‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 78 sur 82 · A MON PÈRE · texte numérisé non relu

A MON PÈRE

Veiidi-cdi l*'»' avril.

Nous avons quitté Rome ce matin. En passant sur la place Colonna, le porteur s'abat, le postillon tombe ; mauvais présage qu'un païen n'eût pas négligé. J'espérais toujours que nous ne partirions jamais. Cependant homme et bête se relèvent ; l'un remonte sur l'autre : nous quittons la voie Flarainienne, c'est-à-dire le Corso, longeons le Colysée et le Latran, et sortons de la Ville par la porte Saint- Jean.

C'était une admirable matinée : le soleil levant teignait en rose et en violet les montagnes d'Albano que nous avions devant nous, tandis que nous courions sur la nouvelle voie Appienne, coupée çà et là par ces longues lignes d'aqueducs qui se marient si bien à la grandeur de l'horizon romain , et qui , selon l'expression

540 DE ROME A C.AETE.

d'Eudore, amenaient leurs eaux au peuple-roi sur des arcs de triomphe.

Nous voici de nouveau au milieu de la campagne ro- •maine; dans une de mes premières lettres, en arrivant à Rome, je Tai peinte à première vue, à vol d'oiseau, de la portière d'une voiture. J'ai cru que les ruines étaient la seule végétation qui convenait à VAgro romano; et, comme plus d'un voyageur trop poétique, je me suis trompé sur ce point, ainsi que sur bien d'autres. UAgro n'est point stérile comme on le croit communément; le printemps le revêt d'un manteau de verdure, l'été lui donne des teintes dorées, et l'automne des teintes fauves; c'est une suite d'excellents pâturages, dont l'herbe est drue et savoureuse. Lullin de Chateauvieux, habile agronome de Genève, et M. de Tournon, ancien préfet du département du Tibre , ont vengé VAgro des reproches qu'on lui adresse \ C'est un pays d'élevage comme au temps de l'Empire romain, alors que le citoyen de Rome dédaignait de cultiver sa terre, « se réservant, dit Chateaubriand, de déclarer chaque année aux nations esclaves quelle partie du monde aura l'honneur de le nourrir. »

On peut comparer, dans ce sens , la campagne romaine à rirlande , où les propriétaires absentées trou-

» « Au premier aspect, une si mince part faite à la culture semble justifier les reproches de paresse adressés aux Romains; mais lorsqu'aux premières pluies d'octobre on voit ces immenses champs revêtus de verdure offrir à d'innombrables troupeaux une herbe épaisse^ croissant à travers les channies arides, Tautomne et Thiver enfin se parer de toute la fraîcheur du printemps, on comprend comment les Romains se contentent d'un mode d'exploitation si séduisant. Quel peuple, recevant de la nature le bienfait de productions spontanées si abondantes, ne serait pas enclin à en jouir sans demander à une culture plus pénible des dons plus riches peut-être, mais plus incertains? » (M. de Tournon, Études statistiques sur Rome.)

DE ROME A c;AETE. 5il

vent aussi plus de bénéfices à laisser la terre en prairies naturelles qu'à la cultiver. VAgro, en certaines parties, produit d'excellents blés, et plus d'un touriste, trop pressé pour bien voir, a pris des jachères pour des friches. Le mauvais air, qui est le grand obstacle à la culture , existait déjà du temps des anciens Romains qui , selon Valère-Maxime, avaient élevé trois temples à la Fièvre. Cette insalubrité, du reste, n'est point particulière aux États-Romains ; elle s'étend tout le long des côtes d'Italie, depuis les Maremmes de Pise, jusqu'aux rivages de Baies, de Cumes et de Pestum. L'assainissement de VAgro a été la préoccupation de plusieurs Souverains-Pontifes; ils voulaient l'opérer par l'agriculture qui favorise la population et la salubrité. Sixte IV fit une loi pour forcer les grands propriétaires à mettre en rapport un tiers au moins de leurs terres ; mais ceux-ci parvinrent à faire révoquer cette loi comme trop arbitraire, et ils maintinrent leur système de pâturages. Léon XII, en leur garantissant leurs revenus, voulait les obliger à livrer leurs fermes par baux emphytéotiques à une population nouvelle, appelée librement à Rome des divers pays catholiques; mais les entraves d'une diplomatie jalouse arrêtèrent cette entreprise. Il eût été beau pourtant de voir les pauvres Irlandais, par exemple, émigrer vers Rome plutôt qu'en Amérique, et retrouver ici leur patrie et leur foi dans les domaines du Père commun des fidèles. Peut-être le mieux serait d'établir dans VAgro une colonie de ces agriculteurs-modèles qu'on nomme les Trappistes, travailleurs intrépides, qui, en Algérie, à la Trappe de Staouëli, ont eu à lutter si vaillamment et si heureusement centre l'insalubrité du climat et les ré-

sistances du sol, dans les mêmes conditions difficiles qu'offre la campagne romaine. Ce serait un projet digne de Rome et des enfants de Saint-Bernard; cette fondation monastique donnerait Texemple et Télan, et elle aurait en outre Tavantage considérable de s'harmoniser moralement avec le voisinage de Rome ; car si en général nous désirons l'amélioration de VAgro, nous sommes loin de lui souhaiter, aux alentours même de la ville, un développement agricole et industriel qui aurait pour résultat d*amener le bruit, la foule et la vulgarité jusqu'aux portes de Rome.

La capitale du Christianisme est une exception sublime ; elle ne doit pas ressembler aux capitales mondaines; elle doit faire comme une reine qui ne laisse pas approcher de son palais magnifique et solitaire les échoppes de l'industrie et les rumeurs banales des transactions commerciales. Il faut laisser à Rome, selon les paroles de Mgr Gerbet, « cette banlieue en repos, qui a la majesté du désert sans en avoir l'âpreté, et dans laquelle on ne rencontre guère que des troupeaux, des aigles et des tombeaux, ce cimetière, mélancolique et nu ^ des agitations et des pompes de l'ancienne Rome, cette solitude de prairies qui, en interceptant les bruits du monde autour de la Ville-Sainte, enveloppe, comme ii convient, de silence et de paix, ce grand cloître de la chrétienté. »

Mais revenons à notre voyage dans cette campagne grandiose, coupée çà et là par des barrières de bois , entre lesquelles paissent des bœufs blancs et des buffles noirs. Le plus noble ornement de cette partie de VAgro, sont les fragments de l'aqueduc de Claude, qui semblent

les tronçons des bras gigantesques que Rome, la grande Altérée, étendait si loin pour puiser l'eau aux flancs des montagnes.

Nous traversons rapidement Albano, et arrivons au gigantesque viaduc que Pie IX a fait construire sur la vallée profonde qui sépare Albano du bourg de l'Aricia. Trois ordres d'arcs superposés forment cet imposant monument qui est de la race de ceux qui bravent les siècles; ouvrage vraiment romain qui fait honneur au règne de Pie IX.

C'est à la descente du bourg de l'Aricia, vers dix heures du soir, que madame la comtesse de Spaur reçut, dans sa voiture , Pie IX déguisé, que lui amenait son mari. Au relai de Fondi , il fallut s'arrêter pour faire raccommoder une roue , et un curieux crut reconnaître la figure bien connue du Saint-Père ; mais, grâce à Dieu , cet incident n'eut pas, pour Pie IX, les suites qu'il eut pour Louis XVI, lors du voyage de Varennes.

Nous traversons, par un beau soleil, les Marais Pontins, qui ne sont point dangereux en cette saison. Leur aspect est loin d'être désagréable ; ils sont couverts d'une végétation puissante; et, dans ces herbages à perte de vue, on voit des buffles accroupis dans l'eau jusqu'au cou, et ayant l'air de jouir, en vrais lazzaroni , de ce bain marécageux.

Ces immenses plaines sont le réceptacle des eaux des montagnes, dont la réunion forme plusieurs rivières qui ne peuvent contenir l'abondant tribut qu'elles reçoivent dans la saison des pluies ; de là des débordements et des marécages ; de plus , une ligne de collines sépare ces marais de la mer, et fait obstacle 'à l'écou-

54i DE ROMK A GAETK.

lement naturel des eaux. Telle est la cause permanente deTinsalubrité, tel est l'obstacle qu'eurent conslammenl à vaincre les Romains de la République et de l'Empire: Appius Claudius, Cornélius Cethégus, Jules-César, y exécutèrent divers travaux. Auguste fil creuser le long de la voie Appienne un canal qui recevait les eaux stagnantes, et servait en même temps à la navigation et aux voyageurs.

Horace a célébré ces efiorts d'Auguste :

Régis opus; sterilisve diu palus, aptaque remis Vicinas urbes alit, et grave sentit aratrum.

C'était une hyperbole poétique ; Auguste ne put arriver aux résultats chantés d'avance par le Venousin. Les Papes ont continué les travaux des anciens : Boniface VIII, Martin V, Léon X, Sixte-Quint surtout. Enfin Pie VI, dans des temps peu favorables, y entreprit un drainage gigantesque; en vain les débordements l'arrêtent, en vain tout ce qui l'entoure le décourage; il prononce son quos ego y et la reconnaissance populaire lui donne le surnom de dessécheur, il seccatore. C'est à lui qu'on doit cette belle route droite et bordée d'arbres qui a pris son nom et s'appelle la linea Pia, Si les Papes n*ont pu réussir entièrement dans l'assainisseaient des Marais Pontins :

Ils ont du moins l'honneur de l'avoir entrepris.

Un de nos compagnons de voyage, qui avait vu ces plaines de longues années auparavant, trouvait de l'amélioration dans la physionomie des hommes et du pays. Le postillon qui nous mène au galop de ses chevaux à

demi-sauvages y nourris dans ces pacages, ce postillon, ce n'est plus la fièvre en grosses bottes qui galope devant nous*

Au coucher du soleil , nous franchissons Terracine et la douane napolitaine, et allons passer la nuit à Mola di Gaeta , à Thôlel de Cicéron.

C'est ici que descendit d'abord Pie IX, et qu'il écrivit sa lettre au roi de Naples. La comtesse de Spaur a fait un récit charmant du séjour du Pape à Gaëte. Le roi de Naples s*est montré un digne petit-fils de saint Louis à regard du Vicaire de Jésus-Christ. Rien de plus touchant, de plus filial et de plus rojal que son empressement à venir à Gaëte rendre ses hommages à Pie IX ; il songea même à apporter le linge et les ustensiles dont Sa Sainteté avait besoin, car elle manquait de tout •.

Pie IX, reconnaissant, n'a été que juste en donnant au roi de Naples le titre de rex piissimus, titre qu'il portera aussi glorieusement que le roi de France portait celui de Roi Très-Chrétien.

Pie IX n'a jamais paru plus grand et plus souverain que pendant son exil ; il a reçu à Gaëte les hommages

1 C'est ici, dit madame de Spaur^ que commence le noble récit des actes vraiment pieux par lesquels le roi Ferdinand de Naples rendit honneur au Saint -Père^ pendant dix-sept mois que dura Texil volontaire du Pontife; dans ces actes on ne saurait dire ce qu'il y eut de plus digne d'admiration et d'éloges, soit la piété de lliomme compatissant au malheur d'un autre homme et le consolant de tout son pouvoir, soit la magnificence du Prince qui, sans égard à aucun sacrifice, n'épargne rien pour rendre à peu près nulles les peines de l'exil à un autre Prince^ soit enfin le respect du chrétien fervent qui, dans les tribulations du Pontife, ne voyant que les injures faites à la religion en la personne du Vicaire de Dieu, s'humilie en expiation de tant d'énormîtés commises par les ennemi; du ciel, et se prosterne pour eux aux pieds de Notre-Seigneur.

de toute la chrétienté^ comme s^l eût trôné encore au Vatican *.

11 y a deux Rome dans Rome : la Rome visible, la cité italienne, qui peut changer, qui peut tomber; la Rome invisible, l'Église, dont la cité terrestre n'est que l'enveloppe. L'Eglise ne peut ni varier, ni périr ; elle a pour fondement la promesse de Jésus-Christ. Elle n'est pas incarnée dans Rome au point que la Cité divine puisse être entraînée dans la chute de la cité italienne, si celle-ci arrivait jamais. Que de fois l'histoire ne nous montre-t-elle pas les Papes chassés de Rome, et n'en restant pas moins Souverains et Pontifes , qu'ils soient à Avignon , à Fontainebleau ou à Gaëte 1 Lorsqu' un roi de la terre est précipité du trône, il n'est plus rien. Qu'est-ce que Jacques II à Saint-Germain, Napoléon à Sainte-Hélène, Charles X à Holy-Rood, Louis-Philippe à Claremont? Au contraire, nul coin de terre, pourvu qu'il soit catholique, n'est la terre étrangère pour le Père commun des fidèles ; le Pape a son trône, non pas seulement dans la Ville mais dans le Monde, Urbi et Orbi; quand même la Ville -Éternelle disparaîtrait dans la tempête, le Pape pourra toujours répéter :

Rome n'est plus dans Rome^ eUe est tout où je suis.

^ On [a publié à Rome, en 1850, deux volumes in-quarto intitulés : VOrbe cattolico, et contenant les lettres des évêques et de divers personnages adressées à Pie IX pendant son exil.

A MON PÈRK.

J'ai Tisité ces bords et ce divin asile Qu'a choisis pour dormir l'ombre du doux Virgile. Ces champs que la Sibylle à ses yeux déroula, Et Cume, et l'Elysée, et mon cœur n'est pas là ! (Lamartine.)

Le 2 avril nous avons fait notre entrée dans la belle Parthénope, et nous pouvons répéter avec un poète contemporain :

J'ai Yu l'antique Rome aux splendeurs souveraines^ J'ai vu Naples nager dans la mer des Syrènes Avec le soleil son amant.

Nous avons visité le tombeau de Virgile et le berceau du Tasse, l'antre de la Sibylle et la grotte du Chien; nous avons contemplé Naples et son golfe du haut de la Chartreuse de Saint-Martin et de la terrasse des Camaldules. Nous nous sommes promené à la Mergellina et sur la plage de Chiaja, que les Napolitains appellent un morceau du ciel tombé sur la terre , un pezzo del cielo caduto in terra; et un soir, sous les chênes verts de la villa Reale, à travers lesquels on voit frissonner les

5*8 iNOSTALGlE A NAPLES.

flots, devant les bustes de Virgile et du Tasse, nous sommes retombé dans notre péché mignon de poésie :

C'est rheure où dans les airs, sur les flots, sur la terre. Une pâle clarté tombe et succède au jour; C'est rheure où dans la nuit brillante et solitaire On Toit monter au ciel l'étoile de l'amour.

C'est l'heure où la luciole étincelle dans l'ombre. Où le pâle olivier est d'un Tcrt plus foncé. Où le ciel est plus pur, où la mer est plus sombre, Où d'un bleu plus profond le flot est nuancé.

C'est l'heure où sur la mer glisse la barque agile Que décèle un fanal fuyant comme un éclair. Et du berceau du Tasse au tombeau de Virgile Un courant poétique est répandu dans l'air.

C'est l'heure, errant au bord de ces brillantes grèves. De réciter les vers des poètes sacrés; C'est l'heure d'évoquer ses plus radieux rêves Pour les fixer un jour dans des chants inspirés !

Eh bien! avec tout cela, je suis charmé d'avoir vu Naples ; mais Naples n'a pas mon cœur , je l'ai laissé à Rome , et Rome Ta gardé.

Ce golfe de Naples est, en efiet, une admirable chose, mais la ville par elle-même n'a rien de très-intéressant ; on l'éprouve surtout quand on vient de la vieille cité de Rome, dont le souvenir fait un tort irréparable à sa jeune rivale. Le palais du Roi ne vaut pas plus le Vatican que Téglise de Saint-Janvier ne vaut Saint-Pierre. Pompéia est fort curieuse , sans doute , mais elle ne peut nous inspirer les émotions filiales que nous font éprouver les catacombes de Rome *.

* Pour bien goûter les émotions que cette Rome souterraine inspire, on n'a qu'à les rapprocher de celles que font éprouver les ruines de Pom-

C'est votre, faute , nous dit-on ici , ce n*est pas la saison pour voir Naples. Le théâtre de San-Carlo est fermé; et pour comble de malheur le Vésuve, le vrai grand théâtre de Naples , ne joue pas non plus ; il y a relâche , peut-être pour une répétition générale, chi lo sa? Mais nous n'aurons pas la patience de l'attendre ; ce capricieux acteur, fils de Vulcain [vulcanOj volcan), ne daigne pas même se mettre sur l'oreille le plus petit panache de fumée , et il faudra nous contenter d'avoir vu à Paris l'éruption du Vésuve dans la décoration finale de la Muette de Portici.

Golfe d*or et d'azur encadré de montagnes

Naple n'est pas dans Naple, elle est dans ses campagnes.

Mais en cette saison la campagne napolitaine est encore en hiver et n'a pas quitté sa robe feuille-morte; les arbres n'ont pas la moindre nuance de verdure; le double azur du golfe et du ciel est souvent obscurci. Le vent d'Afriqne, si lourd et si sulfureux, souffle avec passion et soulève des flots d'écume sur la mer, des flots de poussière sur la terre; tout le monde se sent sous l'influence maussade et nerveuse arrivée à Naples sur les ailes empestées du scirocco,

péi. Rien de plus désespéré que l'aspect de cette ville morte sortant à demi de son tombeau^ non pour ressusciter en se repeuplant, mais pour se donner à quelque égard un faux air de vie, pour que les brises de la mer, les parfums du printemps, les émanations de la belle nature environnante s'égarent sans but dans ces rues qu*éclaire un soleil inutile. Les ténèbres des catacombes produisent dans Fâme Teflet contraire à celui du soleil de Pompéi, car le grand charme de ces lieux tient, en partie, au contraste qui existe entre la nuit physique qui y règne, et le jour spirituel qui éclairait leurs habitants. Pompéi, à peu d'exceptions près, ne nous rappelle guère que la vie matérielle de ses habitants, leurs agitations, leurs plaisirs, tout ce qui passe... (Mgr Gerbet.)

J'ai des lettres pour Mgr Domenico Sanguigni, auditeur de la nonciature apostolique. C'est un jeune monsignor fort aimable^ que je trouve également sous la fatale influence; il se plaint que l'air de Naples lui heurte les nerfs, urta i nervi; nous regrettons Rome ensemble, et la douceur de son ciel, et sa noble tranquillité, si différente du bruit vulgaire et criard qui nous irrite à Naples ; c'est la plus bruyante capitale du monde ; elle est bonne pour ceux qui cherchent à s'étourdir. Quelle différence aussi entre la grave politesse, la dignité des Romains, et la pétulance bavarde de ce peuple de Naples, né hâbleur et comédien, vrai peuple-polichinelle qui vous poursuit de son agitation perpétuelle ! C'est, disait Alfieri , un peuple passé maître dans l'art de crier :

Napoletani mastri in schiamazzare.

Au bout d'une semaine de séjour à Naples , me voilà tombé dans une sorte de malaise à la fois moral et physique que j'appellerais le spleen , si ce mot tout britannique ne jurait par trop avec le ciel italien. C'est plutôt une vague nostalgie; je ressens le mal du pays, tantôt pour la France ma patrie, tantôt pour Rome ma mairie, comme dirait un Grec.

Ce ciel , cette mer, me semblent trop passionnés et trop |)aïcns; ce soleil m'agace; j'ai des sensations, et non plus des pensées; je me sens énervé, allangui; j'ai à peine la force de tenir une plume , et cela m'irrite ; Naples, cette ville blanche et coquette, me fait en vain des agaceries, elles m'impatientent; Naples ne m'est pas simpatica dans le sens italien, c'est-à-dire aimable à la

première vue. La magicienne de Parthénope ne peut parvenir à me charmer; mon cœur est à la vieille Matrone romaine; comme saint Jérôme au désert, je suis tourmenté la nuit par des visions de Rome.

Enfin , dans un dernier paroxysme de ce mal singulier, la pensée du pays natal l'emporte; je ne rêve plus qu'à la France et aux bords de la Loire; je maudis Naples, qui veut me séduire comme la Syrène qui lui a donné son nom ; à l'exemple du divin Ulysse je me bouche les oreilles, je ferme les yeux, et, comme le roi d'Ithaque dans Tîle de Calypso, je ne songe qu'à revoir la fumée qui s'échappe de ma terre natale :

Tsp.svoç xat xaTrvov aTroôpwo-xovTa vo^o-at Hç yy-inç

{Odyssée, 1. i, v. 58.)

Et je fais pour me consoler ce sonnet où, dans un accès de tristesse nostalgique, je sacrifie trop volontiers l'Italie aux souvenirs du foyer, du doux chez soi; at home, comme disent les Anglais :

Oui, devant les splendeurs du ciel napolitain Je rêve à tes brouillards, ô rive nivernoise ! J'aspire à retrouver mon Ithaque gauloise : Le retour, du voyage est le seul bien certain.

Mon manoir m'est plus beau qu'un palais florentin , Mieux que le marbre épais j'aime la fine ardoise, Mieux que l'orange d'or, la fraise et la framboise, Et mieui que le laurier, la bruyère et le tbym.

Je préfère à l'éclat des laves du Vésuve

Le feu de nos raisins bouillonnants dans la cuve,

De mon toit la fumée à celle du volcan.

Mon Nozet et sa vue au Pausilippe même,

Et mes tableaux signés par une main que j'aime

Aux chefs-d'œuvre vantés de l'art grec ou toscan !

ex

A CHARLES ROLPELL, ESQ.

Fidèle.

{Devise des Roupell.]

On nous disait à Naples que nous avions le mauvais œil , la jettatura , et on nous conseillait vivement de porter au cou une de ces petites cornes de corail fabriquées tout exprès pour vous préserver du mauvais sort. Mais c'était le scirocco qui était notre vrai jettatore , et il n'y avait qu'un seul moyen de nous guérir de cette maligne influence; au lieu de nous écrier comme le Tasse : Veder Napoli e poi morir, il fallait dire : Voir Naples et puis s'en aller ! C'est ce que nous n'avons pas manqué de faire; nous sommes repartis pour Rome le 14 avril , et, sans nous laisser séduire aux délices de Capoue, nous avons repassé la frontière napolitaine. Notre vetturino, le brave Angelo Attili , nous arrêta un instant au milieu des Marais Pontins , devant un groupe de trois vieilles maisons isolées qu'on appelle la locanda

del Forappio, contraction italienne du Forum d'Appius: c'est tout ce qui reste de cette place superbe où s'élevait la statue d'Appius, le créateur de la voie Appienne. Le Forappio nous rappelait deux souvenirs célèbres et bien difierents ; celui d'Horace, qui y coucha dans son voyage de Brindes :

lude Forum Appi, Dififertum tiautis^ cauponibus atque malignis^

et le souvenir de saint Paul qui , se rendant à Rome , a vu les fidèles venir ici à sa rencontre *. 11 y avait peutêtre un de ces nouveaux chrétiens qui avait voyagé avec Horace en ce même lieu , et qui pouvait faire le parallèle et le contraste des deux voyageurs qu'avait vus cette voie Appienne.

Nous allâmes coucher à Cisterna, bourgade que les Romains appelaient Très Tabernœ , les Trois-Tavernes. Les chrétiens qui allèrent au-devant de saint Paul se divisèrent en deux bandes , pour ne pas éveiller les soupçons ; les uns s'arrêtèrent ici ad Très Tabernas , tandis que les autres s'avancèrent jusqu'au Forum d'Appius.

Le lendemain nous traversons Velletri, l'ancienne Vélitre, que notre brave Montluc appelle Bélître dans ses mémoires, et nous allons déjeuner à Albano, où nous renouvelons le combat des Voraces et des Coriaces, presque en face du tombeau des Curiaces, qu'on montre à l'entrée de la ville. On assure aussi que les cendres de Pompée sont venues demander asile à cette terre, la première en-

* Fratres occurreruni nobis usque ad Appii forum ac très Taberuas. Quos cum Tidisset Paulus, gratias agens Deo suscepit fiduciam. (Actes des Apôtres, ch. 28,)

5^ft LE LAC D'ALBANE.

nemie de Rome. (Test qu'en effet Albano est la fille d'Âlbe-la-Longae, ainsi nommée à cause de sa longueur entre le lac et la montagne ; elle fut élevée par le fils du pieux Énée, par Ascagne, qui en fit sa capitale :

Et Loo^m multa tî muniet Albam.

{Enéide, vi.)

C'était une ville puissante que cette Albe y bâtie sous les auspices d'une laie blanche :

Et sttftit Alba potens, allKB suis omine nata. •

(Properce.)

Mais elle eut le malheur d'être la voisine et la rivale

de Rome :

Aibe^ où j'ai commeacé de respirer le jour^ Albe, mon cher pays et mon premier amour : Lorsqu'eotre nous et toi je vois la guerre ouverte, Je crains notre victoire autant que notre perte !

(Corneille, les Horaces. )

Albe fut vaincue , et Albano , bâtie en vue de Rome , conserve toute la modestie qu'a dû lui inspirer la défaite de son aïeule. Ses environs sont délicieux; les anciens et les modernes y ont multiplié les villas. Ici se trouvait celle de Domitien , où se passa cette scène si énergiquement décrite par Juvénal , dans laquelle l'empereur assemble le sénat pour délibérer sur la manière la plus exquise d'apprêter un énorme turbot, spatium odmtrabile rhomhi :

Kt le turbot fut mis à la sauce piquante.

Le satirique a peint de main de maître le portrait de ces courtisans tremblants , dont le pâle visage exprimait les misères et les dangers attachés à Tamitié du monstre impérial :

In quorum facie miserœ magnseque sedebat Pallor amicitiœ.

Quoi de plus irritable que Toreille d'un pareil tyran avec les caprices duquel on risquait toujours sa tête , même en ne parlant que de la pluie et du beau temps ?

Sed quid violentius aure tyranni,

Cum quo de pluviis^ aut œstibus^ aut uimboso Yere locuturi fatum pendebat amici !

Après un déjeuner où l'hôte ne nous appela pas pour délibérer sur la sauce de son poisson (il est vrai que nous n'étions pas le sénat romain), nous prenons dos ânes, et montons, grâce à eux, jusqu'en haut delà ville,, au couvent des Passionistes, qui remplace le temple de Jupiter Latial. De là nous descendons au lac d^Albane ,. ancien cratère, encaissé entre des bords profonds couverts d'arbres magnifiques ; c'est une promenade délicieuse.

Bois où se sont perdus Merlin et Viviane, Aviez-vous plus d'arôme aux coupes de vos fleurs. Plus d'émail à vos pieds ? Sur la verte liane Les oiseaux brillaient-ils de plus riches couleurs ? 0 délices du lac d'Albane !

(A. Brizeux.)

On arrive ainsi , à l'ombre et le long du lac jusqu'à Castel Gandolfo, charmant petit bourg, au milieu duquel s'élève un palais, ouvrage du Bernin; c'est l'unique villégiature des Papes, qui y viennent passer

556 LE LAC D'ALBANi:.

quelques semaines pendant Tété ; à cette hauteur, l'air est frais et salubre; il est purifié par les bois environnants. Tout auprès sont les villas Torlonia et Barberini qui remplacent la villa de Domitien. Nous revenons à Albano par une de ces superbes allées qu'on nomme les Gallerie; elles sont bordées de chênes verts et d'oliviers sauvages d'un âge incalculable et d'une taille monstrueuse; les plus gros et les plus chancelants de ces arbres sont soutenus par des substructions et des colonnes; on aime à voir les piliers de marbre venir en aide et servir de bâton de vieillesse à ces vieux piliers naturels si pleins encore de sève et de vie.

Nous rentrons à Albano par le tombeau d'Ascagne. Le mont Albane est une création volcanique ; il s'élève isolé, au milieu du désert de l'^gfro, tout verdoyant d'arbres et tout blanchissant de villages et de villas. Notre guide , croyant parler français, nous disait : Albano, c'est le beau voir de la campagne romaine; il ignorait que le mot belvédère est devenu français. En effet, de presque tous les environs d'Albano, le long du lac, sur le chemin de Castel Gandolfo, on jouit d'une vue admirable, qui s'étend jusqu'à la Mer Tyrrhénienne. Voyez là-bas Antium, aujourd'hui Nettuno, et Ardée, capitale du royaume de Turnus. Voici un souvenir homérique; c'est la montagne et le promontoire de Circé, Monte Circello. Pour nous, c'est Rome qui est la vraie Circé qui nous a arraché à Naples et qui nous ramène à elle ; mais nous espérons que l'enchanteresse ne nous fera pas subir l'ignominieuse métamorphose imposée par la magicienne grecque au prudent Ulysse et à ses compagnons.

D'Albano nous descendons dans VAgro presqu'en ligne droite, ayant toujours Rome en perspective, sauf quand un pli de terrain nous la dérobe un instant. Rome, au milieu de la poussière et de la lumière d'une journée de printemps nous apparaît, à chaque instant, avec ses dômes et ses clochers, comme une oasis monumentale au milieu de l'Océan du désert.

A notre gauche s'étend la Méditerranée; à droite la longue chaîne cintrée des monts Sabins, terminée par le Soracte, qui se tient là comme une pyramide géante à l'entrée de la plaine où <( s'épanouit , comme un large nid d'aigle, la campagne romaine , » selon l'expression de Lacordaire *. A chaque instant, un souvenir se dresse devant vous comme un fantôme et s'écrie : S ta viator, heroem calcas. Là-bas, à droite de la route, entre ces deux aqueducs , près de la ferme des Torlonia, s'élève un plateau que les pâtres de VAgro ap-

' La campagne romaine^ reste éteint de plusieurs volcans, solitude vaste et sévère, prairie sans ombre, où les ruisseaux rares creusent le sol et s'y cachent avec leurs saules, où les arbres qui se dressent ça et là sont sans mouvement comme les ruines que Tœil découvre partout, tombeaux, temples, aqueducs, débris majestueux de la nature et du peuple romain, au milieu desquels la Rome chrétienne élève ses images et ses dômes tranquilles. Que le soleil se lève ou qu'il se couche^ que rbiver ou Tété passent là, que les nuages traversent l'espace ou que Tair y prenne une suave transparence, selon les saisons et les heures, tout change, tout s'anime, tout pâlit ; une nouveauté sans fin sort de ce fond immobile, semblable à la religion dont Tantiquité s*allie à la jeunesse et qui emprunte au temps je ne sais quel charme dont elle couvre son éternité. La religion est le caractère de cette incroyable nature : les montagnes, les champs^ la mer, les ruines, l'air, la- terre elle-même, mélange de la cendre des hommes avec la cendre des volcans, tout y est profond, et celui qui se promenant le long des voies romaines n'a jamais senti descendre dans son cœur la pensée de l'infini communiquant avec l'hoDune, ah ! celui-là est à plaindre, et Dieu seul est assez grand pour ui donner jamais une idée et une larme. (Lettre sur le Saint- Sie'ge,)

pellent la Roma Vecchia : c'est là qu'eut lieu l'entrevue de Coriolan et de sa mère Véturie ; admirable triomphe de la piété filiale et de l'amour de la patrie !

Voici des vers ébauchés sur la route , rhymes on ihe road, comme dit le poëte irlandais, Thomas Moore.

A Rome ! A Rome ! notre marche Se presse de franchir chaque arche Du yiaduc de Genzano ; Salut là-bas, ô mer, abime Que Byron d'un adieu sublime Salua du haut d'Albano !

Albe la Longue ! les Horaces Ont donc vaincu tes Curiaces, Rome sent son destin futur.

Albe au revoir ! sur ta colline Notre œil des monts de la Sabine Descend jusqu'à la tour d'Astur.

Là-bas c'est Ostie et son golfe, Ici près c'est Castel-Gandolphe Sous ses oliviers endormi ; Mais adieu, noble mont Albane, Et toi, pur miroir de Diane, Gomme on te nomme, ô lac Némi !

A Rome ! à Rome ! car sans cesse Une voix nous parle et nous presse De nous hâter sur ce chemin Qui vers Rome enfin nous ramène ; Voici la campagne romaine Et le vaste horizon romain.

Une lumière vive et chaude Inonde l'aqueduc de Glande Qui dresse ses rouges arceaux.

Vieux tronçons d'un serpent de pierre Qui vers la ville de saint Pierre Déroule ses larges anneaux.

Cette campagne solitaire N'a pas une motte de terre Dont le nom ne soit illustré ; Et de chaque grain de poussière Que nos pas laissent en arrière S'élèye un souvenir sacré.

Derrière le soc aratoire Qui fend tous ces champs de Thistoire On Toit surgir des monuments ; Le laboureur qui les sillonne Ouvre des tombeaux, et s'étonne De la grandeur des ossements !

Salut^ Tieille voie Appienne

Tour h tour païenne et chrétienne :

On distingue encor sur ton sol

L'ornière des maîtres du monde,

Et la trace non moins profonde

Des deux conquérants, Pierre et Paul.

Sur la foule martyrisée Se ferme enfin le Colysée ; Néron est tombé de son char, Aux toges succède Tétole, Le Vatican au Capitole, Et Pierre hérite de César.

Là-bas, là-bas, l'immense dôme Domine en roi l'antique Rome Et ses temples et ses palais, Et nous prouve par sa durée Que le pécheur de Césarée A bien su jeter ses filets.

Sur l'éternelle métropole Scintille la grande coupole.

Phare de l'horizon latin, La croix d'or, sur qui tout se fonde, Apparaît, étoile du monde.

Depuis les jours de Constantin !

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