‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 77 sur 82 · LABOR ET GLORIA VITA F VIT, MORS REQVIES · texte numérisé non relu

LABOR ET GLORIA VITA F VIT, MORS REQVIES

Mais une épilaphe plus touchante est celle qu'on ht sur une large dalle , sous le portique qui précède l'église ; cette pierre recouvre deux Romains, deux Parmesans, un Florentin, un Milanais, qui, quoique de noms et de pays divers, ont voulu être enterrés ensemble en signe d'amitié ; cela rappelle le vœu de Fénelon : les vrais amis devraient s'entendre pour mourir tous ensemble le même jour :

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Je demande au Père Girolamo à revoir la Madone de Léonard de Vinci et la cellule du Tasse. Je voulais rendre au grand poëte un dernier hommage au nom de ses deux traducteurs , quoique , hélas ! nous n'ayons que trop justifié le proverbe italien : traduttori, traditori! Quoi qu'il en soit , je déposai devant le buste de Torrquato un exemplaire de nos traductions des sonnets de Dante , Pétrarque , Michel-Ange et Tasse. Le bon Père Girolamo fut charmé de ce cadeau qu'il regardait comme fait à lui-même; il m'assura que notre livre ne quitterait pas la cellule du poëte, et qu'il le montrerait à tutti qiLesti signori forestieri.

Du Janicule j'allai à i'Aventin pour répéter Vaddio doloroso au prieuré de Malte, à Saint- Alexis , à Sainte- Sabine et à la délicieuse Madone de Sassoferrato , que dessinait un élève de l'Académie de France.

L'Aventin a toujours quelque chose de sauvage et de sinistre qui semble rappeler que Caïus Gracchus en fit son refuge; mais, poursuivi dans le temple de Diane, il se fit tuer par son esclave, priant la déesse que les Romains ne fussent jamais libres. Les Gracques n'étaient pas des communistes comme on l'a (tu de nos jours; la loi agraire qu'ils réclamaient n'était pas le partage des propriétés des citoyens, mais une meilleure distribution des terres conquises sur l'ennemi. Cornélie, la mère des Gracques , est une sublime figure. Comme le burlesque coudoie le sublime , cela me. rappelle une épitaplie du cimetière de C. : Ci-gît la mère des trois D,

L'église de Sainte-Sabine est encore toute fleurie du jour de Pâques. Je retrouve au couvent Frà Antonio toujours gai et toujours souffrant ; il est jaune comme un coing; on va l'envoyer à Naples pour changer d'air. Nous allons causer sur la terrasse, d'où la luminaray me dit-il , faisait avant-hier un effet magique. 11 me conte qu'il y a dans le couvent un soldat et un sous-officier de notre armée d'occupation à Rome, qui ont échangé l'uniforme contre la robe de saint Dominique, et qui sont non moins bons religieux que bons soldats. La réforme dominicaine a introduit à Sainte-Sabine le travail manuel dans une juste mesure; les Dominicains ont eu l'heureuse idée de fouiller la pente occidentale de l'Aventin , du côté du Tibre; ils y ont trouvé une suite de salles voûtées qui promettent d'intéressantes décou-

vertes. Je serre la main à Frà Antonio, et je lui dis adieu; je ne le verrai plus, sans doute, non plus que Frà Girolamo, Frà Luca du couvent des Passionistes, et le vieux Franciscain de Saint-Bonaventure.

Ma tournée se tennine par le Colysée, où, tête nue sous un doux soleil, je fais les stations du Chemin de la Croix, en compagnie de deux soldats français, et je baise avec eux l'humble croix de bois qui a sauvé le monde. Ce furent là mes adieux au Colysée.

En revenant je passe par le Forum au soleil couchant; il méritait aujourd'hui son nom de Campo-Vaccino; il était parcouru par des paysans et des paysannes qui revenaient du marché sur des charrettes attelées de bœufs gris et de buffles noirs attachés par le nez. L'Italie a pris son nom de ses vastes iroupeaux; les Grecs l'appelaient le pays des bœufs (iraXo;, vitulus). Deux mille bœufs, portant à leurs cornes des sarnients enflammés , jetèrent le désordre dans le camp romain, et dégagèrent Annibal des défllés du Vulturne.

Le Forum est redevenu ce qu'il était au temps du Roi-pasteur, Évandi e, et tel qu'il est décrit par Virgile :

Pasjimque armenla \idebant Romanoque foro etlaiitis mugire carinis.

Le brillant quartier des Carènes autour du Forum était la Chaussée d'Antin de Rome; son nom lui venait de la maison que Pompée y flt élever, et qu'il orna de trophées et de proues de vaisseaux.

Il faut donc faire nos visites d'adieu à toutes nos connaissances de Rome , d'abord et de toute nécessité au prince Torlonia, qui a toujours la première et dernière

visite du voyageur, puis à Tabbé J., au senor Lopez, à M. Grana, au bon Diamanti, au signor de Ângelis, au docteur Pantaleoni dans sa Via del Babuino, La fontaine de cette via possède un satyre si laid, que le peuple l'appelait le singe, il babuino: de là le nom donné à la rue. Le docteur refuse obstinément le prix de ses visites. Nous allons nous fâcher, docteur, lui disais-je ; vous ne voulez donc pas que nous nous quittions en paixP A Rome, quand on a payé à quelqu'un ce qu'on lui doit , on lui dit : Siamo in pace.

Mais le docteur tint bon, et ne voulut accepter que l'exemplaire de nos traductions des poètes italiens. Nous ne pensions guère que notre livre nous servirait

A pagare vos visitas, Savautissimi doctores Medicinœ professores.

Voici la dernière nuit que je vais passer dans la Ville- Éternelle; mais au fond du cœur je lui dis comme le farouche Coriolan :

Adieu, Home, je pars, mais tu me reverras.

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