‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 82 sur 82 · LES LITANIES DE ROME · texte numérisé non relu

LES LITANIES DE ROME

Ville Éternelle, nous te saluons^

Rome chrétienne,

Rome la Sainte,

Rome souterraine,

Cité des catacombes,

Tombeau de deux millions de martyrs,

Rendez-Yous des pèlerins.

Terre des miracles.

Temple uniyersel.

Reine de TÉvangile,

Rome aux sept collines,

Rome aux trois cents églises,

Rerceau de la Papauté,

Vaisseau qui ne crains pas de naufrages.

Phare qui éclaire le monde.

Siège apostolique.

Ville providentielle,

Rercail du Christ,

Centre de l'univers par la foi.

Conquérante par la parole.

Dominatrice par Tamour,

Civilisatrice des peuples^

Primauté hiérarchique,

Suprématie infaillible.

Seule interprète des Écritures,

RienfBâtrice de Thumanité,

Institutrice de TEurope^

Unité vivante.

Mère des églises,

Maîtresse des esprits.

Reine des cœurs.

Souveraine des consciences.

Gardienne des traditions,

Sauvegarde de la liberté morale,

Sinaï des chrétiens,

Congrès des nations^

Concile des souyenirs.

Capitale des arts,

Port des naufragés^

Asile de toutes les infortunes^

Patrie de ceux qui n'en ont plus.

Ame du corps chrétien,

Rome de saint Pierre,

Rome de Pie IX,

Gardienne du passé.

Gloire du présent,

Espoir de Tavenir,

Hors de toi point de salut,

En toi seule la paix.

En toi seule l'immortalité !

Des limbes de l'indifférence, Des angoisses du doute.

De l'abîme du désespoir.

Du suicide du corps et de Tâme

Déliyre-nous ! Mets sous nos têtes Êttiguées Le doux oreiller de la foi.

Berce-nous dans la ^ie.

Endors-nous dans la mort.

Mère, ouvre -nous tes bras, Église du Christ, reçois-nous dans ton sein !

Je me sépare «ans peiue de la ville des Brutus et des Césars. Pour elle, ce mot d'adieu sort de ma boucbe sans émouvoir mon cœur. 11 n'en est pas ainsi de celle où saint Pierre Tint en voyageur, seul, mais accompagné de la force de Dieu. Ville de saint Pierre, je ne te dis point adieu.

(Ballatvchb.)

C'en est donc fait, il faut partir! le vetturino nous attend sur la place de la Minerve ; en vain je me cramponne , pour ainsi dire , aux murs de Rome ; en vain je crie au brave Angelo Attili : Encore un petit moment, un momentino ! pour faire un dernier adieu , une dernière prière à la Ville-Eternelle.

« 11 faut céder, comme dit le vieux Gaulois Rutilius; il faut s'arracher aux embrassements de la Ville bienaimée, et se résigner à ce départ tardif. Mille fois je colle mes lèvres sur ces portes qu'il me faut franchir ; c'est malgré eux que mes pieds dépassent le seuil sacré. Par mes larmes, par mes hommages, je conjure Rome

de me pardonner mon départ , autant que mes pleurs permettent à ma voix de se faire entendre. »

Jamjam^ laxatis carse complexibus urbis, Vincimur^ et sérum tîx toleramus iter.

Crebra relinqueDdis iDÛgimus oscula portis : ]D?iti superaot limina sacra pedes.

Oramus Teniam lacrymis, et laude litamas. In quantum fletus currere Terba sinit.

Nous allons continuer cet incomparable voyage d'Italie ; nous allons visiter Loretle , Ancône , Bologne , Padoue , Venise , Milan ; mais rien ne peut nous consoler de quitter Rome, peut-être pour toujours.

Comme la maison paternelle

On quitte la ViUe-Étemelle;

On la revoit dans son sommeil ;

On sent un regret nostalgique

Dès qu'on entend son nom magique,

Si chaud de gloire et de soleil.

Rome est la grande Charmeresse ; Chaque hiver la foule se presse Sur son vieux sol toujours nouveau ; Et tel ici venu jeune honmie.

Vieillard, ne pourra quitter Rome, Y préférant même un tombeau * î

0 Rome, ô commune Patrie Qu'on aime avec idolâtrie Et qu'on ne quitte qu'en pleurant :

Qui te blasphème encor? Qu'importe !

Ton ennemi lui-même emporte De toi quelque chose de grand !

^ On se rappelle Seroux d'Agincoart^ qui, venu à Rome poor quelqiM mois, y passa quarante ans et y mourut sans avoir en le temps d*acbeve son grand ouvrage de VHistoire de l'Art par les monuments. Son tombeau est à Saint-Louis-des-Français.

En toi, sublime Capitale, Réside une force vitale Qui te conserve à l'avenir ; Plus rinfortune et les années Sur ton passé sont acharnées.

Et plus tu semblés rajeunir.

G guerrière, artiste et prêtresse.

En tout la suprême maltresse, Reine du monde par la foi ; Universelle métropole.

Ainsi que l'aimant vers le pôle Les âmes se tournent vers toi \

Quiconque a vu Rome, et n'a pas le désir d'y retourner, n'est vraiment pas digne d'y avoir été.

On ne dit jamais adieu à la Ville adorée, mais toujours au revoir. Comment pourrait-on se résoudre à la quitter, si en partant on ne gardait au fond du cœur l'espoir d'y revenir? D'ailleurs, une fois qu'on a vu Rome comme on doit la voir, toujours on la revoit dans sa pensée, sans cesse on la retrouve en tête de ses plus chers souvenirs. Que dis-je? on l'emporte avec soi en partant. Tout catholique a le droit de s'écrier comme saint Paul devant le gouverneur Festus : Civis sum Romaniis! Oui, chrétiens, nous ne perdons point Rome en la quittant, comme la perdent les incroyants; avec la foi catholique et la communion à l'Église romaine, Rome nous reste dans le sens le plus élevé du mot. Oui, Français, en retournant en France, nous emportons Rome dans notre cœur, pour la retrouver vivante dans notre patrie catholique et romaine !

Mais Rome est destinée probablement à être encore grande et respectée, alors que quelque touriste du Nou-

veau-Monde s'arrêtera , le crayon à la main , au milieu d'une vaste solitude, pour dessiner les ruines de l'Arc de rÉtoile, ou une tour croulante de Noire-Dame de Paris. Les vieilles murailles crénelées de Rome, plus solides que celles de Jéricho , ne s'ébranleront qu'au bruit de la trompette du Jugement dernier. La Ville-Éternelle est sans doute réservée, dans les desseins de Dieu, à assister au dénoûment de l'histoire du monde , et à être témoin des catastrophes lugubres des derniers temps.

C'est que Rome est la grande Aïeule, De toutes les cités la seule Qui demeure, quand nous passons; Ses murs sont pour nous des ancêtres.

Et ses monuments sont des maîtres Dont nous écoutons les leçons.

Le Pape est le nouveau Moïse Qui montre la Terre Promise A rhérilière de Sion, Et la Ville prédestinée Est divinement obstinée A poursuivre sa mission.

Rome, par la grâce divine, Enseigne, gouverne, illumine Les deux mondes et les deux mers * Tel, immuable en sa carrière, Dans rharmonie et la lumière Le soleil régit Tunivers.

Au dernier jour, jour de désastres, 11 tombera, ce roi des astres; De ce qui fut, rien ne sera; Auprès du monde à Tagonie Sa mission étant finie.

Alors Rome aussi finira.

Et alors, ose-t-on se demander, sera-ce fait de Rome? Ne restera-t-il plus rien d'Elle, pas plus que des autres capitales de la terre ? Plus rien des catacombes , plus rien du Colyséc, plus rien de tant d'églises admirables? Dieu ne gardera-t-il rien de Saint-Pierre, du plus beau des temples qu'on ait construits à la gloire de son Fils et de ses martyrs? Tant de chefs-d'œuvre, élevés en son honneur par tous les arts, ne trouveront-ils pas grâce devant le Souverain-Artiste?

Nous ne savons, mais pour nous , faibles mortels , ne plus revoir Rome ne nous paraît pas possible ; il nous semble que, si on ne la revoit plus ici-bas, on peut concevoir l'espérance de la retrouver là-haut.

0 toi, rÉternelle et la Sainte !

Que fera Dieu de ton enceinte Que Ton n'abordait qu'à genoux?

Quand on a vu ton front suprême, Il semble que dans le ciel même Ton souvenir doit être doux.

Là peut-être. Ville sacrée,

On te verra transfigurée.

Dressant ton profil éternel;

Pour plaire aux souvenirs de l'homme

Dieu peut-être placera Rome

Dans la Jérusalem du ciel !

Oui, on aime à croire que l'ombre de la Ville-Éternelle ira se refléter jusque dans les splendeurs de l'éternité. Peut-être en sera-t-il plus tard des monuments de Rome comme des corps chrétiens qui, ensevelis pour un temps dans les entrailles de la terre, y attendent une résurrection glorieuse. Ces édifices sacrés renaîtront peutêtre aussi à l'immortalité ; leurs pierres, rougies par le

sang des martyrs, seront taillées comme des diamants par la main des anges, et trouveront leur place dans la céleste architecture de la Jérusalem Nouvelle, dont l'Inspiré de Palhmos nous a révélé le plan mystérieux et les divines merveilles. Les élus reverront peut-être dans le ciel l'image transfigurée de Rome la Sainte; les martyrs reconnaîtront les catacombes qui les ont ensevelis , le Golysée qui les a vus confesser la foi du Christ ; les Pontifes romains retrouveront leur Vatican , et cette basilique Vaticane qui aura rendu, pour la résurrection générale, le glorieux dépôt des corps des saints Apôtres Pierre et Paul. Rome alors sera vraiment la Ville-Éternelle, la Ville du Temps et de l'Éternité.

Puissions-nous mériter de jouir un jour de cette vision de la Cité sainte, dont voulait sans doute parler Béatrice, quand elle disait à Dante, en lui montrant les splendeurs du Paradis : « Tu resteras encore un peu de temps pèlerin dans cette forêt de la vie , puis tu seras éternellement avec moi, citoyen de cette Rome dont le Christ est Romain (c'est-à^ire Seigneur) : »

Qui sarai tu poco tempo siWano^

E sarai meco senza fine cive

Dî quella Roma onde Gbristo è Romano.

Page 1