même hostie et à la même coupe, retracent la première communion des Apôtres assis à la table du Sauveur. » A la vue de tant de cérémonies touchantes et splendides, nous étions tentés de nous écrier comme noire aïeul Clovis, quand le doux Sicambre, ébloui des splendeurs de la basilique de Reims, demandait à saint Rémi : « Mon Père , est-ce là la céleste royaume que tu m'as promis? — Non, mon fils, répondit TApôtre des Francs, ce n'est que Tentrée du chemin qui doit t'y conduire. »
Ce qui gâte un peu cette Messe de Pâques, c'est le tumulte et les conversations de la plupart des spectateurs étrangers. On a dit qu'à Rome voir c'est prier, mais au moins voyons en silence et avec respect. Au reste , on a fort exagéré ces irrévérences étrangères ; elles se perdent comme des notes fausses dans l'harmonieux ensemble de la solennité. « S'il y a des scandales dans la métropole de Rome , dit ]V^ Poujoulat, ces scandales sont précisément commis par ceux-là mêmes qui s'en plaignent. Ils ne trouvent pas le temple assez saint , mais le temple l'est davantage quand ils n'y sont plus. »
La Messe finie un peu avant midi, nous nous précipitons avec la foule sur la place Saint-Pierre. Le fond de cet immense espace est occupé par les carrosses dorés et-les équipages découverts rangés en demi-cercle ; au
MC IBBI ET OKBI.
centre les troupes |K>iiiiricales et Tannée française forment des carrés longs; les dragons sont massés autour des fontaines qui lancent au-dessus des cavaliers leur écume ondoyante comme les panaches de leurs casques. Puis le reste de la place, les terrasses des colonnades et les larges escaliers de la basilique sont inondés des ûots d'une foule compacte qui s'accumule toujours, et finit par ne plus laisser un point vide sur le pavé; là sont serrés pêle-mêle étrangers , romains , pèlerins , paysans et paysannes en grand costume. Nous parvenons à nous placer sur le haut des escaliers, juste en face et très-près du grand balcon ; c'est la meilleure position pour recevoir la bénédiction et pour jouir du coup d'oeil de la place et de son encadrement, ainsi décrit par l'auteur de VEsquisse de Ronie Chrétienne : .
c( Ces collines abaissées qui se traini^nt autour de la basilique , comme pour faire mieux ressortir la hauteur de sa coupole; cette place du Vatican , avec ses larges espaces, seul rendez-vous religieux où aboutisssent les chemins qui viennent de partout; cet obélisque qui représente les siècles, comme la place dont il est le centre représente les pays; ces fontaines, antique emblème de la purification placé à l'entrée du temple, suivant l'usage des premiers temps ; ce portique (yrculaire qui entoure comme une balustrade le lieu sacré teint du sang des premiers martyrs de Rome ; ce cirque de Néron , remplacé par un cirque de fêtes religieuses , où tous les siècles chrétiens ont défilé avec des processions et des prières, où Constantin et Charlemagne, l'Orient et l'Occident, se sont agenouillés; en un mot, ce grand forum de la chrétienté, aussi bien couronné par ses
URBl ET OHHl. 517
mille souvenirs que par ses trois cents colonnes et ses cent cinquante statues , fournit à une cérémonie solennelle un encadrement qui se prêterait aussi bien à être la matière d'un hymne que le sujet d'un tableau. »
Au coup de midi, canons , cloches, tambours s'unissent dans un accord formidable pour proclamer cette heure solennelle; une exclamation sourde s'échappe de toutes les poitrines; puis un silence profond s'établit, silence d'attente et d'émotion !
La loggia du grand balcon de Saint-Pierre s'est ouverte, toute tapissée de tentures, mais personne encore ne s'y montre ; tout à coup, soulevé par des mains invisibles , un baldaquin se hausse , sous lequel apparaît le Pape, seul, tout en blanc, comme une vision céleste, entouré à droite et à gauche des grands éventails de plumes qui semblent les ailes des anges qui le soutiennent dans les airs.
A cette vue , tous les genoux se courbent , toutes les têtes se découvrent, sauf quelques fronts britanniques. Les Anglais nous trouveraient grossiers, et avec raison, si nous ne saluions pas la reine d'Angleterre papesse des trois royaumes, et quelques-uns d'entre eux trouvent très-beau de ne pas ôter leur chapeau devant le Pape, souverain temporel de trois millions de sujets, et souverain spirituel de cent cinquante millions de chrétiens. Us devraient se rappeler le mot de Pie VU à un jeune protestant qui refusait de le saluer à Paris : « Mon tils , la bénédiction d'un vieillard ne fait jajnais de mal. »
Courbons-nous donc, tous tant que nous sommes, au moment où le Pape étend les bras , et lit la formule de
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Fabsolution pascale d'une voix forte que nous éntendioDS parfaitement de la place où nous étions. Après cela, le Saint-Père se lève debout, et salue les quatre points de l'horizon par un geste sublime; il ouvre les bras, les étend en haut, « comme pour aller puiser dans le ciel même la bénédiction qu'il va répandre; puis, formant le signe de la croix, il rejoint ses bras sur sa poitrine, comme un père qui serre son enfant sur son cœur» et cet enfant, c'est Rome et le Monde * ! >>
Après avoir tracé dans l'espace le signe de la Rédemption, le Pape étend ses bras sur nous et bénit la Ville et le Monde, Urbi et Orhi.
Mgr Gerbet remarque que, pour cette bénédiction solennelle, l'Église n'a pas songé à choisir une prière spéciale ; le Pape prononce tout simplement la formule vulgaire que le curé du dernier hameau prononce sur les petits enfants assemblés sur son passage : Benedictio Dei omnipotentis Patris, et Filii, et Spiritus Sancti descendat super voSy et nmneal semper. Amen.. La, bénédiction papale ne fait mention ni de la ville ni du monde, et n'en est pas moins connue en Italie et partout sous le nom de bénédiction Urbi et OrW, parce qu'elle s'adresse à l'univers entier^qui ades représentants dé presque toutes ses parties sur la grande place du Vatican. A cette heure même on se met à genoux dans les environs de Rome et dans les États-Romains, la bénédiction invisible descend sur tous les sujets du Saint-Père, et puis traverse les mers pour se répandre jusqu'aux extrémités du monde catholique.
c< En parlant de la beauté de la cérémonie de Saint-
^ M. Tabbé Gaume, les Trois Rome
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Pierre, observe Mgr Gerbet, on dit quelquefois : C'est pourtant bien simple. Dites, au contraire: c'est beau, car c'est bien simple; le mot sera plus juste. »
Ce qui frappe beaucoup aussi, c'est l'admirable silence qui succède aux mille rumeurs de la foule. Au lieu des cris et des exclamations qui accueillent les rois et les conquérants vulgaires, ici, on ne trouve pas de meilleur moyen d'exprimer son amour et son respect que de se prosterner en silence devant le seul souverain qui bénisse son peuple !
Pie IX donne cette bénédiction avec une grâce majestueuse et une piété surhumaine. Suspendu entre le ciel et la terre, les bras étendus comme Moïse sur la montagne, c'est le chef du peuple de Dieu qui résume toutes les forces de la prière pour attirer sur nous toutes les grâces du ciel. C'est une apparition céleste que celle de ce beau Vieillard , vêtu de blanc ; et puis ce Pape c'est Pie IX. Comme ce Dieu dont il est le Vicaire, il a passé partons les degrés de la gloire, de la popularité, de l'ingratitude et de l'infortune. Le jour de Pâques de l'an 1849 , sur ce balcon de Saint-Pierre, un homme a osé paraître à la place de Pie IX ; c'était Mazzini. Sa parodie impie est tombée dans le ridicule; mais ce n'en fut pas moins un infâme sacrilège. L'avocat Mazzini voulait singer la fête de TÉtre-Suprême inventée par l'avocat Robespierre. 11 s'intitulait lui-même modestement le Moïse de la liberté italienne; il n'en était que le mauvais génie :
L'Église est à César^ qu'ils la rendent à Dieu, s'était écrié un jour Mazzini dans un vers de sa façon.
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C'était lui , au contraire, qui voulait livrer l'Église aux mains des Césars, en la privant de Tindépendance attachée à sa souveraineté temporelle. Mais Mazzini avait fondé une papauté nouvelle, et, pontife infaillible, il avait déclaré que la Constituante était le pape de Vavenir.
Pie IX a disparu du balcon pontifical, comme enlevé au ciel sur le char d'Élie. Un cardinal lit la proclamation des indulgences accordées à tous ceux qui sont dans les dispositions requises, puis il jette en l'air la feuille de papier qu'il vient de lire. Elle tournoie au gré du vent et tombe sur la place, où la foule se précipite pour s'en disputer les morceaux; c'est un souvenir des antiques usages.
Tout était fini : nous restons encore quelque temps sur la place du Vatican, sous l'impression profonde qui nous dominait; nous laissons défiler les troupes et les voitures ; nous étions à pied ; mais nous trouvons encore une telle foule accumulée à Tentrée du pont Saint- Ange, qu'il nous faut longtemps attendre avant de pouvoir le traverser; nous nous rappelions ces vers où Dante raconte qu'au premier jubilé de l'an 1300 il a vu ce pont divisé dans toute sa longueur par une barrière. D'un côté passaient les pèlerins qui allaient à Saint-Pierre ; de l'autre, ceux qui en revenaient, lesquels avaient alors devant eux le Mont-Giordano , situé en face du château Saint- Ange :
Corne i Roman, per V esercito molto L' anno del Giubbileo, su per lo ponte Hanno a passar la gente modo tolto ; Che dall' un lato tutti hanno la fronte Verso il castello, e vauno a santo Pictro; haïr altra sponda ^^anno verso il monte.
LA LUMINAM.
Un fanal sublime s'allume au centre del'horizon romaio. Les villages suspendus aux flancs des montagnes de la Sabine, les solitaires du mont Soracte, les pâtres de Tusculum l'aperçoivent, et le bateau à vapeur, qui passe à cette heurelà près de la côte d'Ostie, salue de loin une tour de lumière qu'il ne rencontre jamais sur d'autres rivages.
(Mgr Gbrbbt.)
L'illumination de Saint-Pierre, la luminara, est le couronnement du jour de Pâques : c'est le dernier emblème triomphal de la Résurrection et de la gloire céleste. A la chute du jour, nous nous arrêtons sur le pont Saint-Ange pour jouir de l'aspect magique qu'offre la coupole de Michel-Ange tout enflammée et se détachant sur le ciel étoile , entre les maisons noires du Tibre et le fleuve sombre et mugissant.
<c Cette coupole illuminée , dit Mgr Gerbet, semble être une tiare étincelante posée sur le tombeau du Pêcheur. La lampe qui veille près du cercueil d'un juste, dans un petit caveau , a déjà sa clarté prophétique. Mais l'illumination de la tombe devait avoir son apogée; elle devait monter jusqu'à la splendeur, et il est mora-
522 LA LUMINARA.
lement beau qu'un sépulcre se trouve être, chaque année, le point le plus radieux de toute la terre. »
Arrivés devant la basilique , nous admirons de près cette admirable architecture dessinée en traits de feu. Mais il n'y a encore que les grandes lignes d'arrêtées par Finvisible pinceau de Tencbanteur; Timmense façade est trouée par des vides noirs , comme un catafalque , mais ils seront bientôt remplis. Attendons ! voici la transformazione .
Au premier coup de huit heures, les San-Pietrini , suspendus à des cordes comme des feux follets , traversent la façade avec des pots enflammés ; et Texécution de celte manœuvre difficile est. si prompte et si parfaite, qu'au dernier coup de huit heures le changement à vue est opéré; l'illumination est complète, c'est un coa][^ d'œil vraiment féerique.
La croix qui surmonte la coupole paraît faite d'étoiles scintillantes descendues de la voûte des cieux. La basilique étincelante semble l'image de la Jérusalem céleste, comme le disait un Romain qui se trouvait près de moi : Si crederebbe di rimirar queUa ntwva Gerusaiemme , dd cielo discesa , di cui parla san Giovanni nella stia Apocalisse.
A droite, le Vatican, grave et silencieux dans son ombre monumentale, contrastait avec les splendeurs de la basilique. Le Pape plongeait son palais dans l'obscurité, pour laisser toute la gloire et la splendeur au tombeau de l'Apôtre dont il est le successeur.
Sur la place circulait une foule immense de voitures et de piétons dans un joyeux enthousiasme et un ordre parfait.
LA LUMINARA. 523
Ce qui donne un caractère unique à la Ivminara, c'est la pensée qui Ta inspirée, c'est la glorification de la croix et du tombeau du Pêcheur de Galilée. Demain, cette illumination extraordinaire sera éteinte. Mais à quelque heure de l'année que vous entriez à Saint-Pierre , vous retrouverez toujours les lampes qui veillent comme des sentinelles de l'éternité autour de la Confession de l'Apôtre. <c On les a destinées à rester allumées jusqu'à ce que le soleil s'obscurcisse , la veille de la résurrection des morts; elles continuent cette pieuse tradition de flambeaux symboliques qui remonte jusqu'à ceux que les premiers chrétiens de Rome ont allumés à cette même place. 11 est beau que la perpétuité , qui éclate de tant de manières dans cette basilique , ait été marquée aussi à travers tant de vicissitudes et de tempêtes, jusque dans ces frêles lumières qu'un souffle pourrait éteindre : familiarisés avec ce spectacle , nous ne remarquons pas assez que c'est une chose rare en ce monde qu'une illumination de dix-huit siècles. » (Mgr Gerbet.)
Dans la nuit du 28 juin 1849, veille de la fête de saint Pierre et de saint Paul , le gouvernement républicain de Rome avait voulu , malgré les préoccupations de la défense, qu*on illuminât le dôme de Saint-Pierre , pour donner aux combattants assiégés une confiance que luimême n'avait plus. Cette illumination éclaira toutes les phases de la dernière lutte du siège de Rome ; ce fut à sa clarté magnifique que les Français se préparèrent à l'assaut du bastion n° 8 , déclaré imprenable ; s'en emparer, disait le général Vaillant, c^esi prendre le taureau par les cornes. La luminara fut le signal de la victoiredes Français.
524 LA LUMINARA.
En m'en revenant le long du Tibre, j'adressai ces vers à l'ombre de Néron :
Tristius inférais Neru nil audivit ïd umbris Sacrari Petro quain nionumenta sua.
(Pompei Ugonii poemala, Romœ, 1587.)
Redresse-toi, Néron, sur ta couche de fer ; Ta Rome te convie au fond de ton enfer
A voir la flamme qui l'inonde :
Ces yils chrétiens, enduits de poix, yélus de peaux, Que tu faisais brûler en guise de flambeaux.
Ils éclairent encor le monde !
Mais ces feux charmeront tes yeux et non ton cœur, Car tu n'entendras plus de longs cris de douleur,
Ce n'est plus une tragédie ; Ton cirque brille encor d'un réseau lumineux. Mais les joyeux Romains applaudissent aux feux
•De ce pacifique incendie.
Néron a brûlé Rome aux regards des païens. Le Pape l'illumine aux regards des chrétiens:
L'un fut la torche incendiaire Qui met les passions, les empires en feu ; L'autre sur sa colline est le Phare de Dieu
Qui nous guide et qui nous éclaire !
A JliLKS VIBKRT.
Mardi 29 mars.
Après les solennités émouvantes de la Semaine-Sainte, on a besoin de se reposer l'âme et le corps. Je suis heureux d'un bonheur que je n'avais jamais éprouvé. J'ai vu tout ce que je voulais voir, j'ai senti tout ce que je voulais sentir à Rome ; je possède en moi la Roma del mio cor, et elle ne me sera pas ôtée. Je n'ai phis maintenant qu'à jouir des charmes de la possession ; je digère en paix, si j'ose dire, et je m'assimile du mieux que je peux cette noble et substantielle nourriture. J'ai enfin droit de cité à Rome; et je vais délicieusement flâner au soleil, en vrai bourgeois romain, sur la colline des Jardins, au Mont-Pincio, sous les yeuses de l'Académie de France, le lieu le plus riant de la Ville, disait le poète Martial :
Non est in tota laetior Urbe locus.
C'est la colline des artistes. Là habitèrent Salvator Rosa, le Poussin , le Lorrain, Angelica Kauffmann, (l'Agincourt. Qu'on est heureux d'être peintre à Rome! J'envie sans cesse le sort de nos élèves de l'Académie. Qu'on est heureux seulement d'aimer et d'acheter des tableaux! Je connais ici un amateur qui est au troisième ciel de la peinture ; il fait chaque jour une acquisition nouvelle ; il n'achète que des Raphaëls. Je regarderais comme un crime de détromper cet heureux mortel ; j'envie seulement son bonheur. A Rome on ne vend que des Raphaëls, comme à Venise des Titiens, à Anvers des Rubens. Raphaël est ici comme autrefois Hercule et ses travaux dans la Grèce héroïque, selon la remarque de Stendhal; tout ce qui a été fait de grand et de beau dans la peinture, on l'attribue à ce héros \ Mon vieil amateur est passionné aussi pour l'antique, mais il n'en achète point; j'ai failli le mettre hors de lui, parce qu'un jour je lui soutenais en riant que l'Apollon du Belvédère était un corps privé de muscles, et qu'il me faisait l'effet d'un radis ratissé. Heureuses discussions qui valent bien les discussions politiques!
Les Romains ont si bien l'habitude de voir des peintres et de poser pour eux, qu'ils font poser à leur tour nos artistes dans leurs chants populaires :
1 Stendhal raconte cette anecdote à propos de tout ce qu'on exige parfois des arts et des artistes : Un jour un seigneur russe pria le peintre de la cour de lui faire le portrait d'un serin qu'il aimait beaucoup. Cet oiseau chéri devait être représenté donnant un baiser à son maître qui avait un morceau de sucre à la main ; mais on devait voir dans les yeux du serin quMl donnait un baiser à son maître par amour, et non point par le désir d'obtenir le morceau de sucre.
Lo tuo padre non fù qualche pittore Che ti dipinse quanto bella sei?
« Ton père n^était-il pas un peintre qui t'a faite aussi belle que lu es ? »
Galaro duo pittori dallo cie lo
E tutti e due co li penelli in mano
Pinser tuo Tolto.
« Deux peintres descendirent du ciel, et tous deux, leurs pinceaux à la main, ont peint ton visage. »
Je vais souvent, au coucher du soleil, me promener sur la place d'Espagne au tout de la barque de marbre submergée dans la fontaine qui a pris le nom de la Barcaccia, Urbain VIII, qui Téleva sur les plans du Bernin, faisant allusion aux deux bouches de canon qui versent l'eau, composa ce joli distique :
Bellica pontificum non fundit machina flammas, Sed dulcem, belli qua périt ignis, aquam.
il lui fut répondu par ces autres vers :
Carminibus fontem, non fonti carmina facit Urbanus Tates : sic sibi quisque placet.
La place d'Espagne, ancienne Naumachie de Domitien , est la place la plus vivante de Rome ; elle est entourée d'hôtels et de maisons habitées surtout par les étrangers ; à certaines heures , c'est un véritable square britannique. Son plus noble ornement est le grand escalier de la Trinité-du-Mont. J'aime à m'asseoir sur ses larges degrés; on y trouve à toute heure des groupes pittoresques de conladini et de contadiney dans leurs ri-
ches costumes, qui viennent s'offrir comme modèles aux peintres ; no^ pensionnaires de l'Académie les connaissent bien. Ils trouvent là les pâtres des Abruzzes, et ces robustes femmes qui descendent des Sabines par qui Rame fut peuplée ; ils ont le choix entre les coiffures égyptiennes des Albanaises, la robe grecque des Neptuniennes, le corset de velours et la flèche d'argent des Transteverines. Ces hommes et ces femmes ont naturellement des poses de statues antiques; on dirait qu'à force de les voir dans les villas , les musées et les places publiques, les Romains se sont modelés sur ces chefsd'œuvre : leurs pères ont posé pour animer le marbre antique, le marbre à son tour pose devant les enfants pour leur rappeler les grands airs de famille.
Je m'amuse à faire causer ces modèles si graves, si fiers , si différents de ceux que vous avez dans vos ateliers parisiens. Une distribution de cigares aux hommes et quelques baïoques aux enfants me font des amis parmi cette population pittoresque. Ce soir un bataillon français passait sur la place d'Espagne, musique en tète. Un jeune Transte vérin , avec qui je causais, me dit d'un air fin : « Signor, que la France a de bons soldats et de belle musique ! » Je le regardai fixement , et je répondis : « La France a de meilleurs soldats, mais l'Italie a de meilleure musique. » Un éclair brilla dans son œil noir, et il s'écria : « Non è vero, signor mio? »
Mais mon meilleur ami sur l'escalier de la Trinité est un petit chevrier sabin. La Sabine est encore peuplée de pâtres et d'agriculteurs comme au temps de Virgile :
Hanc oliin veteres \itim coluere Sabiui«
LK CHEVRIER DK LA SABINE. ^i9
Horace vante sa ferme de Sabine et les petits vins sabins dont parle Tarquin dans la Lucrèce de Ponsard :
Et nous passions le temps à puiser dans les cruches Les meilleurs \ins sabins mêlés au miel des ruches.
Pour revenir à mon petit chevrier, il a le costume antique, la peau de chèvre et le chapeau conique; il me demande, avec une naïve effronterie, un écu par séance pour poser, car ce métier-là l'ennuie, m'assure-t-il ; ses yeux noirs étincellent comme ceux d'un jeune loup : c'est une nature sauvage et énergique ; il y a peut-être en lui l'étoffe d'un Sixte-Quint. Je l'ai fait parler dans cette ballade composée pour lui, et dont il ne chantera jamais une strophe , comme vous le pensez bien :
(Air de : Gastibelxa.)
Je suis l'enfant de l'antique Sabine,
Et Ton m'a dit Que mon vieux père avec sa carabine
Est mort bandit.
Pauvre orphelin, venu de la campagne
Pour mendier, N'oubliez pas sur la place d'Espagne
Le chevrier.
Dieu ! quel désert que cette grande Rome !
Moi, je m'y perds.
Je suis moins seul, sans une trace d'homme,
Dans nos déserts.
Saint-Pierre est grand comme notre montagne.
J'aime y prier.
N'oubliez point sur la place d'Espagne
Le chevrier.
Il 34
J'aime à courir, la nuit, au Colysée
Plein de vieux blocs, J y crois revoir ma montagne boisée
Et ses grands rocs.
Mais j'ai beau faire, etTennui m'accompagne
Comme un sorcier.
N'oubliez pas sur la place d'Espagne
Le chevrier. .
Tout est ici trop réglé, trop tranquille
Et sans dangers :
Pas un brigand, Rome est la grande ville
Des étrangers ; Que de badauds de la Grande-Bretagne
Sur l'escalier !
N'oubliez pas sur la place d'Espagne
Le chevïier.
Oh! bien souvent je soupe, et je m'en moque,
D'un seul citron ; Parfois je feis, pour gagner un baïoque.
Le cicéron.
Et du Forum jusqu'au tombeau d'Ascagne
Je vais crier.
N'oubliez pas sur la place d'Espagne
Le chevrier.
Ainsi j^achète, au prix d'une parole,
Un brocoli; Je dis ! Signer, voici le Capitol e,
L'Ara-Cœli, Voilà Saint-Pierre, où l'on vit Charlemagne
S'agenouiller.
N'oubliez pas sur la place d'Espagne
Le chevrier.
On a trouvé que ma figure est belle
Sous ce chapeau.
Et l'on prétend que je suis un modèle
Pour le pinceau ;
Peintres joyeux de France et d'Allemagne.
Dans l'atelier N'oubliez pas sur la place d'Espagne
Le cheTrier.
Dessinez-moi sous cette peau de chèvre,
Comme un saint Jean, Et donnez -moi le cigare h la lèvre
Et quelque argent; Car pour ma mère est tout ce que je gagne
A ce métier.
N'oubliez pas sur la place d'Espagne
Le chevrier.
Mais tout cela me répugne et me lasse,
Je me déplais D'être un modèle et le valet de place
De ces Anglais; Mieux vaudrait être au fond de la Romagn«
Contrebandier.
N'oubliez pas sur la place d'Espagne
Le chevrier.
Je sens frémir ma sauvage nature.
Sous ce sayon ; J'ai honte d'être un bandit en peinture
Sous un crayon.
Quand mon vieux père a su braver le bagne
Sans s'effrayer.
N'oubliez pas sur la place d'Espagne
Le chevrier.
Un beau matin je retourne en Sabine;
Mon corps grandit.
Et je saurai porter la carabine
Du vieux bandit ; Elle sera la fidèle compagne
De mon foyer. Ne cherchez plus sur la place d'Espagne
Le chevrier.