MANGIA LA MADRE SI GRATTA LA FIGLIA
En effet, la mère n'a fait qu'une bouchée de sa fille. Les révolutions sont en général aussi mauvaises mères que mauvaises filles ; elles sont comme Saturne, disait Vergniaud, elles dévorent leurs enfants.
son cœur ému en entendant Técho artificiel du tombeau répéter jusqu'à sept fois , dans ses ondulations toujours plus mystérieuses et plus affaiblies , le nom de Métella ; on l'entendait encore en 1560 *. » Aujourd'hui cet écho n'est plus digne d'être la voix de la nymphe qui appelait Narcisse; j'essayai pourtant d'entrer en conversation avec lui , en lui demandant les rimes de cette ballade en échos y tour de force rhythmique qui n'a d'autre mérite que celui de la difficulté plus ou moins heureusement surmontée :
Toi, qui dors dans cette tour sombre.
Ombre, Qui fus Cécilia MéteUa,
Là,
Dans ta tombe j'aime à descendre,
Cendre, Sur qui pèse ton lourd contour,
Tour!
Que reste-t-il de la Cybèle
Belle, Et de la villa d'Adrien ?
Rien!
Néant, néant, tel est l'emblème
Blême De ce passé dans le remord
Mort.
Alors que ta sibylle écume,
Gume, Dans ses 1 ivres par Romulus
Lus,
* Mary I.afon, Rome ancienne.
Elle prédit qu'avec Enée
Née Rome régnerait à jamais^ Mais
11 fiiut que la grandeur romaine
Mène Vos peuples au pied de la Croix,
Rois !
Rome païenne dans la tombe
Tom'be ; A bas Tos autels odieux,
Dieux !
Mais que debout Rome chrétienne
Tienne !
Redis-nous ces faits éclatants,
Temps !
L'univers entier te contemple,
Temple, Où saint Pierre en son tombeau d'or
Dort.
Vous épuisez tous nos éloges,
Loges De Raphaël au Vatican,
Quand
Nous parcourons ces colossales
Salles Où vous brillez de toutes parts,
ArU!
En vain l'impiété t'assiège^
Siège Que Pierre a teint de son puissant
Sang.
La France alors dans la balance
Lance Son fer qui fend comme un éclair
L'air.
Ne crains plus une horde impie,
Pie, Tout est contre un pouvoir dÎYÎn
Vain.
Reste, Rome, la souyeraine
Reine, Et ton Pontife sans effroi
Roi.
Que le pèlerin qui s'acquitte
Quitte Rome en louant, dans son adieu.
Dieu.
0 Rome, unique métropole,
Pôle Où tout cœur que la foi sauva
Va,
Éclaire Tesquif qui s'effare.
Phare, Et qui te cherche avec transport,
Port !
La foi, c'est ton céleste arôme,
Rome, Et nous t'écoutons à genoux,
Nous,
Tandis qu'au fond de ton enceinte
Sainte, Tu nous dis au pied de la Croix *
Crois !
A EMILK ROYË BELLIAKD.
Comme l'astre adouci de l'antique itiysee.
Sur les murs dentelés du sacré Colysée
L'astre des nuits, perçant des nuages épars,
Laisse dormir eu paix ses longs et doux regards
Le rayon qui blanchit ses vastes flancs de pierre.
En glissant à travers les pans flottants du lierre.
Dessine dans Tenceiute un lumineux sentier ;
On dirait le tombeau d'un peuple tout entier,
Où la mémoire, errante après des jours sans nombre,
Dans la nuit du passé viendrait chercher une ombre.
Lamartine.
Pendant la nuit dernière, qui fut magnifique, j'ai voulu me donner le spectacle de Rome au clair de lune. Personne n'ayant désiré m'accompagner, j'en ai joui tout seul :
J'ai cru^ lorsque tout dort^ que ces soleils de flamme
Dans ce monde endormi n'échauffaient que mon âme,
Qu'à les comprendre seul j'étais prédestiné,
Que j'étais, moi, yaine ombre obscure et taciturne.
Le roi mystérieux de la pompe nocturne.
Que le ciel pour moi seul s'était illuminé!
(V. Hugo.)
Je commençai par monter au Pincio; mais la pro-
menade publique était fermée ; je ne pus aller que jusqu'à la terrasse de TAcadémie de France; là, sous les chênes verts, le panorama nocturne de la Ville-Eternelle est tout ce qu'on ne peut décrire. A gauche, l'escalier de la Trinité-des-Monts dressait son obélisque; les dômes, les clochers, les édifices de Rome se groupaient en faisceaux ; les uns sombres, les autres éiincelants; les plus éloignés ressemblaient à ces ébauches babyloniennes du peintre anglais Martins; en face de moi, Saint-Pierre se détachait comme une île lumineuse : n'est-il pas permis de faire ici un peu de poésie?
Du haut du mont Pincio je voyais Rome entière Que la lune noyait dans un lac de lumière. Comme un regard brûlant chaque étoile reluit : Que de jours dans le Nord moins clairs que cette nuit ! Sur ce fond transparent, lumineuses ténèbres^ Rome dessine en noir tous ses dômes célèbres ; Comme au tombeau Lazare attendant le réveil, Rome attend son Sauveur en dormant son sommeil.
Du Pincio je me rends au Forum. Notre vieux Corneille ne connaissait que les clairs de lune de la Normandie, quand 41 fit ce vers du Cid :
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.
Il n'avait pas vu le ciel d'Espagne et d'Italie.
Le Forum me fit un singulier effet par cette nuit lumineuse; il me semblait non plus une ruine, non plus un cadavre,mais un endormi qui va s'éveiller au premier rayon du soleil pour entendre Cicéron et voir passer César.
Me voici devant le Colysée; à l'extérieur il semble, au clair de lune, une montagne de granit; à l'intérieur, c'esi
une vallée profonde qui élargit son ovale formidable comme un cercle de Y Enfer dantesque.
La sentinelle française , qui garde ce côté du vieni Colosse, me crie brusquement : c< Non si puô entrare. — Comment donc , mon pays, lui dis-je , vous parlez joliment Titalien ! » Le soldat se mit à rire ; il est seulement depuis un mois à Rome, et est déjà, comme vous voyez, fort d^ourdi sur la langue de st. En qualité de compatriote, il me permet d'entrer, et appelle le custode , qui arrive avec sa lanterne; par malheur, trois jeunes touristes arrivèrent en même temps que moi, la canne à la main, pour lorgner le Colysée; le nec plus idtra de leur admiration fut cette exclamation : « C'est une belle décoration d'opéra ! — Non , Messieurs , leur dis-je , le Colysée n'est pas un opéra ; c'est une sublime tragédie ^ » Le custode nous fait monter en haut du Colosse. Quelle chaude et superbe nuit! On se sent enveloppé d'une vapeur lumineuse et transparente ; la lune nous lance des œillades brûlantes; il semble qu'on entend les étoiles craquer et pétiller comme les étincelles d'un feu d'artifice.
A mesure que nous montons, Tovale de l'arène semble
1 £t je me rappelais tout bas ce passage de Stendhal : v Dès que d'autres curieux arrivent au Colysée , le plaisir du voyageur s'éclipse presque en entier. Au lieu de se perdre dans des rêveries sublimes et attachantes^ malgré lui il observe les ridicules des nouveaux venus^ et il lui semble toi^ours qu'ils en ont beaucoup. La vie est ravalée à ce qu'elle est dans un salon : on écoute malgré soi les pauvretés qu'ils disent. Si j^avais le pouvoir, je serais tyran^ je ferais fermer le Colysée durant mes séjours à Rome. »
J'avoue qu'en voyage je préfère encore le pédantisme anglais à la légèreté française : les Anglais s^extasient souvent à faux et sur parole ; mais au moins ils cherchent à comprendre et à admirer sérieusement.
s'élargir el devenir plus sombre et plus profond, tandis que le sommet nage dans une pure lumière. Le vent printanier qui s^élève de temps en temps emprunte à ces ruinés des accords formidables :
On dirait qu'on entend le torrent des années Rouler sous ces arceaux ses vagues déchaînées.
Lamartine,
« Les Barbares qui démantelèrent le Colysée ont été des artistes malgré eux, dit MgrGerbet; il doit aux crevasses qu'ils lui ont faites des effets de lumière admirables, quand la lune, le soleil des ruines, lui distribue ce demi-jour inanimé , qui est la décadence et comme la ruine d^une autre lumière. »
Nous enjambons les gradins écroulés où s'asseyait le peuple-roi ; arceaux sur arceaux, ruines sur ruines, tel est le Colysée ; écoutons Child-Harold :
« Des ruines, — et quelles ruines I de leurs débris on a construit des murs, des palais^ presque des villes ; et cependant, quand on passe devant Ténorme squelette, on se demande ce qu'on a pu lui enlever. A-t^on dépouillé cette enceinte, ou Ta-t-on seulement déblayée ? Hélas ! quand on approche du colossal édifice, la destruction étale aux regards ses blessures : elle ne supporte point la clarté du jour, dont Téclat est trop brillant pour tous les objets que le , temps et Thomme ont dévastés.
Mais quand la lune, ayant atteint la plus haute des arcades, s'y arrête doucement; quand les étoiles scintillent à travers les fentes des ruines, et que la brise nocturne balance silencieusement l'immense guirlande de lierre qui couronne les murs grisâtres, comme le laurier sur le front chauve du premier des Césars ; lorsque dans Tair brille une lumière douce et sereine dont la vue n'est pas éblouie, alors les morts s'élèvent dans cette magique enceinte .
Arcades sur arcades ! On dirait que Rome, rassemblant tous les trophées de son histoire, a voulu réunir dans un seul monument
tous ses arcs triomphaux : c'est le Colysée ; la lune semble un flambeau placé là exprès pour l'éclairer ; il n'y a qu'une lumière divine qui soit digne de briller sur cette mine de méditations^ mine longtemps explorée^ toujours inépuisable; le sombre azur d'une nuit d'Italie^ ce firmament dont les teintes
Ont une voix et nous parlent du ciel, flotte au-dessus de ce vaste et merveilleux monument, et ombre sa gloire. Un sentiment respire dans les choses de la terre que le temps a courbées, là où il a appuyé sa main, mais brisé sa faux; il y a dans les créneaux en ruine une puissance, une magie devant laquelle le moderne palais doit incliner sa magniticence, et attendre des siècles ce qu'eux seuls peuvent lui donner. »
Le Colysée au clair de lune est une chose indescriptible et cent fois plus fantastique que les Mille et une Nuits. Il y a des jeux bizarres de lumière à travers les brèches croulantes de cette citadelle antique; la lune y découpe des festons , des carrés , des arabesques d'un blanc pâle et mat. Les corridors qui sont dans l'ombre sont effrayants. A travers les ouvertures , la voûte étoilée semble un rideau d'un bleu sombre placé derrière le Colysée avec la lune pour flambeau. Par les cadres énormes des arcades ouvertes on admire des tableaux tout faits et des paysages de la Ville endormie ; le temple de Rémus et de Rome est charmant là-bas , avec les cèdres des Maronites.
Le custode nous avait allumé des torches, ce qui produisit de nouveaux effets de lumière. Arrivé tout en haut du Colosse, sur la plate-forme à-demi ruinée, je me couche à plat-ventre, et, en me cramponnant aux angles des corniches, je me traîne jusqu'au bord du gouffre... c'est à donner le vertige et le cauchemar. Imaginez le fond noir et béant de l'immense entonnoir, avec ses
crevasses pleines d'ombres et ses saillies pleines de lumières ; le tout exagéré, grossi , fantastique par le clair de lune , au point que tout me semblait à demi-mort et à demi-vivant. C'est un rêve monstrueux!
En redescendant par les escaliers à demi-croulants, on croit toujours qu'on va tomber dans ce gouffre, au fond duquel vous attend la dent des bêtes ou l'épée des gladiateurs ; on croit entendre encore les tonnerres des lions '. Les chouettes et les hiboux poussent çà et là des cris funèbres , comme les âmes en peine de ces victimes des plaisirs de Rome. Le Colysée au clair de lune est une incroyable vision. Allez le voir, car je ne puis vous le peindre. En quittant le vieux Colosse, je le vis d'un certain point de vue où il me faisait l'effet d'un grand vaisseau crevassé et échoué sur l'Océan des siècles; c'était le navire qui portait César et sa fortune. Maintenant c'est la barque de Pierre qui porte Rome et sa destinée; c'est à cette barque qu'il faut adresser les vers d'Horace :
0 nayi^, réfèrent in mare te novi Fluctus !
Après le Colysée, j'allai voir son rival Saint-Pierre. Je m'arrête à l'entrée de la place du Vatican; j'admire'
* Tonitrua Leonum. Belle expression de Vopiscus. {In Probum, xix.) Le peuple Romain était tout matériel et sans imagination; il demandait du positif et des réalités jusque sur la scène ; quand on représentait devant lui la mort d'Orphée , il fallait que Tacteur fût réellement déchiré par les ours. Ce n'était pas le théâtre que les Romains préféraient ^ c'était l'amphithéâtre ; ils aimaient à y voir le grotesque mêlé au trag^que^ comme dans un drame de Shakspeare. On voyait au Colysée des éléphants funambules , et des ours habillés en femmes^ qui dansaient la pyrrhique.
les beaux effets de lumière qui se brisent sur les colonnades et sur les deux fontaines éternelles, dont les gerbes étincellent comme des rayons de lune liquides. L'obélisque de Néron , avec sa ligne d'ombre, se dresse comme Taiguille qui marque l'heure au cadran de l'éternité. C'était fort beau; mais je trouve que le clair de lune sied mieux au Golysée qu'à Saint-Pierre. Rome antique est une morte qu'il faut voir aux flambeaux; Rome chrétienne est vivante, et demande à être vue à la clarté du jour. La lune , triste et douce comme le souvenir, est l'astre du passé qu'elle ressuscite et qu'elle embellit; le soleil, éclatant comme le triomphe, va mieux au Christianisme victorieux à Saint-Pierre et au Vatican.
LA BOliLE DE SAINT-PIERBE.
 MARIÀ-ÉLISA.
Je songeais à cette boule, où vous étiex grimpé avec vos jambes de vingt ans, et à l'avantage qu'ont les hommes au-dessus des femmes, dont tous les pas sont comptés et bornés ; et combien je me promènerai de jours et d'années dans le plain-pied de nos allées^ sans me trouver jamais dans cette boule.
(Madame db Sbvionk à M. de Cou • langes, 18 mars 1690.)
Mercredi 20 avril.
Au retour de Naples, privé depuis dix-huit jours de la vue de Saint-Pierre, et n'étant plus habitué qu'à des églises ordinaires, je fus surpris et ému de sa grandeur; il me parut sublime^ sublimis, à la plus haute puissance. J'ai rencontré un jour à Saint-Pierre un Anglais enthousiaste qui y récitait tout haut, comme une prière, les strophes de Child-Harold. J'avoue que je lui pardonnai, car nul poëte mieux que Byron n'a peint la majesté de ce temple universel qui est la transfiguration chrétienne de l'Art grec et romain :
<c Mais voici le dôme,— radinirable et vaste dôme auprès duquel le temple de Diane ne serait qu'une cellule, — temple majestueux du Christ, élevé sur la tombe de son martyr ! J'ai vu la merveille d'Ephèse : — ses colonnes étaient éparses dans le désert, l'hyène et le chacal s'abritaient à leur ombre; j'ai vu la coupole de Sainte- Sophie refléter sur sa masse brillante les rayons du soleil, et j'ai promené mes regards dans son enceinte sacrée pendant que l'usurpateur musulman y faisait sa prière.
Mais toi ! entre tous les temples anciens et modernes, tu t'élèves seul et sans rival, sanctuaire digne du Dieu saint, du vrai Dieu. Depuis la ruine de Sion, alors que Jéhovah abandonna la cité de son choix, de toutes les constructions terrestres élevées à sa gloire, en est-il d'un aspectplus sublime? Majesté, puissance, gloire, force, beauté, tout est réuni dans cette arche éternelle du vrai culte.
Entrez, vous n'êtes point accablé de sa grandeur; et pourquoi? Elle n'est point diminuée ; mais votre âme, agrandie par le génie de ce lieu, a pris des proportions colossales, et ne peut se trouver à l'aise que dans le sanctuaire qui consacre les espérances de son immortalité ; et vous, un jour viendra que, si vous en êtes jugé digne, vous verrez votre Dieu face à face comme vous voyez maintenant son Saint des saints, et vous ne serez point anéanti par son regard.
Vous avancez ; — mais à chaque pas que vous faites, l'édifice s'élargit, comme une montagne élevée dont la hauteur semble croître à mesure que vous la gravissez. Sa gigantesque élégance vous faisait illusion. Le vaste édifice augmente, — en conservant la beauté de ses proportions ; — l'harmonie se joint à l'immensité ; de riches marbres, — des tableaux plus riches encore, — des autels où brûlent des lampes d'or^ — et ce dôme orgueilleux, édifice aérien qui rivalise avec les plus beaux monuments de la terre, bien que leurs fondements s'appuient sur un sol solide, — et qu'il semble, lui, appartenir à la région des nuages.
Vous ne voyez pas tout. 11 faut décomposer ce grand tout, et contempler chaque partie séparément : de même que l'Océan creuse dans ses rivages mille sinuosités qui, toutes, méritent nos regards, de même ici il faut concentrer votre attention sur chaque objet isolé, maîtriser votre pensée jusqu'à ce que vous ayez gravé dans votre mémoire ses éloquentes proportions, et dérouler graduelle-
ment ce tableau glorieux que dès Tabord vous n'avez pu saisir dan? son ensemble,
Non par sa faute, mais par la vôtre : nos sens extérieurs ne peuvent percevoir les objets que progressivement. Nous ne pouvons trouver d'expression pour nos sentiments les plus intenses ; de même cet imposant et resplendissant édifice trompe d'abord notre vue éblouie, et défie, par sa grandeur sans égale, la petitesse de notre nature, jusqu'à ce que, grandissant avec lui, notre âme s'élève peu à peu au niveau de l'objet qu'elle contemple.
Arrêtez-vous et instruisez-vous î il y a dans cet examen plus que la satisfaction de la surprise, plus que le recueillement inspiré par la sainteté du lieu, plus que l'admiration pour l'art et les grands maîtres qui élevèrent un monument supérieur à tout ce que le passé a jamais pu exécuter ou concevoir ; la source du sublime découvre ici ses profondeurs ; l'esprit de l'homme peut y puiser, en recueillir le sable d'or, et apprendre ce que peuvent les grandes conceptions du génie.
L'Ariosle a-l-il prévu les splendeurs de Saint-Pierre, quand il a dit :
Siede un tempio il più belle e nieglio adorno Che vegga il sol fra quanto gira interne .
Nous entreprenons l'ascension de la coupole, comme on entreprend celle du Mont-Blanc. L'entrée est sous Tarcade du monument des Sluarts ; on monte d'abord par une rampe à cordons , en briques, dont la pente est si douce qu'on pourrait la gravir à cheval. On lit sur des plaques de marbre les noms de plusieurs illustres visiteurs : les empereurs d'Autriche et de Russie, le roi de Naples, le comte de Chambord, le prince de Joinville, le duc d'Aumale. On arrive ainsi, au-dessus du portique de la basilique , sur la grande plate-forme , qui a l'air d'une place de village , avec sa fontaine et ses maisons ; II 37
les architectes, les custodes, les ouvriers de Saint-Pierre ont à cette hauteur pignon sur rue. On dit même qu'on y monte un mulet et sa charrette pour les besoins du service de la basilique ; on ajoute qu'on voit parfois dans Rome une afQche ainsi conçue : Remise et écurie à louer, s'adresser en haut de la coupole de Saint-Pierre.
Sur la plate - forme de la cathédrale de Strasbourg j*ai trouvé un cabaret où on boit de la bière et du vin ; n'est-ce pas plus poétique de trouver ici une eau pure et savoureuse qui coule au pied de la grande coupole pour les besoins des habitants de Saint-Pierre? Cette population aérienne se compose des San - Pietrini ^ ouvriers sans cesse occupés de tous les travaux qu'exigent Tembellissement continuel et la conservation de la basilique; Saint-Pierre n*esl pas vieux, mais il est déjà crevassé, bâti comme il est sur une terre volcanique , sujette aux tremblements de terre. Les San-Pietrini sont là en permanence ; ils se succèdent de père en fils et forment une corporation qui a sa police et ses lois *.
Cette plate-forme , du côté de la grande place du Vatican , est bordée par les statues colossales des Apô-
^ l/iin de rog San- Pietrini qui fut employé à la construction de Saint- Pierre s'appelait Nicolo Zabasrlia. On voit son tombeau dans l'église voisine de Santa- Maria-in-Traspontma, M. de Caylus^ dans les Mémoires de rAcadôniie dos inscriptions, dit que « c'était Tbomme qui a le plus approché des anciens pour la simplicité des moyens. » Cet bomme , à qui la nature avait donné le génie de la mécanique^ par la force seule de son raisonnement inventa une foule de machines qui, tout en simplifiant le travail* augmentaient les forces de l'homme et économisaient son temps. Une fois outre autres il imagina pour les Carmes une marmite qui donnait un signal quand elle était dans un état de trop forte ébollition. Un pauvre ouvrier, comme vous voyeï, avait découvert, il y a cent cinquante ans, le moyen d(»nt ou se sert aujourd'hui pour garantir do rexplosion les machines à vapeur. (Robollo.;
très qui décorent le portique de Saint-Pierre; ces statues , qui d'en bas semblent d'un travail assez fini, sont à peine dégrossies. D'ici on touche du doigt les têtes rondes des coupoles, coupoleltes et coupolînettes de la basilique, cupole y cupoUni, cupolette et cupolucce; elles semblent des joujoux d'enfant; on dirait de grands sabliers qu'on peut retourner à volonté. Au milieu s'élance le grand dôme, qui commence à paraître monstrueux ; trente-deux colonnes lui servent d'ornement et d'appui. Le voilà surmonté de sa palla ou boule de cuivre qui, quoique déjà grossissant à vue d'œil, ne peut encore nous persuader qu'elle va nous contenir tous dans ses flancs.
Continuons l'ascension , qui devient plus pénible, par la calotte intérieure du dôme ; c'est une vraie course au clocher; il faut gravir un escalier étroit et circulaire dont la courbure est en dessous, et nous force à monter de travers, penchés sur le flanc gauche. 11 faut grimper de la sorte sur la tête de ce géant monumental; ainsi Dante se peint montant avec Virgile sur les épaules de Briarée. On a pratiqué dans la voûte intérieure de la coupole deux galeries circulaires donnant dans la basilique ; nous y voici ; c'est de là qu'apparaît l'immensité de Saint-Pierre ; on s'aperçoit que les lettres de la fameuse inscription : Tv es Petrvs ont en effet plus de cinq pieds; on a le vertige en plongeant les yeux en bas; l'énorme baldaquin de bronze qui surmonte la Confession a l'air d'un joujou de carton ; il est pourtant plus élevé que le palais du Louvre ; les gens qui sont agenouillés devant la Confession vous semblent des poupées.
o8D Ï.A BOULE DE SAINT-PIERRE.
Montons toujours ; nous parvenons à la petite i)latfforme extérieure qui circule autour de la coupole. Quel observatoire ! A vos pieds s'étend le Vatican, dont les jardins semblent un plan en relief; la place Saint-Pierre est encore belle et grandiose de cette hauteur. Ici on plane sur Rome et sa campagne ; l'œil et la pensée embrassent une histoire de vingt-six siècles. C'est le belvédère delà Villo-Éternelle. On la voit tout entière entourée du désert comnje d'une ceinture, et couronnée d'un demi-cercle de montagnes, arc immense dont la corde est formée par la Méditerranée.
Entrons dans la lanterne de la coupole; on y a ménagé un petit salon rond où l'empereur de toutes les Russies a déjeuné. Voici une colonne creuse , un étui qui contient une petite échelle de fer qui se dresse perpendiculairement; il faut s'insinuer dans ce tube comme un bout de fil dans une aiguille. C'est le moment difficile et délicat; il ne faut pas être trop gros pour passer à travers cet étroit passage; on prétend que quelques Romaines à marier exigent pour première condition que leurs futurs puissent y passer. On raconte que le tzar Nicolas s'y étant engagé , ne pouvait plus ni monter ni descendre, et faillit rester dans cette position aérienne. Pour nous, nous y arrivons sans peine, et nous voilà dans rintérieur de la fameuse paUa, C'est un globe en bronze doré d'environ huit pieds de diamètre, surmonté d'une croix qui a treize pieds de haut. Nous y sommes à l'aise tous les quatre, en compagnie de trois jeunes artistes romains très-gracieux; en se serrant, on pourrait, je crois, y tenir seize personnes.
Quoique la matinée ne fût pas encore avancée, le
LA BOULE BE SALNT PIERRE. r>8l
soleil chauffait déjà si bien la boule de cuivre, que nous y étouffions; en plein midi , ce doit être le supplice du taureau d'airain chauffé à blanc , inventé par le tyran Phalaris.
En regardant par une fente de la boule, on distingue le paysage et on s'aperçoit avec effroi de la hauteur à laquelle on se trouve ; de là , comme Sancho Pansa sur Chevillard , on croit voir la terre pas plus grosse qu'un grain de moutarde , et les hommes guère plus grands que des noisettes, que toda ella no era mayor que un grano de mostaza, y los hombres que andaban sobre ella poco mayores que avellanas; comparaison un peu hasardée qui faisait dire à la Duchesse : « Mais, ami Sancho, si la terre vous semblait comme un grain de moutarde, et chaque homme gros comme une noisette, il devait suffire d'un seul homme pour couvrir toute la terre?» Quoi qu'il en soit, on s'épouvante dans la palla à la pensée de l'effet d'un coup de vent qui détacherait la boule et la ferait rouler dans l'espace. On raconte que deux moines espagnols se trouvaient dedans lors du tremblement de terre de 1730. L'un d'eux mourut sur place de frayeur.
Quand les Espagnols veulent exprimer que chaque chose doit rester à sa place, ils disent : Bien esté San Pedro en Roma,
Au lieu de monter à l'intérieur, on montait autrefois en dehors de la boule par un escalier à jour et sans rampe, comme à la flèche de Strasbourg; c'était vertigineux. Le baron de Géramb , qui devait un jour, comme Rancé, devenir abbé de la Trappe, y étant monté ainsi dans sa jeunesse, ne s'était plus senti le
SSi LA BOULE DE SiMNT-PIERRE.
courage de redescendre par la même voie périlleuse ; il cria à son frère d'aller faire ses adieux à sa famille , et de donner à ses amis sa nouvelle adresse : A monsieur le baron Ferdinand de Géramb , en dehors de la boule du dôme de Saint-Pierre, à Rome.
En descendant , nous nous arrêtons encore sur la galerie extérieure de la coupole pour faire nos adieux à tout le panorama de la Ville. On respire ici à Taise comme au sommet d'une haute montagne ; on se trouve à Rome et surtout à Saint -Pierre comme au centre de Tunivers moral ; il semble que de cette hauteur on a une perspective plus nette et plus sereine sur ce monde et sur l'autre *.
En retraversant la basilique Vaticane , nous nous sommes arrêtés sous le grand portique pour examiner de près la mosaïque de Giotto, appelée la Navicella, Elle représente la barque des Apôtres battue par la tempête , et saint Pierre soutenu sur la mer par la main de Jésus. Un jeune homme, assis sur le rivage , pêche tranquillement à la ligne dans les flots troublés, comme prévoyant qu'il n'y a aucun danger à craindre pour ceux qui ont foi dans le Sauveur. A l'exemple de ce jeune pê-
* Dans le spectacle qae le monde des corps nous fournit il y a deux sources de pensées, d'émotions^ auxquelles nulle âme humaine ne resie étrangère : nous entrevoyons, avec un respect mystérieux, dans les chênes séculaires, dans les constructions antiques, limage de la perpétuité matérielle, comme une ombre de ce qui durera toujours, et du haut d'une montagne, notre âme semble grandir avec l'espace que nous découvrons, parce qu'elle aspire à ce qui est universel, et que tout ce qui est moins borné lui figure un peu ce qui est sans bornes. Ces émotions, ces pensées, Rome nous les inspire, en les transportant du monde des corps au monde des esprits. Elle nous offre l'image matérielle de la perpétuité morale, de cette immutabilité religieuse qui a bravé tous les orages de la pensée et du temps. (Mgr Gerbet.)
cheur, nous devons avoir la confiance que les flots de ce monde ne peuvent rien contre cette barque de saint Pierre, devenue, comme disait un de nos marins, un vaisseau à trois ponts qui a ses ancres dans le ciel. « II est bon, dit Pascal, d'être ainsi battu par la tempête dans un vaisseau qu'on sait ne pas pouvoir périr. »
Quand Scipion vit la chute de Carthage, il pleura, et comme on s'en étonnait, il répondit : Je songe au jour de Rome! Pour nous, chrétiens , nous ne craignons pas de voir le jour de Rome chrétienne, c'est-k-dire de l'Église , et nous pousserons jusqu'à la fin des temps le vieux cri de nos pères : Un Dieu ! une foi ! un Pape ! UNE Rome !
Nec Romula quoudam UUo se tantum tellus jactabit alnmno.
YlRGILB.
Accepere tuœ Romula Tincla manus.
PaOPKBCB.
Hier soir, sur la place de la Minerve, je rencontrai un bourgeois romain de nos amis qui me dit d^un air mystérieux : ce Ewiva! èdomani il natale délia Ramola, c'est demain le jour de naissance de la Romula. »
— c( Fort bien, lui dis-je, mais quelle est cette Romula ? — Ah ! seigneur français, vous voulez rire. Quoi ! depuis le temps que vous êtes ici vous ne la connaissez point? — Je l'avoue ; mais vous piquez ma curiosité; je devine une histoire là-dessous, vous allez me la conter. — Il n'y a pas un enfant qui ne la sache aussi bien que moi. — C'est possible; mais songez que je suis un étranger, un barbare, un Gaulois, et que j'ai le droit d'ignorer une foule d'histoires fort connues à Rome ; contez-moi celle-ci. — Il le faut bien, puisque vous l'exigez ; mais allons en nous promenant jusqu'au Fo-
rum ; vous écouterez plus volontiers , sur les lieux mêmes, l'histoire de la belle Romula, que nos rapsodes romains célèbrent encore dans leurs ballades populaires. »
Nous allâmes nous asseoir au clair de lune sous la colonne de Jupiter Stator, et le bon bourgeois de Rome commença ainsi son récit :
« La Romula est une vraie fille du Tibre, comme nous disons à Rome, una vera figlia del Tevere; elle naquit sur ce Mont-Palatin que vous voyez là-bas , sous une hutte de roseaux, au temps des dieux menteurs, comme dit Virgile à Dante :
Al tempo degli Dei falsi e bugiardi.
Le père de Romula était un fameux chef de brigands, allaité , dit-on , par une louve; il tua son frère dans un accès de rabbia ladronesca, et, n'ayant pu trouver de femmes pour lui et ses compagnons, il enleva sans façon les filles de ses voisins les Sabelli. L'éducation de Romula fut celle d'une fille de bandit, libre, sauvage, aventureuse. Douée de toute l'énergie du sang paternel, elle grandit si belle et si vigoureuse, que ce fut bientôt un jeu pour elle que de vaincre à la lutte toutes ses voisines; nulle n'avait des bras plus beaux et plus nerveux, une taille plus majestueuse, une constitution plus robuste et qui présageât mieux une longue existence : c'était le vrai type pur-sang de la Romaine.
Son père ayant été tué par ses compagnons près du marais de la Chèvre , Romula songea à se marier pour avoir un protecteur, sauf à se donner un maître. Son premier époux , vous verrez qu'elle en a eu beaucoup ,
fut un yieui prêtre étrusque dont la main douce et habile sut plier ce caractère indomptable au joug des lois et de la religion ; mais il lui donna plus d*un motif de jalousie en allant s'entretenir avec une jeune nymphe au bord de cette fontaine mystérieuse que vous avez visitée y et qui porte encore le nom de la nymphe Egérie. La brune et fière Romaine devint aussi jalouse d'une autre rivale puissante qu'on appelait la Blanche , Alba. Trois chevaliers romains se battirent en champ clos pour Romula contre trois chevaliers d'Alba; ceux-ci furent vaincus, et forcés de confesser en mourant que leur dame était la moins belle et la moins brave. Dante a célébré ce tournoi chevaleresque :
liiûno al Hue Che i tre a tre puguar per lei ancora.
Romula eut ensuite un époux si fier et si brutal, qu'on ne l'appelait que le Superbe ; elle l'aimait à cause de sa force. Gomme toutes les Romaines antiques, il lui fallait un bras de fer pour la discipliner, et à ses voisines, qui la plaignaient, elle répondait comme la femme d'une de vos comédies : « De quoi vous mêlez-vous î l\ me platt d'être battue, à moi! » Mais le Superbe dépassa toutes les bornes ; il fit de sa femme une esclave, et alla jusqu'à la forcer de lui construire un égout pour assainir sa maison. Romula n'était pas d'un caractère à supporter longtemps un pareil traitement; elle se révolta un beau matin , et mit le Superbe à la porte.
Cette aventure dégoûta Romula du mariage; elle ne voulut plus se donner de maîtres ; chaque année elle se choisissait deux intendants qui, sous le nom de consuls,
se chargeaient de toutes ses affaires intérieures et extérieures. Mais ses nombreux enfants y fort braves et fort turbulents, se prétendirent lésés dans leurs intérêts par les intendants, et se choisirent de leur côté des tuteurs sous le nom de tribuns. Intendants et tuteurs se querellaient sans cesse ; souvent ils en venaient aux coups , et le sang coulait. Il n'y avait de paix entre eux que lorsqu'ils étaient en guerre avec un ennemi commun; alors Romula voyait tous ses enfants se grouper autour d'elle, et la défendre avec une invincible énergie. Deux fois elle courut risque de perdre la vie et l'honneur.
Un de vos ancêtres, seigneur français, un chef gaulois, nommé Le Brenn, oubliant pour la brune Romaine les blondes filles des Gaules, conçut pour Romula une passion furieuse à laquelle elle se garda bien de répondre. Le Gaulois, fou d'amour et dé rage , l'assiège dans sa maison et veut la prendre d'assaut. Romula et ses enfants se réfugient dans le donjon du château; mais une nuit. Le Brenn et ses amis, aux pieds légers, l'escaladent; les chiens de garde se laissent séduire par des gâteaux, comme le Cerbère antique, mais les oies de la basse-cour demeurent incorruptibles, donnent l'alarme,, sauvent toute la famille , et acquièrent à leur race une gloire impérissable.
Un péril non moins grave fut celui que fit courir à la Romaine une de ses plus redoutables rivales ; c'était une robuste Carthaginoise, qui envoya son amant, le Numide Hannibal, pour exterminer la Romaine ; car quand deux femmes de cette trempe se détestent à ce point , il faut que l'une d'elles disparaisse de la face de la terre. Mais le Numide vaincu fut forcé de repasser les mers , et à
SCO toor, le plus Taillant des fils de Romula, Scipion, alla attaquer la Carthaginoise jusque dans ses foyers, la passa au fil de Tépée , et mit sa maison à feu et à sang. Plus tard, un grand prpcès à soutenir contre des fils ingrats aurait ruiné Romula de fond en comble , si elle n'eût confié ses intérêts à un vieil avocat, nommé Tullus et surnommé Pois-Chiche, Cicero, dont l'éloquence lui fit gagner sa cause. Mais ce ne fut pas pour longtemps ; ce serait un long récit que celui de tous ses malheurs et de toutes les dissensions où se trouvèrent engagés ses enfants. Après les guerres puniques vinrent les guerres serviles, les guerres sociales, les guerres civiles, les proscriptions :
Vous dirai-je comment, dans ces tristes batailles, Romula de ses mains déchirait ses entrailles?
— Je crois, dis-je en interrompant le bourgeois romain, que vous donnez une entorse à deux vers de Corneille. — C'est possible ; n'estç'opiez-vous pas quelquefois des vers de Dante? — Vous avez raison, mais continuez, je vous prie ; l'histoire de la belle Romula m'intéresse vivement ; que fit-elle dans sa détresse ?
— Elle appela à son secours un grand diable de capitaine de condottieri , appelé don Cesare , qui se chargea de mettre le holà parmi ses enfants turbulents : c'était un grand homme chauve , fort mauvais sujet , mais célèbre par son esprit et ses grands coups d'épée ; il se fit le cavalière serviente de Romula; il lui rendit tant de services et la captiva à un tel point, qu'elle allait s'abandonner à lui, quand don Cesare fut tué traîtreusement par une Brute^ d'un coup de stylet.
Alors parut sur la scène du monde le bel Ottavio, politique habile et froid, qui, connaissant bien le caractère de Romula, se déclara d'abord son sigisbée, puis manœuvra si bien, que la belle Romaine, lasse de son long veuvage, lui donna son cœur et sa main. Ottavio prit le nom d'Auguste , et fit de Romula la reine du monde; il la combla de gloire et de splendeurs; il lui bâtit des palais et des villas de marbre ; il la fit célébrer par les sérénades de tous les grands poètes de son siècle. Romula se croyait trop heureuse d'avoir abdiqué sa liberté. Mais à la mort d'Ottavio, elle tomba sous le joug de maîtres cruels et ridicules ; la plupart des Césars furent des monstres et des fous couronnés; la Romaine devint le jouet de leurs caprices féroces et de leurs orgies infâmes; couverte d'or et de pierreries, mais esclave de ses empereurs, combien elle regrettait tout bas la pauvreté fière et libre de ses premières années ! Mais il était trop lard pour la reconquérir; amollie par ce luxe impérial, elle ne se sentait plus ni énergie ni volonté; elle traînait dans l'ennui et le dégoût sa vie honteuse et énervée, tandis que Tassouvissement continu de la puissance ne laissait plus à ses maîtres que la passion de l'impossible !
C'est alors qu'elle entend un jour parler d'une doctrine étrange prêchée jusque dans sa maison par des pêcheurs et des gens de rien ; sa curiosité blasée se réveille; elle veut connaître ce culte d'un seul Dieu qui proclame la fraternité de tous les hommes et la dignité de la femme. Saint Pierre instruit et baptise en secret Romula, et lui passe au doigt l'anneau du Pêcheur en signe d'éternelle alliance; elle élève ses plus jeunes en-
yt jT* à' an ptT:|.i.-?&û mais reine encor du monde ,
la Dti-Ue Romaine se trouve plos grande sous le trirème de ses Pontifes que sous la couronne de lauriers de ses Césars ; elle lance à son gré les foudres de Texcommunication ; les trônes chancellent , les peuples tombent à genoux dans la poussière, les empereurs viennent lui baiser les pieds. Ses époui successifs s^efforcent à Tenvi de la rendre plus grande , plus belle et plus respectée- Jules , malgré sa vieillesse et son caractère («ontifical , revêt le casque et la cuirasse pour la défendre contre de nouveaux Barbares, et il regagne sa dot à la pointe de Tépée ; ce fier pontife , à barbe blanche , disait qu'il voulait voir son épouse parée d'or et de diamants, comme la fiancée du Cantique des cantiques. Léon lui d(»nne le sceptre des arts; il ordonne à Michel- Ange de lui bâtir Saint-Pierre pour oratoire; il fait décorer son palais par Raphaël , qui retrace le poëme de la Vie de Romula dans des fresques immortelles.
Un moine saxon , un apostat , fait éclater, du fond de FAllemagne, une révolution terrible contre l'empire de la Romaine ; attaquée jusque dans sa capitale , elle voit son époux captif, et son palais livré au pillage. Tout semble présager sa ruine, mais ses enfants fidèles, instruits par le danger que court leur mère, se serrent autour d'elle , la rétablissent sur son trône , et lui découvrent un Nouveau Monde pour remplacer la portion de l'ancien qui lui est enlevée.
A la fin du dernier siècle, une tempête, non moins terrible que la précédente , faillit un instant engloutir le vaisseau sur lequel Romula s'était embarquée; mais
l'Esprit de Dieu était en elle, et elle ne pouvait périr. A cette époque, elle vit venir, tambour battant, un petit caporal corse , qui se croyait tout permis , sous prétexte qu'il avait battu une foule d'Arabes , d'Anglais, d'Allemands, de Russes, d'Espagnols et d'Italiens. Avec la fatuité ordinaire à ses compatriotes, il crut qu'on ne pouvait rien lui refuser ; il prit , comme une bague au doigt , la couronne de la Romaine , et il voulut lui faire épouser son propre fils, en la forçant de divorcer avec son époux légitime qu'il retint prisonnier. Romula lui donna sa malédiction, en appela au ciel, et attendit patiemment que le Petit-Caporal fût battu à son tour, ce qui ne manqua pas d'arriver : on le vit, dans le naufrage de sa fortune, échouer sur une île déserte où il expira, pouvant enfin se dire en paix avec le genre humain, et réconcilié avec la Romaine, qui s'empressa de lui envoyer un généreux pardon.
Romula eut le bonheur de voir revenir son véritable époux , et elle vécut dès lors avec lui dans l'union et la tranquillité; mais un de ses chagrins permanents, c'est de voir fermenter encore parmi ses enfants ce vieux levain d'indépendance sauvage et turbulente qu'ils tiennent du sang de leur antique aïeul le chef de brigands, et qui les rend impatients du joug, et surtout de celui des bienfaits. Ils ont chassé, il n'y a pas longtemps, le dernier époux de Romula, qui avait été trop paternellement bon pour eux. C'est alors que vous autres Français, avec votre courage et votre galanterie ordinaires, vous vous êtes faits les chevaliers de Romula, à l'exemple de votre aïeul Carlo Magno, et vous avez mis à la raison ses fils rebelles et ingrats. Que deviendrait, en effet, Romula, H 38
sans son époux Apostolique? Une pauvre veuve délaissée, le jouet de ses enfants , la risée du monde et la proie de ses ennemis. Il n^y a de gloire et de salut pour elle que dans Tantique alliance qu'elle a contractée avec saint Pierre et ses successeurs.
Telle est cette Romula qu'on aime quand même, avec ses qualités et ses défauts ; ses fils Tadorent, et les étrangers ont peut-être plus d'idolâtrie pour elle encore que nous, ses enfants.
Elle a eu pour adorateurs les plus illustres capitaines et les plus beaux génies du monde entier; elle a inspiré tous les grands artistes et tous les grands poètes ; Virgile , qui a chanté son berceau , l'appelle la plus belle des choses créées :
Et rerum facta est pulcherrima Roma.
Horace demande au soleil s'il a rien vu dans sa course de plus magnifique, possis nihil viser e majus, Dante fut un amant dédaigné, un patito de Romula; il s'en vengea en lui rimant de poétiques injures, au fond desquelles perce le désespoir d'une passion malheureuse. Pétrarque se consolait des rigueurs de Laure en se mettant aux pieds de Romula, pour recevoir de sa main la couronne de lauriers. Torquato , brûlé d'une flamme plus fatale que celle du poëte de Vaucluse , apaise ses douleurs auprès de la Romaine, meurt dans ses bras, et demande à être enterré dans un cloître en vue de son palais. Goethe l'a comparée à cette belle Méditerranée qui expire à ses pieds; Chateaubriand l'appelle sa vieille maîtresse, et Byron la reine de son âme, city of the sovl; Lamartine, enfin, lui a dit en deux vers magnifiques :
Qne t'importe où s'eu vont l'empire et la victoire? Il n'est point d'avenir égal h ta mémoire !
Romula est aujourd'hui une très- vieille femme, mais c'est une reine, et une reine a le privilège de rester toujours jeune , surtout quand cette reine est Romula , si belle encore dans sa vigoureuse vieillesse, si imposante sous Tan tique parure de ses souvenirs !
Le temps n'a de prise sur elle que pour la rendre plus touchante et plus vénérée ; nous aimons jusqu'à ses rides et à ses cicatrices; nous contemplons ses cheveux blancs avec plus d'amour que la blanche couronne d'une fiancée. C'est une Matrone enchanteresse, une. beauté sur le retour qui fait encore des passions, et ce ne sont point les moins profondes ni les moins durables. A combien d'artistes et de poètes ne tourne-t-elle pas encore la tête? Vous même, seigneur Français, n'êtesvous pas ce que nous appelons mezzomatto^ c'est-à-dire amoureux-fou de Romula?
Les païens en firent une déesse, les chrétiens en ont fait une sainte. L'univers entier vient lui apporter ses hommages, les uns leur or, les autres leur génie, les plus fidèles leur cœur. Elle tient sa cour tous les hivers; elle vous reçoit avec une grâce toute maternelle ; on s'oublie auprès d'elle et on ne peut plus la quitter, ce qui donne plus d'un accès de jalousie à ses jeunes rivales des Deux-Mondes, qui n'ont que quelques centaines d'années d'existence , tandis que Romula compte déjà deux mille six cent huit printemps.
Elle a de par le monde une foule de docteurs officieux qui accourent lui tâter le pouls , et s'en vont répétant
avec des larmes hypocrites -. Romula est bien mal , Romula se meurt , Romula est morte !
Pour toute réponse Romula continue à viTre , et son existence est un démenti perpétuel donné à la science des faux prophètes et à l'espoir secret de ses ennemis , car Romula a des ennemis et en aura toujours. Il n'y a pas au monde de vieille femme plus aimée et plus haïe, plus adulée et plus critiquée; il n'y a qu-un sentiment qu'elle n'a jamais inspiré : l'indifférence!
Telle est , ajouta le bourgeois romain, l'histoire de la belle Romula dont nous allons célébrer le jour de naissance ; elle aura demain , comme j'ai l'honneur de vous le répéter , l'âge intéressant de deux mille six cent huit ans. »
(fUITB DB LA LBTTBB l'RécBDBnTB.)
Illa inclyta Ronia Imperium terris, animos œquabit Olympo.
(VlBOILB.)
Jeudi 21 avril.
C'est, en effet, aujourd'hui l'anniversaire de la fondation de Rome , il natale di Roma , comme on dit ici. Le grave Diario Romano l'annonce ainsi dans son aimanach : 21 aprile^ Il natale di Roma, cioè principia oggi Vanno 2608 da che i fratelli Romolo e Remo cominciarono Vedificio di questa città , che fu da essi chiamata Roma.
Il nous faut quitter Rome aujourd'hui, le jour même de son natale; si l'on m'en croyait, notre caravane ne donnerait jamais le signal du départ; mais nous avons tant attendu, que le départ est devenu irrévocable ^ Il faut avouer pourtant qu'on ne peut célébrer plus tris-
^ 11 faut que vous sachiez que les gens ne sont jamais croyables quand ils TOUS disent qu'ils vont partir de Rome. On y est si bien, si doucement^ il y a tant à voir et à revoir^ que ce n'est jamais fait. {Lettres du président de Brosses )
tement ce glorieux anniversaire qu'en quittant Rome ce jour-là :
0 gioja a chi vieDe, Tristezza a chi paiie !
t< Tu t'étonneras sans doute , lecteur, de la promptitude d'un retour qui me prive si tôt des jouissances de Rome. Peut-il paraître long le temps qu'on passe dans cette Rome adorée? On ne trouve jamais trop long ce qui plaît toujours. Mais ma fortune m'arrache à ce sol bien-aimé, et les champs de la Gaule me rappellent au lieu de ma naissance. » Ainsi parle un Gaulois du cinquième siècle dans son poëme sur son retour de Rome , et je m'associe de tout cœur aux regrets du bon Rutilius Numatianus (revoir la Lettre xvii) :
Velocem potius reditum mirabere, lector, Tarn cito Romuleis posse car ère bonis.
Quid loDgum toto Romam yenerantibus aevo ? Nil unquam longum est^ quod sine fine placet.
At mea dilectis fortuna reyellitur oris, Indigenamque suum Gallica rura vocant.
11 y a donc aujourd'hui deux mille six cent huit ans que les deux bâtards de Rhea Silvia fondèrent Rome près du lieu même où ils furent recueillis sur les bords du Tibre, sous le figuier sauvage. Dante, dans le ConvitOy assure que Rome naquit en même temps que David dans la pensée de Dieu, qui voulait faire naître son Fils de David et son Église de Rome K k Aussi, ajoute le
^ E tutto questo fu in uno temporale che Da^id nacque e nacque Borna; cioè che Enea yenne di Troja in Italia^ che fu origine délia nobilissima città romana, siccome testimoniiino le scritture. {Convito, trattato iv, cb.
IL NATALE Dl R03fA. 599
poète, c'est pour préparer un siège à la Papauté que Dieu a mis la main à la fondation de Rome et à Fagrandissement de Tempire romain. Voilà pourquoi Rome est la Cité sainte; les pierres de ses murs sont dignes de respect, et le sol où elle est assise est digne de plus d'honneurs que les hommes ne sauraient dire *. »
Les anciens Romains célébraient la fête de la naissance de leur Ville par les jeux séculaires, pour lesquels Horace composa son Carmen sœculare :
Aime Sol^ curru nitido diem qui Promis et celas^ aliusque et idem Nasceris; possis nihil urbe Roma Visere majus.
Le peuple-roi , ce populum lait regem de Virgile, qui n'était pas précisément ce qu'on entend aujourd'hui par le peuple-souverain, avait fait de Romulus un dieu, et de Rome une déesse :
Di patrii indigetes, et Komule^ Vestaquc mater Quae Tuscum Tiberim et Romana palatia sérias.
(Virgile.)
Terrarum Dea gentiumque^ Roma, Cui par est nihil, et nihil secundum.
(Martul.)
Près du Colysée on voit encore de beaux restes du double temple , chef-d'œuvre d'Apollodore » élevé par
' Per che più chiîdere non si dee Tedere cbe spezial nascimento e •peziai proccsso da Dio pensato e ordinale fosse quello délia santa Città. E certo sono di ferma opinione, cbe le piètre che nelle mora soe stanno siano degue di reverenzia ; e '1 suoi do?* ella siede sia degno oltre quelle che per 11 uomini è predicato e provato. (Convito, loco citaio.)
000 IL MATALE DC KQUÂ.
rflmpefeor Adrien à Yéniis et à Rome, à Vénus en sa qualité de mère d^Énée , à Rome comme ayant été fondée par les descendants da héros troyen* Smyrne, berceau d^HomèrCy qui avait élevé un-temple au père de la poésie grecque, en éleva un aussi à la Ville-Eternelle ^ Les anciens ont adoré des déesses moins dignes de ce nom.
Le 21 avril 1847, les Romains ont célébré , avec une pompe extraordinaire, l'anniversaire de la fondation de leur glorieuse Cité, dont l'histoire se déroule à travers les âges comme une chaîne d'or qui commence à Romulus et se continue jusqu'à Pie IX. Ce jour-là , mille personnes prirent place à une table immense élevée dans les thermes de Titus, près du Colysée ; des milliers de spectateurs contemplaient ce banquet, auquel, pour la première fois, les dames romaines voulurent prendre part. La fêle était présidée par une statue colossale de Rome , sur le piédestal de laquelle on avait gravé cette inscription :
10 SOIfO ROMA, LA CITTA ETERNA; DVE VOLTE REGINA , HO COMPIVTO OGGI I MIEI XXVI SECOLI ; MA SONO ADORNA DA VNA GIOVINEZZA lUMORTALE. DIO VVOLE CH'iO SIA LA DO- MINATRICE E LA SIGNORA DEI POPOLI.
10 VI ABBRACCIO, MIEI CARI FIGLIVOLI, SE, IMITANDO I VOSTRI AVI, VOI CELEBRERETE IL NVOVO SECOLO NEL QVALE ENTRO ; 10 VI ABBRACCIO PERCHÉ QVESTO SIA PER VOI VN SECOLO DI CONCORDIA E DI GLORIA. HO RIMESSO I VOSTRI DESTINI A BENEVOLISSIMO PRINCIPE NEL QVALE HO FIDDCIA. VIVA PIO IX !
Les Romains ont toujours un amour filial et naïve-
* Tucitc, IV, 56.
IL natale: di roma. eoi
ment orgueilleux pour leur ville, qu'ils appellent l'aima Città, una Roma! Sur le titre du livre qu'on publie^ sur sa carte de visite on met : Un tel, Romano. Le célèbre libraire De Romanis se vante avec raison d'avoir un pur nom romain. Sur une affiche de spectacle on lit : Opéra de tel compositeur, figlio di questa gran Roma. Au théâtre on cric à un chanteur ou l\ une cantatrice : Quel cantare è degno di una Roma! Questa Roma, nous disait le bourgeois romain dont j'ai parlé, che tutti invoglia gli animi colti e gentili a visitarla.
i< Ville de la puissance , s* écriait saint Jérôme , ville souveraine, interprèle ton propre nom : c'est le nom de la force en grec , PwfAi ; c'est dans la langue hébraïque le nom de la sublimité. »
Rome a un passé si magnifique, qu'on s'y plonge tout entier et qu'on s'occupe peu du présent dans cette ville unique; elle est comme la langue hébraïque, elle n'a pas précisément de temps présent; elle semble ne connaître que le pa^sé où elle plonge ses racines, et le futur vers lequel elle étend ses rameaux. D'ailleurs, qu'est-ce au fond que le présent? Un instant insaisissable qui naît du passé pour se fondre aussitôt dans l'avenir.
En ce jour de sa fête , et au moment de la quitter, nous voudrions laisser à Rome notre bouquet, notre exvoto; nous avons essayé, à l'instar des anciens pèlerins ^ de lui adresser en partant ce qu'on pourrait appeler peut-être :
602 IL NATALE Dl ROMA.